Un bruit de sabots

Le zèbre galopant fait pâlir l’étalon
Traversant les couloirs aux murs blancs d’hôpital
Les salles d’attentes, cabinets ou maisons.
Le brillant diagnostic qui n’est pas un cheval.

Ces atypiques cas éveillent nos consciences,
Bousculent le cortex las de nos cerveaux lents,
Le myocarde assoupi éjecte un nouveau sang
Portant les souvenirs de cette vieille science.

Reprendre pas à pas histoire et examens,
Une douleur par ici, un symptôme par-là,
Rassembler un faisceau, et tisser tous les liens.

Quand une idée surgit, qu’elle ne nous trompe pas :
Le zèbre camouflé rit d’un air supérieur
Du cheval prétentieux mais piètre imitateur !

Des humain.e.s en blanc – Ne jamais dire jamais.

Cela commençait toujours un peu de la même façon. Dans ce service déjà si particulier, rempli de joie de vivre et de travailler ensemble, reconnaissant les patients d’un simple regard – pathologies chroniques et visites très régulières obligent – avec cette volonté d’intégrer tout le monde jusqu’aux externes quand bien même ils changent tous les trois mois. Il y avait les trois infirmières avenantes et génialissimes, il y avait la cadre présente et bienveillante qui chaque matin vous fait la bise, il y avait cette cheffe prodigieuse et… surprenante.

Alors, un jour, cette cheffe formidable passant dans le service salue ses externes et nous demande de l’accompagner dans les étages. Comme d’habitude, au cours du trajet, traversant le mastodonte CHU par des passages, escaliers et ascenseurs dans tous les sens à se demander parfois s’il n’existe pas de réels passages secrets (une idée pour les codeurs : la carte du maraudeur hospitalier version application avec la formule « je jure solennellement que je suis paumé dans ce CHU » ; ou, plus simples « c’est quoi le foutu code ? »), elle rencontre des collègues : agents de ménage, aide-soignant.e, IDE, kinés, médecins, et autres. Elle s’arrête, les salue avec leur prénom, leur fait parfois la bise, échange quelques mots, et repart en reprenant la discussion sur la physiopathologie de telle maladie, ou l’histoire de tel.le patient.e quand personne ne nous entend. Parce qu’elle les connait bien, ces personnes qu’elle va visiter, parfois simplement pour les saluer, les rassurer sur le fait qu’elle pense à eux, même si elles ne sont pas dans son service.

A chaque fois, elle arrive avec un grand sourire. Elle leur consacre une pleine et entière attention. Elle caresse respectueusement leur main ou leur épaule. Elle les écoute. Elle leur explique. En sortant, elle nous commente les choses. Elle n’est pas dupe. Elle sait que certain.e.s patient.e.s mentent ou plutôt « n’ont pas envie de dire leur vérité ». Elle sait que certaines situations sont plus complexes qu’il n’y parait, ou parfois, plus « simples ». L’empathie ne la rend pas moins « lucide ».

On m’a souvent reproché de n’écrire que les mauvais aspects de l’hôpital. On m’a parfois accusé presque de n’en décrire que ce qu’il y avait de pire, entre ces quatre murs et derrière les blouses trop blanches d’âmes blasées, conformées, ou éteintes de leur humanité. On m’a affecté un peu vite dans l’équipe de la AirMédecine, sans bien savoir quels critères répondent à ce concept. Et si la critique est aisée, c’est vrai, le compliment est un art plus complexe et pas suffisamment mis en avant à notre époque. Pardon pour n’écrire que ce qui me touche, me frappe et me fait réfléchir, et pardon si ces réflexions vous bousculent. Et s’il persiste encore une certaine naïveté de ce jeune garçon découvrant l’hôpital, cette même naïveté qui s’éloigne de plus en plus au fur et à mesure que l’habitude vient recouvrir d’un voile mes yeux désabusés d’agent « perfusé » de l’hôpital public, j’espère entretenir ces reliquats naïfs pour ne pas oublier.

En commençant médecine, j’espérais voir des soignants investis, des liens intègres et forts entre soignants et soignés, toute une équipe animée par un intérêt suprême : prendre soin. J’espérais voir, je ne savais exactement sous quelle forme, des valeurs essentielles animées en actes, postures et réflexions. J’avais peut-être un peu trop d’a priori, ces clichés sociaux qui peuvent motiver les plus jeunes à entreprendre des études de santé. J’avais peut-être trop d’attentes, d’orgueil ou d’égo. Un peu comme, lorsqu’on s’imagine entreprendre un projet, se dire qu’on fera tout avec l’implication (ou l’application) parfaite, le travail nécessaire, l’exacte dévotion. On se retrouve alors très déçu par soi-même, blessé dans son narcissisme, à voir que l’on galère à réussir un partiel, à louper un diagnostic pourtant évident, ou qu’assez régulièrement, on manque de tact, du mot, du geste ou du feeling pour aborder une personne qui sollicite des soins. Je suis très loin d’être une référence, et encore bien plus loin d’être parfait. Comme tout le monde. Comme tout.e patient.e. Comme tout.e soignant.e. Pourtant, au-delà des brutes, qu’elles portent une blouse ou non, il y a, à l’hôpital, des êtres Humains.

Je me souviendrais toujours de ce jour où, nous embarquant pour une virée dans le CHU-land, nous nous dirigeons vers le bâtiment de mon service préféré : les urgences gynécologiques. Nous arrivons devant Mme M., assise sur une chaise roulante, agrippée à son mari, et qui, voyant la cheffe arriver, le lâche soudainement en levant les bras. Elle se met à acclamer, rire et pleurer à la fois en voyant arriver sa « docteur », et elles se prennent dans les bras. Le soulagement efface l’anxiété de son visage en l’illuminant. Je suis bouche bée. Une blouse qui embrasse, au sens littéral, une patiente. Ce geste le plus simple et le plus puissant du monde. Je n’ai jamais vu ça. J’en ai les yeux embués. Elles se disent quelques mots. La cheffe promet de revenir. Je fais mine d’avoir une poussière dans les deux yeux. Et nous partons.

Le lendemain, nous revoilà en direction de la gynécologie pour nous rendre à l’étage de la maternité. Sur le chemin, nous échangeons avec la cheffe sur nos ressentis de nos stages passés en gynécologie. On s’entend bien sur certains aspects (du genre stakhanovisme des urgences, une certaine répugnance pour la chirurgie, la mentalité de CERTAIN.E.S gynécologues…). Nous arrivons en face de la chambre et toquons délicatement. « Oui ? Entrez… ». A nouveau, Mme M. et la cheffe s’aperçoivent, et une seconde plus tard elles se prennent dans les bras. Et nous découvrons le petit M., magnifique crevette à la peau ambrée, qui se retrouve quelques instants plus tard dans les bras de la cheffe, sous l’objectif de Mme M.. La cheffe s’adresse à ma co-externe et moi : « j’espère que vous aimez les bébés. Bon, Litthé, toi qui est un garçon, tu y es peut-être moins sensible, je ne sais pas ». Moi, sous le masque que je porte pour éviter de distribuer mon rhume à tout le monde, j’ai les yeux bien plus humides que la normale tant ce débordement d’humanité à l’hôpital me surprend, me touche, et me réjouis. C’est ma co-externe qui répondra : « Ne vous en faîtes pas, Litthé est assez sensible ».

Merci. A cette cheffe extraordinaire. A ces blouses blanches humaines. A ces rencontres rarement racontées ici, mais qui méritent bien plus que toute ma gratitude. A celles et ceux qui répondent à leur façon à toutes ces questions, et bien d’autres.

*

L’émotion nous rend-t-elle inapte à prendre soin ? Car Mme M., entre autres, est suivie par ma cheffe pour une drépanocytose SS. Il a donc fallu, notamment, adapter le taux d’hémoglobine, prévoir d’éventuelles transfusions, adopter une surveillance particulière pour une étape particulière qu’est l’accouchement, en plus du suivi de la grossesse. Cela nécessite, évidemment, des compétences et une technicité, une expertise, que certain.e.s jugeraient incompatible avec une approche « émotionnelle ». Il ne peut s’agir ici que d’une approche communicationnelle : la présence à l’autre n’implique-t-elle pas nécessairement un investissement émotionnel a minima ? Nos émotions ne nous permettent-elles pas d’accéder à une autre forme de raisonnement, d’intelligence, d’information ? On oppose bien souvent raison et émotion, comme si chacune excluait nécessairement la seconde. Est-ce si simple que cela ? Ne peut-on imaginer une faculté de cumul, des aptitudes (et peu encouragées ou développées par le système actuel) à pouvoir employer l’une et l’autre, comme un continuum ? « Garder la bonne distance », « se blinder », « rester objectif »… Avons-nous peur de l’émotionnel ? Où rangerait-on l’intuition, entre la raison et l’émotion ? Faut-il ne jamais l’écouter ?

*

Pour l’anecdote, en prenant congé, nous prenons l’ascenseur et l’une des cheffes de gynéco (parmi les plus appréciée pour ma part) fait irruption au dernier moment. D’un aplomb extraordinaire, ma cheffe lui rapporte que je n’ai pas trop apprécié mon stage en gynécologie. Petit malaise. La gynécologue me reconnait, sourit, et dit gentiment « Ah mais ça ne m’étonne pas, c’est un futur psychiatre non ? ». Non. Mais ne jamais dire jamais, n’est-ce pas ?

Symbole

6h du matin. Les urgences battent leur plein. Ce n’est pas tellement le « rush », ce n’est pas le désert non plus. On entame la 12ème heure de veille avec mes co-externes. Entre de vrais syndromes grippaux à 40°C de fièvre avec frissons et les décompensations diverses de personnes plus ou moins âgées, l’interphone des urgences grésille et demande « L’externe de chirurgie est attendu au bloc n°13 ». Chez nous, les externes sont aux urgences, mais certains d’entre eux sont affectés aux blocs de chirurgie orthopédique ou digestive en cas de besoin. J’entre dans le poste de soin des urgences. Une infirmière m’interpelle « c’est toi l’externe de chirurgie ? ». Oh non, non merci. Les blocs de chirurgie sauvage en pleine nuit, pour le plaisir d’être parfois le pushing-ball du chirurgien mécontent d’être réveillé, très peu pour moi (cf, ma première garde en chirurgie). Pour d’autres, c’est une joie intarissable que d’être extrait du tumulte des urgences pour un peu de chirurgie. Chacun son truc, et c’est tant mieux.

C’est mon amie (@Erranea) qui s’y colle. Elle s’en va à 6h du matin alors que nos gardes s’achèvent à 8h30, après 14h de veille, en sachant très bien que cela va déborder. Il en faut d’autant plus, du courage.

Dans le poste de soin des urgences, les soignants s’agitent un peu. La tension des paramédicaux est un peu plus palpable. Par ailleurs, il est peu fréquent que l’interphone soit utilisé pour solliciter l’externe de chirurgie. L’opération en question est un prélèvement d’organe sur un enfant en état de mort encéphalique. Oui, décidément, il en faut, du courage. Nous ne nous reverrons pas avant le lendemain…

Le lendemain, elle me raconte. Comment elle est entrée dans la pièce. Comment elle a aperçu le petit être sous respirateur au milieu de la salle. Comment l’aide-opératrice est venue lui glisser que si ça n’allait pas, c’était tout à fait compréhensible, que ça faisait un peu bizarre à tout le monde ici. Comment tout ressemblait à une opération « classique », avec des chirurgiens attentionnés, veillant à chaque saignement, prenant leur temps, comme s’ils avaient affaire à une chirurgie délicate avec un pronostic vital à la clef. Et pourtant…

« Les mouvements respiratoires, ce sont les mouvements naturels du petit ou c’est le respirateur ? »

L’anesthésiste affirme qu’il s’agit du respirateur. Drôle de silence.

« Est-ce qu’on peut les arrêter s’il vous plait ? Ça serait plus facile pour nous… ».

Hésitation de l’anesthésiste. Mais finalement, en quelques pressions sur quelques boutons, la respiration s’arrête. Le thorax ne se soulève plus. L’aspect endormi du patient allongé sur la table d’opération n’est plus. Une seule chose vous manque, et tout est mort. Comme s’il ne l’était pas avant. Comme s’il n’aurait pas dû l’être après.

La mort encéphalique est une entité qui bouscule nos certitudes face à un corps « sans vie » qui respire, qui palpite, qui métabolise, mais dont l’esprit serait éteint à tout jamais. Débrancher, ce symbole, qui fait passer le corps de vie à trépas. Le souffle vital. Le dualisme corps-esprit. L’âme. Nos peurs. Nos questions existentielles. Le mystère reste entier, et seul le symbole persiste.

Mais le symbole, au-delà des grandes questions et autres mystères, est partout. C’est aussi, par exemple, la blouse blanche du médecin (hospitalier). C’est le stéthoscope non loin. C’est l’infirmière qui fait les bandages. Oui, le symbole a quelque chose d’un peu sexiste qui tend à changer, quand on l’interroge, je crois. C’est le bureau et les chaises en face. C’est la prise de sang. C’est le « dîtes ahhhh ». C’est l’ordonnance à la fin de la consultation. C’est le chiffre en gras et/ou en rouge sur les résultats. C’est le fait de frapper à la porte de la chambre avant d’entrer. C’est le fait de dire bonjour, ou encore, autant que possible : « êtes-vous d’accord ? ». C’est un repère à questionner, à prendre en compte, à discuter. Un repère qui ne doit pas nous enfermer, mais pourtant, c’est au-delà de la médecine. C’est le corps qui respire et qui pourrait nous faire croire « je suis vivant ».

Et le symbole c’est aussi : « Docteur, vous ne me prenez pas la tension ? ».

Le Docteur et le Labo

Maître Docteur, sur son titre perché,
Tenait en sa main un pouvoir,
Maître Labo, par le gain alléché,
S’arma de cadeaux pour le voir :
« Et bonjour, Seigneur Médecin,
Voici quelques présents, que vous ne craigniez rien !
Sans mentir, si vos prescriptions
Se rapportent à nos incitations,
Vous seriez le Phénix de Nature et du soin. »

A ces mots le Docteur invite ses adjoints,
Et ses étudiants pour une démonstration :
Il écrit l’ordonnance avec application.
Le labo s’en saisit, et dit : « Mon bon Docteur,
Apprenez que toute erreur
Ne serait que purement fortuite. »

Et quand les patients meurent, le labo est en fuite !
Le docteur honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus… ?

Inspiré, bien sûr, de la fable Le Corbeau et le Renard de Jean de la Fontaine.

Pour aujourd’hui et pour demain

L’heure du marathon gastronomique a sonné. C’est le moment de faire le plein de lipides, de sel, et, si possible, de joie. C’est le temps des sapins colorés, des cadeaux par milliers, de quelques situations incongrues, aussi. Qui n’a jamais vécu un réveillon de Noël un peu étrange, une grosse annonce ou altercation, une mauvaise nouvelle ou un peu de solitude, du moins, loin de ses proches, par exemple, dans le service grouillant et bizarre, cette nuit-là, des urgences ? Ou encore, le 31, se retrouver perdu dans une soirée insolite, invité par un ami d’un ami que connaissait un ami, si bien qu’on compte tout seul dans sa tête les dernières secondes de l’année qui s’en va, avant de recevoir les 42 mille textos de proches et moins proches les trente prochaines minutes.

Ce mélange de magie, de bizarrerie et d’espoir, c’est une pincée de sel dans cette soupe insondable de la vie. C’est l’occasion, puisqu’on a le sentiment d’achever quelque chose et d’en démarrer une autre, au moins sur le calendrier, de faire le point sur son existence, et, peut-être un peu naïvement, de se fixer quelques directives à suivre. Mais plutôt que des directions, ces fameuses « résolutions » que l’on tient si rarement, pourquoi ne pas simplement se laisser aller à souhaiter, espérer… rêver ?

D’abord, je souhaite au monde un peu de bon sens. Parce que la paix, c’est illusoire peut-être et réservé aux Miss France. Mais simplement un peu de bon sens. Que nos politiques, par exemple, soient un peu plus philosophes que fanatiques, et se souviennent de leur mission de dirigeant-représentant. Que les citoyens se rappellent que le pouvoir vient d’eux-mêmes et qu’il doit viser à la préservation de l’intérêt des hommes ET des femmes, dans le respect des valeurs de l’humanité, ces mêmes valeurs qui, à ma connaissance, n’interdiront jamais à deux femmes, deux hommes ou deux indécis.e.s de s’aimer ; ces mêmes valeurs qui rejettent toute forme de xénophobie, grossophobie, racisme et, plus que jamais, de haine, de violence et de brutalité ; ces mêmes valeurs qui, pas toujours faciles à honorer, contribuent à faire de chacun de nous des êtres plus accomplis, et ainsi, à hisser l’humanité vers un sommet toujours plus haut. Car s’il n’est pas possible d’être parfait, il est toujours possible de se perfectionner. La finalité, ce n’est pas le but, mais le chemin.

Ensuite, j’espère, face à ce qui m’entoure, déjà, que celles et ceux qui assurent gardes, astreintes et autres obligations de service public savent qu’ils ont toute ma reconnaissance et mon soutien. On ne vous oublie pas, et on pense à vous. J’espère également que celles et ceux qui font face à une situation douloureuse, complexe, difficile ou étrange trouveront le courage de s’y confronter encore, que cela soit en eux-mêmes ou auprès d’êtres chers. Les liens qui nous unissent les un.e.s aux autres ont ceci de magique, entre autre, qu’ils entretiennent la vie, plutôt que la seule survie. J’espère aussi me faire pardonner de toutes celles et ceux que j’aurais pu blesser. J’ai une pensée particulière, évidemment, pour toutes ces « shitstorms » twittérales, où certains mots ont pu être dit, et, 140 caractères aidant, être mal pris, dans un sens comme dans l’autre. Je citerais par exemple Stockholm (@Taltyelemna), qui ne me lira probablement pas mais si quelqu’un peut lui transmettre ; Le Druide (@panarmorix) pareillement ; CoVerSyl (@Monparnal) surement aussi ; Christian Lehmann (@LehmannDrC) probablement ; Fluorette (@fluorette) tristement ; Mathias Wargon (@wargonm) que je remercie pour des échanges toutefois constructifs malgré tout ; et d’autres auxquels je ne pense pas dans l’instant, mais ce qui ne rend pas moins grave le mal qu’un de mes écrits/twitts aurait pu produire. Ces excuses sont sincères. Dans la vraie vie, si vous me connaissiez, vous pourriez constater que je ne suis clairement pas du genre à chercher le conflit, la souffrance d’autrui, ni à imposer mes idées ; mais plutôt, dans une approche de co-discussion (et j’insiste sur le « co »), de remise en question perpétuelle (surtout de moi-même) et de curiosité à l’égard des autres.

Enfin, je rêve, déjà tout simplement d’un twitter apaisé, où les « shitstorms » ne seront plus des « shitstorms » mais vraiment des occasions d’échanger. Ou chacun saura garder son agressivité, même si souvent, peu sont agressifs pour être agressifs, mais simplement parce que les sujets abordés nous tiennent à cœur, et l’urgence/l’importance du sujet nous précipite. Les réseaux sociaux sont une forme de caricature à l’extrême sous l’angle de notre narcissisme, et l’impression de liberté d’expression qui y règne est sans doute à l’origine de débordements. Sans faire face aux visages de nos millions d’interlocuteurs potentiels, comment appréhender cet instant, ce kaïros où l’on va trop loin, où la blessure entaille la chair, et où les larmes de tristesse ou de rage peuvent couler ? Ecrire pour être lu, lire pour écrire. Cela devrait peut-être faire place à échanger pour échanger. Echanger pour mieux soigner, car je crois mieux soigner grâce à vous toutes et à vous tous, échanger pour mieux aimer, car sous toutes ses formes, l’amour nous lie les uns aux autres, et c’est peut-être le rêve le plus magique et pourtant réaliste qui soit. Alors, pour terminer, je voudrais remercier non seulement mes proches (JV, best-trésorier-ami ever, Eranea qui assure comme co-externe et amie, Lulu-e pour sa douce folie et son amitié, Raph pour son courage dont il saura faire face pour aller mieux et son amitié, Levé-du-jour avec le label du meilleur cadeau d’anniversaire depuis 24 ans, et bien d’autres encore dont un Grand-nouveau-chat-adorable et donc adoré), ma famille évidemment qui a besoin de temps et de courage pour se remettre de ses fragmentations, mais aussi, dans le désordre : Florence (@Babeth_AS), @ElvireBornand, @Dupuis_sandra, Christine (@GeluleMD), Irulan (mystère) pour, le #MedEdFr mais pas seulement, toutes des personnes formidables ; @BeaulieuBap pour une très belle rencontre et une amitié déjà précieuse ; @docteurniide aux échanges toujours fascinants – une rencontre quand tu veux ! ; @ClaraDeBort évidemment, pour montrer que de vrais échanges soignants directs et indirects sont possibles pour le bien de tous ; @Formindep pour le rêve d’une médecine libérée de l’emprise de @JeSuisBigPharma (bien qu’il nous fasse beaucoup rire, ce compte-là) ; @HygieSuperBowl aux réflexions torpilles mais pertinentes ; @docfak @Dr_Chaton, @Stabilo Boss, @Globbelyne, @Robin_ANEMF, @SolenneVASSE, @Quentin_ANEMF et toute la ribambelle d’étudiant.e.s en médecine de twitter ; @MartinWinckler avec cette belle rencontre, ces échanges et, cette grosse partie de ma vocation que je te dois ; @Fluorette et @docteurgece pour nos IRL et la planche de charcut’ qui n’y a pas résisté ; @SylvainASK, notamment pour le 1er DM que j’ai reçu et qui disait « La plume ou la blouse ? je dirais la plume ET la blouse, ça apporte un peu d’humanité à la technicité 🙂 » : marion (@solenus) bien sûr ; et de nombreux médias qui m’ont contacté (@jimweb @egoraFR @leQdM @WhatsUpDoc_mag et @LeHuffPost) et m’ont permis de proposer quelques réflexions ; et bien d’autres encore comme Qffwffq (@qffwffq) avec qui (mais je dirais presque HEUREUSEMENT) on n’est pas toujours d’accord, mais qui, en plus d’avoir du répondant constructif, comme tout bon neurologue, entretient le mystère quant à savoir si vous les ennuyez ou s’ils vous tolère quand même ;). Je pense également à @Dzb_Dix_sept et ses poèmes, @Dr_Boree, @BruitDesSabots, @Martinez_J_, @DocArnica, @bellezebut75, @agathetournesol, @RomainEugene (bien sûr ++), @SNJMG (quand même J), @Nicolas_C4, @AnneAdamPluen, @_ccilie, @Leya_MK (comment oublier mon âme jumelle ?), @PiR2_BA, @garsanis, @Galatee et tellement d’autre que ce post deviendrait beaucoup trop long.

Ah oui, quand même, un dernier rêve : devenir un médecin pas trop mauvais. Du coup, je retourne travailler. Et je vous souhaite à tous de joyeuses fêtes de fin d’année !

La Manif pour TOUT

Que cela soit pour lutter contre le mariage gay, interdire l’IVG ou, peut-être bientôt, un film d’animation jugé « pornographique », certaines organisations manifestent à tire-larigot, arguant la défense d’une opinion collective. Face à ce genre de motifs, on ne peut que constater l’écart depuis les « manifestations » de 1789 à la conquête d’une République, ou, plus récemment peut-être, celles de Mai 68, à l’origine d’une « société post-moderne ». Alors, si on remet à sa juste place La Manif pour tous (c’est-à-dire, bien loin d’ici, merci), on peut peut-être se poser la question de la Manif pour Tout.

Qu’est-ce qui justifie que, parce que notre vision du monde est plus ou moins étriquée, l’on puisse défiler dans la rue pour interdire et protester contre des droits qui ne nous concernent pas directement et n’introduisent aucune forme d’inégalité entre les êtres humains ? Qu’est-ce qui permet à Monsieur Untel, catholique hétérosexuel pratiquant (mais pas trop souvent, c’est péché) et né une cuillère en argent dans la bouche (et pas ailleurs), de se battre corps (pas trop) et âme pour interdire à Mademoiselle Unetelle, issue d’un milieu défavorisé, violée, violentée et j’en passe, de recourir à l’IVG ? En quoi est-il légitime que Madame Machin, fière militante du Sens Commun, face défiler ses enfants en leur faisant porter des bannières aux slogans charmants tels que « un papa, une maman » ou « on s’est battu contre les pédés, on se battra contre l’IVG », alors même qu’une interdiction (du mariage) des personnes de même sexe ou l’interdiction de l’IVG n’aura pour elle comme conséquence, au mieux, de la faire se sentir plus confortable avec l’idée merveilleuse qu’elle a de son petit monde parfait ; alors même que ces gens privés de droits se verront attaqués sur leur légitimité à aimer, se verront stigmatisés et seront les proies d’une homophobie socialement acceptée (et rappelons que si être homophobe permet de gagner les primaires de droite, l’homophobie, entre les agressions et les suicides, tue) ; enfin, vous souvenez-vous des temps où l’IVG était techniquement possible mais interdite ? Vous en voulez encore des femmes qui meurent d’endométrite séquellaire des « faiseuses d’anges », des aiguilles à tricoter mal désinfectées, des réseaux clandestins parfois hors-de-prix… ?

Les clichés sont volontairement utilisés, certes, mais toute ressemblance avec une situation réelle ne serait que purement fortuite. Au-delà de ces considérations personnelles à peine orientées, une question se pose : qu’est-ce qui rend légitime une manifestation concernant les droits d’autrui, quand ceux-ci n’ont aucune conséquence directe sur ma propre situation ?

Rappelons que le droit de manifester n’existe pas, à proprement parler, dans le droit Français ou la Constitution. Les quelques conditions juridiques qui s’y appliquent sont notamment l’obligation de déclarer une manifestation dans un délai précis, et certaines conditions de faisabilité (risque de trouble de l’ordre public sans moyen d’encadrement, situation exceptionnelle ou si ses mots d’ordre sont contraire à la loi). Alors, la loi autorise-t-elle une manifestation dont le motif derrière l’hypocrisie politiquement correcte de défense des enfants ou de l’institution du mariage est celui de l’homophobie ?

Pour revenir à la question d’origine, la présence même d’un début de condition « quand ceux-ci n’ont aucune conséquence directe sur ma propre situation » évoque la nécessité de critères qui distingueraient une manifestation « légitime » d’une manifestation « illégitime ». Comment ne pas virer à une forme de totalitarisme par répression de la liberté d’expression ? Sommes-nous revenu à l’éternel débat entre éthique conséquentialiste et éthique déontologique ? En effet, en médecine par exemple, quand il faut justifier un acte thérapeutique, la notion de balance bénéfice/risque se confronte à (ou se renforce par) certains principes dont primum non nocere pour argumenter l’attitude choisie. Quid de la manifestation portant atteinte aux droits de femmes et d’hommes que je ne côtoie pas et dont les limitations que je cherche à leur imposer n’affecteront au mieux que l’idée du monde parfait auquel je rêve la nuit ? (Revendication déontologique versus contre-arguments conséquentialistes). Mais alors, si je suis un homme, comment justifier ma participation aux manifestations pour le maintien du droit à l’IVG ? (Revendications conséquentialistes versus contre-arguments déontologiques).

Au-delà même des arguments de chaque débat, la question de fond (qu’est-ce qui justifie une manifestation ?) reste entière… et bien délicate. C’est un enjeu démocratique majeur si les majorités (ou les plus bruyants) s’octroient le droit de dissimuler les minorités, pourtant premières concernées par les effets des revendications disputées.

La même réflexion en vers : Manifestation

Manifestation

Tu dis le monde tel que tu voudrais qu’il soit
Pas le moindre pastel, pas d’écart à tes lois
Il n’y a de l’amour qu’à ceux qui te ressemblent
Sans le moindre recours, tous les non-aimés tremblent.

Parce que ta vision, éblouie de principes,
En oublie la raison dans tes discours publiques,
Dans tes condamnations de ces personnes-types,
Dont la seule exaction : un amour atypique !

Un amour, c’est certain, qu’à défaut de comprendre
Tu ne peux tolérer : « On pourrait se méprendre !
On commence à céder… et l’on se fait surprendre !
Ce mariage malsain… puisse-t-on le reprendre ! »

Te voilà dans les rues qu’il te faut purifier
De tous ces malotrus qui souillent tes idées
Ton discours défenseur, politique exigence,
Est soldat de valeurs, de famille et d’enfance.

Et dans tes mots violents tu défendrais tes droits,
En privant ceux des gens, rien qu’au nom de ta foi ?
En mettant tes enfants, les pancartes dressées,
Des Jésus avançant, de leur croix bien chargés ?

Dis-moi, noble héros, héraut de la patrie,
Vois-tu dans tes grands mots, cet invité non-dit
Ce rien d’homophobie que tu rends acceptable
Qui tue la tolérance et l’amour véritable.

Cet amour que chacun est en droit d’accorder,
Ou bien de recevoir, et sous toutes ses formes ;
Au moins à son prochain, au mieux à son aimé.e
Le cœur libre d’avoir un penchant « non conforme » !