Brèves sémio-poétiques – Partie II

Sur un visage las et au regard tragique,
Des yeux portent des flammèches hémorragiques.
Se trace son vague à l’âme hémodynamique,
En traits agités par un orage rythmique.

Et le regard fuyant vers un ciel trop serein
Le tonnerre omis pour une lune de miel
Où fuitent les idées et naissent sur son sein
Angiomes stellaires et silence sépulcral.

Son thorax en carène où son cœur en carafe
A arrêté, enfin, la torsade de pointe.
La vie, sans valeur, quitte des genoux marbrés.

Carapace vide d’un Cotard exaucé,
Où reposent en paix deux cents os de cristal,
Quelques taches rubis et un collier de perles.

De nouveau, merci twitter pour tes suggestions d’expressions médicales. Surtout, continuez de m’en envoyer !

Publicités

Brèves sémio-poétiques – Partie 1

Les yeux en couchers de soleil
Tombent sur l’œdème en pèlerine
Où la main, les doigts en saucisses,
Recouvre un lâcher de ballons.

*

Allongé en chien de fusil
Les bras crispés en roue dentée
Referme ses doigts col de cygne
Queue de comète en son cerveau.

*

En se levant : le tabouret.
Un Ω mélancolique
D’un visage au masque de loup
D’où sort une langue framboisée.

*

Des douleurs dans ses os de verres,
Dans ses reins en fer à cheval
Dans son caddie arthrosique
Exquises à la palpation.

*

Fleurs de vésicules en bouquets,
Cicatrices papyracées
En carte de géographie
Et des ongles en dé à coudre.

*

Dans ses yeux un œil de bison
Où des flammèches hémorragiques
Rient des maculas cerises
Et des nodules cotonneux.

*

Dans son cœur l’onde de Pardee
En barre, en étau, en torsion,
Auscultation : pas dans la neige
Battez, ailes de papillons !

*

Bague à chaton au souffle court
Piégé dans les rayons de miel
Mis à genoux et bien marbré
Par l’épreuve de l’escalier.

*

Serait-ce fracture en bois vert ?
Os brisé en motte de beurre ?
Eclat mouvant en baïonnette ?
Ou le nid d’un œuf de pigeon ?

*

Le coup de tonnerre soudain
Qui emmène à l’emporte-pièce
L’esprit conscient et orienté
Jusqu’à la mort encéphalique.

Merci au personnes de twitter qui ont partagé joyeusement leurs expressions préférées. 

Des erreurs et des fautes

Des erreurs et des fautes

22h. Une demi-douzaine de dossiers viennent rehausser la pile déjà colossales des patient.e.s qui attendent de voir un médecin, aux urgences. L’ambiance est typique, livresque, cinématographique : des blouses blanches esseulées courent dans les couloirs de la fourmilière, des portes s’ouvrent et se ferment, des tonalités sonnent en une cacophonie particulière à laquelle viennent se greffer les gémissements plaintifs, les soupirs exaspérés, les apostrophes agacées déclinant en de multiples variantes le même refrain « Ca fait X heures que j’attends ! (On peut mourir !) ».

Je traverse un couloir en esquivant une infirmière pressée, m’arrêtant deux ou trois fois pour répondre aux apostrophes (« Comment ? Cela fait X heures ? Et vous êtes toujours là ? – selon les cas, à ce stade de la réponse, on peut obtenir un rire, un apaisement ou, et c’est le risque, un sursaut d’agressivité si le ton était trop moqueur et non sincèrement impressionné – c’est terrible, croyez bien que je suis désolé, et en même temps, comme vous le voyez, il y a du monde et on met tout en œuvre pour pouvoir vous voir le plus vite possible, dans l’ordre des priorités notamment en termes d’urgence… »). Oui, ça met bien 2 minutes, et paradoxalement, ça fait peut-être 2 minutes (quand on les a) où les patient.e.s se sentent entendu.e.s voire considéré.e.s. C’est pas magique non plus, certes.

Au bout du couloir, j’attrape le dossier suivant. La patiente est installée dans la petite pièce de consultation à l’extrémité du couloir que je viens de traverser. A nouveau, il faudra répondre aux questions, apporter un verre d’eau, transmettre une information à un.e collègue, esquiver une flaque d’eau (dans le meilleur des cas), donner un coup de main à un.e soignant.e pour déplacer un brancard, réinstaller un.e patient.e ou apporter du matériel, et peut-être que j’arriverai au bout du couloir de 20 mètres en moins de 10 minutes.

Avant d’entrer, je toque, et regarde le nom de cette patiente. Madame D. Consulte ce soir pour « asthénie, ne parvient pas à se débarrasser de puces de lit chez elle ». Hummm… je ne suis pas sûr d’avoir révisé cet item des ECNi dernièrement… Je suis définitivement un cancre. Et mes collègues ont probablement levé les yeux au ciel devant un tel motif. Il faut dire, même juste une heure de travail dans nos conditions, pour un néophyte, et lui aussi découvrira le sens du mot asthénie.

Je fais alors face à une femme d’une cinquantaine d’année qui m’accueille en souriant, allongée sur son brancard. Je me présente, m’annonce comme étudiant en médecine parce que ce n’est pas écrit sur le dos de ma blouse, et que sur mon badge, c’est tout petit. J’ai fait ainsi toute la nuit, depuis la cinquantaine de garde que j’ai dû faire jusque-là, et jamais personne ne m’a mis dehors pour ça. Je me demande si ce qui compte, ce ne serait pas simplement la présence. Car même en répétant que je suis étudiant, en disant que je vais solliciter l’avis de mes médecins/chefs/superviseurs, beaucoup de patient.e.s m’appellent docteur (et je n’aime pas ça, mais c’est un autre débat).

Madame D me parle de ses soucis de puces de lit, apportées par son ex-mari, père de ses deux enfants, qu’elle a accepté d’héberger une nuit pour le dépanner, et qui lui a déposé ces charmantes bestioles en récompense. Qu’elle a tout essayé, dépensé la totalité de son maigre budget pour tenter de s’en débarrer, mais que depuis 3 semaines, elle en retrouve toujours, partout, et ne sait plus quoi faire. J’ajoute quelques « hum » « oui ? » « et ? » à mon écoute silencieuse, assis à côté du brancard. Je pose quelques questions parfois, qui n’ont rien de vraiment médical. Peut-être écrirais-je l’item n°363 « infestation de l’habitat par les puces de lits » avec lequel tous les dossiers de l’internat commenceront plus tard, mais pour l’instant, ce qui m’intéresse, c’est où elle est allée chercher des conseils pour lutter contre les puces, si son ex-mari l’a aidé un peu, si ses enfants lui prêtent main forte, et comment va le moral dans tout ça…

Et soudain, les larmes. Toujours aussi surprenantes, toujours aussi émouvantes. Je lui propose quelques mouchoirs. Elle m’explique alors être assez anxieuse, d’autant qu’en ce moment, avec l’un de ses fils, ça ne va pas fort. Autrefois très bon élève et charmant, il est devenu autre du jour au lendemain, vivant la nuit, dormant le jour, fumant et vendant du cannabis, étant régulièrement arrêté au commissariat qui appelait alors madame D pour qu’elle vienne le chercher. A côté de ça, elle a renoué, une nouvelle fois, avec son premier amour, le genre d’amour parfait où tout vous pousse l’un.e vers l’autre, avec cette connivence spirituelle qui résiste au temps et aux évènements. Premier amour interrompu pour des raisons de mariages arrangés et de timing raté, mais premier amour revenu par épisodes, au fur et à mesure de la vie qui avançait, et désormais chacun divorcés, prêt à trouver enfin le temps d’être ensemble. Et pourtant, depuis 6 mois, plus de nouvelles, une balafre sur le cœur déjà bien lourd de madame D. Aucune idée suicidaire, dit-elle en avouant avoir « perdu son sourire », elle qui était autrefois très dynamique, ou encore ne plus dormir de la nuit, l’esprit rongé par d’angoissantes ruminations qu’elle aimerait tant faire cesser. Elle a du mal à sortir avec ses amies sans « gâcher la soirée », elle ne se reconnait plus.

« Je suis désolée, je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça » me dit-elle.

« Je ne sais pas non plus, peut-être que vous en avez besoin ? » dis-je.

Nous échangeons encore un moment, et je lui propose, si elle le souhaite, de rencontrer le psychiatre de garde s’il est disponible afin qu’ils fassent le point et puissent éventuellement trouver les solutions pour un suivi à long terme, ce qu’elle accepte.

De retour dans le bureau médical, j’appelle le psychiatre. Je commence à lui présenter les choses lorsqu’il me coupe après 3 phrases : « et c’est quoi l’urgence ? ». Traduisons-le par « il y a-t-il un risque suicidaire dans l’immédiat ? ». Je fais peut-être l’erreur de lui dire qu’elle n’en verbalise pas, ni ne semble y avoir pensé dans l’immédiat. Il m’interrompt à nouveau « bon, ben pour l’instant je ne vais pas pouvoir la voir avant un bon moment, peut-être demain matin, parce que… parce que je suis indisponible, donc je te propose de lui prescrire une benzo, de lui donner les coordonnées du CMP et elle verra en ville. A plus ! ». Et derrière ses paroles, le bruit d’un microonde qui sonne et d’une émission de télévision.

L’interne hausse les épaules et valide sa prise en charge. On se retrouve devant la patiente, et l’interne l’interroge rapidement. « Bon, on ne va pas pouvoir faire grand-chose pour ces puces de lits, ici, aux urgences ». Soupir intérieur. Il me laisse les ordonnances à donner et s’échappe. On reprend les choses avec madame D. J’explique la raison de l’ordonnance, communique les coordonnés des CMP proches, et lui conseille de prendre RDV avec son médecin traitant si elle le souhaite. Elle sortira avec un sourire fatigué et un « merci docteur ».

Rage. Colère. Désespoir. J’écoute d’une oreille distraite ma co-externe raconter l’histoire d’une patiente, cinquante ans, asthénie avec des troubles cognitifs depuis quelques mois de type ralentissement psychomoteurs et difficultés de lecture, de calcul, de concentration… Etiquetée « dépressive » par un médecin il y a trois mois. Ma co-externe vive d’esprit insiste pour appeler un neurologue. Elle ose devant l’interne vaguement dubitatif. Un scanner plus tard :

Ainsi, pour madame D, a-t-on fait une faute ou des erreurs ?

Votre avenir ? Grattez Dédé !

Vous vous souvenez probablement de cette publicité de la Française des Jeux sur un fameux ticket à gratter (https://www.youtube.com/watch?v=iMS1Vs30DX8). En réalité, peut-être qu’il s’agit là de l’allégorie la plus parfaite de la problématique du tirage au sort comme mode d’entrée à l’université. Réfléchissons.

(image trouvée sur lequotidiendupharmacien.fr)

Posons le problème :

Pour pallier à l’augmentation constante du nombre d’étudiants qui entrent chaque année à l’université (environ 30.000 supplémentaire par an), et parce que les capacités de formation seraient dépassées dans certaines filières « sous tension » telles que : le droit, la psychologie, STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) ou encore la PACES (Première Année Commune aux Etudes de Santé) ; le gouvernement précédent a, semble-t-il, profité de la période électorale pour faire passer une circulaire au bulletin officiel permettant de tirer au sort, en dernier recours, les étudiants qui souhaitaient s’inscrire sur ce genre de filières. Et pourtant, tout le monde, des enseignants aux étudiants s’y opposent, en témoigne par exemple l’action en justice portée par Promotion et Défense des Etudiant, organisation de représentation étudiante. Même Thierry Mandon, alors secrétaire d’Etat à l’enseignement supérieur, qualifiait le tirage au sort d’être le « plus bête des systèmes ». Or, tout début Juin, le Conseil d’Etat valide cette circulaire. Est-ce donc la meilleure action possible ? Est-ce donc… éthique ?

Quelques éclaircissements :

En 2016-2017, le nombre d’étudiants inscrits à l’université est de 1 623 500 (+1,9 % par rapport à 2015-2016 ; +1,1 % soit 16600 inscriptions si on écarte les doubles inscriptions en Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles – CPGE). L’augmentation porte sur les inscriptions en licence (environ +30.000 étudiants), en master (+5.000) et on note une diminution du nombre de doctorants (- 1.500). A noter que la différence entre les +16.600 correspond à la part des doubles cursus en CPGE. Plus de chiffres par ici : http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid116946/les-effectifs-universitaires-en-2016-2017.html.

Le système du tirage au sort est déjà effectué par certaines universités dont les capacités d’accueil et de formation sont dépassées (essentiellement STAPS), et il en résulte un flou juridique menant certains étudiants à obtenir gain de cause (ou pas) par le biais d’une réclamation en Justice. Et comment leur en vouloir ? Quand on apprend, dans le dernier article du journal Le Monde, qu’en 2016, « 3 500 candidats qui avaient pourtant opté en premier vœu pour une filière universitaire de leur académie se sont retrouvés sur le carreau. » (http://www.lemonde.fr/campus/article/2017/06/09/resultats-apb-2017-le-tirage-au-sort-a-l-entree-a-l-universite-touche-169-licences_5141359_4401467.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter).

En Janvier, une première tentative gouvernementale a été désamorcée concernant la solidification du système du tirage aux sorts pour éviter les réclamations. C’est donc bien le contexte de l’élection présidentielle qui a permis cette décision prise de manière unilatérale et presque sournoise, puisque sans concertation avec les universitaires enseignants ou étudiants.

Quels seraient les intérêts d’un tirage au sort ?

On peut imager l’aspect juste en matière de justice égalitaire, puisqu’uniquement dépendant de la probabilité d’être sélectionné, probabilité identique pour tous les candidats. On imagine également la notion de lutte contre l’établissement d’une élite sociale, l’algorithme piochant de fait sans considération socio-économique des candidats (à supposer que cette incertitude encore plus délicate à supporter pour des familles aux conditions socio-économiques défavorable ne conduisent pas ces foyers à dissuader leurs enfants de candidater au profil de cursus plus « sûrs »). Il s’agirait d’une solution facile à mettre en place, peu couteuse, et efficiente en ce sens qu’elle règlerait le problème des capacités de formation, puisqu’ainsi le besoin (nombre d’étudiants) s’aligne sur les moyens (capacité de formation). En matière de morale, il parait acceptable que chacun puisse tenter sa chance, et ne pas avoir plus d’avantages que les autres, tout en résolvant un problème sociétal (ou presque). C’est donc une solution d’allure idéale, pratique et pragmatique, et vraisemblablement efficace. Tentante donc. Gratte donc ton ticket avec Dédé, si ça se trouve, tu vas gagner des sous ! (Ou pas).

Où est Dédé ?

Et si, le problème, ce n’était pas l’afflux d’étudiants souhaitant s’instruire à l’université, mais le manque de moyens pour améliorer les capacités de formation de ces étudiants ? Ahhhh, j’entends déjà les réponses à type d’« idéaliste ! » ou de « oui, mais c’est une solution au long terme et l’urgence est présente maintenant ! ». C’est vrai, il y a urgence. Il y a urgence pour permettre à chacun d’apprendre et de se former. Il y a urgence que la connaissance circule, se transmette, et stimule nos cerveaux avides de savoir. Sommes-nous le pays des Lumières et de l’Encyclopédie, ou celui de l’obscurantisme et de l’ignorance ? D’autant plus aujourd’hui…

Veut-on vraiment sélectionner nos futurs masseurs-kinésithérapeutes, enseignants, juristes, psychologues, sage-femme ou médecins au bon vouloir du hasard ? Il s’agit, pour rappel, de près de 169 licences qui sont concernées ! Pour le cas du médecin, que je connais le mieux bien que l’exemple soit valable pour les autres, alors même qu’on dénonce de plus en plus l’effet d’« élite », fruit d’une sélection longue depuis la PACES jusqu’au statut de PU-PH, en passant par les ECNi, les nominations, la sélection socio-économique, et j’en passe, veut-on vraiment rajouter une sélection sur la chance, histoire que nos grands professeurs puissent non seulement nous dire, « je suis l’élite, mais aussi l’élite officiellement reconnue chanceuse de ce pays » ?

Veut-on vraiment mettre sur la touche l’étudiant malchanceux qui aspire à devenir juriste depuis quelques années, ayant choisi son orientation en seconde, ayant éventuellement pris quelques options (grec, latin, plutôt que musique ou théâtre, par exemple), réfléchi à son cursus en terme d’université, d’ouvrages à lire en pré-requis, de perspectives professionnelles entretenant sa motivation à long terme (car PACES, psychologie, STAPS ou droit sont des filières amenant au moins à un BAC+3 à 5 pour être exploitables a minima, il faut donc un tant soit peu de quoi entretenir son courage à long terme…) ; au profil d’un étudiant candidat qui se serait inscrit « pour voir » (qui n’en sera peut-être pas moins brillant, certes) ? On ne peut pas rester indifférent à ces 857 lycéens, sur le point de passer le BAC, et qui sont, pour l’heure, recalé quant à leur souhait d’entrer en PACES l’an prochain, et qui l’apprennent à l’instant, en pleine révisions de dernières minutes, alors que peut-être certains ont suivi des enseignements supplémentaires, comme cela se fait parfois, pour préparer le concours de la PACES qui n’est pas réputé pour sa facilité…

Si cette solution est mise en place, va-t-on vraiment, comme l’encourage paradoxalement la décision du Conseil d’Etat, mettre en place une réorganisation du système pour permettre à ces étudiants recalés d’accéder à la formation qu’ils espèrent ? Ne va-t-on pas gentiment s’en contenter, voir en profiter comme d’une transition vers des moyens encore plus idiots tels que la sélection sur dossier ? Qui n’a pas cet ami passable au bac, qui s’est révélé dans sa filière universitaire et sa carrière ? Ou cet ami brillantissime au lycée, qui s’est fait briser par une PACES redoutable (ou même le cursus en découlant) alors que tout le monde lui promettait un succès assuré ? Combien de littéraires talentueux, cèdent à la pression sociale et obtiennent un BAC S moyen au lieu d’un BAC L excellent, et se verrait ainsi fermer des portes par une analyse superficielle d’un dossier variable, sujet aux conditions socio-économiques liées à l’établissement fréquenté, aux relations des uns et des autres, à l’aléa de l’alchimie entre une matière enseignée par un enseignant donné qui ne captiverait pas un étudiant donné, et tout ceci gangrénant davantage un système scolaire à repenser ?

Il existe d’autres moyens que le tirage au sort et son illusion de justice, d’autres moyens que la sélection sur dossier et son allure élitiste. Il faut peut-être, et pardon pour cette notion un peu « prévention primaire », revoir l’aide à l’orientation, la construction d’une motivation en termes de perspective, la formation des conseillers d’orientation (vraiment, pitié). Peut-être faut-il examiner en entretien, au cas par cas, les candidatures des étudiants aux filières pour se rendre compte d’un éventuel projet, pour informer sur des filières peut-être encore plus pertinentes, ou pour revoir, retrospectivement, l’organisation de l’enseignement tel qu’il se présente ? Le nombre d’étudiants en médecine qui ont la tête pleine de rêves sur le métier de médecin, et qui, arrivant dans les années supérieures, se heurtent à l’univers hospitalier dans tout ce qu’il peut avoir de violent, et se détournent alors de la médecine, devenant chercheurs, spécialistes en santé publique (parmi ceux, pas tous, qui n’ont plus grand-chose à voir avec la médecine), ou cessant radicalement leurs études pour faire tout autre chose… Le système scolaire actuel manque-t-il d’accompagnement ? Pas simplement pour faire rentrer les élèves dans des cases et des cursus tout tracés, mais peut-être davantage pour faire émerger des possibilités, éveiller les prémices de quelques vocations, offrir une information actualisée sur les perspectives d’études et de carrières en s’adaptant aux désirs, compétences et volontés de chacun qui, inéluctablement, sauront trouver un sens pour la société toute entière…

Le tirage au sort, même s’il concernerait, tel qu’annoncé, une « petite » proportion d’étudiants désireux de s’inscrire à l’université (mais tout de même au moins 3 500 !) est une solution mirage. C’est une « petite » proportion d’étudiants concernés qui ne devraient pas l’être, qui devraient plutôt avoir le droit de s’inscrire dans leur filière, quitte à subventionner davantage cette filière. Car notre futur dépend d’eux, de l’avenir, de l’éducation. Si nous choisissons d’économiser sur notre capacité à former les esprits de demain, alors nous faisons l’économie de perspective de progrès, d’enrichissement et d’amélioration de notre société.

Il y a deux grandes catégories de réflexions éthiques. L’éthique des grands discours, qui fait chic, qu’on évoque à tout instant pour paraître. Et l’éthique vraie, celle du concret, celle du terrain, celle, presque sale, des mains dans le cambouis, celle qui se demande, compte tenu du contexte, ce qu’on peut faire de mieux. Il y a donc l’éthique grandiloquante du politicien qui croit trouver un remède à bon prix à un problème qu’il enterre et délaisse aux générations suivantes ; et l’éthique pragmatique de l’étudiant à qui l’on demande de plus en plus tôt de construire son parcours post-BAC sans lui offrir un véritable support lors de ce choix et qui devra rajouter une étape pour laquelle il ne pourra rien faire de plus que croiser les doigts pour que ça passe, (pas) merci le Tirage au Sort.

Permettez-moi, pour finir, un parallèle. Chacun sait que les capacités d’accueil de patients à l’hôpital sont saturées. En témoigne l’attente incroyable pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste, la bataille permanente aux urgences pour « trouver des lits » afin d’hospitaliser les personnes qui le nécessitent, les maigres tentatives de promotion de la médecine de ville, de l’hospitalisation à domicile, et l’augmentation à outrance du nombre de lit dans les hôpitaux (sans augmenter bien sûr le nombre de personnel soignant). On a donc, là aussi, un besoin fort, des moyens insuffisants. Qu’est-ce qu’on fait ? On se la joue avec Dédé ? On tire au sort les patients qui seront soignés ?

« L’être humain est surprenant.
Parce qu’il sacrifie sa santé pour faire de l’argent.
Puis il sacrifie son argent pour récupérer sa santé.
Il est tellement angoissé au sujet de son futur qu’il n’apprécie pas son présent.
Le résultat est qu’il ne vit ni dans son présent ni dans son futur.
Au final, il vit comme s’il n’allait jamais mourir et il meurt sans avoir vraiment vécu. »
Dalaï-Lama

« Ahhh bah fallait le dire tout de suite ! Où c’est qu’il est Dédé ? Dédééééééé ?! »
Cochon Stupide

Partie de cache-cache

Combien de motifs cachés dans cette image ?

18h. Cela fait maintenant une dizaine d’heures, ce dimanche, que je traverse et retraverse les couloirs bondés des urgences. Les patients ne cessent pas d’arriver. La perspective d’un dimanche ensoleillé ne semble pas dissuader les lombalgies chroniques, les troubles fonctionnels depuis quelques semaines ou quelques mois, les dérangements de la vie quotidiennes qui, on ne sait trop pourquoi, ce jour-là, à cet instant, passent le seuil de l’insupportable et conduisent des âmes malheureuses à affronter l’attente, le stress et les odeurs des urgences.

Le motif caché, qui bouscule la capacité à supporter un symptôme quel qu’il soit jusqu’à la dépasser, est parfois bien caché. Les conditions ne réunissent peut-être pas le temps, le calme, les personnages et la situation nécessaire pour qu’il se dévoile enfin. Le/la patient.e iel-même n’en a peut-être même pas conscience, parfois. C’est bien là tout l’aspect mystérieux et fascinant de cette motivation étrange à consulter aux urgences « pour rien ». Et même en temps parfois si usant pour les soignants débordés.

Si bien que quand monsieur U a attendu 4h avant que je ne m’empare de son dossier, après plusieurs heures de travail dans les pattes, j’ai pris mon mal en patience pour ne pas paraitre trop brusque ou trop désintéressé par ses douleurs que je lui ai demandé de m’expliquer, calmement assis, après présentation (en tant qu’étudiant).

« Voilà docteur – sic – ça doit faire au moins 6 mois que j’ai mal au genou, là, vous voyez, quand je plie comme ça, voilà, j’y arrive mais parfois quand je marche, là, par là, oui ici, là, ça fait mal. Mais en plus, depuis deux mois, j’ai mal ici, je ne sais pas comment ça s’appelle là, sur les côtes mais un peu en dessous de l’omoplate, ça tire comme ça quand je lève le bras, là, vous voyez, ou quand je fais ça, comme ça, et que j’essaye de toucher mes pieds pour mettre mes chaussettes par exemple, vous voyez, non pas là, un peu plus à droite, oui, par l… Aïe ! ah oui ici là, c’est ça ! … Vous croyez que c’est grave ? »

Je compatis et l’interroge, précisant les positions douloureuses, effectuant avec lui quelques mouvements, laissant ci-et-là quelques questions sur son mode de vie et ses antécédents. Je prends un air sincèrement impressionné, remarquant que ça fait six mois pour le genou, deux mois pour les côtes, sans consultations chez son médecin traitant, par exemple.

« En fait docteur, si, j’ai vu mon médecin il y 2 mois, et il m’a prescrit un truc pour le genou, une crème, niflu quelque chose je crois, et des médicaments, genre des cachets blancs là, ibupronid, je ne sais plus exactement. Mais j’ai commencé qu’hier et ça me fait encore mal. Je pense qu’il faut faire des radios non ? »
« Ah… qu’est-ce qui vous fait penser ça ? »
« Bah, je me dis que c’est peut-être grave ce que j’ai… »

On reprend, je lui explique, lui suggère de peut-être laisser un peu de temps au traitement prescrit par son médecin, en qui il me dit avoir pleinement confiance, et qui aurait alors surement prescrit les radios si elles étaient nécessaires, si c’était très grave. On discute de sa douleur au niveau des côtes qui semble suivre le trajet du grand dentelé. Depuis 2 mois, date de début des douleurs, il vient de démarrer un poste de technicien où il contrôle toute la journée des leviers de vitesses du même côté que la douleur… Au bout de quelques minutes, sourire aux lèvres, il se lève, me serre la main et déclare : « Et bien merci docteur, merci pour tout, je croyais que j’avais un truc grave, mais là, je suis rassuré, je vais suivre le traitement de mon médecin, merci ! Au revoir, et bon courage ! ».

4h d’attente… pour ça. Au moins, c’est un patient rassuré et soulagé qui s’échappe de la fourmilière des urgences, et qui, peut-être, aura le réflexe de consulter son médecin pour ce genre de douleurs, la prochaine fois. Peut-être pas. Comment faire entendre à la population que les urgences qui ont beau être à l’hôpital, et ceci se traduisant dans l’imaginaire collectif par une disponibilité technique et médicale infinie, que la gestion de troubles chroniques n’est que peu voire absolument pas efficace ?

A l’inverse, madame M. m’attend dans la salle dédiée aux sutures. La main ouverte sur 4 bons centimètres, elle a les jambes croisées, le regard anxieux. Elle ne soulève rien quand je me présente comme étudiant. C’est la dernière patiente de ma garde, et bien que l’envie de finir rapidement me tente, je prends le temps de m’installer. Je crois en l’importance du conditionnement positif pour réduire la douleur, l’appréhension et l’inconfort de certains gestes. Elle me dit par ailleurs être particulièrement réticente aux points de sutures. Elle souhaiterait davantage un simple bandage et rentrer chez elle.

J’en informe mon superviseur qui me demande d’aller lui faire signer un formulaire de renoncement aux soins, rouspétant qu’ainsi, on ferait comprendre aux patients que « ce n’est pas à eux de choisir comment ils vont être soignés, bon sang ! ». Je ravale ma salive et mon éthique professionnelle au nom du devoir de confraternité (auquel si tu changes pas mal de lettres, tu dois pouvoir trouver quelque chose comme corporatisme ou, dans les traductions les plus cyniques, complicité de maltraitance).

Je retourne voir ma patiente, laisse le papier sur un coin de table et tâche de lui expliquer l’inconvénient du bandage versus l’intérêt des points de sutures. Elle hésite, mais accepte de faire confiance. Je reprends alors le conditionnement positif, tâchant de trouver un peu de matière pour une conversation agréable, cherchant à détourner son attention du geste redouté pour en minimiser les sensations désagréables. J’explique avoir de « bonnes techniques » pour faire en sorte qu’elle ne « sente rien, ou presque ». Je lui parle de l’erreur que font beaucoup de mes collègues en ne laissant pas agir le produit avant de commencer le geste. Je lui parle « trucs et astuces » pour lui expliquer ce que je fais, pourquoi je le fais, comment je le fais, en tournant mes phrases de façon positives et bannissant les mots qui inquiètent ou qui font mal. J’évite les classiques « ne vous inquiétez pas – pourquoi ? il faut que je m’inquiète ? – ça ne fait pas mal – Mal ? il a dit mal ? ». L’anesthésie faite, le temps d’action respecté, je déplie le kit stérile du matériel à suture et pose une question dans le courant de la conversation…

« Vous avez des enfants ? »
« J’en avais un… »

Je bataille avec le fil que je déroule, et, sautant l’étape de la vérification du cortex frontal, je pense tout haut : « Avais ? »

« Oui, elle est morte un jour après sa naissance. Ça fera un an demain… »

Me voilà, pince dans une main, fil dans l’autre, face à des larmes qu’aucun point de suture ne saurait tarir. Le conditionnement positif vient de prendre le large, et les gants stériles ne protègent pas la patiente de la saleté de mon inattention. Benêt, pantois, je cherche avec toute l’énergie du désespoir une pirouette de rattrapage, un pansement pour colmater cette plaie que je viens d’ouvrir, au lieu de fermer la première.

« Excusez-moi… » dit-elle.

J’attrape quelques mouchoirs avec mes gants inutiles. Je regarde ses yeux, sans savoir s’ils me foudroient ou cherchent à s’enfuir.

« C’est à moi de m’excuser, je n’ai pas fait attention. Ça doit être particulièrement difficile pour vous… »
« Non, non, c’est les points… ça me rappelle la césarienne… » me dit-elle, ses yeux glissant sur sa main toujours en place, prête pour la suture.

Son geste ressemble à une invitation.

« On peut y allez, si vous voulez. On peut aussi attendre, on a le temps… »
« Allons-y »

Je change de gants et commence. J’hésite à lui poser des questions. Changer de sujet ? Ou au contraire, parler de son enfant ? N’ai-je pas été déjà suffisamment inquisiteur ?

Finalement, c’est elle qui commencera : « Elle s’appelait Coralie. Mon mari ne veut pas en parler, il a déjà des enfants d’une autre femme et, c’est pour ça qu’on s’est disputé tout à l’heure et… ».

Elle me raconte. Son mari encore tourmenté par son ex-femme. Son mari qui n’en parle jamais. Sa douleur a elle qui n’a pas d’exutoire. Pas de famille, tous morts, pas d’ami.e.s, resté.e.s loin dans son pays natal, elle qui est arrivée en France il y a un peu plus d’un an. Les coups tordus de l’ex-femme, la malédiction, peut-être, qu’elle lui aurait lancé. La dispute, presque violente, où, voulant s’échapper de tout ça, elle bascula à travers la porte-vitrée, se tailladant la main au passage… L’indifférence, autour d’elle, des gens qui la pensait folle. Folle de douleur. Folle de chagrin. Nous parlons, du moins, elle parle, et je l’écoute, la relance un peu, tandis que sous mes doigts se referme petit à petit l’entaille sanguinolente.

Je vois monsieur U partir, sans aucune ordonnance, l’esprit apaisé d’un poids inconnu. Je vois madame M partir, un pansement sur la main, le cœur peut-être moins lourds, et l’adresse demandée d’un psychologue en plus. Si le motif existe, si le motif se cache, on se demande toujours à côté duquel on passe…

Touche Pas à Mon Humanité

Bon, soyons clairs.

Je désapprouve complètement l’émission du 18.05.2017 « Touche pas à mon Poste » de ce *charmant* monsieur Hanouna. Je pense même qu’il faille s’inquiéter du caractère hautement pathologique du personnage, quand bien même il s’agisse d’une émission de télévision, avec le voile de paillettes, exubérances, faussetés et autres artifices pour rendre plus vraie que vraie la vie palpitante du petit écran. Ce plateau à la réputation difficile est rempli de personnes probablement sous l’effet envoutant et sadique du pervers narcissique en chef à l’Ig-oscar du meilleur acteur pour la caricature la plus mauvaise et malvenue du monde, se jouant même de ses associé.e.s pour le plaisir de mieux les humilier dans l’espoir de faire grimper encore un audimat inexplicable. Cet engouement pour une énième émission dont le niveau intellectuel n’atteint pas même la cheville d’un gamin de Plus Belle La Vie ou autre nanar me laissera toujours songeur sinon inquiet quant à l’avenir de l’humanité. Les Lumières des siècles précédents ont dû tellement tourner et se retourner dans leurs tombes qu’on alimenterait par trois fois les besoins en électricité de la terre entière en y branchant une seule éolienne.

Ce charmant bonhomme qui mériterait une hospitalisation en soin psychiatrique pour péril imminent ou à la demande du représentant de l’état, à discuter, imite certes l’homosexuel stéréotypé volontiers efféminé et concentré sur l’unique objectif de la sodomie pour toute perspective d’histoire sentimentale. Oui, il véhicule une image péjorative, réductrice, dégradante et complètement faussée de l’homosexualité masculine. Oui, son sketch est à gerber, malaisant à souhait, d’un niveau littéraire parfaitement abyssal, d’une originalité inexistante et d’un caractère comique de niveau gros beauf de première catégorie (ce qui, vous l’imaginez, sur une échelle de caractère comique, précède le 1er niveau de la médiocrité, à savoir, le simple sourire au coin des lèvres qu’on fait histoire de soutenir l’acteur).

Les arguments que j’aurais aimé qu’on lui oppose, si possible en direct, outre les « moi aussi, je suis gay, et blessé.e par vos propos » ou bien « blessé.e qu’on puisse penser que vous êtes homophobes » (on a la réputation qu’on mérite parfois quand on est présentateur télé et qu’on n’en est pas à son coup d’essai en matière de séquences foireuses frisant voir surfant carrément sur le registre homophobe), les arguments à opposer, ils sont pourtant nombreux, en voici quelques-uns :

  • Monsieur Hanouna, jugez-vous approprié votre canular connaissant le contexte actuel en matière d’homophobie et notamment de ce qui se passe en Tchéchénie où chaque jour des gay sont chassés, capturés, séquestrés, torturés, menacés de mort et parfois même EXÉCUTES, potentiellement par leurs propres familles qu’on encourage à assassiner, et ce simplement parce qu’ils sont gay ?
  • Monsieur Hanouna, quand bien même ne seriez-vous pas intéressé par l’actualité internationale, jugez-vous approprié votre canular connaissant le contexte sociétal français qui est pourtant le même depuis « quelques » années, avec la récente recrudescence des actes d’homophobie qu’ils soient ou non exposés par la presse, et sachant que le risque SUICIDAIRE chez un jeune homosexuel est 4 fois (au moins, selon les sources) supérieur à celui de la population générale ?
  • Monsieur Hanouna, jugez-vous approprié votre canular alors que la méthodologie utilisée est typiquement celle employée par des individus homophobes « extrémistes », qui tendent ainsi un piège aux hommes gay dont les perspectives de rencontre en dehors des sites de rencontres sont très limitées, afin de mieux les attirer pour les humilier, les frapper, les agresser et parfois même, les tuer ?
  • Monsieur Hanouna, quand bien même la cause homosexuelle ne serait pas sensible à votre esprit qui, malgré sa propension à rivaliser d’imagination pour orchestrer conneries sur conneries à visée d’audimat croissant, et une intelligence certaine qui n’est clairement pas mis au profil d’autrui mais bien à l’auto-satisfaction de vous-même et vous-même uniquement, avez-vous eu vent de la journée de lutte contre l’homophobie qui précédait justement votre numéro minable sur une chaine de grande audience ?
  • Monsieur Hanouna, que penseriez-vous de votre canular si votre fils ou votre fille se découvraient homosexuel.le.s et voyaient ainsi leur père railler ce que la nature a fait d’eux, nier ainsi leur droit à aimer et être respectés, défendus, protégés, compris dans leur diversité, et à être aimés, et en premier lieu, par leur propre père ?

Et tout ça pour quoi ? Pour « rire de camper un personnage » ?

On peut rire de tout, certainement, Monsieur Hanouna. Mais avec tact. C’est ça qui fait la différence entre vous jouant dans la basse-cour de Dieudonné et autres tutti-phobiques qui ternissent l’humanité, et les humoristes. C’est ça qui fait la différence entre l’appel à la haine, et l’appel au respect et à l’amour. C’est ça qui fait la différence entre les bêtes et les êtres humains.

Drapeau Gay

Drapeau Bi

Drapeau Terrien

Le petit Esprit Critique attend ses parents à l’accueil, merci !

Voilà un billet d’humeur qui risque encore de m’attirer quelques foudres, mais tant pis. Car dans la déferlante émotionnelle de ces derniers jours, ou de ces dernières heures même, l’esprit critique prolonge ses vacances qui ne cessent de s’éterniser.

Le peuple Français a donc choisi, au terme d’élections ayant parfaitement répondu aux textes législatifs et règlementaires que ce même peuple a accepté par le passé par des procédés tout aussi établis, son nouveau Président. Emmanuel Macron a été élu par 43,63% des inscrits sur les listes électorales, devant un bloc abstention + votes blancs + votes nuls concernant 33,98% des inscrits et Marine Le Pen qui n’a été choisie que par 22,39% des inscrits. Point à la ligne, on s’arrête ici, et on va s’activer pour préparer la suite.

Mais non. Immédiatement, les médias, les militants, les réseaux sociaux… nous inondent d’informations facultatives, biaisées, orientées, et mal présentées. Le devoir d’information se heurte à un esprit critique absent, et la collision entretient le tumulte passionné qui anime les (in)consciences. On peut ainsi lire que le nouveau président n’a pas été vraiment choisi, que tant de pourcent ont voté pour lui pour « faire barrage au FN » ou « pour le renouveau politique » et qu’ainsi, sa légitimité à diriger est remise en cause parce que seuls X% des électeurs l’ont désigné dans ce but.

S’il vous plait… un peu, un tout petit peu, de notre si cher esprit critique.

D’abord, on peut tout faire dire aux chiffres. Pour la petite blague, rappelez-vous de cette étude publiée dans le NEJM sur l’augmentation du nombre de prix Nobel d’une population en fonction de sa consommation de chocolat (lien : http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMon1211064). Pour en revenir à notre sujet, entre les sondages, les résultats des élections, les estimations, il y a déjà bon nombre de biais potentiels… et avérés.

En effet, le sondage sur lequel certains chiffres visant à expliciter les raisons animant les électeurs de Macron sont basés provient d’un échantillon (dont on peut déjà interroger la représentativité) et la question sur la motivation du vote Macron n’entendait manifestement qu’une réponse unique. Or, on peut voter Macron pour son projet ET/OU sa personnalité ET/OU le renouveau politique ET/OU faire barrage au FN etc.. De fait, j’ai voté au moins pour toutes ces raisons. Où me rangerait-on dans ces chiffres ? Biais de classement.

Le vote blanc peut-être comptabilisé à partir des données gouvernementales. Macron est choisi avec 43

63% de la population inscrite sur les listes électorales, avec la part regroupant vote blanc + abstention + vote nul. Versus MLP qui arrive en 3e position derrière cette part de vote blanc/nul/abstention. C’est tout ce qu’on peut dire, toute interprétation est nécessairement biaisée. Biais d’interprétation.

Ce qu’il se passe dans l’isoloir, ou avant, relève de multiples facteurs qu’il est quasi-impossible d’interpréter. Pourquoi ne découpe-t-on pas MLP en « adhésion au projet » « vote contestataire » vote xéno/homo/choco/gaucho/etc-phobe » « soutient de NDA » etc. ? Voilà une belle source de biais de confusion. C’est la conjonction de plusieurs influences, de plusieurs objectifs, de plusieurs mécanismes conscients et inconscients qui dictent notre choix. Et je ne crois pas faire de scoop avec une telle affirmation : faîtes-vous toujours dans la vie des choix pour une seule et unique raison en dehors de tout contexte, sans prendre en compte vos aspirations, vos croyances/valeurs/principes/philosophies et votre passé ? Les médias ou spécialistes en marketing sont spécialisés dans ces trucs et astuces pour vous faire conclure vous-même le message qu’ils souhaitent transmettre. Ils flattent l’égo de leur cible, et ils savent à qui ils s’adressent. Ils prennent volontairement une position basse pour vous faire penser que votre esprit est meilleur, et que vous voyez clair en la situation. Tel est pris qui croyait prendre.

De fait, ces affirmations sur la légitimité à gouverner d’Emmanuel Macron sont non seulement anti-démocratiques, mais surtout fausses. Il a été élu, les règles ont été respectées, il est désigné par le peuple français comme nouveau président de la République. Affirmer le contraire, c’est dédaigner notre système, et les 43% de ses électeurs. C’est manquer un peu de respect aux autres, et envers soi-même : vous vous insurgiez peut-être contre ce système auparavant, mais qu’avez-vous tenté pour proposer de le transformer ? Qu’allez-vous proposer désormais ? Mais oui, peut-être, qu’apparaitre protestataire ou opposant au système est un peu à la mode. N’oublions quand même pas que nous sommes toutes et tous responsables du système que nous fabriquons, proposons, votons et appliquons. La critique est aisée, dit-on.  Rappelons aussi la définition du droit, pour le plaisir : ensemble des règles qui régissent les rapports entre les membres d’une même société. Société que nous formons pour éviter de nous entretuer aux moyens de ces droits que nous élaborons (merci Hobbes, merci Locke, merci Rousseau).

Une chose qu’on peut peut-être soulever, c’est cette occasion, cette offre de renouveau du système politique pour apporter sa pierre à l’édifice et ne pas crier dans le vide, mais mettre la main à la pâte. Etre citoyen, ce n’est pas seulement voter. C’est participer activement à la vie sociétale, éventuellement politique et surtout à la vie Française… Ça peut commencer par la protestation, que je ne condamnerais jamais, au contraire, mais ça ne doit pas s’arrêter à ça.

Ce n’est que mon avis, et j’entends que le vôtre soit différent. Cette diversité des points de vue donne toute sa profondeur à notre société humaine. Cette différence nous renforce toutes et tous, tant que le dialogue est possible, à la lumière de nos valeurs (respect, dignité, et tutti quanti), et que nous exerçons avec justesse, humanité et indépendance notre esprit critique.