Le pouvoir des promesses

J’y passais très souvent. Presque tout les jours lors de ma première PACES. Au départ, c’est un chemin tellement banal que je le parcourais sans autres arrières pensées que celles de mes cours s’accumulant dangereusement dans ma mémoire vacillante. Les équations chimiques dissimulaient les arbres derrière des symboles, les formules physiques se chargeaient du ciel, les récitations de cours de biologie effaçaient les sons environnants et les exercices statistiques ne laissaient aucune chance au reste … s’il restait quelque chose. Je déambulais dans cette espèce de long couloir plus ou moins naturel qui serpentait entre deux ou trois habitations, m’éloignant de la départementale et m’y ramenant un peu plus loin tout en offrant un raccourci appréciable à mon trajet à pied. Mais alors que beaucoup auraient profité du spectacle en grimpant cette petite pente, les yeux rivés devant soi et s’égarant dans une vision plutôt sympathique pour une grosse ville, celle d’un ciel plus ou moins nuageux sur lequel se découpaient quelques arbres du parc à proximité, moi, j’avançais en traînant dans mon sillage mes leçons qui ne semblaient vouloir se résoudre ni à demeurer sur leur papiers, ni à entrer complètement et clairement dans les profondeurs de mon esprit de plus en plus fatigué.

Un jour où le printemps commençait à faire chanter les oiseaux les plus téméraires, je remontais la pente, comme à l’accoutumée, et un rayon taquin d’un soleil que je voyais de moins en moins vint à la rencontre de mon œil. Bien que le myosis s’enclencha, mon organisme m’apprécia pas ce qu’il considérait comme une agression et plissa les yeux. Si un nuage bienveillant n’avait voulu, à cet instant, s’interposer entre le soleil joueur et mes yeux grognons, je serais peut-être passé à côté d’un grand bonheur. Je fus comme soudain frappé par la splendeur de ce que je voyais. Cela n’avait pourtant rien d’exceptionnel, mais ce n’était pas tellement la vue qui m’impressionnait. C’était surtout que mes pensées parasites avaient, l’espace d’un instant, disparu. Et, les yeux fixés vers le lointain, ce morceau de ciel et de verdure, j’avançais en laissant mes rêves prendre leurs aises dans ma petite boite crânienne.

Et quel rêve peut faire l’étudiant en médecine qui tantôt galère, tantôt croit que la réussite est possible ? Je me voyais en face d’un panneau où une foule se pressait, s’écrasait, jouait des coudes pour y lire quelques feuilles. Dans cette vision prodigieuse, les gens s’écartaient, sans m’adresser un seul regard, continuant de lutter les uns avec les autres. Mais un passage se formait devant moi. J’approchais, le cœur battant à tout rompre. Je voyais la fatale liste de nom avec, sur la même ligne, deux mots selon les cas : « Reçu » ou « Échec ». Mon doigt tremblant se posait avec délicatesse sur mon nom de famille, en vérifiant les lettres, le nombre de lettres, comme pour retarder l’instant où mes yeux, inéluctablement, viendrait à la rencontre du verdict. Et un mugissement de joie, bestial, explosif comme un feu d’artifice du 14 Juillet, illuminait mon cerveau, mon esprit et mon âme. A côté des quelques lettres qui me désignaient, le simple mot « Reçu » s’affichait en un vert flamboyant. Je tournais mon regard vers mon camarade de galère avec qui j’ai passé deux années difficiles. Et il me regardait, indéchiffrable. Nous avancions, l’un vers l’autre. Pas de baiser, non, mais un frémissement au coin de nos bouches. Un rire qui s’échappe, de l’un ou de l’autre. Et nous comprenions dans une embrassade chaleureuse que nous étions pris, que nous allions passer en deuxième année de médecine !

Et tandis que je rêvais tout éveillé, je montais la pente avec une peur irréaliste. Je me disais que si mon regard quittait le ciel, alors ce rêve ne se réaliserait pas. C’était difficile, car un escalier aux larges marches m’attendait à la fin du chemin. Mais comme un idiot, un croyant fou, un illuminé, je m’efforçais de ne regarder que le ciel, et les images que mon esprit animait. Et ainsi, chaque soir en rentrant chez moi, je faisais le même rêve. Chaque soir, j’arrivais chez moi l’esprit enjoué, motivé à travailler, comme si je venais de recevoir la promesse que c’était possible, que ça allait arriver.

J’ai échoué à 14 places du dernier pris, lors de ma première tentative. Déception. Envie de s’arrêter, de tout envoyer valser, de dire « non, stop, j’arrête, je n’en peux plus ». J’aurais presque pu en vomir tant j’étais dégoûté d’avoir tant travaillé, tant espéré, tant cru … pour rien. Et puis, au cours de l’été, je suis repassé par ce sentier. Et ce n’était plus vraiment la joie qui m’envahit lorsque l’habituelle vision rencontra mon esprit tourmenté. Et pourtant, j’ai décidé de tenter à nouveau ma chance. Quelle folie …

Permis en poche, changement de site pour suivre mes cours. Je ne passais plus aussi souvent par ce chemin, pour ne pas dire que je n’y passais plus du tout. Sauf très occasionnellement, pour aller complètement ailleurs qu’à la fac. Mais à chaque fois, la vision était plus forte, plus motivante. Et c’est une énergie combative, la « niac » comme ils l’appellent, qui venait faire bouillir mon sang.

La promesse n’était pas parfaite. Mon camarade n’est pas passé cette fois là. Moi si. Mais la joie, la véritable joie du véritable moment en était comme amputée d’un bon morceau de son essence. Un espoir subsiste toujours pour lui. Quand à moi, pas plus tard qu’aujourdhui, je suis à nouveau passé par ce chemin. J’ai levé les yeux au ciel, comme un bon vieux réflexe. Le vélo ne s’oublie pas. Les rêves non plus. Et puis, j’ai réalisé qu’il était réalisé. Et mon soupir s’est transformé en un bel éclat de rire …

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre XIII – Dernières heures avant d’autres

Jours 13 – Matin (7h-14h)

Arriver en avance. Entrer dans le poste de soin. Dire bonjour. Sourire. Demander comme ça s’est passé. Echanger. Porter la blouse. S’informer. Découvrir les nouveaux patients. Planifier les soins. Vérifier les ordonnances. S’équiper. Faire deux prises de sang, seul, sans trop de crainte et sans douleur. Toquer à la porte. Entrer, se présenter, soigner, attendre. Attendre l’autre, ses questions, ses angoisses, ses peurs et parfois, ses joies. Partir sans se laisser trop envahir, ni s’imposer. Vagabonder de chambre en chambre, de rôle en rôle, de tâche en tâche. Prêter main forte à l’AS, à l’IDE, à d’autres services. Regarder les médecins en catimini, un brin d’admiration dans les yeux. S’enivrer du fantasme d’être un jour à leur place. Rester humble. Et suivre. Pour apprendre, découvrir, retrouver. Pour soigner, même si ce n’est pas toujours pour guérir.

Puis vient l’heure de partir. Pour la dernière fois, retirer sa blouse. Pour la dernière fois, échanger un regard, un sourire, une blague. Pour la dernière fois, récupérer son évaluation. Excellente. Comme l’ambiance dans ce service. Comme les formatrices infirmières et AS. Comme l’équipe médicale et paramédicale au grand complet. Comme ce stage en entier. Promettre de repasser, un jour. Se voir supplié de revenir en temps qu’externe, interne ou chef de clinique. Rire, une dernière fois, avec ces gens-là, si gentils. Puis passer la porte, avec la sensation d’avoir franchi une étape. Un petit pas de fourmis sur la route géante qui conduit à la médecine.

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre XII – Perles et cannelés

Jour 12 – Matin (7h-14h)

Ils arrivèrent enfermée dans une boite en plastique d’un célèbre fournisseur de jambon bien connu des supermarchés. Sorte d’emballage « fraicheur » de fortune, ces petits mets titillant les papilles des plus grands aux plus petits gourmands restèrent sagement dans un sac, à côté de quelques stylos, d’une blouse, d’un badge et d’autres broutilles. Ils eurent tout le temps de se remémorer leur lente cuisson dans le four, issus d’ingrédients mélangés avec un haut degré de perfectionnisme, une agréable odeur envahissant peu à peu la cuisine. Et la courte nuit où ils acquirent leur secrète et renversante saveur.

L’infirmière avait dit, deux semaines auparavant, qu’elle adorait les cannelés. Quand elle les découvrit, tendus par un petit étudiant en médecine, elle ne put retenir un cri de surprise. « Un remerciement dédicacé » en quelque sorte. Les petits gâteaux passèrent de mains en mains, et, par politesse peut-être, aucun ni aucune n’en critiqua ni le goût, ni la texture, ni l’apparence.

Les petits cannelés résistèrent tant bien que mal pendant le staff. Autour d’eux, médecins, sages-femmes, infirmières et étudiants parlaient de grossesses, de diabète, d’IMG, de problèmes gestationnels voir même d’hyperthyroïdie dans le cadre de la maladie de Basedow. Au fur et à mesure que les mots savants jaillissaient de part et d’autre, entrecoupés du son retentissant des sonnettes plutôt régulières ce matin-là, leur nombre diminuait considérablement.

Ils n’étaient plus qu’une poignée lorsque tout l’attroupement se dissipa pour rendre visite aux malades. Le temps passa, et, quand une âme traversait le poste de soin, il arrivait qu’on décompte un disparu supplémentaire chez les petits cannelés qui craignaient, de plus en plus, pour la survie et la perduration de leur espèce. A côté d’eux, une boite de confiserie peinait à assurer son rôle de diversion.

Quand l’horloge sonna deux coups, les petits cannelés surprirent une conversation entre une infirmière et un élève en médecine. Celle-ci, qui adorait par ailleurs les petits gâteaux, confiait à l’étudiant qu’elle avait adoré travailler avec lui. Ce dernier répondait que c’était ô combien réciproque, et qu’elle avait été une formatrice hors-pair.
« – Ce qu’il y a d’extraordinaire chez toi, qu’on ne retrouve pas forcément chez tous les étudiants en médecine, c’est cette attention particulière que tu portes aux patients. Tu les écoutes. Franchement, si je peux te donner un conseil, gardes-le. Avec ça, tu feras un bon médecin j’en suis convaincue – Hum, qu’est-ce qu’ils sont bons tes cannelés ! – Excuse-moi. Donc on ne se revoit plus ? Il te reste une matinée quand même ? Alors, j’espère quand même te revoir dans ce service quand tu seras externe, ou même interne !
– Ou quand tu seras chef de clinique si tu veux, rajouta l’aide-soignante.
– Je n’y manquerais pas, quand je serais externe sans doute ! Riais-je. Merci encore, merci pour tout, et à bientôt donc !
– Bonne continuation, à bientôt ! »

 Si bien que, pour ne pas laisser de traces, le dernier cannelé s’évanouissait tandis que je faisais la promesse de garder ce qu’on m’avait conseillé de conserver. A tout jamais.

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre XI – Révélation

Jour 11 – Nuit (21h-7h)

Interniste, un métier intéressant.

Ô Nuit

Sombre et froide, cruelle ou paisible,
Tu prends forme et tout est possible.
Blanche ou courte, longue ou festive,
Tu fais de tous les hommes tes convives.

Tu tues le jour en descendant le Soleil.
Tu sais les secrets d’obscures merveilles
Comme les étoiles et l’astre d’argent,
Ses humeurs cycliques de nocturne régent.

A l’abri de tes ombres les démons s’agitent,
En tout être surgit l’angoisse qui l’habite
Et son spectre blanchâtre hurlant à la mort.

Mais la reine de la peur craint et redoute
L’aube iridescente qui dessine la route
Du retour fracassant du bel astre d’or !

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Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre X – Télégramme de minuit

Jour 10 – Nuit (21h-7h)

Arrivé à 20h30. Stop. Service calme. Stop. Tour avec l’IDE et l’AS, une entrante. Stop. Lecture de dossiers, recherches complémentaires. Stop. Prises de tensions. Stop. Quart d’heure poésie. Stop. Et ça twitte, bah bravo ! Stop. S’engage à écrire lisiblement quand je serais médecin. Stop. Réalise qu’il a dit « quand je serais médecin » et pas « si je deviens médecin » : je suis en P2 ! Stop. Une patiente remonte du bloc. Stop. Visite d’une IDE et de son étudiant P2 attitré. Stop. Kant m’ennuie un peu. Stop. Visite du service d’à côté : bébés et couveuses. Stop. J’apprends d’un bébé qu’il est repoussé par les siens car, à la différence de son jumeau, il a une double fente palatine. STOP ! Retour au bercail, le cœur lourd. Stop.

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre IX – Stupeur et effarement …

Jour 9 – Après-midi (14h-21h)

Le sourire léger aux yeux des soignants, elle arrivait des urgences gynécologiques. Rien d’extraordinaire, ni diabète, ni pré-éclampsie, elle se portait bien. Mais on ne pouvait en dire autant de son enfant. Au terme d’une vingtaine de semaines, on avait décelé une agénésie du corps calleux chez le foetus, cette structure cérébrale assez particulière qui, pour faire simple, grossier et bref, réalise un lien entre les deux hémisphères du cerveau. Le petit n’en aurait pas. Pas du tout. Si bien que le couple avait pris la décision douloureuse de ne pas le laisser naître.

C’était une grossesse spontanée, pas spécialement désirée. Elle et son mari n’avait pas vraiment l’air si mal que ça, à la différence d’autres patientes pour lesquelles les yeux se noyaient dans un chagrin immense. Elle, Mme Courage, semblait avoir pesé le pour et le contre de sa décision et s’y être résolue. Pas une seule larme n’avait été versée ou plutôt notée par l’équipe soignante. L’IMG devrait avoir lieu le jour suivant et tout cela ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Elle entra en début d’après-midi. Une infirmière, une aide-soignante et un on-ne-sait-quoi en blouse de médecin mais qui n’avait pas l’air d’être un médecin la guidèrent vers sa chambre. Une pièce fort classique, blanche du plancher au plafond, avec deux fenêtres d’une drôle de forme. A droite de l’entrée, une petite salle d’eau, mais pas de douche. Juste de quoi se laver les mains et faire ses besoins. Il fallait aller au bout du couloir pour se nettoyer. On le lui indiqua. Le personnel était très accueillant, même si l’infirmière parlait beaucoup, elle semblait connaître son sujet et le on-ne-sait-quoi-pas-médecin-mais-qui-y-ressemble pimentait son discours de quelques traits d’humour un peu timides mais efficaces et anxiolytiques. L’humeur était bon enfant, et on se garda bien d’aborder le motif d’hospitalisation.

L’équipe prit congé et Mme Courage sortit ses affaires. Elle ne devrait, en théorie, pas rester plus de deux jours. Toutefois, son mari viendrait la soutenir ce soir en dormant près d’elle. Peut-être s’était-elle sentie un peu seule à cet instant. Et le petit être qui remuait au fond d’elle-même, percevait-il que la fin était toute proche ? Culpabilisait-elle ? Mais ne s’était-elle pas promis de ne pas pleurer à l’hôpital ?

L’arrivée de son mari la sortit de ses sombres pensées. Puis quelques instants plus tard, le on-ne-sait-quoi-pas-vraiment-médecin entra dans sa chambre. Elle le trouva gentil, mais un peu gauche peut-être. Il lui demanda quelles étaient sa personne de confiance et sa personne à prévenir. Drôle de notions. Il lui expliqua brièvement mais le plus clairement possible la différence. Son mari serait ainsi l’homme de confiance à prévenir. Elle remercia celui qui s’était présenté comme « étudiant en médecine » et le gratifia d’un regard légèrement différent. Peut-être un peu plus admiratif que celui, dubitatif, qu’elle lui lançait avant.

La nuit, l’infirmière vint lui donner deux médicaments. Un pour détendre, un pour soulager la douleur. On ne l’avait pas prévenu de cette formalité, bien qu’elle savait qu’un médecin devait lui poser des elle-avait-oublié-le-nom au niveau du col de l’utérus pour l’aider à se détendre et faciliter l’expulsion. Ils parlaient parfois avec des mots un peu crus, à l’hôpital … De toute façon, devait-elle se dire, elle ne devrait pas avoir mal grâce à la péridurale …

L’interne passa rapidement. La pose fut plutôt aisée, mais douloureuse. Seulement, elle n’était pas du genre à se plaindre. Il fallait que ça soit fait. On lui avait dit que ça se passait comme ça, alors elle suivait l’avis des médecins. Elle leur faisait confiance. Après tout, ils connaissaient leur métier. Mais que savaient-ils de leurs devoirs, et plus particulièrement, d’un point de vue de la responsabilité et de l’éthique ? Seul l’avenir nous le dira …

Le lendemain matin, tôt, on l’envoya se doucher. Elle devait alors revêtir une sorte de petite tenue qui lui laissait les fesses à l’air si elle n’y prenait pas garde. Le bleu était par ailleurs presque transparent. Mais comme on lui avait dit qu’il fallait faire comme ça et mettre ça, elle suivait ce qu’on lui disait, confiante. Même si elle aurait aimé une tenue plus opaque, plus confortable, plus chaude et plus pratique pour sauvegarder sa dignité en préservant de tout regard sa nudité …

Dossier infirmier, feuille des transmissions :
6h30 : patiente préparée, avertie et douchée. Descendue en salle de naissance.
Dossier anesthésie, fiche relative aux incidents de péridurale :
7h00 : Mise en place de l’aiguille. Injection 1ère dose.
7h30 : Latéralisation. Retrait de ½ cm. Injection 2ème dose. Normalisation.
11h15 : Latéralisation. Retrait de ½ cm. Injection 3ème dose. Normalisation puis latéralisation et syndrome de Claude-Bernard-Horner, nausées, difficultés respiratoire. Échec de la péridural, report de l’intervention d’au moins 24h.
Dossier infirmier, feuille des transmissions :
17h : Échec de la péridurale. Injection dans l’espace sous-dural. Report de l’intervention. Patiente nauséeuse +++, vomit +++, céphalées +++. Contractions légères. Ne veut/peut pas manger.

L’étudiant en médecine entra dans la chambre. Il prit sa tension. Elle avait à peine la force de lever le bras. Dès que le brassard fut retiré, elle vomit dans le haricot qu’il lui tendit. Il avait l’air de comprendre ce qu’elle vivait : il parlait bas, l’air grave. Elle n’avait pas besoin de lui expliquer. Un peu plus tard dans la soirée, l’infirmière revint avec lui. Elle discuta un peu. Elle expliqua ses symptômes.
« Les médecins m’ont dit que c’était assez rare que quelqu’un réagisse comme ça. J’ai probablement reçu une trop forte dose … »
Ah … non, ce n’était pas exactement ce qu’on leur avait dit. Mais l’infirmière ne dit rien. Elle essaya de savoir ce que savait la patiente. C’est en sortant de la chambre qu’elle se retourna vers l’étudiant en médecine, l’air effarée :
« On ne lui a rien dit ! Elle ne sait rien ! »

Il faudra attendre plusieurs jours après son départ pour que j’apprenne qu’elle était redescendue le lendemain. J’ai consulté son dossier, la deuxième péridurale s’est bien mieux passée. Elle a pu réaliser son IMG. Et est partie. Probablement avec l’idée que sa première péridurale avait simplement été trop dosée. Et aucun médecin n’a eu le culot de lui avouer ce qui s’était vraiment passé. Que certes, le retrait contrôlé du cathéter de la péridurale est une technique utilisée pour essayer de contrer la latéralisation ou l’inefficacité de la péridurale. Mais que cela peut aussi conduire à une injection accidentelle en sous-durale qui aurait pu être bien plus grave que quelques vomissements et étourdissements. Que oui, ces hommes à qui elle faisait aveuglément confiance se sont cachés derrière leurs papiers et leurs mots savants comme des petits enfants pris en faute qui jurent « Ce n’est pas moi » en se cachant derrière leurs petites mains. Des hommes qui n’ont pas eu le courage de cette femme, qui venait pour un acte loin d’être anodin, décision difficile, et qui a dû passer presque deux fois au bloc. « Rien n’est poison, tout est poison, seul la dose fait le poison » dixit Paracelse. Est-ce que cette phrase fonctionne aussi avec la couardise ? Parce que là, ils m’ont tué. L’éthique, ce n’est pas un petit cours que l’on donne comme ça, pour remplir les trous dans les emplois du temps des étudiants de médecine, je crois. Mais même sans cela, leur morale, elle est où exactement ? Il serait peut-être temps de replonger un moment dans leurs ciels étoilés intérieurs, et s’ils n’y arrivent pas, aller demander conseil à Kant. La médecine, ça se mérite. La confiance aussi.

Mme Courage est donc partie. Elle a quand même demandé à voir la psychologue du service. Elle trouvera au moins une professionnelle à qui parler, en toute confiance réciproque

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VIII – Ces instants peu prolixes

Jour 8 – Après-midi (14h-21h)

Il est des jours où il ne se passe rien. Comme cet après-midi. Un tour du service, prises de constantes, une patiente qui vomit, une intramusculaire et beaucoup de patience. Sur la table d’un poste de soin, un petit carnet, rempli de lignes sans prétention, par une petite plume ridicule mais dont le propriétaire a besoin. Pour se décharger. Parce que l’infirmière, quand il lui a dit qu’il souffrait trop avec ses patients, lui a répondu : « ce n’est pas bien ça, change de métier si tu n’arrives pas à t’y faire ! ». Gloups.

Quand on annonce une nouvelle

Comme le tranchant fendant l’air
Au milieu de la place publique,
C’est d’un sourire diabolique
Que le Destin met pied à terre.

Pointant la lame de Damoclès
Sur les âmes d’une bonne espèce
Qui dès l’instant suivant
Subissent un plan dément.

Rires et joies se meurent,
Peines et larmes s’éveillent
Et prennent les rênes de l’humeur.

Le Calme rejoint le coffre aux merveilles,
L’Angoisse en garde sereinement la clef
Et seul l’Espoir veut marchander …

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 <J’inaugure ma vomissante poésie, soyez gentils !>

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VII – Du papier au patient

Jour 7 – Après-midi (14h-21h)

Je sortais tout juste d’un échange transfusionnel. Une patiente drépanocytaire devait bénéficier d’une perfusion de sang « sain » pour compenser ses globules difformes et moins fonctionnels. J’appris par ailleurs que la drépanocytose était une maladie répertoriée dans les contre-indications à la grossesse. J’eus à ce sujet une discussion formidable avec les infirmières : pourquoi ces femmes auxquelles on déconseillait vivement la grossesse décidaient, au péril de leur vie, de se lancer dans l’aventure de la procréation ?

J’estimais qu’il existait une sorte de pression sociale, culturelle et biologique. Une femme a, en général, au cours de sa vie, l’envie d’avoir un enfant. Ceci parce que depuis des millénaires, les femmes (pas toutes !) ont enfanté. De plus, il est assez banal qu’une fois un couple hétérosexuel formé, que leurs proches attendent d’eux qu’ils aient des enfants. Attention, je ne dis pas que les homosexuels n’y ont pas le droit ! Mais il est clair que, pour cause de la législation actuelle (qui, bientôt, espérons-le, deviendra plus humaine dans ce domaine) les gays et lesbiennes n’ont pas encore vraiment ce genre d’effet lorsqu’ils s’amourachent de quelqu’un en particulier. Ensuite, l’image de la famille avec le papa, la maman, et les enfants est assez médiatisée, ce qui accentue et entretient, à mon sens, le désir d’avoir une descendance. Quand bien même un pauvre type en blouse blanche vient vous dire « Madame, Monsieur, à la vue des derniers résultats vous concernant, il serait déraisonnable de poursuivre cette grossesse ou d’en envisager une car, madame, vous pourriez y passer et l’enfant également ». On ne tue pas les rats avec du fromage moisi …

Une intervenante dans la discussion pensait qu’on était loin du temps où la pression sociale sur la descendance était si évidente. Elle pensait davantage à une sorte de goût du jeu qui motiverait ces mamans, une sorte de « ça passe ou ça casse ! ». Avoir un enfant et le décider par la grande loterie naturelle. Il lui était arrivé par ailleurs, qu’une femme atteinte d’une maladie neuro-dégénérative lui avoue qu’elle faisait un enfant dans l’espoir que lorsqu’elle sera complètement immobilisée, il puisse s’occuper d’elle. Le mari s’était déjà fait la malle, pour parachever le tableau …

Pour en revenir à la drépanocytose, l’acte de transfusion dura deux minutes, test compris. Rien de bien extraordinaire sinon qu’une banale perfusion d’un liquide couleur lie-de-vin. J’eus une légère réminiscence de mon dernier don du sang. B-. Ce n’était pas mon sang. Me trouvant stupide en mon fort intérieur, je me moquais de mes propres réflexions pendant toute la durée du geste « technique ». Mais ce n’était pas finit. L’équipe sortit de la chambre et se dirigea au poste de soin. Là s’ensuivit une longue, très longue errance à travers papiers et paperasse qui prit bien une bonne demi-heure. Tout ceci pour deux minutes de gestes. Mais certes, pas si anodine que cela …

Sonnette. J’y allais. Je connaissais bien cette patiente. Celle de la chambre un peu fraiche, qui pleurait, quelques jours auparavant, avec son mari en envisageant une interruption de grossesse. L’IMG (Interruption Médicale de Grossesse) avait été faite la veille. Quand j’entrais dans la salle, elle m’adressa un sourire, mi-sincère, mi-forcé. Je ne faisais aucun commentaire sur tout ça. Mais si elle avait voulu m’en parler, j’aurai été là. La disponibilité. Ce que je crois être une qualité essentielle de tout soignant.

Elle souhaitait faire retirer le petit cathéter pour pouvoir partir. Je lui répondis que j’allais de ce pas prévenir l’infirmière. Elle me remercia.

L’infirmière :

« – Oh tu veux bien le faire ? Tu l’as déjà fait n’est-ce pas ?
– Heu … oui …
– Bah très bien, vas-y.
– Heu … ok ! »

Dans mon esprit, les pensées « enfin se rendre utile » et « je risque de faire mal » se battaient en duel. Elles fusaient d’un coin à l’autre de mon cerveau injecté d’adrénaline et essayaient tant bien que mal d’emporter l’autre au tapis. Préparant fébrilement mon plateau, compresses, sparadrap, alcool, gants, je m’immobilisais soudainement. J’imaginais la patiente en face de moi. Un écran invisible se dressa entre nous. Mes émotions vers elle étaient bloquées et renvoyées vers moi. Ses sentiments à elle faisaient de même. Et tout à coup, la Logique s’immisça dans ma tête, attrapa les deux pensées par les épaules et les remit à leur place. Un calme précaire s’installa. Puis j’y allais.

J’entrais dans la chambre. J’eus peur, l’espace d’un instant, que ce regard un peu effrayé qu’elle me lança soit un subliminal « Oh non, pas vous ! ». Dressant mon écran magique, je ripostais :

« Vous avez peur des aiguilles ? »

Il n’y a pas d’aiguille à proprement parler dans un cathéter.

« Peur non … mais je n’aime pas ça, ça me fais me sentir mal, parfois je fais un malaise ».

J’espérais qu’elle ne me fasse pas de malaise cette fois. Lui adressant un sourire rassurant (autant pour moi que pour elle) je posais mon plateau près du lit, sur la table roulante et analysait le cathéter. Recouvert de ce plastique collant pour lui éviter de bouger, j’appréhendais un peu de le retirer, sachant qu’en tant que patient, je préférais toujours le faire pour m’assurer de pouvoir m’interrompre en cas de douleur. Je posais mes mains sur son bras. Je la vis amorcer un geste vers le cathéter, et commencer à m’aider à retirer le fameux plastique.

« Est-ce que vous voulez enlever le plastique vous-même ? Vous seriez plus à même de ne pas vous faire trop mal …
– Oui je veux bien, par contre, je vous laisse retirer le truc …
– Pas de problème, je suis là pour ça »

Je la laissait faire, petit à petit, tout en douceur, continuant de discuter avec elle sur ces ignobles aiguilles, ces plastiques pas pratiques quand il faut les retirer, comme ces pansements qu’on enlève d’un coup sec pour faire durer la douleur le moins possible mais que là, on ne pouvait pas à cause du cathéter …

« Voilà, je crois que je ne peux pas plus …
– C’est très bien. Je vais enlever encore un tout petit peu pour n’avoir juste qu’à tirer le cathéter.
– D’accord
– Je vous préviendrais quand je l’enlèverais ».

Je m’affairais. Tout en douceur, continuant de parler tandis que son visage se tournait à l’opposé de son bras. Je la prévins. Elle confirma avoir entendu. Je retirais l’objet d’un geste qui me parut étrangement maîtrisé. Elle attendait toujours, les lèvres pincées.

« C’est terminé !
– C’est vrai ? Je n’ai même pas eu mal, à la limite, c’est le plastique qui m’a fait le plus mal, c’est super ! Merci ! »

J’aimerais entendre cette phrase pour tous les gestes que je suis amené à faire. Ou juste le morceau « Je n’ai même pas eu mal … merci ». Merci à vous, madame. Vous que j’ai vu partir, l’œil encore triste derrière la politesse qu’il affichait pour accompagner votre petit sourire. Et bon courage pour cette vie qui vous reste encore à vivre. Je vous souhaite un grand bonheur, et plus encore …

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VI – Tous pour un !

Jour 6 – Après-midi (14h-21h)

La séance devait commencer vers 14h. A 14h30, nous étions encore là à attendre les derniers participants. Ci et là s’agençaient de petits groupes, médecins et internes entre eux, infirmières entre elles, et parfois, quelques mélanges. Les psychologues discutaient avec les invités. Une petite table surmontée d’en-cas divers avait été montée. Quelques minutes passèrent encore, tandis que personne, ou presque, ne remarquait le petit étudiant stagiaire qui calmement, dans son coin, surveillait.

C’est alors qu’un raclement de gorge surprit les discussions et l’ensemble des blouses blanches prit place autour d’une vaste table de réunion. Le silence mit son temps pour s’installer, mais quand il s’imposa, il se fit particulièrement respectueux. Tous les membres des différentes équipes soignantes de cette section de l’hôpital attendaient. C’est la psychologue responsable du projet qui entama.

Perdre un enfant avant même qu’il ne naisse. Imaginez un seul instant que cela vous arrive. La chute vertigineuse à travers les mille et unes émotions que cela peut engendrer. Douleur, désespoir, tristesse, chagrin, désolation, colère, haine, rage, souffrance, mélancolie, frayeur, angoisse, stupeur, effarement, supplice, peine ou encore folie et bien d’autres, et ce, jusqu’à devenir une sorte de débris, une âme en lambeau, un morceau de rien, perdu entre le néant et le vide. Plus qu’un soupçon d’existence. Un dernier soupir.

« La plus grande gloire n’est pas de ne jamais tomber, mais de se relever à chaque chute. » – Confucius.

Et que dire à la famille ? Pourquoi maman et papa qui semblaient si heureux, si excités, qui ne faisaient que de parler de Fleur ou Hugo, qui bientôt, serait à la maison. Tout ce manège que l’on voyait avec ses petits yeux d’enfant, comprenant à peine l’enjeu. Pourquoi maman grossit-elle comme ça ? Et moi, que vais-je devenir ? Quand elle ou il sera là, papa et maman ne regarderont qu’elle, ou lui. Elle ou il cassera mes jouets. Et pourquoi maman pleure désormais ? Et pourquoi papa a l’air tout triste ? C’est ma faute ? C’est parce que Fleur ou Hugo est mort ? Ça veut dire quoi, « mort » ?

Un petit livre. Un peu comme les histoires pour enfant. Les Tchoupi, Dora, et autres Teletubbies. Des dessins. Quelques mots. Un petit récit, rien de grandiose, mais un support. Une invitation au dialogue. Et pour les parents, un petit fascicule. Et la psychologue clinicienne insiste : ces médias ne doivent en aucun cas être distribués comme des vulgaires prospectus. Il faut qu’ils soient donnés dans une démarche d’accompagnement, de dialogue, de … soin. La pilule magique, la chirurgie qui guérit tout, c’est bon pour les films et la représentation sociale du médecin ou du chirurgien. Il est des blessures que l’on ne soigne pas. Des choses contre lesquelles le docteur, de ses dizaines d’années d’études ne saura rien, sinon d’apprendre à supporter la douleur dans un regard. Je l’avais déjà compris. On me l’a confirmé ce jour.

Toute une poignée de soignant, pour quelques minutes, autour d’une table. Tout un tas de professionnels aux mines graves, soulignant le beau travail de l’un d’entre eux, confirmant la souffrance que représente un tel évènement, et s’engageant à tenter de la soulager au maximum. Ne serait-ce que pour Fleur, ou Hugo. Et leur famille qu’elle ou il ne connaîtra jamais.

Esprit d’équipe, et esprit tout court. La médecine (devrai-je dire « ma médecine » ou « la médecine que je rêve » ?) ne se résume pas à la dextérité du scalpel. Elle ne prétend pas tout savoir. Elle ne dit pas tout guérir. Mais elle essaye au moins de soulager. D’apaiser. Et toujours, de compatir.

Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre V – La générosité de la Peur

Jour 5 – Après-midi (14h-21h)

Elle avançait vers moi, avec son ventre proéminent, témoignage flagrant du petit être à venir. Petit être au destin bien incertain. Source de rêve autant que d’angoisse. Cette pièce à deux faces brillant au coin des yeux de la maman en promenade. Le soleil entamait sa descente dans le ciel. Il était à son apogée, il y avait une heure à peine. J’avais encore le temps. J’avais plus d’une demi-heure d’avance. Mais j’aimais bien. J’aimais entrer dans le service, m’informer sur les patientes, discuter un peu avec l’équipe du matin à qui je faisais faux bond pour la première fois. Et ce jour-là, j’arrivais avec un sourire plus grand qu’à l’ordinaire. Parce que la future maman et son ventre la précédant, elle m’a vu arriver de loin. Elle était dans la rue, en ballade. Elle a attendu que j’arrive à sa hauteur, et, avec un regard complice, elle m’a dit : « Bonjour docteur ! ». Quand on s’est quitté, je n’ai pas pu empêcher mon esprit de faire résonner encore et encore la mélodie de ce salut. J’ai ri de bon cœur, de plaisir et de bonheur en entrant dans l’hôpital. Docteur … un long chemin encore, mais la première année était désormais définitivement derrière moi, et elle s’éloignait de plus en plus. Peut-être pour le pire, mais surement aussi pour le meilleur …

Ma bonne humeur avait contaminé toute l’équipe soignante. Les transmissions furent épiques. En entrant dans une chambre, le mari d’une patiente m’apostropha : « Ah vous êtes étudiant en médecine ? C’est votre stage infirmier c’est ça ? Ah ça me rappelle des souvenirs ça ! Je suis dentiste, et moi j’étais en chirurgie digestive ! ». Fierté d’être reconnu, fierté de pouvoir partager, fierté de faire rire la patiente un peu angoissée, fierté de refermer la porte avec l’impression d’avoir aidé un peu en soulageant, à défaut de pouvoir pour l’instant aider en soignant.

L’infirmière me guidant était directive mais gentille. Ancienne dans ce service, elle était reconnue comme ayant un savoir encyclopédique. Je regardais la pose d’un monitoring pour enregistrer le rythme cardiaque d’un fœtus, mesurer les contractions utérines. J’absorbais ses conseils comme une éponge sèche depuis des années au bord de l’évier qui, soudain, se retrouve aspergée d’eau claire. Ma soif de connaissances en fut bien rassasiée, mais elle ne sera jamais tarie.

Puis elle me dit : « Va voir la dame du 72 et retire lui son cathlon. T’as déjà retiré un cathlon ? Non ? Tu vas voir, c’est facile. Tu enlèves le sparadrap, puis tu retires le tout, tu mets une petite compresse pour empêcher le saignement et c’est fini. Aller vas-y ». Gloups (Je vous avais déjà dit que ce mot était synonyme d’appréhension ?).

Séance d’auto-persuasion (vous la connaissez bien celle-ci). Veillez patienter. Mais le temps me faisait défaut. On m’avait donné une mission à accomplir. Je n’avais pas pour morale de perdre du temps quand il s’agissait de remplir ses tâches. Alors je toquais. La patiente un peu douillette a préféré défaire elle-même le sparadrap. Ce qui m’a permis de dissimuler mes mains parkinsoniennes. Le retrait fut rapide et presque indolore. Miracle. Je savais au moins retirer un cathlon sans tuer mes patients ! Hourra !

Pour la blague, sachez qu’au milieu du poste de soin, un téléphone sonnait pratiquement toutes les dix minutes. Ce téléphone pouvait provoquer des changements considérables : entrée d’une nouvelle patiente, descente d’une patiente en salle de naissance, arrivée de l’interne de garde, demande de renseignement à la diététicienne, réclamation d’une infirmière ici ou là, ect. Je n’avais jamais osé répondre, de peur de ne pouvoir réagir correctement : je ne pouvais pas, moi, petit étudiant en deuxième année de médecine de rien du tout, décider de si oui ou non telle patiente pouvait occuper telle ou telle chambre. Par exemple. Ce jour-là, l’infirmière me dit « Décroche ». Alors je décrochais. Stupidement, je sentis le même sentiment d’héroïsme béat m’envahir que lorsque quelques heures plus tôt, j’avais répondu « Bonjour, comment allez-vous ? » à une patiente croisée dans la rue …

« Au fait, la dame du 78, elle a eu sa prise de sang ? Non ? Bah tu vas la faire ! ». Re-Gloups. Gloups. Gloups. La dernière fois … non. Il ne fallait surtout pas penser à la dernière fois. C’est en forgeant qu’on devient forgerons il parait. Où est mon enclume ? Quelque part, là, dans le palpitant ou bien dans un recoin de la masse grisâtre qui me sert de cerveau, nichée entre la maîtrise de soi et la confiance en soi. Séance d’auto-persuasion … Il faut que je songe à réparer ce système …

J’entrais. Je me présentais. Je racontais une petite blague pour essayer de la détendre. La patiente  était agréable, gentille, et n’avait pas peur des piqûres. Et elle parle français celle-ci. Non, il ne fallait pas penser à la dernière fois. L’infirmière me suivait, l’œil vif à mes moindre faux pas. Je posais mon plateau où se trouvaient mille-et-uns accessoires de bourreau. Je montais le lit. J’inspirais discrètement. Tous mes neurones appelaient à l’aide. Toutes mes cellules cardiaques réclamaient le silence et le calme. Mise en place du garrot. Pitié que j’y arrive cette fois ! Concentration. J’avais peur de serrer trop fort, de blesser ma patiente qui avait l’air si fragile. Elles avaient toutes l’air fragile avec ces petits êtres incertains dans leur ventre grandissant. Et pourquoi mes mains tremblaient-elles encore ?! Verdict : c’était lamentable. L’infirmière me montre à nouveau comment faire. A cet instant, la patiente avait demandé à l’infirmière que ce soit elle qui la pique. Il n’en était rien cette fois. J’ouvrais mon aiguille, écoutais attentivement les recommandations de l’infirmière et j’y allais. La peau humaine est donc si fragile. C’était entré comme dans du beurre. Mon cœur toutefois s’était serré à la vue de la petite grimace qui, l’espace d’une seconde, s’était affichée sur le visage de ma fidèle patiente que je n’oublierais pas de sitôt. Il y a deux types d’aiguilles : les classiques, peu chères et les épicrâniennes, très confortables pour les patients et particulièrement chères. J’avais piqué avec une classique cette fois. Quand je changeais de tube, je retins mal le corps de pompe et le visage de ma patiente réafficha sa grimace de douleur. Je m’auto-flagellais (cette option marche particulièrement bien par ailleurs). Puis rectifiais le tir sous la démonstration de l’infirmière. C’était fait. Première prise de sang. A perfectionner « plus plus plus » comme on dit. Même si l’infirmière m’encouragea, consciente de ma hantise de ce genre de gestes. « Tu ne t’en es pas trop mal tiré pour une première ! ».  Je remerciais la patiente et m’excusais mille fois au moins après d’elle. Puis je pris congé, mi-figue mi-raisin. Certes j’avais piqué pour la première fois. Mais j’étais désolé de lui avoir fait mal. Quand bien même, elle m’assurait que ce n’était rien, seulement la sensation d’une piqûre qui l’avait fait réagir. Trop gentille ? Pour l’heure, inoubliable …