Seule parmi les autres

« – Elles sont là ! Elles me veulent du mal, je le sais ! Je les ai vu je vous dit ! Au secours … »

J’attendais. Dans la pénombre de la petite chambre, Mme Perdue s’évertuait à me raconter des horreurs. Elle venait de crier. Selon elle, sa sonnette était cassée. Et elle criait depuis des heures. L’infirmière a regardé le mécanisme, l’a activé devant elle sans problème et est repartie. Cela faisait un long mois qu’elle était dans ce service. L’équipe soignante avait tout essayé. Ils ne pouvait pas la garder. Elle aurait même giflé une aide-soignante quelques jours plus tôt. Était-ce vraiment de sa faute ? Est-on vraiment soi-même lorsqu’on vient d’un autre pays jusqu’en France, pour subir une chirurgie cérébrale ? Est-ce qu’on reste vraiment soi-même lorsqu’on vit cela, et qu’on stagne, plusieurs semaines, dans la chambre d’un hôpital, désorienté, parlant juste ce qu’il faut de français pour se faire comprendre, cloué au lit car handicapé par sa maladie et ne sachant pas pourquoi on ne peut pas manger quand on le voudrait, ce que veut dire diabétique, ni pourquoi on ne peut pas rentrer chez soi.

J’avais peut-être un peu plus de patience que les autres soignants. Ou alors, et c’est plus probable, cela ne faisait que quelques jours que je m’occupais d’elle. Par conséquent, je n’avais pas encore baissé les bras. Je lui accordais même une attention particulière, bien que chacun des patients que je côtoyais était particulier pour ma part. Avec elle, je veillais à bien choisir mes mots. A me poster, posément, à quelques pas du lit et à la regarder dans les yeux pour y lire la petite étincelle de compréhension quand je lui parlais. A ne pas avoir de gestes brusques, et à répondre à toutes ses questions, toutes ses demandes, en lui expliquant pourquoi, à deux heures du matin, il n’était pas vraiment utile de se brosser les cheveux et qu’elle ferait mieux d’essayer de dormir un peu.

Quelque part, à cause de ses origines peut-être, ou sa coiffure, elle me rappelait ma grand-mère. Bien que cette dernière soit en très bonne santé, je ne pouvais me défaire de cette impression étrange et, chaque fois que Mme Perdue me parlait, je l’imaginais dans une maison, entourée d’enfants et de petit enfants, un sourire aux lèvres, la vie heureuse … Ainsi, ce soir, quand elle s’adressait à moi, je remerciais les ténèbres de dissimuler mon visage pâlissant.

« – Elles sont venues ensembles. Elles étaient en bandes. Je vous jure. Elles me font mal. Elles m’ont fait mal. Des bâtons … elles m’ont mis des bâtons. Et je criais. J’ai mal. Elles sont là, je les ai vu passer ! Mais pourquoi vous ne m’écoutez pas ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Vous les avez vues ? Elles me veulent du mal !
– Qui vous veut du mal ?
– Les filles ! Elles prennent des bâtons, ô j’ai mal …
– Il n’y a personne, à part les infirmières et les aides soignants, je vous assure …
– Mais elles sont là, je les ai vue ! Vous ne me croyez pas ? Pourquoi vous ne me croyez pas ? Je ne suis pas folle, vous savez ! Je ne suis pas folle. Non. J’ai mal. Je crie. Pourquoi personne ne vient quand je crie ?
– …
– Pourquoi vous ne répondez pas ? Vous ne m’écoutez pas ? Pourquoi personne ne m’écoute ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Je peux vous raconter ? Elles m’ont fait du mal ! »

J’échangeais avec elle un regard. Ou plutôt, je plongeais mes yeux dans un abîme de détresse. Une sorte d’ « Au secours, j’existe, et j’ai mal ». Elle ne semblait pas pleurer. Mais peut-être que l’obscurité dissimulait ses larmes, comme elle étouffait mes battements de cœurs. Incroyablement puissants. Incroyablement forts. Presque douloureux.

Alors elle me raconta. A grands renforts de gestes explicites pour me faire comprendre que les bâtons, c’était là qu’elle les prenait. C’était là que ces barbares les lui enfonçait. Qu’elle avait mal, ici et là. Qu’elle criait, mais que personne ne l’entendait. Qu’elle ne pouvais rien dire. Que c’était les filles du village. Qu’elle lui en voulait. Que l’une d’elle s’appelait Bienveillance. Bienveillance était aussi le nom d’une aide-soignante du service qui était, je trouve, assez « expéditive » avec Mme Perdue. Violée, humiliée, livrée à elle même, elle me raconta pendant plusieurs minutes. Et je me taisais. J’ouvrais grand mes oreilles et je souffrais avec elle. Je vis une ou deux larmes perler sur son visage. Puis son récit s’acheva et le silence de la nuit prit sa juste place. J’approchais alors, lui tendis un mouchoir et passait quelques temps à lui dire qu’elle était en sécurité ici, que nous allions vérifier qu’il n’y avait personne et que nous ferions le nécessaire pour qu’elle ne risque rien. Et au fond de moi même je me demandais : était-ce un cauchemar, ou était-ce un souvenir ?

Mme Perdue a fini par partir avec sa famille. Mme Perdue a laissé une trace indélébile dans mon esprit. Parfois, on peut répondre aux besoins des patients. Parfois, on peut savoir ce qu’ils veulent. D’autre fois, on ne peut pas. Pour différentes raisons. Mais quand ce que l’on pense être la folie vient prendre le pas sur la raison, et quand l’être humain se retrouve perdu dans sa chambre d’hôpital, sans savoir où il est, sans savoir où il vit, sans même savoir ce qu’il a été, que peut-on faire, nous, soignants, pour qu’ils se retrouvent eux-mêmes ? Peut-on vraiment juger et dire qu’untel est fou car le psy l’a affirmé et renvoyer le patient chez lui ? Comment peut-on distinguer les éclairs de lucidité ? Comment peut-on saisir l’importance d’une demande venant du patient se trouvant dans un tel état ? Écrire « folie » ou toutes les expressions similaires, médicales ou non, sur un dossier, nous autorise-t-il à prendre en charge le patient comme on irait prendre soin du chat du voisin en le nourrissant 2 ou 3 fois par jours, en passant en un coup de vent et « à la prochaine ! » ?

Moi je n’ai pas pu. Et j’espère que je ne serais jamais un courant d’air. Mais peut-être que la réalité du métier viendra toquer à ma porte. Et peut être que je ne lui ouvrirai pas. Toutefois, j’essayerais quand même de fermer la fenêtre. Dès fois que le courant d’air, un instant, s’arrête, et forme un calme tourbillon.

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