Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre II – Que je t’aime, empathie, que je te haïs !

Jour 2 – Matin (7h-14h)

Tant de choses à apprendre, tant de choses à savoir, tant de compétences à acquérir, et une volonté de fer pour y parvenir. Je regarde les externes, les internes, les docteurs mais aussi les infirmières avec une admiration uniformément partagée. Chacun sa tâche, chacun son rôle, chacun son niveau dans la démarche du soin, de l’entrée du patient à sa sortie. Et c’est formidable, cette mécanique fort bien huilée, quand tous les rouages s’enraillent les uns avec les autres, travaillant en une inertie extraordinaire, le tout dans des cliquetis de bonne humeur à en faire de la musique. Tout, tout est dévoué au bien-être du patient. Tout. Mais la fatalité vient toujours mettre son grain de sel. Et la machine dérape un instant …

Dans la chambre, une femme se retient de crier tandis qu’un soignant essaye tant bien que mal de la perfuser. J’ai chaud pour elle.
Sur son lit, la patiente a l’air vide, répond à nos « bonjour » sans entrain. Elle a encore perdu un enfant et son mari est parti. Mon ventre se recroqueville pour elle.
A côté, une femme pleine de vie parle avec deux proches, dans sa langue natale et nous accueille toujours avec un large sourire. Mes sourires sont peut-être plus grands pour elle.
Dans sa pièce un peu fraiche, elle pleure avec son mari en envisageant une interruption de sa grossesse. Mon cœur se sert pour elle.
Dans l’ascenseur sur son brancard, des larmes de joie côtoient son visage fatiguée tandis qu’elle porte entre ses mains, sa créature la plus précieuse au monde : un petit garçon au bonnet bleu. Mes yeux brillent pour elle.
Perdu dans le couloir, monsieur cherche le service d’anesthésie, une angoisse de plusieurs jours trainant sur les rides de son front. Ma main tremble pour lui.
Au milieu du poste de soin, la chef de clinique ne comprend pas l’une de mes remarques sur le moral catastrophique d’une patiente et m’envoie bouler « aimablement ». Mon poing se serre pour elle.
Dans le couloir, l’aide-soignante me propose de l’aider à prendre soin des patients d’une « autre manière ». Ma tête acquiesce pour elle.
A l’entrée du service, madame me salue chaleureusement. Mes lèvres s’étirent pour elle.
En plein changement de son bandage, il souffre beaucoup et ne parle même pas français pour nous le dire. Mes tripes s’emmêlent pour lui.
Sur un brancard, elle n’est qu’un corps perforé de multiples tuyaux et aux yeux des soignant, un dossier colossal. Ma respiration trébuche pour elle.
Près de la salle de détente, l’externe m’explique l’examen qu’il vient de faire. Mes oreilles s’ouvrent grand pour lui.
Du côté fenêtre, elle s’agite en serrant les dents car elle n’aime pas du tout les prises de sang. Mes jambes vacillent pour elle.
Devant l’entrée du service, il nous adresse un signe aimable. Mon bras se lève pour lui.
Dans sa détresse, l’autre me parle, en silence, avec ce langage étrange et délicat que je pourrais si mal comprendre, mais qui me touche bien plus profondément que le royaume de la raison. Et mon esprit s’affole … pour eux.

Que reste-t-il de tout cela ? Un poids lourd sur le myocarde ? Un nom griffonné sur un papier ? Une étiquette dans un dossier ? Une présence dans les rêves ou les cauchemars ? Un souvenir un peu confus ? Des restes de peine, de joie, de rire et de larme qui, inlassablement, reviennent …

Parler, se confier, dire et informer. Oui. Mais quand le cœur se ferme aux confidences. Quand l’émoi se cache derrière les portes de l’éloquence. Quand la panique a trouvé sa place, quelque part, entre la voix et le silence. D’autres perçoivent peut-être ce mystérieux langage ?

De quelques-uns, il reste des morceaux de vers. D’autres, des mots gribouillés sur un cahier. Quelques-uns ont leur place en ces lignes. Et pour tous ceux qui n’y sont pas, et ceux qui n’y sont pas encore, ce petit texte, pour vous rendre hommage. Parce que la profession ne serait rien sans vous, patients. Et parce qu’on aimerait bien qu’il n’en soit rien. Que vous n’ayez pas besoin de nous. Que vous viviez, que vous riiez sans crainte d’entrer un jour dans une chambre correcte mais inquiétante. Que vous subissiez des examens. Que vous vous fassiez ponctionner le sang. Qu’on vous embête avec des protocoles. Qu’on collecte vos urines. Qu’on vous regarde dans tous les sens. Que des étudiants vous fixent avec une curiosité « intéressée ». Qu’on ne vous informe pas toujours, pas assez, pas assez bien, ou bien trop. Un hommage pour vous encourager. Vous soutenir. Vous remerciez, si je puis dire, d’être assez tolérants, chacun à votre niveau, pour endurer tout cela. Enfin, devrais-je dire, d’être courageux. Car il en faut, du courage. Et pas qu’un peu. Et parce que la profession ne serait rien sans vous, soignants. Pour votre dévotion. Votre humanité. Votre aptitude. Votre éducation. Vos enseignements. Votre patience. Votre motivation. Et votre courage, aussi. Et j’en oublie.

Mais parce qu’on n’oublie jamais vraiment. Le temps emporte les noms, les visages, les examens, les diagnostics et même la vie. Mais il ne peut effacer le battement de cœur, le frisson, le sourire, le salut, la larme, le rire, la chaleur, la contraction, le geste, ni l’émotion.

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