Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre III – « L’Art est long et le Temps est court »

Jour 3 – Matin (7h-14h)

« – Attends, tu me dis que Mme … comment déjà ? Celle du 67 … Oui, celle-là. Elle a une thrombophilie ?
– Oui il me semble …
– Non, c’est une thrombopénie, pas philie. Tu te rends bien compte de la différence ?
– Ah oui … pardon, j’ai mal lu … »

L’externe, déjà sous pression, baissa encore un peu plus les yeux sur sa feuille. Le poste de soin s’était transformé en une grande salle de réunion où externes, internes, chefs de service, infirmières, sages-femmes, aides-soignants et d’autres stagiaires avaient pris place. L’une des chefs, au tempérament qui lui justifiera son pseudonyme de « Docteur Fouet », s’en prenait désormais à l’une des sages-femmes présentes car l’une de leur collègue avait téléphoné à un autre docteur pour demander une information sur un médicament, qui, selon le Dr Fouet, ne nécessitait que la maîtrise de Google pour être trouvée. Parce que vous comprenez, on nous appelle toujours, nous les médecins, et que ce n’est pas normal que nous soyons les larbins des sages-femmes et que son information à lui fournir nous fait perdre du temps alors qu’elle pouvait la trouver en cinq minutes, démonstration à l’appui. Intérieurement, je me remémorais la veille lorsqu’elle m’avait délicieusement remis à ma place de « sous-sous-déjection de l’hôpital » quand j’avais eu le malheur de lui dire qu’une patiente était « complètement déboussolée », en d’autres termes, qu’elle pleurait que ça serait bien si une personne compétente pour répondre à ses questions pouvait éventuellement prendre deux minutes pour aller la voir, lui parler et, tant bien que mal, essayer de la rassurer un peu … Et j’étais secrètement content que ma « remise en place » n’ait duré qu’une poignée de secondes quand la sage-femme essuyait un flot ininterrompu de vociférations à demi contenues. Sèches et claquantes comme un bon coup de fouet administré dans les règles de l’art. Puis juste après, le Dr Fouet, qui est tout de même, il faut l’avouer, loin d’être incompétente sur le plan technique du métier, échangea, le plus naturellement du monde, une petite blague avec une infirmière. J’hésitais à reprendre ma respiration.

Les externes continuèrent de présenter leurs patientes respectives, tandis que les chefs de services et, quelques fois, les internes, se permettaient de glisser quelques questions, de répondre à d’autres, et de corriger les erreurs de présentation ou de formulation. Ce dialogue était la démonstration de la montagne de connaissances qu’il me restait encore à acquérir. Je n’étais à peine qu’au pied du monstre et pourtant, je n’éprouvais nul désespoir d’y parvenir un jour. Au contraire, un coup de fouet (plus efficace que celui de la professionnelle en la matière) secouait mes neurones comme pour leur dire de ne pas perdre plus de temps et de se mettre immédiatement au travail. J’écoutais avec la plus grande attention, notais les termes qui m’étaient étranger pour m’assurer d’en découvrir le sens par la suite, et suivait particulièrement l’histoire de certaines patientes qui, un jour auparavant, pleuraient …

Et peut-être qu’un jour elles ne pleureront plus. Et peut-être qu’un jour, je n’aurais pas besoin de dire à un grand professeur dans l’art du maniement du fouet qu’une patiente était déboussolée. Et peut-être qu’un jour, je toquerai à la porte, m’excuserai de déranger, m’étonnerai devant les larmes et me permettrai alors de demander : « Madame, est-ce que je peux vous aider ? Voulez-vous discuter un peu ? » …

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Une réflexion au sujet de « Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre III – « L’Art est long et le Temps est court » »

  1. En plus d’avoir une belle plume, tu as aussi une conscience de l’autre. Ce n’est pas le cas chez tout le monde malheureusement. J’espère un jour, moi aussi, pouvoir dire « comment puis-je vous aider ? » en sachant faire autre chose que simplement écouter.
    Et tous ceux qui ont lu et liront cet article auront reçu une piqûre de rappel : on s’occupe de malades et pas de maladies !

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