Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre V – La générosité de la Peur

Jour 5 – Après-midi (14h-21h)

Elle avançait vers moi, avec son ventre proéminent, témoignage flagrant du petit être à venir. Petit être au destin bien incertain. Source de rêve autant que d’angoisse. Cette pièce à deux faces brillant au coin des yeux de la maman en promenade. Le soleil entamait sa descente dans le ciel. Il était à son apogée, il y avait une heure à peine. J’avais encore le temps. J’avais plus d’une demi-heure d’avance. Mais j’aimais bien. J’aimais entrer dans le service, m’informer sur les patientes, discuter un peu avec l’équipe du matin à qui je faisais faux bond pour la première fois. Et ce jour-là, j’arrivais avec un sourire plus grand qu’à l’ordinaire. Parce que la future maman et son ventre la précédant, elle m’a vu arriver de loin. Elle était dans la rue, en ballade. Elle a attendu que j’arrive à sa hauteur, et, avec un regard complice, elle m’a dit : « Bonjour docteur ! ». Quand on s’est quitté, je n’ai pas pu empêcher mon esprit de faire résonner encore et encore la mélodie de ce salut. J’ai ri de bon cœur, de plaisir et de bonheur en entrant dans l’hôpital. Docteur … un long chemin encore, mais la première année était désormais définitivement derrière moi, et elle s’éloignait de plus en plus. Peut-être pour le pire, mais surement aussi pour le meilleur …

Ma bonne humeur avait contaminé toute l’équipe soignante. Les transmissions furent épiques. En entrant dans une chambre, le mari d’une patiente m’apostropha : « Ah vous êtes étudiant en médecine ? C’est votre stage infirmier c’est ça ? Ah ça me rappelle des souvenirs ça ! Je suis dentiste, et moi j’étais en chirurgie digestive ! ». Fierté d’être reconnu, fierté de pouvoir partager, fierté de faire rire la patiente un peu angoissée, fierté de refermer la porte avec l’impression d’avoir aidé un peu en soulageant, à défaut de pouvoir pour l’instant aider en soignant.

L’infirmière me guidant était directive mais gentille. Ancienne dans ce service, elle était reconnue comme ayant un savoir encyclopédique. Je regardais la pose d’un monitoring pour enregistrer le rythme cardiaque d’un fœtus, mesurer les contractions utérines. J’absorbais ses conseils comme une éponge sèche depuis des années au bord de l’évier qui, soudain, se retrouve aspergée d’eau claire. Ma soif de connaissances en fut bien rassasiée, mais elle ne sera jamais tarie.

Puis elle me dit : « Va voir la dame du 72 et retire lui son cathlon. T’as déjà retiré un cathlon ? Non ? Tu vas voir, c’est facile. Tu enlèves le sparadrap, puis tu retires le tout, tu mets une petite compresse pour empêcher le saignement et c’est fini. Aller vas-y ». Gloups (Je vous avais déjà dit que ce mot était synonyme d’appréhension ?).

Séance d’auto-persuasion (vous la connaissez bien celle-ci). Veillez patienter. Mais le temps me faisait défaut. On m’avait donné une mission à accomplir. Je n’avais pas pour morale de perdre du temps quand il s’agissait de remplir ses tâches. Alors je toquais. La patiente un peu douillette a préféré défaire elle-même le sparadrap. Ce qui m’a permis de dissimuler mes mains parkinsoniennes. Le retrait fut rapide et presque indolore. Miracle. Je savais au moins retirer un cathlon sans tuer mes patients ! Hourra !

Pour la blague, sachez qu’au milieu du poste de soin, un téléphone sonnait pratiquement toutes les dix minutes. Ce téléphone pouvait provoquer des changements considérables : entrée d’une nouvelle patiente, descente d’une patiente en salle de naissance, arrivée de l’interne de garde, demande de renseignement à la diététicienne, réclamation d’une infirmière ici ou là, ect. Je n’avais jamais osé répondre, de peur de ne pouvoir réagir correctement : je ne pouvais pas, moi, petit étudiant en deuxième année de médecine de rien du tout, décider de si oui ou non telle patiente pouvait occuper telle ou telle chambre. Par exemple. Ce jour-là, l’infirmière me dit « Décroche ». Alors je décrochais. Stupidement, je sentis le même sentiment d’héroïsme béat m’envahir que lorsque quelques heures plus tôt, j’avais répondu « Bonjour, comment allez-vous ? » à une patiente croisée dans la rue …

« Au fait, la dame du 78, elle a eu sa prise de sang ? Non ? Bah tu vas la faire ! ». Re-Gloups. Gloups. Gloups. La dernière fois … non. Il ne fallait surtout pas penser à la dernière fois. C’est en forgeant qu’on devient forgerons il parait. Où est mon enclume ? Quelque part, là, dans le palpitant ou bien dans un recoin de la masse grisâtre qui me sert de cerveau, nichée entre la maîtrise de soi et la confiance en soi. Séance d’auto-persuasion … Il faut que je songe à réparer ce système …

J’entrais. Je me présentais. Je racontais une petite blague pour essayer de la détendre. La patiente  était agréable, gentille, et n’avait pas peur des piqûres. Et elle parle français celle-ci. Non, il ne fallait pas penser à la dernière fois. L’infirmière me suivait, l’œil vif à mes moindre faux pas. Je posais mon plateau où se trouvaient mille-et-uns accessoires de bourreau. Je montais le lit. J’inspirais discrètement. Tous mes neurones appelaient à l’aide. Toutes mes cellules cardiaques réclamaient le silence et le calme. Mise en place du garrot. Pitié que j’y arrive cette fois ! Concentration. J’avais peur de serrer trop fort, de blesser ma patiente qui avait l’air si fragile. Elles avaient toutes l’air fragile avec ces petits êtres incertains dans leur ventre grandissant. Et pourquoi mes mains tremblaient-elles encore ?! Verdict : c’était lamentable. L’infirmière me montre à nouveau comment faire. A cet instant, la patiente avait demandé à l’infirmière que ce soit elle qui la pique. Il n’en était rien cette fois. J’ouvrais mon aiguille, écoutais attentivement les recommandations de l’infirmière et j’y allais. La peau humaine est donc si fragile. C’était entré comme dans du beurre. Mon cœur toutefois s’était serré à la vue de la petite grimace qui, l’espace d’une seconde, s’était affichée sur le visage de ma fidèle patiente que je n’oublierais pas de sitôt. Il y a deux types d’aiguilles : les classiques, peu chères et les épicrâniennes, très confortables pour les patients et particulièrement chères. J’avais piqué avec une classique cette fois. Quand je changeais de tube, je retins mal le corps de pompe et le visage de ma patiente réafficha sa grimace de douleur. Je m’auto-flagellais (cette option marche particulièrement bien par ailleurs). Puis rectifiais le tir sous la démonstration de l’infirmière. C’était fait. Première prise de sang. A perfectionner « plus plus plus » comme on dit. Même si l’infirmière m’encouragea, consciente de ma hantise de ce genre de gestes. « Tu ne t’en es pas trop mal tiré pour une première ! ».  Je remerciais la patiente et m’excusais mille fois au moins après d’elle. Puis je pris congé, mi-figue mi-raisin. Certes j’avais piqué pour la première fois. Mais j’étais désolé de lui avoir fait mal. Quand bien même, elle m’assurait que ce n’était rien, seulement la sensation d’une piqûre qui l’avait fait réagir. Trop gentille ? Pour l’heure, inoubliable …

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