Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VII – Du papier au patient

Jour 7 – Après-midi (14h-21h)

Je sortais tout juste d’un échange transfusionnel. Une patiente drépanocytaire devait bénéficier d’une perfusion de sang « sain » pour compenser ses globules difformes et moins fonctionnels. J’appris par ailleurs que la drépanocytose était une maladie répertoriée dans les contre-indications à la grossesse. J’eus à ce sujet une discussion formidable avec les infirmières : pourquoi ces femmes auxquelles on déconseillait vivement la grossesse décidaient, au péril de leur vie, de se lancer dans l’aventure de la procréation ?

J’estimais qu’il existait une sorte de pression sociale, culturelle et biologique. Une femme a, en général, au cours de sa vie, l’envie d’avoir un enfant. Ceci parce que depuis des millénaires, les femmes (pas toutes !) ont enfanté. De plus, il est assez banal qu’une fois un couple hétérosexuel formé, que leurs proches attendent d’eux qu’ils aient des enfants. Attention, je ne dis pas que les homosexuels n’y ont pas le droit ! Mais il est clair que, pour cause de la législation actuelle (qui, bientôt, espérons-le, deviendra plus humaine dans ce domaine) les gays et lesbiennes n’ont pas encore vraiment ce genre d’effet lorsqu’ils s’amourachent de quelqu’un en particulier. Ensuite, l’image de la famille avec le papa, la maman, et les enfants est assez médiatisée, ce qui accentue et entretient, à mon sens, le désir d’avoir une descendance. Quand bien même un pauvre type en blouse blanche vient vous dire « Madame, Monsieur, à la vue des derniers résultats vous concernant, il serait déraisonnable de poursuivre cette grossesse ou d’en envisager une car, madame, vous pourriez y passer et l’enfant également ». On ne tue pas les rats avec du fromage moisi …

Une intervenante dans la discussion pensait qu’on était loin du temps où la pression sociale sur la descendance était si évidente. Elle pensait davantage à une sorte de goût du jeu qui motiverait ces mamans, une sorte de « ça passe ou ça casse ! ». Avoir un enfant et le décider par la grande loterie naturelle. Il lui était arrivé par ailleurs, qu’une femme atteinte d’une maladie neuro-dégénérative lui avoue qu’elle faisait un enfant dans l’espoir que lorsqu’elle sera complètement immobilisée, il puisse s’occuper d’elle. Le mari s’était déjà fait la malle, pour parachever le tableau …

Pour en revenir à la drépanocytose, l’acte de transfusion dura deux minutes, test compris. Rien de bien extraordinaire sinon qu’une banale perfusion d’un liquide couleur lie-de-vin. J’eus une légère réminiscence de mon dernier don du sang. B-. Ce n’était pas mon sang. Me trouvant stupide en mon fort intérieur, je me moquais de mes propres réflexions pendant toute la durée du geste « technique ». Mais ce n’était pas finit. L’équipe sortit de la chambre et se dirigea au poste de soin. Là s’ensuivit une longue, très longue errance à travers papiers et paperasse qui prit bien une bonne demi-heure. Tout ceci pour deux minutes de gestes. Mais certes, pas si anodine que cela …

Sonnette. J’y allais. Je connaissais bien cette patiente. Celle de la chambre un peu fraiche, qui pleurait, quelques jours auparavant, avec son mari en envisageant une interruption de grossesse. L’IMG (Interruption Médicale de Grossesse) avait été faite la veille. Quand j’entrais dans la salle, elle m’adressa un sourire, mi-sincère, mi-forcé. Je ne faisais aucun commentaire sur tout ça. Mais si elle avait voulu m’en parler, j’aurai été là. La disponibilité. Ce que je crois être une qualité essentielle de tout soignant.

Elle souhaitait faire retirer le petit cathéter pour pouvoir partir. Je lui répondis que j’allais de ce pas prévenir l’infirmière. Elle me remercia.

L’infirmière :

« – Oh tu veux bien le faire ? Tu l’as déjà fait n’est-ce pas ?
– Heu … oui …
– Bah très bien, vas-y.
– Heu … ok ! »

Dans mon esprit, les pensées « enfin se rendre utile » et « je risque de faire mal » se battaient en duel. Elles fusaient d’un coin à l’autre de mon cerveau injecté d’adrénaline et essayaient tant bien que mal d’emporter l’autre au tapis. Préparant fébrilement mon plateau, compresses, sparadrap, alcool, gants, je m’immobilisais soudainement. J’imaginais la patiente en face de moi. Un écran invisible se dressa entre nous. Mes émotions vers elle étaient bloquées et renvoyées vers moi. Ses sentiments à elle faisaient de même. Et tout à coup, la Logique s’immisça dans ma tête, attrapa les deux pensées par les épaules et les remit à leur place. Un calme précaire s’installa. Puis j’y allais.

J’entrais dans la chambre. J’eus peur, l’espace d’un instant, que ce regard un peu effrayé qu’elle me lança soit un subliminal « Oh non, pas vous ! ». Dressant mon écran magique, je ripostais :

« Vous avez peur des aiguilles ? »

Il n’y a pas d’aiguille à proprement parler dans un cathéter.

« Peur non … mais je n’aime pas ça, ça me fais me sentir mal, parfois je fais un malaise ».

J’espérais qu’elle ne me fasse pas de malaise cette fois. Lui adressant un sourire rassurant (autant pour moi que pour elle) je posais mon plateau près du lit, sur la table roulante et analysait le cathéter. Recouvert de ce plastique collant pour lui éviter de bouger, j’appréhendais un peu de le retirer, sachant qu’en tant que patient, je préférais toujours le faire pour m’assurer de pouvoir m’interrompre en cas de douleur. Je posais mes mains sur son bras. Je la vis amorcer un geste vers le cathéter, et commencer à m’aider à retirer le fameux plastique.

« Est-ce que vous voulez enlever le plastique vous-même ? Vous seriez plus à même de ne pas vous faire trop mal …
– Oui je veux bien, par contre, je vous laisse retirer le truc …
– Pas de problème, je suis là pour ça »

Je la laissait faire, petit à petit, tout en douceur, continuant de discuter avec elle sur ces ignobles aiguilles, ces plastiques pas pratiques quand il faut les retirer, comme ces pansements qu’on enlève d’un coup sec pour faire durer la douleur le moins possible mais que là, on ne pouvait pas à cause du cathéter …

« Voilà, je crois que je ne peux pas plus …
– C’est très bien. Je vais enlever encore un tout petit peu pour n’avoir juste qu’à tirer le cathéter.
– D’accord
– Je vous préviendrais quand je l’enlèverais ».

Je m’affairais. Tout en douceur, continuant de parler tandis que son visage se tournait à l’opposé de son bras. Je la prévins. Elle confirma avoir entendu. Je retirais l’objet d’un geste qui me parut étrangement maîtrisé. Elle attendait toujours, les lèvres pincées.

« C’est terminé !
– C’est vrai ? Je n’ai même pas eu mal, à la limite, c’est le plastique qui m’a fait le plus mal, c’est super ! Merci ! »

J’aimerais entendre cette phrase pour tous les gestes que je suis amené à faire. Ou juste le morceau « Je n’ai même pas eu mal … merci ». Merci à vous, madame. Vous que j’ai vu partir, l’œil encore triste derrière la politesse qu’il affichait pour accompagner votre petit sourire. Et bon courage pour cette vie qui vous reste encore à vivre. Je vous souhaite un grand bonheur, et plus encore …

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2 réflexions au sujet de « Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VII – Du papier au patient »

  1. Je ne crois pas qu’on puisse raisonnablement réduire un profond désir de maternité (au point de mettre sa propre vie en péril) à une quelconque « pression sociale ». Je ne dis pas que cette pression n’existe pas, au contraire. Mais elle ne s’exerce pas aussi fort sur les femmes qui ont d’aussi bonnes excuses que la stérilité, l’homosexualité ou encore la maladie ! Ce qui n’empêche pas grand nombre de femmes concernées par tout cela de souffrir de leur difficulté à procréer.
    Non, je crois qu’il faut chercher plus loin, dans la métaphysique. Sens de la vie, sens que l’on veut donner à sa vie, postérité et transmission. Sans compter des instincts beaucoup plus primaires de maternité et de maternage, inexistants chez certaines femmes mais quasiment vitaux chez d’autres.
    Bref, la question est très loin d’être aussi simple.

    • Bonjour,
      Oui, je trouve que vous avez parfaitement raison. Je ne crois pas avoir essayé de réduire la question à cela, à l’époque où j’ai écrit cet article, même si, à la relecture, on peut raisonnablement le penser. C’est une question complexe, en effet. J’ai voulu appuyer sur la notion de « pression sociale » comme élément de réponse. Mais vous avez raison de rappeler que la question ne se traite pas si simplement.
      Merci pour votre contribution 🙂

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