Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre IX – Stupeur et effarement …

Jour 9 – Après-midi (14h-21h)

Le sourire léger aux yeux des soignants, elle arrivait des urgences gynécologiques. Rien d’extraordinaire, ni diabète, ni pré-éclampsie, elle se portait bien. Mais on ne pouvait en dire autant de son enfant. Au terme d’une vingtaine de semaines, on avait décelé une agénésie du corps calleux chez le foetus, cette structure cérébrale assez particulière qui, pour faire simple, grossier et bref, réalise un lien entre les deux hémisphères du cerveau. Le petit n’en aurait pas. Pas du tout. Si bien que le couple avait pris la décision douloureuse de ne pas le laisser naître.

C’était une grossesse spontanée, pas spécialement désirée. Elle et son mari n’avait pas vraiment l’air si mal que ça, à la différence d’autres patientes pour lesquelles les yeux se noyaient dans un chagrin immense. Elle, Mme Courage, semblait avoir pesé le pour et le contre de sa décision et s’y être résolue. Pas une seule larme n’avait été versée ou plutôt notée par l’équipe soignante. L’IMG devrait avoir lieu le jour suivant et tout cela ne serait plus qu’un mauvais souvenir.

Elle entra en début d’après-midi. Une infirmière, une aide-soignante et un on-ne-sait-quoi en blouse de médecin mais qui n’avait pas l’air d’être un médecin la guidèrent vers sa chambre. Une pièce fort classique, blanche du plancher au plafond, avec deux fenêtres d’une drôle de forme. A droite de l’entrée, une petite salle d’eau, mais pas de douche. Juste de quoi se laver les mains et faire ses besoins. Il fallait aller au bout du couloir pour se nettoyer. On le lui indiqua. Le personnel était très accueillant, même si l’infirmière parlait beaucoup, elle semblait connaître son sujet et le on-ne-sait-quoi-pas-médecin-mais-qui-y-ressemble pimentait son discours de quelques traits d’humour un peu timides mais efficaces et anxiolytiques. L’humeur était bon enfant, et on se garda bien d’aborder le motif d’hospitalisation.

L’équipe prit congé et Mme Courage sortit ses affaires. Elle ne devrait, en théorie, pas rester plus de deux jours. Toutefois, son mari viendrait la soutenir ce soir en dormant près d’elle. Peut-être s’était-elle sentie un peu seule à cet instant. Et le petit être qui remuait au fond d’elle-même, percevait-il que la fin était toute proche ? Culpabilisait-elle ? Mais ne s’était-elle pas promis de ne pas pleurer à l’hôpital ?

L’arrivée de son mari la sortit de ses sombres pensées. Puis quelques instants plus tard, le on-ne-sait-quoi-pas-vraiment-médecin entra dans sa chambre. Elle le trouva gentil, mais un peu gauche peut-être. Il lui demanda quelles étaient sa personne de confiance et sa personne à prévenir. Drôle de notions. Il lui expliqua brièvement mais le plus clairement possible la différence. Son mari serait ainsi l’homme de confiance à prévenir. Elle remercia celui qui s’était présenté comme « étudiant en médecine » et le gratifia d’un regard légèrement différent. Peut-être un peu plus admiratif que celui, dubitatif, qu’elle lui lançait avant.

La nuit, l’infirmière vint lui donner deux médicaments. Un pour détendre, un pour soulager la douleur. On ne l’avait pas prévenu de cette formalité, bien qu’elle savait qu’un médecin devait lui poser des elle-avait-oublié-le-nom au niveau du col de l’utérus pour l’aider à se détendre et faciliter l’expulsion. Ils parlaient parfois avec des mots un peu crus, à l’hôpital … De toute façon, devait-elle se dire, elle ne devrait pas avoir mal grâce à la péridurale …

L’interne passa rapidement. La pose fut plutôt aisée, mais douloureuse. Seulement, elle n’était pas du genre à se plaindre. Il fallait que ça soit fait. On lui avait dit que ça se passait comme ça, alors elle suivait l’avis des médecins. Elle leur faisait confiance. Après tout, ils connaissaient leur métier. Mais que savaient-ils de leurs devoirs, et plus particulièrement, d’un point de vue de la responsabilité et de l’éthique ? Seul l’avenir nous le dira …

Le lendemain matin, tôt, on l’envoya se doucher. Elle devait alors revêtir une sorte de petite tenue qui lui laissait les fesses à l’air si elle n’y prenait pas garde. Le bleu était par ailleurs presque transparent. Mais comme on lui avait dit qu’il fallait faire comme ça et mettre ça, elle suivait ce qu’on lui disait, confiante. Même si elle aurait aimé une tenue plus opaque, plus confortable, plus chaude et plus pratique pour sauvegarder sa dignité en préservant de tout regard sa nudité …

Dossier infirmier, feuille des transmissions :
6h30 : patiente préparée, avertie et douchée. Descendue en salle de naissance.
Dossier anesthésie, fiche relative aux incidents de péridurale :
7h00 : Mise en place de l’aiguille. Injection 1ère dose.
7h30 : Latéralisation. Retrait de ½ cm. Injection 2ème dose. Normalisation.
11h15 : Latéralisation. Retrait de ½ cm. Injection 3ème dose. Normalisation puis latéralisation et syndrome de Claude-Bernard-Horner, nausées, difficultés respiratoire. Échec de la péridural, report de l’intervention d’au moins 24h.
Dossier infirmier, feuille des transmissions :
17h : Échec de la péridurale. Injection dans l’espace sous-dural. Report de l’intervention. Patiente nauséeuse +++, vomit +++, céphalées +++. Contractions légères. Ne veut/peut pas manger.

L’étudiant en médecine entra dans la chambre. Il prit sa tension. Elle avait à peine la force de lever le bras. Dès que le brassard fut retiré, elle vomit dans le haricot qu’il lui tendit. Il avait l’air de comprendre ce qu’elle vivait : il parlait bas, l’air grave. Elle n’avait pas besoin de lui expliquer. Un peu plus tard dans la soirée, l’infirmière revint avec lui. Elle discuta un peu. Elle expliqua ses symptômes.
« Les médecins m’ont dit que c’était assez rare que quelqu’un réagisse comme ça. J’ai probablement reçu une trop forte dose … »
Ah … non, ce n’était pas exactement ce qu’on leur avait dit. Mais l’infirmière ne dit rien. Elle essaya de savoir ce que savait la patiente. C’est en sortant de la chambre qu’elle se retourna vers l’étudiant en médecine, l’air effarée :
« On ne lui a rien dit ! Elle ne sait rien ! »

Il faudra attendre plusieurs jours après son départ pour que j’apprenne qu’elle était redescendue le lendemain. J’ai consulté son dossier, la deuxième péridurale s’est bien mieux passée. Elle a pu réaliser son IMG. Et est partie. Probablement avec l’idée que sa première péridurale avait simplement été trop dosée. Et aucun médecin n’a eu le culot de lui avouer ce qui s’était vraiment passé. Que certes, le retrait contrôlé du cathéter de la péridurale est une technique utilisée pour essayer de contrer la latéralisation ou l’inefficacité de la péridurale. Mais que cela peut aussi conduire à une injection accidentelle en sous-durale qui aurait pu être bien plus grave que quelques vomissements et étourdissements. Que oui, ces hommes à qui elle faisait aveuglément confiance se sont cachés derrière leurs papiers et leurs mots savants comme des petits enfants pris en faute qui jurent « Ce n’est pas moi » en se cachant derrière leurs petites mains. Des hommes qui n’ont pas eu le courage de cette femme, qui venait pour un acte loin d’être anodin, décision difficile, et qui a dû passer presque deux fois au bloc. « Rien n’est poison, tout est poison, seul la dose fait le poison » dixit Paracelse. Est-ce que cette phrase fonctionne aussi avec la couardise ? Parce que là, ils m’ont tué. L’éthique, ce n’est pas un petit cours que l’on donne comme ça, pour remplir les trous dans les emplois du temps des étudiants de médecine, je crois. Mais même sans cela, leur morale, elle est où exactement ? Il serait peut-être temps de replonger un moment dans leurs ciels étoilés intérieurs, et s’ils n’y arrivent pas, aller demander conseil à Kant. La médecine, ça se mérite. La confiance aussi.

Mme Courage est donc partie. Elle a quand même demandé à voir la psychologue du service. Elle trouvera au moins une professionnelle à qui parler, en toute confiance réciproque

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