Le pouvoir des promesses

J’y passais très souvent. Presque tout les jours lors de ma première PACES. Au départ, c’est un chemin tellement banal que je le parcourais sans autres arrières pensées que celles de mes cours s’accumulant dangereusement dans ma mémoire vacillante. Les équations chimiques dissimulaient les arbres derrière des symboles, les formules physiques se chargeaient du ciel, les récitations de cours de biologie effaçaient les sons environnants et les exercices statistiques ne laissaient aucune chance au reste … s’il restait quelque chose. Je déambulais dans cette espèce de long couloir plus ou moins naturel qui serpentait entre deux ou trois habitations, m’éloignant de la départementale et m’y ramenant un peu plus loin tout en offrant un raccourci appréciable à mon trajet à pied. Mais alors que beaucoup auraient profité du spectacle en grimpant cette petite pente, les yeux rivés devant soi et s’égarant dans une vision plutôt sympathique pour une grosse ville, celle d’un ciel plus ou moins nuageux sur lequel se découpaient quelques arbres du parc à proximité, moi, j’avançais en traînant dans mon sillage mes leçons qui ne semblaient vouloir se résoudre ni à demeurer sur leur papiers, ni à entrer complètement et clairement dans les profondeurs de mon esprit de plus en plus fatigué.

Un jour où le printemps commençait à faire chanter les oiseaux les plus téméraires, je remontais la pente, comme à l’accoutumée, et un rayon taquin d’un soleil que je voyais de moins en moins vint à la rencontre de mon œil. Bien que le myosis s’enclencha, mon organisme m’apprécia pas ce qu’il considérait comme une agression et plissa les yeux. Si un nuage bienveillant n’avait voulu, à cet instant, s’interposer entre le soleil joueur et mes yeux grognons, je serais peut-être passé à côté d’un grand bonheur. Je fus comme soudain frappé par la splendeur de ce que je voyais. Cela n’avait pourtant rien d’exceptionnel, mais ce n’était pas tellement la vue qui m’impressionnait. C’était surtout que mes pensées parasites avaient, l’espace d’un instant, disparu. Et, les yeux fixés vers le lointain, ce morceau de ciel et de verdure, j’avançais en laissant mes rêves prendre leurs aises dans ma petite boite crânienne.

Et quel rêve peut faire l’étudiant en médecine qui tantôt galère, tantôt croit que la réussite est possible ? Je me voyais en face d’un panneau où une foule se pressait, s’écrasait, jouait des coudes pour y lire quelques feuilles. Dans cette vision prodigieuse, les gens s’écartaient, sans m’adresser un seul regard, continuant de lutter les uns avec les autres. Mais un passage se formait devant moi. J’approchais, le cœur battant à tout rompre. Je voyais la fatale liste de nom avec, sur la même ligne, deux mots selon les cas : « Reçu » ou « Échec ». Mon doigt tremblant se posait avec délicatesse sur mon nom de famille, en vérifiant les lettres, le nombre de lettres, comme pour retarder l’instant où mes yeux, inéluctablement, viendrait à la rencontre du verdict. Et un mugissement de joie, bestial, explosif comme un feu d’artifice du 14 Juillet, illuminait mon cerveau, mon esprit et mon âme. A côté des quelques lettres qui me désignaient, le simple mot « Reçu » s’affichait en un vert flamboyant. Je tournais mon regard vers mon camarade de galère avec qui j’ai passé deux années difficiles. Et il me regardait, indéchiffrable. Nous avancions, l’un vers l’autre. Pas de baiser, non, mais un frémissement au coin de nos bouches. Un rire qui s’échappe, de l’un ou de l’autre. Et nous comprenions dans une embrassade chaleureuse que nous étions pris, que nous allions passer en deuxième année de médecine !

Et tandis que je rêvais tout éveillé, je montais la pente avec une peur irréaliste. Je me disais que si mon regard quittait le ciel, alors ce rêve ne se réaliserait pas. C’était difficile, car un escalier aux larges marches m’attendait à la fin du chemin. Mais comme un idiot, un croyant fou, un illuminé, je m’efforçais de ne regarder que le ciel, et les images que mon esprit animait. Et ainsi, chaque soir en rentrant chez moi, je faisais le même rêve. Chaque soir, j’arrivais chez moi l’esprit enjoué, motivé à travailler, comme si je venais de recevoir la promesse que c’était possible, que ça allait arriver.

J’ai échoué à 14 places du dernier pris, lors de ma première tentative. Déception. Envie de s’arrêter, de tout envoyer valser, de dire « non, stop, j’arrête, je n’en peux plus ». J’aurais presque pu en vomir tant j’étais dégoûté d’avoir tant travaillé, tant espéré, tant cru … pour rien. Et puis, au cours de l’été, je suis repassé par ce sentier. Et ce n’était plus vraiment la joie qui m’envahit lorsque l’habituelle vision rencontra mon esprit tourmenté. Et pourtant, j’ai décidé de tenter à nouveau ma chance. Quelle folie …

Permis en poche, changement de site pour suivre mes cours. Je ne passais plus aussi souvent par ce chemin, pour ne pas dire que je n’y passais plus du tout. Sauf très occasionnellement, pour aller complètement ailleurs qu’à la fac. Mais à chaque fois, la vision était plus forte, plus motivante. Et c’est une énergie combative, la « niac » comme ils l’appellent, qui venait faire bouillir mon sang.

La promesse n’était pas parfaite. Mon camarade n’est pas passé cette fois là. Moi si. Mais la joie, la véritable joie du véritable moment en était comme amputée d’un bon morceau de son essence. Un espoir subsiste toujours pour lui. Quand à moi, pas plus tard qu’aujourdhui, je suis à nouveau passé par ce chemin. J’ai levé les yeux au ciel, comme un bon vieux réflexe. Le vélo ne s’oublie pas. Les rêves non plus. Et puis, j’ai réalisé qu’il était réalisé. Et mon soupir s’est transformé en un bel éclat de rire …

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s