Premier bloc opératoire : la bilirubine est à l’honneur !

Comme le dit si bien la chanson, « on m’avait dit, ne te pose pas trop de questions … ». Sur le tableau vitré de la faculté, une liste de noms rangés par services d’affectations se dressait, et de ce fait, elle alimentait toutes les conversations entre les étudiants. Certains attendaient le début de leur stage avec impatience, d’autres se lamentaient du service dans lequel ils étaient tombés. D’autres encore, un peu plus indécis, ne savaient trop s’il fallait se réjouir ou pleurer.

J’étais peut-être de ceux-là. Affecté à un centre d’hépato-biliaire pour ce qui devait être un stage de sémiologie, j’espérai que mes connaissances quasi-inexistantes sur le foie et la vésicule biliaire ne seraient pas un trop gros handicap pour profiter au maximum de ces demi-journées hebdomadaires durant lesquelles, j’arpenterai les couloirs d’un service aux fonctions encore obscures. Je me documentais sur les différentes pathologies hépatiques iques tout de même, sait-on jamais.

Outre les dix minutes nécessaires à mon repérage dans l’hôpital afin de trouver le service adéquat, j’arrivais avec une crainte grandissante : la veille, la description de ce service comme étant un grand centre de chirurgie m’effrayait. Je ne me sentais étrangement pas prêt à affronter le bloc opératoire. A l’inverse de bon nombre de mes camarades qui, à la moindre mention d’un acte chirurgical se sentent à deux pas de l’extase, la chirurgie n’avait aucun attrait merveilleux à mes yeux. Plutôt une sorte de difficulté supplémentaire qu’il fallait surmonter pour devenir médecin. Jamais chirurgien ? Sans doute, mais ne jamais dire jamais …

Parmi les quatre chefs de cliniques sensés superviser la dizaine de deuxième année de médecine que nous étions, trois étaient chirurgiens et « déjà au bloc » selon la secrétaire. Parmi ces quatre grands personnages, l’un d’entre eux était à San Francisco. Manque de chance, la seule hépatologue non chirurgienne avait décidé de rejoindre le pays du rêve américain cette semaine.

« Aujourd’hui, ça sera donc chirurgie pour tout le monde ! » s’exclama la secrétaire, avec le ton de celle qui est heureuse d’offrir le plus beau cadeau du monde.

Gloups.

Direction donc le fameux vestiaire pour l’habillage stérile d’une dizaine de petits étudiants, la majorité très excitée. Quelques dédales de couloir plus loin, une petite salle, où des hommes et des femmes abandonnaient les vêtements de la vie de tous les jours pour se revêtir entièrement de bleu. Voir de vert. Et porter un masque. Oui, ce genre de petit ustensile qui fait rêver des millions de gens devant leurs téléviseurs quand House, Carter, Sheperd ou Grey se lancent dans une démonstration de leur dextérité du bistouri. Je n’ai pas pu empêcher mon corps de m’envoyer un bref et discret message en faisant trembler mes mains. Ou mon cœur. Ou les deux.

« Aller les enfants, on y va ! » Lança un chirurgien.

Et nous pénétrâmes dans un monde où tout le monde était vêtu de bleu, de vert, de blanc et parfois, recouvert de sang.

[…]

Nous furent dispatchés dans différents blocs opératoires, par groupes de deux ou trois. Avec un camarade, nous rejoignîmes le numéro 7. Un interne ou deux étaient déjà penchés sur une entaille impressionnante d’où allait bientôt se dégager un immense morceau rosé. Et c’était le bloc.

Comme s’il avait lu dans nos pensées affolées, le chirurgien nous présenta l’opération. Ablation des voies biliaires entravées par un cancer.  Et tout en manipulant, en fourrant sa main dans le ventre, en tirant sur des fils, coupant, tranchant, déchirant la chair, déplaçant des organes, il nous interrogea.

« On a découvert ce cancer parce que le patient était tout jaune, ça s’appelle comment ? »

Ouf, facile. Un ictère. Une belle jaunisse, en effet. La peau du patient qui était visible autour du champ était recouverte d’une sorte de film plastique pour les besoins de l’opération. Mais effectivement, on percevait la teinte jaunâtre de l’épiderme. Ma réponse était exacte. Rien d’exaltant juste là. Mes yeux passaient des mains du chirurgien dans le centre stérile qu’il ne fallait approcher sous aucun prétexte, à la télévision qui montrait ce qu’une caméra, fixée sur le champ opératoire, enregistrait. Etrangement, aucun malaise. C’était banal. Comme chez le boucher. Et c’est alors au bout de presque une heure que je me rendis compte que le patient était, tel qu’il était installé, comme déshumanisé. Une sorte de grand drap vert le recouvrait totalement, excepté au niveau de l’opération. Même l’infirmière assistante installait du matériel sur ses jambes.

« A quoi c’est dû, l’ictère ? »

Je béni le ciel d’avoir fait l’effort de faire quelques recherches. La dégradation du sang, en partie assurée par le foie, produit de la bilirubine qui est excrétée par le foie au niveau de la bile. Lorsque cette dernière ne peut plus s’écouler pour une raison mécanique ou métabolique, la bilirubine peut être reconduite dans la circulation sanguine. Or, la bilirubine donne notamment une teinte jaune/marron aux selles. De fait, le patient n’étant plus capable d’éliminer la bilirubine jaunit. Ma réponse eut l’air de convenir au chirurgien. Et parce qu’un peu de fierté ne fait pas de mal, je grimpais sur un petit nuage.

« Et le cancer du foie, il se dissémine où le plus souvent ? »

J’appelais à l’aide mon collègue. Blanc. Alors je citais poumon, car ça me semblait évident, de même que ganglion. Je tentais cerveau. C’était non pour les reins, non encore pour le pancréas, la vésicule biliaire et la rate que tenta mon collègue. Et là, deuxième illumination de mes petites et maigres recherches : le péritoine ! J’ai retrouvé le chemin de mon petit nuage.

Au bout d’un moment, quand même, je suis allé de l’autre côté du drap. J’ai alors vu l’être sous les scalpels. Un homme aux cheveux grisonnants. Comme il y en a des millions dans le monde. J’ai frissonné. Je prenais enfin conscience que cet amas de viscère sur l’écran haute résolution, ce n’était pas juste un morceau de viande. C’était ce cœur qui battait à 80bpm. C’était même bien plus que ça. Puis je restais quelques heures debout, à attendre, et voir ce qu’on me permettait de voir …

Ambiance étrange. Une infirmière à l’organisation impressionnante. Des chirurgiens qui avaient la décence de ne pas parler de leurs vacances en plein milieu de l’opération. L’arrivée du chef de suprême en plein milieu, qui prit part à l’opération. Son caractère un peu trop sec à mon gout, perdant parfois l’usage de la politesse, exigeant certaines choses plus qu’il ne le demandait. Et personne qui ne disait rien.

Mais la bilirubine … Ah ! La bilirubine !

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