L’épopée de la Blouse

Pliée pêle-mêle dans un sac en bandoulière, elle attendait depuis une semaine en cette obscurité. De temps à autre, un vicieux espoir illuminait son habita tandis qu’une paire de main s’emparait de quelques feuilles sur lesquels, schémas et sémiologie hépatiques se battaient en duel. Mais l’ombre revenait ensuite, et elle demeurait dans cet abime de solitude. Loin le temps où, sur les épaules d’un étudiant en médecine digne de ce nom, elle avait fièrement arpenté les couloirs d’un hôpital, et transformé les regards des patients perdus en une considération lumineuse, logée dans leurs yeux en mydriase. Oui loin. Une semaine auparavant, c’était un petit être insignifiant qui s’était caché sous elle.

Le jour était venu. Son habitacle s’anima de quelques mouvements. Une vague odeur de cheveux encore humides, un zeste de parfum, et le bruit d’une porte qui claqua et de pas précipités sur le sol. Tout s’agita. Propulsé dans un endroit indescriptible, le sol se mit à trembler, et quelques vrombissements plus tard, la blouse entendit les crissements caractéristiques d’une voiture qui gagnerait à passer en révision. Au grand dam du porte-monnaie, et de l’avare carte bleue de l’étudiant fauché comme il se doit. Passons. La pauvre blouse, à cette heure, n’avait guère de crédit à accorder aux histoires d’argents. Était-ce le temps du recyclage, ou pire, de la déchetterie ?

Crapahutée, elle entendait quelques bonjours timides qui rencontrèrent peu de réponse. Une voix apostropha son porteur, le gratifiant d’être aussi matinal et lui proposant un café avec les autres médecins. Manifestement, son porteur s’empourpra mais il accepta. Une odeur de caféine renforcée s’imprégna en elle pendant près d’un bon quart d’heure. Peut-être plus. N’empêche qu’elle savait tout, ou presque, des potins du coin.

Quelques dizaines de minutes plus tard, elle recouvrait un petit étudiant qui, pensant être fier d’avoir travaillé les documents qu’on lui avait fourni la semaine dernière, essayait tant bien que mal de répondre aux questions qu’on lui posait, questions dont les réponses ne se trouvaient ni dans sa mémoire, ni sur ces fameux documents tant relus et tant appris. La blouse se demanda un instant s’il fallait compatir lorsque la Superchef lança à ses deux stagiaires qu’ils n’avaient surement pas assez bossé.

La visite commença. Premiers gestes, percussion. Verdict : à travailler. Premières vraies observations. Verdict : il n’existe guère trop de difficulté à observer ce qu’on nous montre. Et enfin, la blouse se retrouva seule à seule avec un patient pour un interrogatoire. Mais l’étudiant avait quand même plus l’air de faire la causette à son patient, ne le coupant pas en plein milieu de ses longues tirades pour essayer de rediriger l’interrogatoire vers un aspect plus médical. A partir d’une simple question sur d’éventuelles hospitalisations, le patient pouvait en venir à parler des travaux en face de chez lui en 1992 qui l’empêchèrent systématiquement d’être à l’heure au boulot pendant un mois. L’étudiant sembla apprendre que poser des questions pour en récolter les réponses n’était pas un exercice aussi facile qu’il ne le croyait. Dire que la blouse savait qu’il s’était dit, quelques mois auparavant en lisant lui aussi ces blogs de jeunes médecins en herbe pour se donner du courage que lui n’oublierait pas de demander ci et ça, que c’était quand même difficile d’imaginer qu’on puisse omettre de se renseigner sur les allergies ou le nom du médecin traitant suivant le patient … En réalité, le plus délicat, c’était surtout de s’adapter aux réponses du dit patient et d’en tirer la substantifique moelle !

Finalement, alors que l’étudiant aurait peut-être gagné un brin du mérite qui justifiait qu’il soit porté par la blouse, en commençant à examiner son malade mais surtout en finissant son interrogatoire, Superchef revint. Faute d’un autre patient disponible pour le collègue de l’étudiant, à qui la blouse semblait bien mieux aller esthétiquement, Superchef avait décidé de faire le point avec le porteur et de passer à un cours sur l’analyse radiologique. Le compte-rendu bien incomplet de l’étudiant qui ne méritait pas sa blouse passa toutefois sans trop de mal devant la Superchef compréhensive.

Après le cours de radio, Superchef libéra ses stagiaires. Cependant, la blouse aurait pu devenir rouge de honte en accusant, autant que son porteur, les propos de Superchef à l’égard de ses étudiants.

« Par contre, on va se mettre d’accord. Quand je vous demande de travailler les documents que je vous donne, même s’ils ne sont pas extraordinaires, je veux que vous le fassiez. J’ai beaucoup de travail le jeudi matin, et même si vous n’y pouvez rien et que c’est mon devoir de vous former, chose que j’assume parfaitement, je préfère éviter de perdre mon temps inutilement. C’est bien, vous avez réussi le concours de P1, vous êtes en P2. Mais en P2, faut bosser. C’est ceux qui commencent dès maintenant qui réussissent à l’ENC. Mais même au-delà de ça, vous devez travailler, et savoir. Sinon, vous deviendrez des médecins médiocres. Et les médecins médiocres, ils tuent des gens. Voilà, à la semaine prochaine, bonne journée ! »

La blouse, rangée pêle-mêle dans son sac, elle entendit. Les pensées du porteur, comme un cri, lui aurait traversé le crâne si elle en aurait été pourvue. Après la rage, le désespoir, la déception de soi, la peur. Car Superchef avait raison. Et même si parfois, elle coupait la parole à certains patients. Et même si parfois, elle était un peu autoritaire avec eux. Et même si je l’avais entendu refuser trop fermement selon moi à un patient un traitement chirurgical, même en sachant cela et en l’ayant vu … elle avait raison. Elle avait réussi. Elle, au moins, elle ne tuerait pas des gens par médiocrité.

Première ligne directrice apprise en médecine : « Les médecins médiocres tuent des gens. Porter la blouse blanche devrait être le mérite de l’excellence ».

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