Des mots et des songes

« – Vous n’avez jamais été hospitalisé ?
–          Non, jamais.
–          Vous êtes sûr ?
–          Oui.
–          Pas d’opérations : appendicite, dent de sagesse, les amygdales, … ?
–          Non, rien de tout ça.
–          Pas d’accidents qui vous auraient conduit aux urgences ? Pas de transfusion ?
–          Non, rien, je vous l’assure. »

Superchef, dossier en main : « Alors, en 1982, opération chirurgicale suite à une blessure à la main droite. Il y a trois ans, épisode de rupture de varices œsophagiennes à trois reprises. Il y a un an, luxation de la rotule. Mais sinon, tu as raison, pas d’antécédents médico-chirurgicaux notables ». En effet …

Quand la maladie devient si futile, si « normale », ou si éloignée dans le temps qu’elle n’est même plus rappelée par la mémoire. Un diabétique, depuis des dizaines d’années, aura souvent tendance à dire qu’il est en « parfaite santé ». De même, un hypertendu suivant un traitement particulier oubliera souvent de le mentionner de lui-même. Ces altérations de santé, pourtant lourdes de conséquences, ne semblent plus vraiment être considérées comme des « problèmes ». Ils vivent avec et, heureusement, arrivent à l’oublier un peu. Ainsi, l’étudiant en médecine peut paraître stupide quand il fait un compte rendu d’interrogatoire à son chef de clinique !

L’interrogatoire, c’est la transformation du médecin en un inspecteur de police. Il faut tout savoir. Tout. Jusqu’à la cause et la date du décès de la femme du pauvre veuf dont les yeux s’humidifient encore rien qu’à dire « non, je vis seul … je suis veuf » quand on lui demande s’il vit avec quelqu’un. Ou encore insister lourdement pour savoir s’il ne prend aucune substance, du cannabis au crack, d’un ton presque accusateur tant il est inquisiteur. Il faut vérifier en posant directement la question s’il n’a pas d’aventures extra-conjugale, et avec quelle contraception. Il faut violer l’intimité de l’autre. De toute façon, à l’examen clinique, il faudrait le déshabiller en entier. Et si le patient commence à s’égarer dans ses réponses, s’il commence à nous raconter qu’il aime son chat, que la pêche à la ligne occupe ses dimanches entre deux parties de pétanques, il faut le couper (parfois un peu durement) pour recentrer l’interrogatoire sur ce dont on a envie de parler.

Autant ne pas faire tenir le suspense, ce n’est pas évident. Surtout quand on aime laisser l’autre finir de parler avant d’en placer une. Surtout quand on a tendance à croire les gens. A respecter leur jardin secret. A être disponible s’ils veulent entrer dans la confidence. A leur laisser le temps de s’exprimer. A leur poser des questions calmement, comme dans une conversation, bien qu’elle reste celle d’un (futur) médecin et d’une personne malade. A préférer une approche douce, leur expliquant que ces questions, parfois douloureuses, ne sont pas là pour remuer le couteau dans la plaie, mais parce que les réponses sont susceptibles d’éclairer le diagnostic. Parce que juger ne fait pas partie des attributions du médecin, ni du personnel soignant. Parce que La Fontaine l’a si bien dit « Patience et longueur de temps font plus que force, ni que rage ».

Parce qu’il faut lire « Le Chœur des Femmes » de Martin Winckler et aller en stage pour acquiescer.

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