Ce jour-là, j’ai dit non.

C’était le dernier matin de stage. Superchef nous avait répartit par groupe de 2 chez un patient dont on devait faire l’interrogatoire et l’examen clinique. L’exercice tel qu’il était posé laissait sous-entendre que de notre réussite dépendrait notre validation de stage. L’heure était au bilan, au test, et au stress.

En entrant dans la chambre, la première patiente que nous étions sensé voir mon binôme et moi était fébrile. Tremblante, recroquevillée, dyspnéique, en clair peu propice à répondre à nos questions. Superchef improvisa et nous trouva un gentil patient pour le bien de notre évaluation puis s’en retourna voir la pauvre dame.

Ce monsieur était très agréable. Il répondait aux questions, paraissait un peu fatigué, mais si l’on n’y prenait pas garde, et sans compter son ventre gorgé de liquide, on pouvait presque croire qu’il allait bien. Pourtant, l’ascite le faisait souffrir. Son foie, fraichement opéré, avait du mal à s’en remettre. Et, parfois, lorsqu’on faisait attention, on voyait dans le coin de ses prunelles, cette petite larme étouffée qui scintillait. Un vague malaise ne me quittait pas pendant que mon collègue et moi continuions l’interrogatoire …

Ça a commencé en abordant l’alcool. Il soupira et nous accusa de lui avoir déjà posé toutes ces questions. Demande après demande, il ne répondait plus qu’une fois sur deux, gratifiant l’autre d’un « mais je vous l’ai déjà dit tout à l’heure ! ». La fatigue l’enfonçait dans ses draps. Ses regards nous fuyaient tantôt quand ils ne nous foudroyaient pas de cette sorte de colère épuisée dont il avait le secret. La petite larme, j’en étais sûr, semblait grossir.

J’abrégeai mes questions, au grand dam de mon collègue qui me toisait d’un air courroucé. « Comment ? Mais on ne demande pas les caractéristiques de sa douleur ? ». Non … le patient en avait assez. Il ne l’avait pas encore dit mais ça allait venir. Il était plus agité. Il grognait presque à chaque nouvelle question, soupirant de plus belle, jurant que cela n’allait jamais finir à grand renfort de « ô misère, ô misère ! ». Rapidement, je palpai, entre deux explications qui, en mon fort intérieur, sonnaient faux « Ce n’est pas pour vous embêter toutes ces questions monsieur : c’est pour mieux vous soigner … ». Tu parles. Au moins trente-six externes et autant de médecins confirmés avaient déjà dû le harceler de ces questions. Ce n’étaient surement pas nous, pauvre petits P2 insignifiants, qui allaient fondamentalement changer sa prise en charge. Du moins, pas de manière significative.

Mon collègue soupira. Le patient fit de même et murmura presque pour lui-même, mais d’une façon beaucoup trop audible pour que je l’ignora : « J’en peux plus, je suis fatigué, laissez-moi tranquille … ». Pour moi, c’était terminé. Je rangeai mes affaires et mon collègue, outré, me dit qu’on devait finir l’exercice. « Le patient a dit qu’il voulait qu’on arrête. Moi, exercice ou non, validation de stage ou non, j’arrête. Après, tu fais ce que tu veux. ». J’ai essayé de ne pas m’énerver. Je crois que je suis même resté très calme, très posé, et que je lui ai souri à la fin. Il a considéré mes paroles et s’est rangé de mon côté. Nous nous sommes excusés, j’ai tenté de discuter avec le patient, mais pas trop longtemps et je l’ai laissé se reposer.

Plus tard, nous sommes retournés le voir car il devait être ponctionné au niveau du ventre. L’homme a pleuré pendant les soins. J’aurais voulu le laisser seul avec l’infirmière et le médecin.

La validation ? Au risque de me lancer des fleurs, j’ai désormais dans mon carnet de stage, un commentaire pour l’inaugurer : « Excellent étudiant […] ». J’aimerais le dédier à mon petit livre dans ma poche qui ne me quitte pas : Bioéthique.

A l’hôpital, il y a …

A l’hôpital, il y a des gens qui n’ont pas envie d’y être. Des prisonniers des draps, cloués au lit, qui subissent sans trop pouvoir rien faire les ordres d’un pauvre type ou d’une pauvre fille en blouse blanche qui leur a dit de rester là et d’attendre que ça aille mieux. Parce que les chiffres étaient mauvais. Parce que la tension était au-delà de 15-9 et que c’était pas bon avec « leur état ». Parce que le laboratoire avait glissé dans le dossier qu’ils ne voyaient jamais un compte-rendu « pas très bon » qu’ils ne verraient jamais et que même s’ils l’avaient sous les yeux ils n’y comprendraient pas grand-chose. Ou parce que l’angoisse, la souffrance ou l’imminence de la mort les y enchaînait. Et qu’une équipe de blouse était là pour le leur rappeler, parfois qu’ils l’oublierait …

A l’hôpital, il y a aussi d’autre gens qui ne voudraient pas y être. Des gens derrière des bureaux, des ordinateurs, des dossiers médicaux ou des chariots. Des gens qui se plaignent de tout et de rien, des gens qui râlent comme ils respirent, des gens qui oublient presque que, derrière les murs qui les séparent des patients, il y en a d’autres, des hommes, qui souffrent parfois. Et dont la situation n’est pas plus joyeuse. Auxquels il n’est pas nécessaire d’envoyer sa mauvaise humeur quotidienne. Ou de négliger leurs appels sous milles et uns bons prétextes.

A l’hôpital, il y a des jeunes P2, fiers comme des coquelets. Ils jouent aux durs avec leur stéthoscope autour du cou. Ils abordent la blouse blanche avec vantardise, sans retenue. Ils observent goulument chaque petit geste, pourvu qu’il y ait trois gouttes de sang et que cela soit technique. Pourvu que leur égo, si parfaitement taillé, puisse grandir un peu, à l’idée de pouvoir, le soir même, annoncer à qui voudra l’entendre « moi, j’ai vu ça, et ouais … ». Parce que vous comprenez, quand on voit une vieille dame ayant déjà fait un AVC, se faire poser une sonde gastrique, et qu’on a la vidéo de la fibroscopie qui s’affiche sur la télévision, c’est vrai que c’est un sacré truc à raconter. Bah oui, l’hépatologue, il avait du mal à la planter son aiguille pour faire passer le fil servant à guider la sonde de la bouche à l’estomac ! Une fois, deux fois, trois fois. A chaque fois, sur la télé, c’était loupé, et le sourire goguenard, mi-amusé mi-impressionné de ces néophytes médicaux n’en démordait pas. Combien ont vu la main tremblante, suppliante, agonisante de la pauvre femme, perdue entre la douleur malgré une anesthésie aux effets discutables et l’inquiétude ; que faisaient-ils là, tous ces petiots, à la regarder se faire perforer le bide sans pitié ? Pourquoi l’intervention était aussi longue ? Pourquoi un autre médecin venait assister le premier ? Pourquoi avait-elle soudain du mal à respirer ? Ces tubes dans la bouche, qui l’empêchait d’avaler. Le seul petit étudiant, là, qui la regardait agoniser, ne disait rien. Il a juste dévié son regard vers SuperChef. Subliminal. Et c’est elle qui demanda à ce qu’on aspire le fluide qui obstruait les bronches de la patiente. Mais les P2, ahuris, regardaient la télé, hypnotisés. Plus tard, fiers de leurs savoirs fraichement acquis, ils demanderont à leur patient pour l’exercice de l’interrogatoire « Avez-vous déjà eu une crise d’angor instable ? », « Sentez-vous des prodromes avant de faire une syncope ? », « Pouvez-vous nous dire le siège de votre douleur ? », « Ça fait longtemps que vous avez des sous-crépitants au niveau du récessus pulmonaire gauche ? ». L’art de la finesse, du tact et de la clarté.

A l’hôpital, il y a ces blouses-là, qui trainent dans les couloirs et qui se demandent comment le lieu de soin des êtres humains peut être encore à ce point dénué d’humanité. Comment le progrès technique prend le pas sur la considération du tas de chair, d’os et de sang que l’on fait passer dans les machines, sous les bistouris électriques, ou dont on prélève de la moelle jusqu’à l’ongle tout au long de la journée. Comment on peut leur couper la parole pour soi-disant mieux les interroger. Comment on peut leur demander d’attendre car le médecin est occupé et qu’il n’a pas prescrit d’anti-douleur au cas où alors qu’une souffrance atroce jaillirait en plein milieu de la nuit. Comment se fait-il qu’on entre à 12 dans une chambre sans fermer la porte derrière soi. Comment on fait passer 25 externes et leurs 21 stéthoscopes sur la même paire de poumon la même journée. Comment on oublie cette pauvre femme dont la main tremblait, et qui étouffait, alors qu’on était au moins 8 dans la salle à la regarder se faire trouer le ventre sans état d’âme. Ces blouses-là qui, discrètement, s’accroupissent dans le couloir pour trouver un peu d’air, et respirer.