A l’hôpital, il y a …

A l’hôpital, il y a des gens qui n’ont pas envie d’y être. Des prisonniers des draps, cloués au lit, qui subissent sans trop pouvoir rien faire les ordres d’un pauvre type ou d’une pauvre fille en blouse blanche qui leur a dit de rester là et d’attendre que ça aille mieux. Parce que les chiffres étaient mauvais. Parce que la tension était au-delà de 15-9 et que c’était pas bon avec « leur état ». Parce que le laboratoire avait glissé dans le dossier qu’ils ne voyaient jamais un compte-rendu « pas très bon » qu’ils ne verraient jamais et que même s’ils l’avaient sous les yeux ils n’y comprendraient pas grand-chose. Ou parce que l’angoisse, la souffrance ou l’imminence de la mort les y enchaînait. Et qu’une équipe de blouse était là pour le leur rappeler, parfois qu’ils l’oublierait …

A l’hôpital, il y a aussi d’autre gens qui ne voudraient pas y être. Des gens derrière des bureaux, des ordinateurs, des dossiers médicaux ou des chariots. Des gens qui se plaignent de tout et de rien, des gens qui râlent comme ils respirent, des gens qui oublient presque que, derrière les murs qui les séparent des patients, il y en a d’autres, des hommes, qui souffrent parfois. Et dont la situation n’est pas plus joyeuse. Auxquels il n’est pas nécessaire d’envoyer sa mauvaise humeur quotidienne. Ou de négliger leurs appels sous milles et uns bons prétextes.

A l’hôpital, il y a des jeunes P2, fiers comme des coquelets. Ils jouent aux durs avec leur stéthoscope autour du cou. Ils abordent la blouse blanche avec vantardise, sans retenue. Ils observent goulument chaque petit geste, pourvu qu’il y ait trois gouttes de sang et que cela soit technique. Pourvu que leur égo, si parfaitement taillé, puisse grandir un peu, à l’idée de pouvoir, le soir même, annoncer à qui voudra l’entendre « moi, j’ai vu ça, et ouais … ». Parce que vous comprenez, quand on voit une vieille dame ayant déjà fait un AVC, se faire poser une sonde gastrique, et qu’on a la vidéo de la fibroscopie qui s’affiche sur la télévision, c’est vrai que c’est un sacré truc à raconter. Bah oui, l’hépatologue, il avait du mal à la planter son aiguille pour faire passer le fil servant à guider la sonde de la bouche à l’estomac ! Une fois, deux fois, trois fois. A chaque fois, sur la télé, c’était loupé, et le sourire goguenard, mi-amusé mi-impressionné de ces néophytes médicaux n’en démordait pas. Combien ont vu la main tremblante, suppliante, agonisante de la pauvre femme, perdue entre la douleur malgré une anesthésie aux effets discutables et l’inquiétude ; que faisaient-ils là, tous ces petiots, à la regarder se faire perforer le bide sans pitié ? Pourquoi l’intervention était aussi longue ? Pourquoi un autre médecin venait assister le premier ? Pourquoi avait-elle soudain du mal à respirer ? Ces tubes dans la bouche, qui l’empêchait d’avaler. Le seul petit étudiant, là, qui la regardait agoniser, ne disait rien. Il a juste dévié son regard vers SuperChef. Subliminal. Et c’est elle qui demanda à ce qu’on aspire le fluide qui obstruait les bronches de la patiente. Mais les P2, ahuris, regardaient la télé, hypnotisés. Plus tard, fiers de leurs savoirs fraichement acquis, ils demanderont à leur patient pour l’exercice de l’interrogatoire « Avez-vous déjà eu une crise d’angor instable ? », « Sentez-vous des prodromes avant de faire une syncope ? », « Pouvez-vous nous dire le siège de votre douleur ? », « Ça fait longtemps que vous avez des sous-crépitants au niveau du récessus pulmonaire gauche ? ». L’art de la finesse, du tact et de la clarté.

A l’hôpital, il y a ces blouses-là, qui trainent dans les couloirs et qui se demandent comment le lieu de soin des êtres humains peut être encore à ce point dénué d’humanité. Comment le progrès technique prend le pas sur la considération du tas de chair, d’os et de sang que l’on fait passer dans les machines, sous les bistouris électriques, ou dont on prélève de la moelle jusqu’à l’ongle tout au long de la journée. Comment on peut leur couper la parole pour soi-disant mieux les interroger. Comment on peut leur demander d’attendre car le médecin est occupé et qu’il n’a pas prescrit d’anti-douleur au cas où alors qu’une souffrance atroce jaillirait en plein milieu de la nuit. Comment se fait-il qu’on entre à 12 dans une chambre sans fermer la porte derrière soi. Comment on fait passer 25 externes et leurs 21 stéthoscopes sur la même paire de poumon la même journée. Comment on oublie cette pauvre femme dont la main tremblait, et qui étouffait, alors qu’on était au moins 8 dans la salle à la regarder se faire trouer le ventre sans état d’âme. Ces blouses-là qui, discrètement, s’accroupissent dans le couloir pour trouver un peu d’air, et respirer.

Publicités

Une réflexion au sujet de « A l’hôpital, il y a … »

  1. Par rapport à cet article, je voudrais juste faire une petite remarque. Penchons nous sur les étudiants de P2 venant de subir une, deux (voire 3) Paces. Année où on leur apprend à être des machines et où on est déshumanisé.
    Comble de l’ironie, j’ai même eu des cours de psychologie médicale qui parlaient de la médecine technique et automatique sans considération pour le patient, où il fallait réfléchir sur chaque situation. Et le plus drôle, c’est que ces 5 cours, ils étaient évalués sous forme de 2 qrocs ou il fallait réciter 2 diapos sur plusieurs centaines à apprendre par cœur. Autrement dit, les même cours où on nous « apprend » à être humain, on nous déshumanise encore plus derrière.

    Puis après on s’étonne d’avoir une médecine non humaine ! J’entre tout juste en P2 mais je ne sais même pas si on va avoir des cours tout bêtes sur le respect de la dignité du patient, l’empathie et tout ce qui fait la médecine selon moi, enfin, la médecine que je trouverai idéale mêlant écoute, compréhension, respect, attention et enfin soin sur une personne.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s