L’Art de la médecine

Un amphithéâtre. Pas très rempli, pour tout vous dire. Plutôt désert, en vérité. Une poignée d’étudiant, douze, quinze à tout casser. Un enseignant qui n’en démord pas. Là, sur l’écran blanc un peu grisonnant avec les années, défilent des images, des titres, des morceaux d’articles scientifiques. Un savant mélange d’humour, de rigueur, d’expertise distillé dans un accent chantant. Et le temps passe, où certains élèves s’endorment, d’autres notent frénétiquement, et ceux qui restent écoutent.

On aborde l’axe hypothalamo-hypophysaire dans le cadre de la stimulation des organes reproducteurs. On met en évidence les anomalies de ce formidable système de contrôle, régissant notre vie depuis l’enfance, à travers quelques pathologies typiques. L’une d’entre elle s’appelle le syndrome de Kallmann. C’est un mélange de signes tels que l’absence de développement pubertaire et la surdité. C’est du à de nombreux éléments, pour la plupart génétiques. L’idée à travers ce message n’est pas tellement de retranscrire l’exposé professoral, mais plutôt de voir comment est enseignée la médecine aujourd’hui.

Dans cette pathologie, il arrive que les mutations se portent sur des gènes qui sont responsables de la création d’une protéine particulière. Une protéine est un assemblage de petites molécules, les acides aminés, formant une grosse molécule, la protéine donc. Celle-ci va avoir des rôles multiples dans l’organisme, soit en restant dans la cellule dont elle provient, soit en rendant visite à d’autres cellules, empruntant des « portes », étant « véhiculée » dans le sang, etc. Je passe outre toutes les étapes de formation d’une protéine, mais laissons nous dire que l’ADN contenu dans nos cellules et qui porte les gènes contient « la recette » des protéines. Le syndrome de Kallmann peut donc s’expliquer par une toute petite mutation (modification) sur l’ADN, conduisant à une erreur dans la « recette » et aboutissant à une protéine non-fonctionnelle (par exemple, incapable de franchir les « portes » pour sortir ou entrer dans les cellules). Cette protéine-là ne va donc pas pouvoir remplir son rôle et donner lieu à des effets anormaux du fait de son absence aux endroits où elle devrait être en temps normal.

Lorsqu’une protéine est ainsi « manquante », l’un des traitements du syndrome de Kallmann consiste à injecter chez le patient la protéine « normale » (on va l’appeler GnRH, par exemple, car la GnRH est une petite protéine – souvent concernée dans cette pathologie – qu’on appelle aussi « hormone » et qui est fabriquée dans le cerveau au niveau de l’hypothalamus, qui circule dans le sang pour rejoindre une autre partie du cerveau, l’hypophyse, et permettre la synthèse d’autres hormones très importantes). Le professeur expliquant un instant l’intérêt de ce traitement qui rétablissait une qualité de vie plus correcte, se voit soudain interrompu :

« – Mais monsieur, on pourrait utiliser la thérapie génique, plutôt que des injections, pour résoudre ce problème ! Ca ne serait pas plus efficace ? »
« – Ah mais bien sûr. Seulement, la thérapie génique, aujourd’hui, on ne sait pas très bien la contrôler. Voudriez-vous qu’on vous injecte, à vous, pas au patient-là, c’est trop facile, un virus portant le bon gène dans le cerveau pour qu’il l’insère, on-ne-sait-trop-où et ayant on-ne-sait-pas-trop quelles conséquences dans votre tête ? »

Reconnaître, traiter, traiter, traiter. L’étudiant en médecine d’aujourd’hui est « formé » à engranger un paquet de polycopié haut comme une pile d’un mètre cinquante pour savoir repérer la maladie, et la guérir. Mais on ne lui apprend pas à prendre en compte toute la complexité de la dimension humaine, de la psychée (sauf pour la pathologie psychiatrique !) de la personne malade qu’il a en face de lui. Comme le disait un reportage diffusé il y a peu (« Vocation médecin » sur M6), on ne nous apprend pas « tout ça ». Entrer dans le non-soin, lorsque la personne est dans un état tel que la prolongation des traitements curatifs n’aurait pas d’autres effets que de la maintenir artificiellement dans un état entre la mort et la vie, un état, par exemple, de mort cérébrale, que l’on dit vulgairement « légume ». Toquer avant d’entrer dans une chambre d’hôpital, se présenter, s’assoir, écouter. On nous apprend à poser des questions, parfois trop de questions, trop douloureuses, parfois sans intérêt direct pour le patient, dans le simple souci de respecter la procédure, le listing appris, la pile de polycopiés d’un mètre cinquante. On nous apprend à intellectualiser la situation, à raisonner en termes de méthodes, de façon de faire, de prises en charge retenues par cœur. Et parfois, on est frappé de se rendre compte de la complexité des choses qui nous paraissaient simple, sur le terrain. Parce qu’il y a un facteur qu’on n’a pas appris et dont on ne connaît pas toujours grand-chose : l’humain. Un seul être apparaît, et tout est perturbé.

C’est vrai, il n’y a pas de cours de psychologie en médecine. C’est terrible, honteux, incompréhensible. C’est vrai, les médecins, surtout ceux en formation, sont parfois livrés à eux-mêmes. Ils paraissent froids et distants, alors qu’en réalité, pour la plupart, ils essayent juste tant bien que mal de se protéger. Parce qu’ils ne savent pas comment faire autrement. Parce qu’ils ont été formés à apprendre, et qu’ils n’ont jamais appris ça. Peut-être parce que l’humain, ça ne s’apprend pas. Mais, à défaut de ne rien avoir, la psychologie, si.

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Le fond des cartons

cartonsMal au coeur d’abandonner tous ces précieux mots, commentaires déposés sur l’ancien blog. Mais tant de libertés ici. Avant, après, les contres, les pour, les moins, les plus … Les voici, ces mots qui me touchent toujours beaucoup :

  • Robert voudrait mourir …

    « Je ne connaissais pas l’histoire d’Hugo Claus, mais j’aurais tendance à croire – de manière très instinctive – que s’il a pris sa décision si tôt, il l’aurait prise également sous forme de suicide si l’euthanasie n’avait pas été légale. Peut-être que je me trompe : mon avis n’est pas réellement tranché et ça me parait bien. Selon moi, les écueils se trouvent dans un grand Oui, ou un grand Non comme réponse à la mort médicalement assistée : c’est une question trop dangereuse pour se montrer catégorique. Par contre, il me semblerait important de mobiliser des personnes – thérapeutes, régulateurs, psychologues – autour de tables rondes pour discuter de chaque cas de patient qui poserait la question de l’euthanasie. Cela implique qu’elle soit un minimum reconnue, pour être encadrée de manière maximale, au sens où ça ne devrait pas être la décision d’une équipe, donc d’un médecin (au final, c’est souvent lui qui a le dernier mot et qui porte le plus de responsabilité), mais le fruit de partages entre personnes impliquées de près ou de (très) loin dans la prise en charge du patient. C’est l’ouverture du débat qui importe, et surtout, de ne jamais le refermer : c’est là où l’on deviendra potentiellement dangereux.
    Au passage, j’ai plaisir à lire tes articles, qui sont bien écrits sans trop de véhémence. Mais tu as raison de nous secouer un peu pour qu’on se décide à commenter, nous, feignants internautes de passage. »
    Monoblogue

    « Merci pour ta franchise. Pour la clarté de ta parole. Pour avoir persévéré quand un professeur a tenté de te dissuader. Merci pour tout ce que j’ai lu, et ce que je n’ai pas encore lu. »
    Vio

  • Caprice

    « Tu as bien fait. Tes réflexions sont intéressantes et très bien écrites. Bravo. Pour ta démarche, pour ce que tu relates de ta vie. »
    Vio

    « Bonjour,
    Tombé sur le blog par hasard, je te félicite pour ta détermination et ton discernement sur tes capacités à réussir! Belle plume… un prof de lettres »
    Greg

  • Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre II – Que je t’aime, empathie, que je te haïs !

    « Woua woua woua. Je ne peux m’empêcher de continuer à te dire : continue à respirer avec ton coeur et à écrire aussi bien, aussi précisément »
    Vio

  • Comment réussir la PACES (Première Année Commune aux Etudes de Santé, dite aussi PAES) ?

    « Je viens de découvrir ton blog par un commentaire que tu as laissé chez Ten0fiv, et j’ai passé la soirée à lire tes archives. J’aime beaucoup ton style autant que les questions que tu soulèves. Je te mets dans mes favoris et attendrai avec impatience tes prochains articles. »
    Lazuli66

    «J’ai lu il n’y a pas longtemps sur un forum un espèce de débat sur le profil scientifique/littéraire en médecine. C’était vachement intéressant.
    Je me demande lequel des deux profils est un avantage dans ces études ?
    Je suis en P2 également, et c’est marrant car quand il s’agit d’avoir un raisonnement scientifique je me sens mal à l’aise.
    En fait, je pense que le monde de la littérature est plus accessible: il suffit de lire des livres, d’aller au cinéma, voire de dessiner… Le domaine de la science est beaucoup plus compliqué à comprendre, on aura toujours besoin de quelqu’un pour nous l’expliquer. Je crois que mon malaise vient de là: quand je lis mes cours je sais qu’il n’y a qu’une seule façon de l’aborder. Quand j’ouvre un livre, je me sens plus en confiance, je sais que je ne peux pas me tromper, je comprend les choses « à ma manière ». Je ne sais pas si tu comprends ce que je veux dire (?).
    J’avais lu quelqu’un qui disait un truc comme ça: « Mieux vaut être un littéraire, car avec du travail tu peux t’en sortir en science. Mais un scientifique, lui, même avec du travail, ne peut pas se forger une âme de littéraire ». Ca m’a laissée perplexe. Je me demande quel chemin est le plus difficile ? Littéraire -> Science ? Science -> Littéraire ?
    En ce qui concerne les profs de lycée, ils tiennent tous le même discours… Perso, j’étais tellement motivée que la parole des profs m’importait assez peu, j’en étais même agacée. Par contre, j’ai des amis qui ont peu de confiance en leur « intellect », ils étaient élèves moyens, et les avis des profs ont eu beaucoup d’impact sur eux. L’effet était d’autant plus amplifié que les amis dont je parle viennent d’un milieu peu éduqué, et ils ont donc placé une grande importance à la parole des profs ( plus âgés, plus « sages », plus éduqués que les parents, etc…).
    Voilà, j’espère que je ne suis pas trop confuse dans ce que j’ai écrit. Ce serait génial si tu pouvais me donner ton point de vue !
    A bientôt 🙂 »
    Made

  • Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre XIII – Dernières heures avant d’autres

    « Lire cet article me rappelle le bonheur que j’avais de ma place de stagiaire, de pouvoir m’attarder, « attendre l’autre », comme tu le dis. Les peurs, les angoisses des patients, auxquelles on ne peut plus prêter attention faute de temps, une fois diplômé. C’est d’ailleurs pour ça, essentiellement, que je ne travaille pas en MCO – dans la plupart des services, notre rôle se cantonne aux soins « techniques » et c’est bien dommage. Ceci dit, le service que tu décris a l’air de sortir de l’ordinaire, et tant mieux ! »
    Monoblogue

  • Le pouvoir des promesses

    « J’aime beaucoup ton blog, en particulier cet article, qui me rappelle pas mal de choses…
    Un néo P2 😉 »
    Néo

  • « Je n’en peux plus … »

    « Chouette article, tu écris bien et ça se lit tout seul.
    Je me souviens d’un cours que j’avais eu – l’intervenant était un « grand ponte » d’une médecine dont j’ai oublié la spécialité – où l’on parlait de l’annonce de diagnostic, et, au delà de ça, de la parole du médecin face au malade. Ce qui en ressortait et qui était très frappant, c’était que le patient était (très souvent) déjà presque abasourdi par la présence du médecin en face de lui (celui qui sait, celui qui peut, comme tu le décris). Cela étant, non seulement il ne retenait/comprenait quasiment rien de ce que le médecin pouvait dire (et pas seulement du fait des termes techniques), mais en plus il n’arrivait pas à poser ses questions sur le moment.
    Et c’était un cours dispensé pour nous, étudiants infirmiers, car il concluait que c’était bien souvent dans l’après-coup que ça se passait : c’était souvent les infirmières qui étaient par la suite questionnées, ou à qui le patient se confiait, demandait des explications, les mêmes qu’il avait déjà entendues sans vraiment les entendre.
    Plus tard, en stage, j’avais constaté que souvent, pour en arriver à ce que le patient « ose » questionner, ou parler de ses ressentis, il fallait « perdre » quelques minutes quotidiennes, s’attarder, faire fonction de présence, sans que ce soit pendant un soin (même si ces derniers constituent un précieux alibi).
    Bref, je ne sais pas si je m’exprime bien, mais ce que tu écris là me semble précieux, en tout cas la manière dont je t’ai lu fait ressortir ceci : même avec le savoir (que tu acquerras sans nul doute), avec le pouvoir de faire quelque chose de concret pour le patient (ne serai-ce que lui dire ce qu’il a), il y a cet « à côté », cette présence qui peut amener un peu de lien, et donc un peu de mieux-être, malgré tout.
    Enfin, c’est une vaste affaire dans laquelle entre évidemment en compte le lien resserré et complexe corps-psyché ; et je vais m’arrêter là pour que mon commentaire reste lisible… »
    « Effectivement, le manque de temps et aussi – dans beaucoup de services – le fait qu’on pare sans cesse au plus urgent ne facilitent pas la rencontre avec le patient en toute sérénité. Les médecins (comme les infirmières d’ailleurs) ne sont pas pressés parce qu’ils ont envie de l’être.
    Il y a des causes multiples à tout dysfonctionnement, mais il est plus intéressant d’y réfléchir de manière ciblée (« ce qu’il se passe là où je travaille »), car il y a souvent de lègères mais importantes nuances dans les fonctionnements et dynamiques des services.
    En tout cas, je sais que c’est pour ça que j’écris. Pour comprendre ce qu’il se passe où je travaille. Comprendre de ma place à moi ce qui ne dépend pas entièrement de moi. Et pouvoir ainsi agir sur les conséquences… 🙂 »
    Monoblogue

    « Les médecins nous en avons besoin pour leur savoir, pour leur médecine, mais il est vrai que le lien relationnel avec le soignant a aussi son pouvoir guérisseur. Je ne vois pas le jour où les médecins auront ce temps par contre. Comme thérapeute en relation d’aide je sais que mon travail au privé aide les patients dans leur vécu face à la maladie, mais tous n’ont pas la couverture d’assurance pour s’offrir un soutien thérapeutique et une relation d’aide psychologique. Les clsc sont débordés. Je ne suis pas dans vos milieux de travail, mais c’est probablement en vous impliquant dans vos mileux respectifs pour agir sur les conséquences et en apprenant à mettre nos ressources complémentaires au service des malades par le biais de références systématiques que nous pourrons améliorer les choses tranquillement.
    humblement avec vous ! »
    MadameLB

  • Stage d’initiation aux soins infirmiers : Chapitre VIII – Ces instants peu prolixes

    « C’est un plaisir de te suivre. Nouvelle blogueuse en herbe, j’en finis plus d’apprendre comment utiliser un blog. Mais je cherchais des bloggeurs bloggeuses de Montréal ou du moins du Québec, avec des sujets sur la santé.. tu es le premier qui me rejoint et que je mets dans mes favoris. Merci! »
    MadameLB

  • Premier bloc opératoire : la bilirubine est à l’honneur !

    « touchant d’entendre un futur médecin nous partager, non pas seulement ses connaissances médicales, mais ce qu’il vit derrière les gestes. On peut enfin voir l’homme avec un coeur, une sensibilité et des angoisses.. Merci de nous partager tout cela. De plus, votre talent pour l’écriture fait que vos textes me touchent beaucoup. »
    MadameLB

  • Premier interrogatoire : la promesse de la persévérance …

    « Très bel article ! Ça t’a donc surpris de voir un superchef aimable et enclin à prendre du temps pour les étudiants ? C’est à se demander où est la magouille là dedans :p
    En tout cas, je trouve très bien ces stages en L2, ça permet de voir autre chose que la théorie pure et des polycopiés….On n’a malheureusement pas ce système dans ma fac, ça me rend dingue parfois tous ces cours remplis de concepts barbares !
    A quel rythme sont ces stages ? Et combien de temps passes-tu dans le service ?
    J’espère que ça peut t’aider à apprendre la sémio; car chez nous avec les cours magistraux seuls, c’est assez difficile d’apprendre efficacement. »
    Made

  • L’épopée de la Blouse

    « On se situe uniquement du point de vue des connaissances, alors ouais les médecins médiocres tuent les gens. Mais heureusement tu as encore beaucoup de temps devant toi pour apprendre et t’améliorer ! Pour apprendre dans de bonnes conditions il faut être tolérant avec soi même les premières fois ^^
    Bon Courage ! »
    « « Mais même au-delà de ça, vous devez travailler, et savoir. Sinon, vous deviendrez des médecins médiocres. Et les médecins médiocres, ils tuent des gens. »
    Au fait, tu devrais regarder ça: http://www.ted.com/talks/lang/fr/brian_goldman_doctors_make_mistakes_can_we_talk_about_that.html
    Je retire ce que j’ai dit précédemment, j’ai parlé trop vite…
    Bon WE ! »
    Made

  • A l’hôpital, il y a …

    « Je te souhaite de garder toujours cette humanité qui sera précieuse pour tes patients. »
    Lazuli66

    « Je découvre votre blog et je suis complètement d’accord avec Lazulli66…
    Cette humanité qui manque tant…… »
    Joëlle

  • DocAdrénaline à la rescousse !

    « MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI MERCI !!!!!!!
    Je suis plus que touchée.
    Et ravie que tu aies retenu les bases essentielles de l’algorithme de prise en charge de l’arrêt cardiorespiratoire.
    Encore merci.
    Émue ++++++++++ »
    DocAdrénaline

Ces âmes qui …

Ces âmes qui …

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Ces âmes qui courent, toujours, vers cet Amour,
Qui rêve, envoûte, soupire, blesse et tue,
Qui aspire au bonheur, et vaut bien tous ces jours,
Où l’on chercha du cœur à toucher sa vertu.

Ces âmes qui peinent, encore, à tout savoir,
Réjouies de penser qu’il est bon de connaître,
Car de ces sciences, elles en tirent un pouvoir,
Mais un faible plaisir à le faire reconnaître.

Ces âmes qui pensent, souvent, au fameux sens,
De leur existence qui dérive incertaine,
Sur mer sans frontière, ce depuis leur naissance,
Comme un frêle navire sans son capitaine.

Ces âmes qui jouissent, jamais abandonnées
Par ce plaisir constant que d’être animées !
Dansant sur le grand fil du temps et de la vie,
Sourire sur lèvres, heureuses à l’infinie.


Litthérapeuthe.

 © Litthérapeute
Tous droits réservés
Me contacter avant toute utilisation.
Merci.

La vie, ces questions sans réponses …

Un souffle et j’inspire. Dédoublement du premier bruit cardiaque. Sombre histoire de retour veineux, de cœur droit qui anticipe et de pression dans tous les sens. Une pause. J’expire. Le silence. Comme un éternel va-et-vient, la respiration. Comme la mer qui monte et qui descend, et ces rivages de Bretagne qui peuplent ma mémoire resurgissent. Monter, descendre. Les crépitants « en marée montante ». Signe d’une insuffisance ventriculaire gauche aiguë. Un œdème aigu du poumon. Ces derniers qui se remplissent d’eau, de plasma, de liquide, sous l’effet du sang qui s’accumule en amont du cœur défaillant. L’art et l’usage du stéthoscope, et ces médecins qui décrivent les remous de la mer dans vos lobes pulmonaires, quand ce n’est pas le coucher de soleil dans les yeux des enfants, ou les rayons de roue d’un cœur qui s’essouffle. Je m’arrête. Je respire. On y reviens toujours. A cet air qui entre et ressort, à ce cœur qui se gonfle et se vide, à se sang qui jaillit et sursaute. Jusqu’à ce que …

Quand Elle arrive, Elle ne laisse généralement pas le choix. Et pourtant, comme des fous, des types en blouse aussi blanche que sa robe est dite noire, s’évertuent sans relâche à la retarder un peu. A lui prier d’attendre. De faire demi-tour. Cette fois-là. Parce que l’heure n’est pas venue. Parce qu’il n’est pas encore assez tard. Parce qu’il est toujours trop tôt. Et qu’on voudrait avoir le choix.

Choisir, c’est tout un pouvoir. C’est le café ou le thé le matin. C’est la science ou les lettres à l’école. C’est l’écharpe ou le col roulé en hiver. C’est l’homme ou la femme en compagnon. C’est le zéro ou le un en informatique. C’est toujours une possibilité ou l’autre. Ou parfois les deux. Et bien souvent, il n’est jamais trop tard pour changer d’avis. Mais il y a les autres fois. Quand on peut le laisser partir ou le rattraper. Quand on peut renoncer ou s’y lancer. Quand on peut agir ou laisser courir. Quand on peut sauver ou laisser mourir. Parce que la mort, on ne choisit pas. Quand elle s’impose, c’est elle qui a le pouvoir.

~

Les examens sont terminés. Les sciences fondamentales et les mystères de l’IRM n’ont pas été trop enquiquinants. La pneumologie tant redoutée devrait passer sans trop de problèmes. Les fabuleuses sciences humaines m’ont laissé un goût amer : trop de choses à dire, trop peu de temps pour écrire. La pharmacologie n’a pas opposé la moindre résistance. Le système cardiovasculaire a bien fait monter ma tension. Verdict ? Credo préféré de PACES : « Qui vivra verra ».

~

Vivre. Se pose aussi la question de l’erreur. Ces fou-à-lier de médecins qui La brave jour après jour dans certains services, comment peuvent-ils se prémunir de l’erreur ? La perfection humaine est un idéal chimérique. Une molécule a vite fait de passer pour une autre. Un dosage se double ou se divise sans crier gare. Un symptôme peut en cacher un autre. De fil en aiguille, le diagnostic peut se troubler. L’homme aux crachats sanglants, soudain décompense, et meurt en un jet de sang. Rouge, sur le mur blanc. Vif, sur le béton glacé. Comme peut-être beaucoup d’autre se sont éteint dans cette pièce avant lui. Et ceux d’après …

« Article 33 (article R.4127-33 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin doit toujours élaborer son diagnostic avec le plus grand soin, en y consacrant le temps nécessaire, en s’aidant dans toute la mesure du possible des méthodes scientifiques les mieux adaptées et, s’il y a lieu, de concours appropriés »

Code de déontologie médicale.

La fatigue, le surmenage, la pression … toutes ces excuses sont compréhensibles. Mais comment supporter que sa propre défaillance ait conduit un homme, une femme, un enfant, dans le linceul ? Comment se redresser en face de soi, à travers le miroir de la vérité, nous renvoyant l’image de l’être humain qui n’a pas su relever son prochain ? Comment accepter d’avoir échoué, de s’être laissé prendre par les ténèbres de l’incompétence, même l’espace d’un instant où le corps, épuisé, n’a pas su ? Encore que ces excuses sont compréhensibles. Mais qu’en est-il de celui, pas encore médecin, mais appelé à le devenir, et qui ne travaille « que pour éviter les rattrapages » ? Ce même étudiant qui, fier de voir « du scapel », dissèque avidement, le sourire aux lèvres, ces gens ayant donné jusqu’à leur corps aux jeunes mains de la science. Et il observe avec une curiosité presque malsaine les viscères décolorés, s’en saisi à pleines mains, et balance quelques obscénités à ses comparses goguenards.

« Article 2 (article R.4127-2 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité.
Le respect dû à la personne ne cesse pas de s’imposer après la mort. »

Code de déontologie médicale.

Mais l’incompétence a d’autres visages. Des faces plus indécises, plus fourbes, plus sournoises. De l’être qui voudrait tout connaître, celui qui souhaite être utile, ne pas s’émerveiller devant un tas de boyaux, mais tendre la main à la femme qui souffre, l’homme qui oublie progressivement toute sa vie, l’enfant qui déjà sent l’heure venir. Comment être ? Comment agir ? Quand la connaissance nous fait défaut, alors même qu’on devrait connaître : le foyer Aortique au deuxième espace intercostal droit, le lobe pulmonaire inférieur dans le dos, la ification de la NYHA, celle de Leriche pour l’AOMI (artérite oblitérante du membre inférieur), les signes de gravité de l’insuffisance respiratoire, du choc circulatoire, et j’en passe. Quand ces listing appris par cœur pour les recracher tout beau tout propres à la questions « Donner les signes sémiologiques de la détresse respiratoire aiguë » s’évanouissent. Qu’en restera-t-il après un long semestre sans parler ni poumon, ni cardiologie ? Des brides, des fragments épars, des fantômes. Et le jour où la femme, l’homme, ou l’enfant s’immobiliseront, deviendront bleus, haletants, marbrés, les reconnaîtrai-je ? Ou bien, quand ils sentirons que le moment est venu et que, farfouillant ma mémoire à la recherche du listing approprié, la page 404 not found viendra s’afficher, je réaliserai avec effroi que si on apprend à lutter contre Elle, on n’apprend pas vraiment à les écouter eux. Ces gens qui y passent. Comme nous y passeront tous, un jour ou l’autre.

« Article 36 (article R.4127-38 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin doit accompagner le mourant jusqu’à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriées la qualité d’une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage.
Il n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort.»

Code de déontologie médicale.

Le temps passe, et Baudelaire le sait. Le cœur est rongé. Et les médecins deviennent froids, glacials et distants. On ne leur apprend pas toujours à prendre la main. Et à se taire. Dans la force du non-dit. Le silence catharsis. Admettre qu’on ne peut rien. Sinon attendre, se taire, et écouter. Mais qui nous l’apprend sinon la vie ? Comment ne pas remplir son palpitant de glace ? Comment toujours tendre la main ? Surtout que l’être en face réclame vouloir mourir. Dignité bafouée dans l’agonie. Devoir médical empêtré dans l’impuissance.

« Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. »
Serment d’Hippocrate.

J’ai beaucoup appris, et je veux apprendre encore. Mais j’ai peur, parfois, de ne pas savoir honorer tous ces principes. Gérer l’erreur, la mort, et l’impotence. Gérer la vie, la morale et l’éthique. Gérer la douleur, la souffrance, et l’envie de fin. Gérer l’humain, qui m’effraie et qui m’émerveille. Que je voudrais savoir écouter … Du haut de ma deuxième année, je paraîs grandiloquent peut-être. J’idéalise surement. Je garde la trace de ces états d’âme car … demain saura-t-il me rappeler les questions d’aujourd’hui ?

« Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque. »
Serment d’Hippocrate.

« La promesse de la chenille n’engage pas le papillon »
André Gide.