La vie, ces questions sans réponses …

Un souffle et j’inspire. Dédoublement du premier bruit cardiaque. Sombre histoire de retour veineux, de cœur droit qui anticipe et de pression dans tous les sens. Une pause. J’expire. Le silence. Comme un éternel va-et-vient, la respiration. Comme la mer qui monte et qui descend, et ces rivages de Bretagne qui peuplent ma mémoire resurgissent. Monter, descendre. Les crépitants « en marée montante ». Signe d’une insuffisance ventriculaire gauche aiguë. Un œdème aigu du poumon. Ces derniers qui se remplissent d’eau, de plasma, de liquide, sous l’effet du sang qui s’accumule en amont du cœur défaillant. L’art et l’usage du stéthoscope, et ces médecins qui décrivent les remous de la mer dans vos lobes pulmonaires, quand ce n’est pas le coucher de soleil dans les yeux des enfants, ou les rayons de roue d’un cœur qui s’essouffle. Je m’arrête. Je respire. On y reviens toujours. A cet air qui entre et ressort, à ce cœur qui se gonfle et se vide, à se sang qui jaillit et sursaute. Jusqu’à ce que …

Quand Elle arrive, Elle ne laisse généralement pas le choix. Et pourtant, comme des fous, des types en blouse aussi blanche que sa robe est dite noire, s’évertuent sans relâche à la retarder un peu. A lui prier d’attendre. De faire demi-tour. Cette fois-là. Parce que l’heure n’est pas venue. Parce qu’il n’est pas encore assez tard. Parce qu’il est toujours trop tôt. Et qu’on voudrait avoir le choix.

Choisir, c’est tout un pouvoir. C’est le café ou le thé le matin. C’est la science ou les lettres à l’école. C’est l’écharpe ou le col roulé en hiver. C’est l’homme ou la femme en compagnon. C’est le zéro ou le un en informatique. C’est toujours une possibilité ou l’autre. Ou parfois les deux. Et bien souvent, il n’est jamais trop tard pour changer d’avis. Mais il y a les autres fois. Quand on peut le laisser partir ou le rattraper. Quand on peut renoncer ou s’y lancer. Quand on peut agir ou laisser courir. Quand on peut sauver ou laisser mourir. Parce que la mort, on ne choisit pas. Quand elle s’impose, c’est elle qui a le pouvoir.

~

Les examens sont terminés. Les sciences fondamentales et les mystères de l’IRM n’ont pas été trop enquiquinants. La pneumologie tant redoutée devrait passer sans trop de problèmes. Les fabuleuses sciences humaines m’ont laissé un goût amer : trop de choses à dire, trop peu de temps pour écrire. La pharmacologie n’a pas opposé la moindre résistance. Le système cardiovasculaire a bien fait monter ma tension. Verdict ? Credo préféré de PACES : « Qui vivra verra ».

~

Vivre. Se pose aussi la question de l’erreur. Ces fou-à-lier de médecins qui La brave jour après jour dans certains services, comment peuvent-ils se prémunir de l’erreur ? La perfection humaine est un idéal chimérique. Une molécule a vite fait de passer pour une autre. Un dosage se double ou se divise sans crier gare. Un symptôme peut en cacher un autre. De fil en aiguille, le diagnostic peut se troubler. L’homme aux crachats sanglants, soudain décompense, et meurt en un jet de sang. Rouge, sur le mur blanc. Vif, sur le béton glacé. Comme peut-être beaucoup d’autre se sont éteint dans cette pièce avant lui. Et ceux d’après …

« Article 33 (article R.4127-33 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin doit toujours élaborer son diagnostic avec le plus grand soin, en y consacrant le temps nécessaire, en s’aidant dans toute la mesure du possible des méthodes scientifiques les mieux adaptées et, s’il y a lieu, de concours appropriés »

Code de déontologie médicale.

La fatigue, le surmenage, la pression … toutes ces excuses sont compréhensibles. Mais comment supporter que sa propre défaillance ait conduit un homme, une femme, un enfant, dans le linceul ? Comment se redresser en face de soi, à travers le miroir de la vérité, nous renvoyant l’image de l’être humain qui n’a pas su relever son prochain ? Comment accepter d’avoir échoué, de s’être laissé prendre par les ténèbres de l’incompétence, même l’espace d’un instant où le corps, épuisé, n’a pas su ? Encore que ces excuses sont compréhensibles. Mais qu’en est-il de celui, pas encore médecin, mais appelé à le devenir, et qui ne travaille « que pour éviter les rattrapages » ? Ce même étudiant qui, fier de voir « du scapel », dissèque avidement, le sourire aux lèvres, ces gens ayant donné jusqu’à leur corps aux jeunes mains de la science. Et il observe avec une curiosité presque malsaine les viscères décolorés, s’en saisi à pleines mains, et balance quelques obscénités à ses comparses goguenards.

« Article 2 (article R.4127-2 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin, au service de l’individu et de la santé publique, exerce sa mission dans le respect de la vie humaine, de la personne et de sa dignité.
Le respect dû à la personne ne cesse pas de s’imposer après la mort. »

Code de déontologie médicale.

Mais l’incompétence a d’autres visages. Des faces plus indécises, plus fourbes, plus sournoises. De l’être qui voudrait tout connaître, celui qui souhaite être utile, ne pas s’émerveiller devant un tas de boyaux, mais tendre la main à la femme qui souffre, l’homme qui oublie progressivement toute sa vie, l’enfant qui déjà sent l’heure venir. Comment être ? Comment agir ? Quand la connaissance nous fait défaut, alors même qu’on devrait connaître : le foyer Aortique au deuxième espace intercostal droit, le lobe pulmonaire inférieur dans le dos, la ification de la NYHA, celle de Leriche pour l’AOMI (artérite oblitérante du membre inférieur), les signes de gravité de l’insuffisance respiratoire, du choc circulatoire, et j’en passe. Quand ces listing appris par cœur pour les recracher tout beau tout propres à la questions « Donner les signes sémiologiques de la détresse respiratoire aiguë » s’évanouissent. Qu’en restera-t-il après un long semestre sans parler ni poumon, ni cardiologie ? Des brides, des fragments épars, des fantômes. Et le jour où la femme, l’homme, ou l’enfant s’immobiliseront, deviendront bleus, haletants, marbrés, les reconnaîtrai-je ? Ou bien, quand ils sentirons que le moment est venu et que, farfouillant ma mémoire à la recherche du listing approprié, la page 404 not found viendra s’afficher, je réaliserai avec effroi que si on apprend à lutter contre Elle, on n’apprend pas vraiment à les écouter eux. Ces gens qui y passent. Comme nous y passeront tous, un jour ou l’autre.

« Article 36 (article R.4127-38 du Code de la Santé Publique) :
Le médecin doit accompagner le mourant jusqu’à ses derniers moments, assurer par des soins et mesures appropriées la qualité d’une vie qui prend fin, sauvegarder la dignité du malade et réconforter son entourage.
Il n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort.»

Code de déontologie médicale.

Le temps passe, et Baudelaire le sait. Le cœur est rongé. Et les médecins deviennent froids, glacials et distants. On ne leur apprend pas toujours à prendre la main. Et à se taire. Dans la force du non-dit. Le silence catharsis. Admettre qu’on ne peut rien. Sinon attendre, se taire, et écouter. Mais qui nous l’apprend sinon la vie ? Comment ne pas remplir son palpitant de glace ? Comment toujours tendre la main ? Surtout que l’être en face réclame vouloir mourir. Dignité bafouée dans l’agonie. Devoir médical empêtré dans l’impuissance.

« Je ferai tout pour soulager les souffrances. Je ne prolongerai pas abusivement les agonies. Je ne provoquerai jamais la mort délibérément. »
Serment d’Hippocrate.

J’ai beaucoup appris, et je veux apprendre encore. Mais j’ai peur, parfois, de ne pas savoir honorer tous ces principes. Gérer l’erreur, la mort, et l’impotence. Gérer la vie, la morale et l’éthique. Gérer la douleur, la souffrance, et l’envie de fin. Gérer l’humain, qui m’effraie et qui m’émerveille. Que je voudrais savoir écouter … Du haut de ma deuxième année, je paraîs grandiloquent peut-être. J’idéalise surement. Je garde la trace de ces états d’âme car … demain saura-t-il me rappeler les questions d’aujourd’hui ?

« Que les hommes et mes confrères m’accordent leur estime si je suis fidèle à mes promesses ; que je sois déshonoré(e) et méprisé(e) si j’y manque. »
Serment d’Hippocrate.

« La promesse de la chenille n’engage pas le papillon »
André Gide.

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