L’Art de la médecine

Un amphithéâtre. Pas très rempli, pour tout vous dire. Plutôt désert, en vérité. Une poignée d’étudiant, douze, quinze à tout casser. Un enseignant qui n’en démord pas. Là, sur l’écran blanc un peu grisonnant avec les années, défilent des images, des titres, des morceaux d’articles scientifiques. Un savant mélange d’humour, de rigueur, d’expertise distillé dans un accent chantant. Et le temps passe, où certains élèves s’endorment, d’autres notent frénétiquement, et ceux qui restent écoutent.

On aborde l’axe hypothalamo-hypophysaire dans le cadre de la stimulation des organes reproducteurs. On met en évidence les anomalies de ce formidable système de contrôle, régissant notre vie depuis l’enfance, à travers quelques pathologies typiques. L’une d’entre elle s’appelle le syndrome de Kallmann. C’est un mélange de signes tels que l’absence de développement pubertaire et la surdité. C’est du à de nombreux éléments, pour la plupart génétiques. L’idée à travers ce message n’est pas tellement de retranscrire l’exposé professoral, mais plutôt de voir comment est enseignée la médecine aujourd’hui.

Dans cette pathologie, il arrive que les mutations se portent sur des gènes qui sont responsables de la création d’une protéine particulière. Une protéine est un assemblage de petites molécules, les acides aminés, formant une grosse molécule, la protéine donc. Celle-ci va avoir des rôles multiples dans l’organisme, soit en restant dans la cellule dont elle provient, soit en rendant visite à d’autres cellules, empruntant des « portes », étant « véhiculée » dans le sang, etc. Je passe outre toutes les étapes de formation d’une protéine, mais laissons nous dire que l’ADN contenu dans nos cellules et qui porte les gènes contient « la recette » des protéines. Le syndrome de Kallmann peut donc s’expliquer par une toute petite mutation (modification) sur l’ADN, conduisant à une erreur dans la « recette » et aboutissant à une protéine non-fonctionnelle (par exemple, incapable de franchir les « portes » pour sortir ou entrer dans les cellules). Cette protéine-là ne va donc pas pouvoir remplir son rôle et donner lieu à des effets anormaux du fait de son absence aux endroits où elle devrait être en temps normal.

Lorsqu’une protéine est ainsi « manquante », l’un des traitements du syndrome de Kallmann consiste à injecter chez le patient la protéine « normale » (on va l’appeler GnRH, par exemple, car la GnRH est une petite protéine – souvent concernée dans cette pathologie – qu’on appelle aussi « hormone » et qui est fabriquée dans le cerveau au niveau de l’hypothalamus, qui circule dans le sang pour rejoindre une autre partie du cerveau, l’hypophyse, et permettre la synthèse d’autres hormones très importantes). Le professeur expliquant un instant l’intérêt de ce traitement qui rétablissait une qualité de vie plus correcte, se voit soudain interrompu :

« – Mais monsieur, on pourrait utiliser la thérapie génique, plutôt que des injections, pour résoudre ce problème ! Ca ne serait pas plus efficace ? »
« – Ah mais bien sûr. Seulement, la thérapie génique, aujourd’hui, on ne sait pas très bien la contrôler. Voudriez-vous qu’on vous injecte, à vous, pas au patient-là, c’est trop facile, un virus portant le bon gène dans le cerveau pour qu’il l’insère, on-ne-sait-trop-où et ayant on-ne-sait-pas-trop quelles conséquences dans votre tête ? »

Reconnaître, traiter, traiter, traiter. L’étudiant en médecine d’aujourd’hui est « formé » à engranger un paquet de polycopié haut comme une pile d’un mètre cinquante pour savoir repérer la maladie, et la guérir. Mais on ne lui apprend pas à prendre en compte toute la complexité de la dimension humaine, de la psychée (sauf pour la pathologie psychiatrique !) de la personne malade qu’il a en face de lui. Comme le disait un reportage diffusé il y a peu (« Vocation médecin » sur M6), on ne nous apprend pas « tout ça ». Entrer dans le non-soin, lorsque la personne est dans un état tel que la prolongation des traitements curatifs n’aurait pas d’autres effets que de la maintenir artificiellement dans un état entre la mort et la vie, un état, par exemple, de mort cérébrale, que l’on dit vulgairement « légume ». Toquer avant d’entrer dans une chambre d’hôpital, se présenter, s’assoir, écouter. On nous apprend à poser des questions, parfois trop de questions, trop douloureuses, parfois sans intérêt direct pour le patient, dans le simple souci de respecter la procédure, le listing appris, la pile de polycopiés d’un mètre cinquante. On nous apprend à intellectualiser la situation, à raisonner en termes de méthodes, de façon de faire, de prises en charge retenues par cœur. Et parfois, on est frappé de se rendre compte de la complexité des choses qui nous paraissaient simple, sur le terrain. Parce qu’il y a un facteur qu’on n’a pas appris et dont on ne connaît pas toujours grand-chose : l’humain. Un seul être apparaît, et tout est perturbé.

C’est vrai, il n’y a pas de cours de psychologie en médecine. C’est terrible, honteux, incompréhensible. C’est vrai, les médecins, surtout ceux en formation, sont parfois livrés à eux-mêmes. Ils paraissent froids et distants, alors qu’en réalité, pour la plupart, ils essayent juste tant bien que mal de se protéger. Parce qu’ils ne savent pas comment faire autrement. Parce qu’ils ont été formés à apprendre, et qu’ils n’ont jamais appris ça. Peut-être parce que l’humain, ça ne s’apprend pas. Mais, à défaut de ne rien avoir, la psychologie, si.

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