Le jour où la médecine vous attrape …

Vous réalisez que vous êtes en médecine le jour où les vérités clamées en amphithéâtre deviennent tangibles. Il y a plusieurs façons avec laquelle la conscience vous attrape fermement et, en vous glaçant le sang, elle vous déclare que vous avez embrassé cette destinée si subtile qu’elle ne vous laissera pas indemne. J’écrivais il y a quelques temps que je n’avais toujours pas l’impression d’avoir réussi la première épreuve, le rite initiatique de la première année. Les claques de la réalité s’enchainent peu à peu.

Un matin, huit heures sonnant à peine, j’entrai en avance, comme à l’accoutumée, dans le service. Ne manquant pas de saluer l’infirmière qui, quelques jours auparavant, m’avait sciemment laissé entendre qu’il était agréable qu’un étudiant de médecine daigne leur adresser la parole ne serait-ce que pour dire « bonjour », je croisai monsieur Gris qui revenait de promenade sur son fauteuil. Drame : monsieur Gris s’était éclipsé en catimini pour fumer « juste une demie » cigarette alors qu’il devait être strictement à jeun pour son examen ce matin-là. Cris, hurlement, soupir et porte qui claque. Journée mouvementée en perspective.

Une demi-heure plus tard, les externes, internes, médecins et mes collègues DFGSM 2 arrivèrent. Le service se réveillait, si les éclats de voix précédents ne l’eurent pas déjà fait, et s’ensuivirent les activités habituelles. Avec Super-externe, on visitait nos patients, qu’on commençait à bien connaître. Monsieur Noir, toujours « comme d’habitude », le moral dans les chaussettes. Monsieur Beige, inquiet quant à son examen à venir, lequel personne ne lui avait dit qu’il visait à « traiter » son cancer duodénal qui l’empêchait de manger depuis si longtemps. Je réalisai qu’il n’était pas si facile que ça de dire « tout va bien se passer ». Alors que tout ne se passe pas bien. Si tel avait été le cas, monsieur Beige serait déjà au courant. On ne le laisserait pas s’inquiéter comme ça. C’est quelqu’un qui tiendrait le coup, et qui avancerait mieux s’il savait. Puis il y eu madame Rose, plutôt en forme ce matin. Madame Jaune qui n’en revenait pas d’avoir eu une pyélonéphrite (vulgarisation grossière : infection rénale) suite à une infection urinaire et qui pensait que ces diarrhées sanglantes, c’était forcément le cancer du côlon. Forcément. Vu le passif dans la famille …

Et monsieur Bleu. La première fois qu’il se manifesta, ce fut aux environs de huit heure quinze, quand le service était encore plus ou moins sous le règne de Morphée. Avec quelque chose à mi-chemin entre le cri et le grognement. Le cauchemar dura quelques minutes. Puis ce fut le calme salvateur d’un repos mérité. Plus tard, Super-externe voulu lui rendre visite. En entrouvrant la chambre, nouvelle claque dans un flash-back : un enseignant, une diapositive intitulée « quand interroger ? », la cartouche vide du stylo-plume à changer, une phrase « si le patient dort, laissez-le dormir, c’est suffisamment difficile de trouver le sommeil à l’hôpital ». Super-externe acquiesça.

Quelques dossiers dûment rangés et une plainte vociférante de Monsieur Gris plus tard, il sembla que Monsieur Bleu était réveillé. Et sacrément réveillé même. Ses muscles abdominaux et sus-claviculaires s’écharnaient à compenser le liquide qui s’accumulait à la base de son poumon droit. Il avait la bouche grande ouverte. Une fréquence respiratoire à 40 par minute. Des sueurs. Les extrémités des doigts cyanosées (violacées). Il était pourtant sous 5L d’oxygène. Une pompe distribuait de la morphine dans les veines de son avant-bras. Détresse respiratoire aiguë. Dire qu’il y a une semaine, il répondait encore à nos questions, difficilement, mais il y arrivait. La tristesse se lisait pourtant sur son visage fatigué. Un peu confus, il semblait sur le point, à tout moment, de lâcher prise. De se laisser définitivement aller. Quand on devait lui faire un toucher rectal, il se tournait de lui-même, sans un mot, et serrait les dents.

Ce jour-là, dans le dossier, le dernier message affichait en lettres majuscules « En cas d’aggravation, ne pas réanimer ». J’ai demandé à l’interne « c’est une décision du patient ? De sa famille ? ». Elle m’a regardé d’un air grave et m’a dit « Non, ce sont les médecins en concertation avec la famille : son cancer métastatique est inopérable, son état trop délabré pour toute chimio, il n’y a rien à faire ». « On a essayé de savoir ce qu’il en pensait, lui ? ». « Il est très difficile de communiquer avec lui … ». « Mais alors, on n’attend simplement qu’il … ? ». « Oui, on va lui donner des antalgiques pour qu’il ne souffre pas trop en attendant la fin … c’est aussi ça la médecine ». Claque.

J’appréhende la mort d’un patient. C’est presque étrange cette façon dont la vie semble vouloir me préparer. L’autre jour, avec un chef de service, les DFGSM 2 sont allés palper le foie d’un homme. Il ne nous a pas été présenté. Ni qui il était, ni de quoi il souffrait. On nous a appris sa mort à l’occasion d’un autre cours. De lui, je ne me souviens ni de son nom, ni de son visage. Je me rappelle simplement la consistance « balle de tennis » de son foie. Quand j’y pense, je me dégoute un peu. Quelques jours après, un patient est menacé d’une mort imminente. Cette fois, je le connais. C’est pour bientôt, à l’heure où j’écris ces lignes (pas forcément la même date que la publication de ce message). Un jour, la Faucheuse ne préviendra pas et aura un malin plaisir à agir devant moi.

Le sort de monsieur Bleu me hante. Les directives anticipées. Est-ce que quelqu’un, autre qu’un médecin en soins palliatifs, sait que ça existe ? La notion d’assentiment pour les personnes ne pouvant plus consentir … est-ce que ce n’est qu’un discours de bioéthique ? Cette homme qui va mourir, et pour qui on ne va rien faire de plus que d’abréger ses souffrances (ce qui est déjà bien, hors d’un service de médecine palliative), peut-être au prix de raccourcir son existence, a-t-il seulement eu son mot à dire ?

Ce genre de situation dramatique que des millions de films aiment reprendre avec les violons, le piano et les personnages en pleurs, elles sont nettement différentes lorsque la réalité gomme ces ornements futile, et qu’elle présente crue et cruelle les faits et les évènements. La réalité nous attrape fermement, nous glace parfois le sang, et elle nous colle une claque. Elle peut nous laisser béat, désorienté, livré à nous-même. Et quand nous nous remettons debout, elle ressurgit du néant pour nous en coller une autre. La morale ? Tendez l’autre joue, et relevez-vous. De toute façon, il paraît que c’est la plus grande force de l’homme ça, de se relever.

Un cas clinique atypique : le syndrome du Nouveau de l’autre côté de la barrière

Le 11/04/2013 : Litthérapeute (P2)

Motif d’hospitalisation : Jeune étudiant d’une vingtaine d’année, avec des antécédents de blogorrhée, vient pour trouble de la vocation à devenir soignant dans le cadre de sa DFGSM 2.

Traitement actuel : magnésium, vitamines.

Histoire de la maladie :

Premier épisode de PACES traité par travail intense et vitamines en 20XX.
Rechute l’an suivant, même traitement, doses doublées.
Évolution de la PACES en DFGSM 2, actuellement traitée par travail modéré à intense, stages intensifs, vitamines épisodiquement.

A l’interrogatoire, il est question de la peur généralisée chronique du patient associée à une réflexion potentiellement dévalorisante aiguë. Cette peur se traduit majoritairement par les signes suivants :

–          Crainte d’examiner un malade (exacerbée lorsque le malade se plaint, notamment d’être fatiguée, et d’autant plus lorsqu’un externe/interne/médecin/professeur vient tout juste de l’inspecter/palper/ausculter/percuter).
–          Appréhension en entrant dans une chambre : que dire, que faire, ou aller, comment observer un externe/interne/médecin/professeur examiner un malade sans donner l’impression d’être un voyeur inutile ?
–          Malaise à l’idée de se sentir inutile pour ce qui est d’aider l’équipe médicale.
–          Paranoïa se traduisant par le sentiment que toute l’équipe soignante sait qu’il est inutile, incompétent et parfois l’ignore complètement.
–          Relation unilatéralement fusionnelle avec un externe merveilleux, patient, intelligent et pédagogue qui est perçue par le patient comme source d’agacement majeure pour le dit externe.
–          Lors d’une question posée par le chef de clinique, on remarque :

  • Une amplification de la fréquence respiratoire à deux pas de la polypnée superficielle,
  • Une exacerbation extrême des signes d’activation adrénergique avec sueur, tachycardie sévère, HTA, palpitation, mydriase marquée,
  • Un trouble neurologique se traduisant par une perte mnésique spontanée, radicale mais cessant avec le détournement de l’attention de l’interrogateur,
  • Une raideur musculaire généralisée associée à un trémor paradoxal,
  • Une aphasie complète, absente lorsque la question fait référence à une connaissance certaine de l’étudiant. Dans ce cas, il existe une nette diminution du volume vocal et le patient ne s’exprime plus que par murmures.
  • Une volonté de disparaître en s’enfonçant dans le mur/l’armoire/le sol adjacent.

A l’examen clinique :

TA : 150/10 ; Pouls : 90/min ; Température : 37,5°C ; Glasgow : 15 ; IMC : 21

A l’inspection, l’étudiant semble naïf, inexpérimenté et sévèrement maladroit. Il déambule collé aux pattes d’un externe/interne/médecin/professeur en jetant de multiples regard furtif, suit les conversations, prend des notes de façon frénétique et donne l’impression de toujours avoir une question à poser. Devant le patient, lorsque celui-ci est un peu dément ou douloureux, il montre une hésitation à prendre délicatement sa main pour le rassurer.

A la palpation, l’étudiant réagit s’il ne l’a pas déjà fait par un écartement spontané, s’aplatissant contre le mur et se confondant en excuses pour laisser le passage dans le couloir étroit de l’hôpital.

A l’auscultation, très difficile, on note un murmure vocal presque imperceptible remplit de jargon médical obscur.

Le risque de crise cardiaque non négligeable a rendu toute percussion impossible (de plus, patient peu compliant).

Conduite à tenir :

–          Surveiller
–          Prévoir un rendez-vous avec le psychiâtre (urgent)

Traitement à mettre en place : confiançothérapie hautes doses.

Résumé : Un étudiant de vingt ans avec des antécédent de blogorrhée montre des signes cardinaux du syndrome du Nouveau de l’autre côté de la barrière. On préconise la mise en place urgente d’une confiançothérapie dont les effets sont à surveiller dans les prochains jours.

Demain, à l’hôpital …

Quand j’y pense … en fait, je n’ai pas envie d’y penser. Pourtant …
Mettre la blouse ; un petit plaisir.
Arpenter les couloirs de l’hôpital ; tantôt ce petit sourire discret au bord des lèvres, tantôt cet air perdu si visible que les infirmières n’ont pas besoin d’user de leur sixième sens pour savoir que c’est le « nouveau stagiaire ».
Passer devant les portes où derrière se cachent ces êtres souffrants ; ô mortelle angoisse, crainte de paraître maladroit, absolue sensation d’imperfection.

Le mot est lâché. Imperfection. Comment être parfait quand on ignore tout ? La médecine, certains la voie comme un puzzle interminable (ici), d’autres comme un art qui consiste à attendre que la nature fasse ou que le chirurgien (tré)passe (). Et moi ? Je suis peut-être encore trop ignorant pour oser la définir. La première image qui me vient en tête aujourd’hui, c’est cette fameuse poignée de main. Une main qui se pose sur une autre. Un échange de regard. Un silence. Et peut-être, parfois, des larmes, un soupir ou un sourire. Le sourire de celui qui sait. Qui sait que les moments à venir seront durs. Qu’il va peut-être falloir passer sur le billard. Qu’il va peut-être falloir flirter avec la mort. Qu’il va peut-être falloir être patient et laisser le temps agir, avec ou sans médicaments, avec ou sans certitudes, avec ou sans espoirs … mais pas tout seul. Au moins, avec ces blouses là, celles qui prennent le temps de s’assoir, d’entendre et d’écouter. Celles qui prennent le temps de répondre. Celles qui savent soigner.

Mais peut-être est-ce complètement idyllique ? Peut-être que cette pratique de la médecine n’existe pas ? Peut-être que je ne pourrai jamais être comme ça ? Qui suis-je, à l’aube de cette carrière que j’embrasse à peine, pour pouvoir la définir ?

J’ai simplement peur de ne pas être compétent. Il n’est guère trop question de ces milliards de notions qu’il me faut et me faudra bien apprendre. De l’histoire du cœur dès le début de la vie à la physiologie du souffle en passant par l’électrochimie des synapses, les rouages des articulations, l’organigramme des vaisseaux au travers des tissus, les dédales des tripes et les recoins les plus secrets des ganglions les plus cryptiques. Qu’il faille se bouffer des tonnes et des tonnes d’items pour l’ECN, des signes aux noms à rallonge de leurs découvreurs ornés de ces descriptions poétiques de regards en couchers de soleil jusqu’aux fréquences précises de l’épidémiologie des maladies rares et exotiques en fonctions des pays … qu’importe. Nul artisan digne de ce nom n’est artiste sans matière ou matériel et surtout sans savoir-faire. Oui, qu’importe les ouvrages à potasser. Qu’en est-il maintenant de tout ce qu’on ne nous apprend pas ? De la façon d’entrer dans la chambre. De la façon dont la, le, les regarder sans la, le, les violer d’un simple coup d’œil ? De la manière d’agir en leur présence, sur leur corps et parfois jusqu’au plus profond de leur âme ? De l’art de faire de cette connaissance qui nous rend si puissants, un usage juste, bienveillant et bienfaisant ? Nul soignant digne de ce nom n’est guérisseur sans savoirs, ni savoir-faire.

Et je crains à ce jour de n’avoir encore ni les uns, ni les autres.