Les mots ragent (i)

Je crois bien que je suis maudit. A croire qu’il m’est impossible de passer plus de quelques heures à l’hôpital sans tomber sur une situation sordide, choquante, ou irrespectueuse. A croire que les hommes qui hurlent depuis leur chambre jusqu’au bout du couloir, il ne faut pas aller les voir, passer devant l’infirmière, demander, inquiet, si c’est normal, et se faire houspiller pour X ou Y raisons, de personnel débordés, de dossiers à ranger, et d’organisation chaotique. Oui mais moi (égoïste !) je voulais juste aider le patient …

Personne n’est à blâmer. L’infirmière en question était peut-être, en effet, débordée. Je n’aurais sans doute du pas formuler ma question ainsi, prendre mon courage à deux mains et aller par moi-même dans cette chambre où le mystérieux patient beuglait à tout va. A force de tout vouloir trop bien faire, et à craindre l’imperfection, on finit lâchement par ne plus rien faire. Quelque part, je suis lâche d’avoir si peur … du patient, en fait. Que le patient me juge, parce que je lui ai fait mal, parce que je suis gauche, parce que la maladresse est une part magnifique dans l’amalgame de l’incompétence. Alors que faire ? Ne plus vouloir faire en sorte que le patient soit bien, mais faire en sorte qu’il aille bien, quitte à lui manquer de respect ? Entrer dans la chambre sans frapper, sans attendre, pour faire comme si j’étais un médecin pressé, qui parle fort et pose ses questions comme un distributeur à balles de tennis réglés sur la cadence « ultra-rapide » ? Appuyer là où ça fait mal, et s’en foutre, et balancer une flopée de termes médico-techniques pour le plaisir de faire « pro » et se couvrir de prestige devant les yeux satisfait du médecin enseignant qui me supervise ? Les exemples sont légions. Mais non. Je n’ai pas signé pour ça. Je ne crache pas sur l’effet de la blouse et les honneurs, il est vrai. Mais uniquement si ces distinctions sont méritées du fait d’un travail correct, dans le respect de l’homme et de sa dignité.

Qu’est-ce que la dignité ? Sans doute qu’elle a bien des visages et autant de définitions. Considérons qu’il s’agit de ce qui fait d’une chose, un être vivant, dans toute la profondeur que cette appellation implique. Mais ne nous embrouillons pas avec des jeux de langages pseudo-philosophico-éthiques. Il y a des gens qui sont tellement mieux que moi pour en parler. Pour l’heure, je ne retiens qu’une chose. La dignité, aujourd’hui, à l’hôpital : on ne peut en jouir tous de la même façon, et à tout moment.

Mais ça changera …

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Côté jardin, côté cour

 Alors que le silence grondait, ses yeux hurlaient « libérez-moi ».

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C’était toujours le même jour de la semaine. Généralement, les externes arrivaient vraiment à l’heure, parfois même quelques minutes en avance. Ils étaient de toute manière tenus à arriver une demi-heure avant les médecins. Aucun de ces derniers n’aurait donc été là pour leur reprocher un quelconque retard. Les internes quant à eux avaient bien compris l’idée et se contentaient d’arriver une dizaine de minutes avant les médecins, sauf, et ce n’était pas rare, lorsqu’une journée chargée (en paperasse notamment) était à prévoir. Mais pour ce jour particulier qui revenait chaque semaine, les externes brillaient par leur ponctualité.
Comme un bon petit chien, je suivais fidèlement l’un d’entre eux, qui avait, notons-le au passage, le mérite d’arriver systématiquement à l’heure à laquelle il devait être. Malgré son intelligence, et sa connaissance des patients dont il s’occupait, je devinais que le calme n’était pas au rendez-vous. Inspection : légère agitation, discrète raideur des membres, tics nerveux (amplifiés si pré-existants), imperceptible augmentation de la fréquence respiratoire, léger troubles de l’organisation, sueur cryptique. Palpation : petite tachycardie, infime raideur musculaire. Percussion : RAS. Auscultation : babillage ou silence, augmentation du nombre de jurons échappés, phrase récurrente « mais où est donc ce ###### de dossier ? ».
Tout l’intérêt d’arriver en avance était de s’assurer que ces grandes pochettes marrons souvent plus ou moins déchirées et contenant l’ensemble (parfois colossal) des différents dossiers médicaux (anesthésie, hospitalisation antérieures, observations médicales, examens complémentaires, scanners, radio …) concernant un patient était à jour. Il convenait alors de la glisser (assez laborieusement) dans le chariot des médecins. Et bien entendu, il y en avait toujours un ou deux qui jouaient à cache-cache pour occuper cette fameuse demi-heure d’avance.
Il arrivait toutefois, certaines semaines, que les dossiers soient en place, mais qu’un nouveau patient eu fait son apparition pendant la nuit. Il devenait alors important de passer rapidement le voir, au risque de passer un très mauvais moment, un peu plus tard dans la matinée. A mon grand regret, le patient était souvent tiré du sommeil (si délicat à trouver à l’hôpital, vous en conviendrez) pour subir une série de questions diverses, un examen clinique rudimentaire et précipité, tout devant être retranscrit sur une observation le plus vite possible pour qu’elle soit glissée dans le dossier.
L’horloge avançait impitoyablement ce matin-là. Après avoir mis la main sur un dossier perdu, visité en vitesse un patient qui aimait autant les médecins que les drosophiles dans une salade de fruits, les bruits de pas familiers et inquiétants se firent entendre à l’entrée du service. En plein milieu de la rédaction de son observation, « mon » externe leva la tête. Inspection : myosis, visibilité du pouls caroditien, discrètes sueurs et autres signes d’activation adrénergique. Palpation : majoration de la tachycardie, moiteur des paumes. Percussion : RAS. Auscultation : un mot « merde ». Le tableau était le même chez tous les externes. Aussi pourrait-on le désigner sous le nom du syndrome de l’externe, mais cette dénomination existe déjà (http://lesyndromedelexterne.tumblr.com/). Neuf heures sonnèrent. Le glas de la Visite résonna …

(…)

Allongée dans mon lit, j’entrouvre les yeux. Je cherche du regard la lueur rougeâtre de mon réveil matin. A droite. A gauche. Il n’est pas là. Je ferme les yeux, essayant de ne pas céder à la panique. Je ne l’entends pas sonner. Quelle heure est-il ? Où suis-je ? Un bruit, je me redresse autant que possible, et une vive lueur inonde mes prunelles.

« Bonjour Madame K. ! Comment allez-vous ? »

J’attrape péniblement mes lunettes en me demandant, le cœur battant à tout va, qui a l’audace d’entrer chez moi comme ça ? J’ai encore du m’endormir sans fermer la porte à clefs. Lorsqu’une blouse blanche s’inscrit dans mon champ de vision, je me rappelle : je suis à l’hôpital.
A peine ai-je le temps de réveiller mes souvenirs que déjà une, puis deux, puis cinq autres blouses entrent dans la pièce. Chacune me salut, je réponds, jusqu’à perdre le compte. A vue de nez, qui chez moi n’est plus très bonne, je dirais qu’il y en a au moins quinze. Un seul d’entre eux, un professeur je crois, me pose des questions, après avoir préalablement ouvert les volets électriques et allumé la lumière. Au départ, encore dans la brume de mon sommeil perturbé, j’essaye de répondre. Puis je m’aperçois qu’il n’écoute pas vraiment mes réponses. Il ponctue chacune de celles-ci par des mots incompréhensibles :
« colectomie sub-totale », « PET-scan », « Tomodensitométrie », « angor mésentérique » … A chacune de ses affirmations qu’il semble adresser plutôt à ses suivants qu’à moi-même, usant volontiers de la troisième personne pour me désigner, je réponds de façon mono-syllabique pour ne pas perdre contenance. Je n’y comprends pas grand-chose, mais je cherche dans l’éventail de termes vraisemblablement français qu’il débite, les mots que je saisi, et oublie le reste. Il me demande si j’ai mal. J’opine du chef, et commence à lui expliquer en désignant mon ventre marqué à vie par cette balafre monstrueuse qui a le bon goût d’être douloureuse désormais. Il murmure « hum-hum » et mets ses mains sur mon abdomen. Il invite alors l’ensemble des personnes qui depuis le début sont debout, muettes, parfois adossées au mur de la chambre, à venir me toucher. Ai-je seulement le droit de leur dire qu’elles me gênent, qu’elles me font mal ?
« On s’occupe de vous madame … heu … K. » dit le professeur tandis que les blouses prennent le large. Je reste un instant sans voix. Puis je réalise que c’est maintenant ou jamais que je pourrais lui dire. Lui dire ce que toute la journée précédente on m’avait dit de lui demander. Ce que personne n’avait pu me renseigner. Je me racle la gorge. Il se retourne. La chambre vide, avec la lumière du jour gris, n’a jamais paru aussi blanche. Je cherche mes mots. Je ne pense pas une seule seconde que ce que je m’apprête à lui demander, il l’a déjà entendu des millions de fois. Et qu’il l’entendra encore toute la matinée.

« Quand est-ce que je pourrais sortir ? Parce que … »
« Nous verrons en fonction du résultat des examens, comme je viens de vous l’expliquer madame K., aller, au revoir ! ».

(…)

Parce que vous comprenez, ça fait des jours et des jours que je suis là, et je commence à aller mieux, alors je me disais …
Parce que j’en ai assez d’être ici, je serai bien mieux chez moi.
Parce que l’hôpital me déprime.
Parce que, vous savez, tout le monde est très gentil ici, mais ma maison me manque, et puis, j’habite vraiment pas loin donc je me disais que je pouvais rentrer et si quelque chose n’allait pas, je reviendrai.
Parce que je vis avec ma mère qui est très fatiguée et elle a besoin de moi.
Parce que je ne comprends pas pourquoi je suis ici, je veux dire, je vais beaucoup mieux, très bien même, je suis parfaitement à même de rentrer chez moi !
Parce que j’en ai marre, je ne veux plus d’examens, de visites toutes les cinq minutes, de la tension le matin, le midi, l’après-midi, le soir et la nuit, des prises de sang à répétition, des étudiants qui me dérange toute la matinée, des médecins qui ne savent pas ce que j’ai, des aides-soignants qui mettre dix jours à venir quand j’appelle, et des « restez à jeun » tous les quatre matins. C’est bon, je me barre.
Parce que je voudrais mourir chez moi, s’il vous plait.
Parce que je ne veux pas rester ici.
Parce que j’étais mieux dans l’autre hôpital.
Parce que mon mari/ma femme est médecin.
Parce que …

(…)

En revenant dans sa chambre, j’ai proposé de s’assoir un instant sur la petite chaise qui traine toujours dans toutes les chambres de cet hôpital. Juste à la hauteur du lit, peut-être un peu moins. L’externe et moi répondions aux questions de madame K. Puis il fallut prendre congé. D’autres patients attendaient.  Pendant que nous partions, elle se racla la gorge. Je me retournai. Alors que le silence grondait, ses yeux hurlaient « libérez-moi ».