Il faut payer les journalistes !

Il y a des journalistes extraordinaires. D’autres qui visent absolument à faire la une, quitte à écrire des articles navrants de sensationnalisme. Parmi leurs domaines de prédilection, il en est un que ces derniers semblent adorer. Peut-être parce qu’il est assez parlant à la société, et en même temps couvert d’un voile blanc très mystérieux qui attise la curiosité des néophytes. Peut-être aussi parce que les opinions sont très diverses, si bien qu’il est facile d’avancer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire. Bien entendu, la médecine fait couler beaucoup d’encre.

photoCe matin, je découvre la première page du Parisien avec un titre accrocheur concernant les médecins intérimaires à l’hôpital publique. Des médecins qui répondent donc à une demande des directeurs d’hôpitaux pour exercer, parfois à peine une journée, afin d’assurer la continuité des soins. L’article dénotait l’inadaptation des fluctuations du numérus clausus au cours du temps, imputant cette inadéquation à l’omission de la prise en compte du papy-boom et de, je cite, « l’appétence des femmes pour les temps partiels » (et leur augmentation sur les bancs de la faculté de médecine ces dernières années). Dit comme ça, ça paraît logique. N’empêche que les sources n’étaient pas mentionnées et les chiffres n’étaient pas indiqués. On est donc obligé de croire le journaliste sur parole.
Sur la deuxième page, je trouve ça. Un témoignage d’un directeur d’hôpital en Rhône-Alpes au cœur duquel, bien en évidence, trône une citation : « La recherche du profil s’installe chez les médecins hospitaliers ». Le sous-titre du témoignage « J’ai dû payer un pédiatre 3000€ la journée ». L’homme dit que ces abus sont redondants, que certains intérimaires vont jusqu’à réclamer de la viande fraiche pour leur chat et l’hébergement de leur maman. Je songerai à demander aux chefs de services si Félix va bien la prochaine fois que j’irai en stage. Un peu plus loin dans l’article, une petite pique, tellement habituelle qu’elle devient presque aussi haut niveau que « c’est toi qui l’a dit c’est toi qui l’y est » en troisième section de maternelle, concerne la règle dite « du tact et de la mesure » (art. R.4127-53 du code de la santé publique) que les médecins auraient un peu oublié. Enfin, pour une fois, ce n’est pas directement le serment d’Hippocrate qui est ciblé. Là, c’aurait été première section de maternelle.

Vous l’aurez compris, c’est l’heure d’un petit coup de gueule. Rayez « petit ».

Tout d’abord, le profil. Puisque de toute façon, c’est ça qui intéresse les médecins. Et les gens aussi manifestement puisque les 2 premières pages du journal parlent salaires. Alors. Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi les êtres humains dans un pays comme le nôtre travaillent ? Par plaisir ? Je suis sûr que si on réalisait un simple sondage, le plaisir n’arriverait pas en première position, je ne sais pas pourquoi … mais bon, je n’ai pas vraiment de sources alors moi je vais m’abstenir de toute affirmation destinée à persuader plutôt que convaincre mes lecteurs. Bon, mettons que selon Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (voyez l’argument d’autorité que de citer un personnage célèbre et philosophe de surcroit – j’aurai pu dire « selon M. Duchmol, expert », ça aurait peut-être eu le même effet !). En soi, parasité par notre passé, angoissé par notre futur, on ne peut profiter du présent et on se démène à essayer de sauver notre avenir en le préparant au mieux. Que faut-il faire pour acheter une maison, une nouvelle voiture, assurer le devenir de ses enfants et se concocter une belle retraite ? Ou juste pour vivre ? Travailler pardi ! Pourquoi donc ? Et bien pour gagner de l’argent et survivre. Mettons donc comme affirmation simple de base que travailler permet de gagner de l’argent, car selon l’adage « tout travail mérite salaire » (navré de ne pas pouvoir référencer l’auteur, en principe, c’est un boulot de journaliste et je ne le suis pas). Ce serait un peu réducteur de ne travailler que pour l’argent. Pourtant, c’est assez moteur. Bien sûr, pour les chanceux qui ont la possibilité de choisir leur profession, de faire les études adéquates, de décrocher le poste de leur rêve parce que des motivations plus « nobles » les poussent vers une carrière particulière, il existe d’autres motifs. Le gain d’argent est parfois sacrifié. Mais dans l’optique de réussir à survivre, rares sont ceux qui acceptent de travailler gratuitement. Normal me direz-vous, non ?
Il est vrai que certaines professions touchent plus d’argent que d’autres. Alors qu’il est vrai que certains métiers mériteraient une rémunération beaucoup plus élevée vue la pénibilité du travail, sa complexité physique et psychologique, ses expositions en termes de risque, son empreinte sur la vie familiale et personnelle, les responsabilités engagées … Les aides-soignants par exemple remplissent une mission extrêmement importante sans la moindre reconnaissance et avec un salaire de misère. Ils touchent autant qu’une secrétaire lambda de la fonction publique pour des tâches bien différentes (on ne considère pas le travail de la secrétaire comme plus simple : rester derrière un écran toute la journée, le téléphone scotché à l’oreille pour gérer des demandes dans tous les sens n’est pas chose facile, soyons bien d’accords !). Et ils touchent bien moins que le trader qui fait des paris toute la journée (ça c’est pour aller dans le sensationnalisme, soyons fous, combattons le feu par le feu comme on dit !). Quoi qu’il en soit, tous ces métiers travaillent aussi en vue de gagner une certaine somme tous les mois et ainsi leur permettre de vivre.
Voyons un peu le parcours d’un médecin. Après un concours ultra-débile ultra-sélectif (mais qui en soit ne sélectionne pas du tout les plus aptes à faire de bons médecins étant donnés toutes les suggestions de réformes qui continuent à proliférer…) lors de sa première année, l’apprenti docteur passe deux ans en temps qu’étudiant lambda à la faculté, puis il devient externe, c’est-à-dire demi-étudiant, demi-fonctionnaire à mi-temps (tous les matins) à l’hôpital où il doit emmagasiner le maximum de connaissances pour préparer un nouveau concours idiot : l’ECN. Passé cet examen, il devient interne et choisi une spécialité et une région où il sera formé selon ses résultats à l’ECN. Ensuite, pour 4 à 6 ans encore, il restera un demi-étudiant, demi-salarié, travaillant toute la journée (et parfois la nuit) à l’hôpital et se trouvant quelques créneaux pour suivre des cours et accessoirement pondre sa thèse qui lui permettra de devenir docteur en la présentant devant ses pairs. Mettons donc 10 ans d’études pour devenir simple médecin. A cela, vous rajoutez selon vos goûts 2 ans de clinicat pour devenir Chef de Clinique, quelques années à droite à gauche pour passer quelques concours et devenir maître de conférence ou obtenir un doctorat en science ou encore l’habilitation à diriger des recherches etc. Et bien sûr tout en continuant de vous former via la formation continue. Aller, gardons 10 ans d’études, sachant qu’on ne s’arrête pas là (mais moi, j’essaye d’éviter le sensationnalisme journalistique !).
Bon, 10 ans d’études, c’est bien. Ça vous empêche de faire des projets à long terme quand vous êtes jeunes, ça vous sépare de votre copine qui rêve de s’installer et que vous êtes incapables de rassurer parce que vous ne savez pas exactement où vous allez, et ça peut vous casser vos rêves de devenir un jour médecin spécialiste dans telle branche parce que l’ECN en aura décidé autrement, parce qu’il n’y a plus de place pour faire un clinicat dans tel service et parce que vous n’avez pas de bol, tout simplement (un peu de persuasion quand même, on ne se refait pas !). Mais s’il n’y avait que ça, parce qu’à tout ça, on survit. Non, en plus de ça, si on se trompe dans notre métier, on ne va peut-être perdre des millions tout de suite comme notre trader, ni devoir rappeler quelqu’un parce qu’on a oublié de lui faire remplir un papier au secrétariat. Non. Si un soignant se trompe, il peut tuer quelqu’un. Voilà, c’est dit. C’est un peu mélodramatique (je me sens un peu journaliste de première page) mais quelque part, c’est la vérité. Si ça ce n’est pas pénible, complexe, risqué, marquant sur la vie personnelle et familiale (« salut chérie ! » « Coucou ! Qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » « J’ai tué un malade, et toi ? »), et que ça ne constitue pas une responsabilité colossale, alors je vous tire mon chapeau et ravale mon acide. Alors oui, quand on sort d’école de commerce ou d’ingénieur (des parcours pas faciles, on est bien d’accord) avec disons un bac + 5, où l’on peut faire des erreurs sans doute graves mais qui, a priori, ne remettront jamais directement la vie d’un homme en danger, là on peut toucher des sommes coquettes (à la louche via les salaires débutants moyens qu’on trouve sur letudiant.fr environ 3000€/mois) sans que ça ne dérange personne et ne fasse les gros titres. En plus, les ingénieurs ou les commerciaux (par exemple) n’ont pas de serment d’Hippocrate ni de code de déontologie, alors c’est sûr qu’on ne va pas aller leur dire que quand même, le tact et la mesure hein … Qu’on soit bien d’accord, je ne crache pas sur les ingénieurs et les commerciaux (mes proches le prendraient très mal), je crache sur le regard socio-journalistique un peu simpliste qu’on a du monde. Du moins, que les médias semblent vouloir nous faire avoir.
Alors voilà, en tant que médecin, j’imagine qu’on essaye de préserver la vie dans les meilleures conditions possibles. Le respect des enseignants, des politiques et des autres savants se perd, la reconnaissance aussi. La gestion des ressources humaines à l’hôpital est catastrophiques : le numérus clausus est controversé, la formation des professionnels est calamiteuse sur le plan humain, et certains journalistes qui n’y connaissent pas grand-chose rajoutent leur grain de sel et ne font rien de très utile dans ce bazar. Oui, je trouve ça normal qu’un médecin qui a travaillé 10 ans en commençant à vraiment gagner un peu d’argent qu’à partir de la 6ème année (et quel salaire : 1300€ en 1ère année, 1500€ en 2ème, 2100 pour les 3-4-5ème année en moyenne, cf ANEMF) alors qu’à côté de lui, ses amis de lycées sont désormais ingénieurs ou statisticiens à l’INSEE, touchent donc facilement 2000 à 3000€ (auxquels s’ajoute pour l’INSEE par exemple une prime annuelle de 1000€ afin de les motiver à rester dans le public), peuvent commencer à construire leur vie et réaliser leurs projets, fonder une famille, s’installer… je trouve ça normal donc qu’au bout de 10-15 ans d’études, un médecin puisse être payé dignement, connaissant son métier. L’intérim surpayé, c’est un problème, c’est vrai. On en parle de l’intérim dans la fonction publique, à l’INSEE tient par exemple puisqu’on en parle ? Forcément qu’à partir du moment où il y a un besoin, ceux qui peuvent y répondre sont par définition peu nombreux et veulent en tirer profil. Vous n’allez pas vendre à un collectionneur un timbre de 1919 dont vous n’avez  rien à cirer à 3 francs 6 sous quand vous savez que vous pourriez en obtenir un peu plus. Après, on est bien d’accords qu’il faut une limite aux abus. Donc j’approuve la proposition du député qui veut un peu standardiser tout ça.
Ce qui me gêne dans cet article, c’est le côté « ces médecins, tous des nantis » qui empeste les pages du journal. Non, désolé, la recherche du profil, ce n’est pas ce pourquoi j’ai fait médecine, mais on ne va pas se mentir : savoir qu’on se coltine 10 ans d’études pas toujours très drôles pour un métier ultra-prenant bien que passionnant et quand même assez bien payé a priori, c’est intéressant. D’autant que le luxe du choix, beaucoup ne l’ont pas. Après, qu’on ne vienne pas dire que la formation des médecins est payée par le contribuable donc qu’on peut tout leur demander. Toutes les filières universitaires sont payées par le contribuable. Alors ne pointons pas du doigt les blouses blanches comme des profiteurs irrespectueux. Et bien sûr qu’il y en a. Les médecins sont des êtres humains. Et la connerie humaine, avec l’univers, ça fait partie des deux choses infinies selon Einstein, par contre, pour l’univers, il n’en est pas absolument certain. Je vous livre un scoop : il y a autant de cons chez les médecins qu’il y en a partout ailleurs. Ouais, je sais, ça fait beaucoup. Pire, si ça se trouve, c’est un con qui vous écrit !

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Dans la peau d’un aide-soignant

Bon, excès d’entrain, il faut que ça sorte ! Il y a quelque temps, ou peut-être était-ce hier, peu importe, j’ai pris une garde en tant qu’aide-soignant dans un service assez particulier qui porte mille-et-un noms, qui s’appellera ici le « lit-porte ». C’est un endroit curieux, le lit-porte. On y entasse des gens qui viennent des urgences, et qui doivent être hospitalisés dans un service, mais en attendant de trouver une place ou de confirmer la nécessité de cette hospitalisation, on les pose là. Souvent sans grande explication, à part la suspicion de diagnostic, par un médecin pressé ou une infirmière qui a autre chose à faire parce que dans le box d’à-côté, y’a un type qui se vide de son sang, voyez-vous ?
Pour toi, la journée commence assez fraichement. Première mission de vacation, tu débarques dans le service des urgences, la fleur au fusil, en sachant parfaitement que :

  1. C’est ta première fois, et ce n’est pas romantique.
  2. Tu ne sais pas faire grand-chose de tes dix doigts même si tu es plein de bonne volonté (cf 1.).
  3. Tu redoutes absolument tout vu que tu ne sais même pas comment fonctionne le service.
  4. Tu es d’emblée mal vu par les aides-soignants car tu es un étudiant de médecine, et c’est bien connu, les étudiants en médecine sont tous des petits merdeux qui pètent plus haut que leur cul.
  5. Tu te répètes tout ça intérieurement en boucle depuis que tu as accepté cette mission.

Comme c’était à prévoir, tu ne te pointes pas au bon endroit. Pourtant, hier, tu as cherché le service, repéré l’accueil, demandé à une infirmière si c’était bien ici le « lit-porte ». On t’a dit « oui oui » et tu es reparti l’esprit presque tranquille (les points 3 et 4 restant quand même assez peu affectés par cette tranquillité spirituelle toute relative). Ainsi, on t’adresse à untel qui te renvoie vers unetelle qui dit que Machintruc ne va pas tarder et qu’il faut l’attendre. Pendant que Machintruc prend son café, une équipe de blouse blanches et vertes te dévisage, goguenarde, et tu sens sur ton front un genre d’éruption soudaine de diodes électro-luminescentes qui clignotent et affichent aléatoirement « Nouveau », « Stupide », « Paumé » ou encore « Gros Boulet ». L’observation des pieds n’a jamais été aussi passionnante, à défaut de n’avoir pas assez étudié les mécanismes de dissimulation du caméléon en milieu hospitalier. Note pour plus tard : commander le livre.
MachinTruc arrive. Il t’emmène dans les boyaux de l’hôpital, découvrant presque des couloirs sous des tapisseries médiévales, façon Harry Potter à l’école des sorciers, mais sans mots-de-passe. Le digicode, c’est plus classe. Il t’explique « à droite, à gauche », histoire que tu ne te sente pas perdu, mais tu te demandes quand même si tu retrouveras la sortie. Cinq étages plus haut, il te laisse en te donnant des indications avec la monotonie de l’habitude. A peine le temps de dire « merci Machintruc » qu’il est déjà parti.
Les aide-soignantes t’accueillent avec tiédeur.

–          Dis Colette, tu veux pas le prendre avec toi, vu que t’as mal au dos ?
–          Ah non Véronique, ça va aller mon dos, prends-le toi !
–          T’es sûre ? Parce que moi ça ne me dérange pas d’être toute seule !
–          Oui oui, ça va aller ne t’en fais pas !
–          Te fais pas mal au dos hein ! Faut bien qu’il serve à quelque chose.
–          Bon aller, je le prends, on va voir ce que ça donne …

Et là, tu te sens super aimé, super en confiance, super utile. Mais ni une, ni deux, tu prends sur toi, et tu anticipes. Tu attrapes les gants de toilettes, les serviettes, les draps. Tu observes une fois, puis tu prévois ce dont elle a besoin pour travailler. Tu entres dans les chambres, malgré tes angoisses, mais tu ne laisses rien paraître. Alors qu’au fond, la question est : quand est-ce qu’il va falloir que tu t’y mettes ? Faire une toilette, laver un bassin, essuyer les fesses. Tant de choses qui ont l’air si simples dites comme ça, mais qui, lorsqu’il faut mettre la main à la pâte, se révèlent d’une complexité humaine sans égale. Quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Les aides-soignants sont des héros. J’insiste. Franchement. Sincèrement.
Le sourire s’affiche progressivement sur le visage de celle qui m’apprend tant de choses sans le savoir. Elle apprécie ma vivacité, je crois. La première toilette est imminente. J’ai déjà préparé le matériel, elle me conseille de l’installer d’une certaine façon. Je vais chercher de l’eau, tiède, mais plutôt chaude, dans une bassine. Elle dénude le patient, intégralement. Mes dents grincent : on aurait pu le faire en plusieurs temps, il y a une autre personne dans la chambre quand même. Mais la pro, c’est elle, pas moi. Alors je la ferme.

–          Je lave, tu sèches, ok ?
–          Ça marche.

Je passe un genre de serviette en papier derrière elle. L’homme semble confus. Il discute pourtant relativement bien, mais peut, d’un coup, réclamer ses parents. Il est troublant, parfois, lorsqu’il dit que la vie s’arrête un jour pour tout le monde. Qu’il faut de bonnes chaussures pour courir l’existence, mais qu’elles s’usent souvent plus vite qu’on ne le croit. Il nous met en garde : la fin arrive rapidement, quoi qu’on y fasse, et bientôt, ça sera notre tour. Après cela, il soupire.

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?
–          Oui madame, c’est bien.

Le torse est couvert d’ecchymoses sanguinolentes. Je ne sais même pas pourquoi il est là. Est-ce que c’est douloureux ? En passant tout près avec le gant de toilette, l’homme ne réagit pas. Je ne connais même pas son nom, ni pourquoi il est là. Je n’aime pas ça. L’aide-soignante me dit de ne pas hésiter, d’appuyer un peu plus quand je sèche. Je m’exécute. Il est vrai que j’ai toujours tendance à être « trop doux » dans mes gestes. Tellement doux qu’au final, on a l’impression que je n’ose pas. Je n’ose pas blesser.
On en vient aux jambes. Je sèche avec application. Puis on remonte, lentement, vers des régions plus intimes. J’appréhende. On est là au point critique : quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Pas une fois l’aide-soignante n’a demandé au monsieur ce qu’il pouvait faire seul. Par contre, elle lui demandait sans cesse si ça allait. Elle mouille, lave avec application, décalotte la verge, rince le gland, s’applique sur les testicules. Je pense que ça doit être dur, arrivé à un certain âge, d’en être là. Même pas capable de se laver seul. Livré aux mains d’une aide-soignante peut-être un peu infantilisante, mais pas méchante, et d’un étudiant en médecine peu dégourdi. C’est à mon tour. J’y vais, puisqu’il le faut, mais j’ai l’étrange sensation d’envahir l’autre. Je sèche, comme il faut, sans trembler. La bourse, les poils, je remonte sur la verge, et là …

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?

La réponse ne se fait pas attendre.

–          Oh oui, c’est très bon !

Chapitre XXV

Bêtement, en ce moment, j’écris un roman. Je ne pense pas le publier, sans doute trop intime peut-être. Ou peut-être que je ne le sens pas encore trop abouti. Bref on verra. Toujours est-il que ce chapitre m’a semblé important. Et puisqu’il colle bien au thème de mon blog, je me suis dit, pourquoi pas ? Surtout qu’il n’a pas besoin des 24 chapitres précédents pour être intelligibles. Il est tout chaud, il vient de sortir de mon clavier. Alors peut-être qu’il changera. Mais je l’aimais bien comme ça.

Dans ma blouse, je me sens parfois un peu ridicule. Un peu illégitime. Pourquoi sous prétexte que je suis étudiant, je peux me permettre d’entrer dans l’intimité des gens, de les voir avec leurs souffrances irrémédiables, et de les confronter à mon incompétence ? Pour que j’apprenne ? Puis-je apprendre ainsi ? A ne pas savoir poser mon stéthoscope sur le corps d’une femme parce que dans les livres, ce n’est montré que sur des torses d’homme plutôt musclés ?  A ne pas oser palper les ganglions inguinaux, parce que c’est assez intime et que c’est un geste que tout patient préfèrerait plutôt rapide mais que jeune et inexpérimenté, je suis obligé de faire avec lenteur et gêne ? A devoir reposer toutes les questions auxquels ils ont déjà répondu et dont les réponses sont inscrites dans leur dossier parce que le chef de clinique veut savoir si je suis capable de mener correctement un interrogatoire ? « Et sa femme, elle est morte de quoi hein ? ». Je n’en sais rien, mais vu les larmes qu’il avait dans les yeux, je n’ai pas voulu le lui demander. « Oui mais il faut le savoir, ça peut être important ! ». « Et sa femme, est-ce qu’il la trompe ? ». Je n’en sais rien, ils avaient l’air vraiment amoureux vu la façon dont il m’en parlait. « Et alors, faut-il nécessairement ne pas aimer pour aller voir ailleurs ? ».

Peut-être bien ? Qu’en sais-je moi, à peine vingt ans, toutes les naïvetés du monde en pleine explosion dans mon cerveau naissant ? Je vois l’amour comme un chemin à deux, main dans la main, vers la même direction. Et quand l’un peine à avancer, l’autre le réconforte et l’entraine, et vice-versa. Partenaires invincibles, infaillibles, indéfectibles. Parce qu’y croire n’annihile pas la peur, mais la chasse assez bien.

Avec mon marteau réflexe et ma lampe de poche, je tape sur des genoux et éblouie des pupilles. Je note les réflexes ostéo-tendineux, les déclenche un peu partout, tâche de m’expliquer au mieux. Je relève le reflexe photo-moteur lorsque les pupilles se contractent. Je me plonge malgré moi dans ces yeux souffrants, souvent plus vieux que les miens, et qui ont vus bien des choses. Parfois, je me laisse happer par le désespoir d’une vieille patiente, qui tient à me raconter une vie en Angleterre que tout le monde dit qu’elle n’a jamais connu. Je me laisse surprendre par une autre dame d’âge avancé, qui me dit à quel point c’est agréable un jeune docteur qui sourit. Je me laisse frapper par le malheur d’un homme qui sent venir la fin, et me demande avec frayeur si c’est le bout du rouleau, s’il reverra sa femme et ses enfants, s’il y aura du bonheur, pour elle, pour eux, pour lui…

Derrière ma blouse blanche, je suis une âme qui se prend des flèches en pleine poitrine. Qui essuie des larmes autant qu’elle peut, s’en imbibe, et les vide dans les toilettes ou sur des carnets d’écriture. Je suis une âme qui se veut être la plus pure possible, mais à laquelle l’humanité rappelle ses plus noirs côtés. Je suis une âme un peu troublé de fréquenter ces autres, ces semblables souffrants ou soignants, ces êtres vivants. Parce qu’il y a la douleur, la peur, la colère, la joie, le chagrin, le dégout, la tristesse, le plaisir, l’espoir, l’amour. Parce qu’il y a toutes ces choses et mille autres encore. Parce que je les reçois dans la figure, et que rien ni personne me m’explique qu’en faire, qu’en gagner ou qu’en laisser.

Parce que quand je rentre dans une chambre, un peu maladroit, un peu malhabile, je referme la porte. Je me présente doucement. Trop doucement parfois, alors je répète un peu plus fort. Parce que je les appelle avec leur nom. Parce que je me demande toujours où est la limite entre l’intrusion mécanique et médicale, et la rencontre délicate et humaine. Parce que l’humain, c’est difficile, et il y en a qui aiment quand c’est mécanique et sans chichi. Parce qu’il y en a d’autres qui ont besoin d’être accompagnés, rassurés, entendus. Parce que quand des yeux se lèvent, après avoir entendu un médecin leur vomir sa science, ou après un long silence, ou après mon entrée, j’aimerai pouvoir toujours m’approcher, m’assoir un peu plus bas que le lit, rencontrer ce regard, et parler posément.

– Je vous écoute.