Chapitre XXV

Bêtement, en ce moment, j’écris un roman. Je ne pense pas le publier, sans doute trop intime peut-être. Ou peut-être que je ne le sens pas encore trop abouti. Bref on verra. Toujours est-il que ce chapitre m’a semblé important. Et puisqu’il colle bien au thème de mon blog, je me suis dit, pourquoi pas ? Surtout qu’il n’a pas besoin des 24 chapitres précédents pour être intelligibles. Il est tout chaud, il vient de sortir de mon clavier. Alors peut-être qu’il changera. Mais je l’aimais bien comme ça.

Dans ma blouse, je me sens parfois un peu ridicule. Un peu illégitime. Pourquoi sous prétexte que je suis étudiant, je peux me permettre d’entrer dans l’intimité des gens, de les voir avec leurs souffrances irrémédiables, et de les confronter à mon incompétence ? Pour que j’apprenne ? Puis-je apprendre ainsi ? A ne pas savoir poser mon stéthoscope sur le corps d’une femme parce que dans les livres, ce n’est montré que sur des torses d’homme plutôt musclés ?  A ne pas oser palper les ganglions inguinaux, parce que c’est assez intime et que c’est un geste que tout patient préfèrerait plutôt rapide mais que jeune et inexpérimenté, je suis obligé de faire avec lenteur et gêne ? A devoir reposer toutes les questions auxquels ils ont déjà répondu et dont les réponses sont inscrites dans leur dossier parce que le chef de clinique veut savoir si je suis capable de mener correctement un interrogatoire ? « Et sa femme, elle est morte de quoi hein ? ». Je n’en sais rien, mais vu les larmes qu’il avait dans les yeux, je n’ai pas voulu le lui demander. « Oui mais il faut le savoir, ça peut être important ! ». « Et sa femme, est-ce qu’il la trompe ? ». Je n’en sais rien, ils avaient l’air vraiment amoureux vu la façon dont il m’en parlait. « Et alors, faut-il nécessairement ne pas aimer pour aller voir ailleurs ? ».

Peut-être bien ? Qu’en sais-je moi, à peine vingt ans, toutes les naïvetés du monde en pleine explosion dans mon cerveau naissant ? Je vois l’amour comme un chemin à deux, main dans la main, vers la même direction. Et quand l’un peine à avancer, l’autre le réconforte et l’entraine, et vice-versa. Partenaires invincibles, infaillibles, indéfectibles. Parce qu’y croire n’annihile pas la peur, mais la chasse assez bien.

Avec mon marteau réflexe et ma lampe de poche, je tape sur des genoux et éblouie des pupilles. Je note les réflexes ostéo-tendineux, les déclenche un peu partout, tâche de m’expliquer au mieux. Je relève le reflexe photo-moteur lorsque les pupilles se contractent. Je me plonge malgré moi dans ces yeux souffrants, souvent plus vieux que les miens, et qui ont vus bien des choses. Parfois, je me laisse happer par le désespoir d’une vieille patiente, qui tient à me raconter une vie en Angleterre que tout le monde dit qu’elle n’a jamais connu. Je me laisse surprendre par une autre dame d’âge avancé, qui me dit à quel point c’est agréable un jeune docteur qui sourit. Je me laisse frapper par le malheur d’un homme qui sent venir la fin, et me demande avec frayeur si c’est le bout du rouleau, s’il reverra sa femme et ses enfants, s’il y aura du bonheur, pour elle, pour eux, pour lui…

Derrière ma blouse blanche, je suis une âme qui se prend des flèches en pleine poitrine. Qui essuie des larmes autant qu’elle peut, s’en imbibe, et les vide dans les toilettes ou sur des carnets d’écriture. Je suis une âme qui se veut être la plus pure possible, mais à laquelle l’humanité rappelle ses plus noirs côtés. Je suis une âme un peu troublé de fréquenter ces autres, ces semblables souffrants ou soignants, ces êtres vivants. Parce qu’il y a la douleur, la peur, la colère, la joie, le chagrin, le dégout, la tristesse, le plaisir, l’espoir, l’amour. Parce qu’il y a toutes ces choses et mille autres encore. Parce que je les reçois dans la figure, et que rien ni personne me m’explique qu’en faire, qu’en gagner ou qu’en laisser.

Parce que quand je rentre dans une chambre, un peu maladroit, un peu malhabile, je referme la porte. Je me présente doucement. Trop doucement parfois, alors je répète un peu plus fort. Parce que je les appelle avec leur nom. Parce que je me demande toujours où est la limite entre l’intrusion mécanique et médicale, et la rencontre délicate et humaine. Parce que l’humain, c’est difficile, et il y en a qui aiment quand c’est mécanique et sans chichi. Parce qu’il y en a d’autres qui ont besoin d’être accompagnés, rassurés, entendus. Parce que quand des yeux se lèvent, après avoir entendu un médecin leur vomir sa science, ou après un long silence, ou après mon entrée, j’aimerai pouvoir toujours m’approcher, m’assoir un peu plus bas que le lit, rencontrer ce regard, et parler posément.

– Je vous écoute.

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