Stage de sémiologie – Jour 6 : A fleur de peau

Et je pose ma main, juste sur ton poignet
Sur un vaisseau battant, assez régulièrement.
Premier contact pour te demander simplement,
Si mes doigts inquisiteurs ne sont pas glacés.

Et je pose ma main, juste sur ta poitrine,
Entre la quatrième et la cinquième cote,
Ton palpitant s’agite sous ta peau si fine,
Il bat la cadence, paisible et sans faute.

Et je pose ma main, juste sur ton thorax,
J’en apprécie la forme et ta respiration.
Je plaisante, tu ris, et je cherche le bon axe,
Pour mener l’examen sans trop d’hésitations.

Et je pose ma main, juste là sur ton ventre,
Où cadrant par cadrant, j’inspecte et je palpe,
J’écoute et percute, cherchant bien en ton centre,
Un indice, une cause au mal qui te frappe.

Et je pose ma main, juste là, sur ton corps,
Royaume de ta plainte qui prend bien des formes,
Douleur et malaise et quelles autres encor ?

Tes yeux qui m’implorent, tes questions multiformes,
Et je pose ma main, juste sur ta douleur :
Un remède comme un autre, dans la douceur.

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Stage de sémiologie – Jour 5 : Je ne suis pas un héros !

La patiente, sous les conseils du médecin et la dizaine d’yeux qui observaient la scène, attrapa l’oreiller qu’elle roula en boule, pressa contre son ventre tandis qu’elle était assise et se pencha en avant. Son dos était désormais assez rond, peut-être même un peu trop, ce que le médecin fit délicatement remarquer en disant « Wouha, vous êtes souple ! ». Elle rit, de ce rire un peu forcé, un peu franc, mais que l’angoisse de la situation retenait dans la gorge.

« Ca va durer longtemps ? » demanda-t-elle.
« Pas plus d’une minute ou deux, ne vous inquiétez pas ».

Il lui avait tout expliqué, assis, en face, juste avant qu’elle ne se mette dans cette position. Que le patch sur son dos allait anesthésier l’endroit de sorte à ce qu’elle ne sente pas la douleur à l’introduction de l’aiguille. Qu’elle risquait de sentir cette aiguille dans son dos, que ce n’était pas une sensation très agréable mais qu’elle n’aurait pas mal normalement. Qu’il en avait déjà fait un certain nombre, que lui-même en avait déjà eu, qu’il parlait en connaissance de cause. Que les tubes iraient ainsi dans différents services : bactériologie, biologie, immunologie… Que les résultats orienteraient la prise en charge. Il lui demanda si elle avait des questions. Elle répondit que non, mais qu’elle était très douillette et risquait de crier. Il l’apaisa d’une plaisanterie. Elle ricana, mais s’inquiéta soudainement.

« Il faut que quelqu’un me tienne parce que je risque vraiment de me raidir et de casser l’aiguille si je me redresse ! »

Il la rassura. Casser l’aiguille ? Très très très peu probable. Mais oui, quelqu’un allait être à côté d’elle si elle préférait. L’interne commença à préparer le matériel tandis que le médecin, dans le dos de la patiente, prenait ses repères.

« Vous me dîtes quand vous piquez hein ? Vous ne me faîtes pas de coups dans le dos ! »
« Ne vous inquiétez pas, je vais tout vous dire : là, je suis en train de prendre mes repères, ce sont mes doigts que vous sentez. Voilà. »

Tout en délicatesse, il effleura les crêtes iliaques de la patiente, rejoignit ses pouces sur la ligne des épineuses, compta, recommença, vérifia, et traça avec son stylo une croix en prévenant la patiente. L’interne de son côté ouvrait les paquets de compresses, en imbibait certaines de bétadine, disposait le champ stérile, tout en faisant régulièrement tomber les tubes. Dans la chambre, je trouvais qu’il commençait à faire chaud. Une chaleur familière…

« Vous êtes prête ? »
« Oui… »
« Alors on y va, je pique… Voilà, pour la piqûre, c’est terminé. Maintenant, on commence à remplir les tubes, mais pour ce qui est de la piqûre, donc de ce qui aurait pu être douloureux, c’est fini ! »

Goutte à goutte, un peu plus lentement que d’ordinaire, des perles d’un liquide translucide, clair comme de l’eau de roche, tombaient dans le tube tremblotant que l’interne maintenait en dessous de l’aiguille qui ressemblait désormais à un genre de robinet, planté dans le dos de la patiente. Telle la sève d’un érable, lentement, les dix gouttes nécessaires au remplissage d’un tube s’enchaînaient. A chaque nouvelle goutte, il me semblait que la pièce gagnait un degré Celsius supplémentaire.

Il y eu d’abord un tube. Trente secondes. Puis un deuxième. Quarante-cinq secondes. Puis un troisième, plus d’une minute. Un quatrième que je pensais être le dernier, tandis que des genres de mouches envahissaient mon champ visuel, que le sol semblait tanguer comme une caravelle en pleine mer agitée, et que des pulses pas très réguliers jouaient une drôle de musique en résonnant dans mon crane soudain très lourd. Une minute encore.

« Ne vous inquiétez pas madame, le liquide s’écoule lentement parce que vous êtes un peu maigre. » Puis, doucement, à l’interne : « on va en faire six, ça évitera de la repiquer, la pauvre ».

Ouais, le malaise vagal. Je maitrise. Faut dire qu’il m’arrive assez régulièrement à l’hôpital. Alors j’ai développé tout un panel de techniques. D’abord, quitter la scène des yeux, et jeter des regards rapides dans différentes directions comme pour se secouer les neurones et demander au sympathique de reprendre la main. Ensuite, marcher un peu, trouver un prétexte pour faire quelques pas, en pensant de toutes ses forces à une situation stimulante (genre une rencontre avec un ours au sortir d’un parking mais c’est mieux si la situation est un réel souvenir). Ou encore, quand ça devient vraiment bancal comme situation, s’accroupir pour faire comme si on avait besoin de relacer ses chaussures. Faire tomber malencontreusement son stylo. Ou faire comme si on avait besoin de poser son carnet sur sa cuisse pour écrire un truc. Discrétion quasi-assurée mais pas garantie. Je n’ai encore jamais eu besoin de sortir de la chambre.

Pourquoi être discret ? Mais parce que « le malaise vagal, c’est trop la honte ! ». C’est être une « petite nature », trop fragile pour faire médecine voyons. Tout le monde en a fait un ou deux, peu s’en vantent. Bah non. Je suis désolé, moi je me sens pas bien quand je vois un liquide qui s’écoule un peu trop lentement (même si tout va bien), et que les mains de l’interne imitent à la perfection un syndrome parkinsonien, et qu’une demi-douzaine de personnes sont là, vaguement inquiètes, à attendre dans un silence un peu lourd. Mettez-moi devant une résection d’un lobe du foie, il ne se passera rien. Non, navré, mais le stétho autour du cou, la démarche assurée dans les couloirs, les « bonjours je suis le médecin » alors que ce n’est pas vrai (au même titre que les « j’en ai déjà fait plusieurs des gaz du sang, ne vous inquiétez pas » alors que ce n’est pas vrai), ce genre de choses … désolé vraiment, mais je ne peux pas. L’exaltation à l’idée d’aller ausculter un patient inconnu parce qu’il a un truc « comme dans les livres » ou « que tu ne verras qu’une fois dans ta vie », non, ce n’est pas mon dada. Je suis désolé d’être fragile et de ne pas toujours oser demander au patient de se mettre à nu pour inspecter la peau, palper les orifices inguinaux, ou faire un toucher pelvien quand je sais que derrière moi, trois autres beaucoup plus qualifiés vont passer, et qu’avant moi, cinq autres y sont déjà allés. Peut-être que je ne suis pas fait pour être médecin alors. On verra. Je ne suis pas un héros.

En tout cas, j’ai vu ma première PL (« ponction lombaire »). Examen effectué dans les règles de l’art, par un chef de clinique très à l’écoute de ses patients (et vraiment impressionnant !). En douceur. Si bien qu’à la fin …

« Ca va madame ? Vous n’avez pas eu mal ? »
« Non, mais bon, docteur, je ne vous cache pas que je suis déçue… »
« Ah bon ? Pourquoi ? »
« Et bien, vous savez que j’aime bien râler… »
« Oh oui, j’ai déjà vu ça »

Rires.

« Et bien là, je ne peux pas. J’ai rien senti. Je ne peux pas râler ! »
« Et bien tant mieux ! »

Rire général.

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Stage de sémiologie – Jour 4 : Cirrhose

Les moelleux au chocolat ont fait un sang d’encre lors de la visite. Très appréciés, les médecins n’ont pas été les seuls à en profiter, l’équipe paramédicale s’est également vue proposer quelques-unes de mes confiseries maisons. Je ne remercierai jamais assez ma grand-mère pour sa recette qui m’a valu de passer une excellente matinée.

La visite donc. Toujours 7. Ce qui est toujours plus agréable que 15. Je pense, chaque fois, qu’un jour peut-être je pourrais devenir chef de clinique. Je me demande si je songerai à ce que je ressens en tant qu’étudiant stagiaire. Si je ferais en sorte de prévenir le patient que c’est « la visite » et qu’il y a du monde, mais que s’il le souhaite, il peut demander à ce que tout ce gentil petit monde sorte, bien que cela serait dommage car, avec son accord, les jeunes bébés docteurs peuvent apprendre à reconnaître les signes qui leur permettront, plus tard, de reconnaître la maladie dont il souffre chez d’autres personnes et ainsi les soigner. Mais que bien entendu, cela reste sa maladie, son hospitalisation et que pas un seul instant il doit se sentir obligé d’accepter la visite de peur d’être moins bien soigné s’il refuse, que c’est tout à fait normal de se sentir mal à l’aise.

Lorsque j’ai dû aller ausculter une dame, je me suis retrouvé derrière son dos et, levant les yeux, j’ai été frappé d’une douzaine d’yeux qui me regardaient presque. En réalité, ils étaient fixés sur la patiente, mais même de ma place, je trouvais la situation extrêmement angoissante. Tous ces regards, comme des juges inquisiteurs. Pourtant bienveillants parfois. Mais même ceux-là sont debout, tandis qu’on est assis ou allongé. Ceux-là même paraissent grands, impressionnants dans leur blouse (presque) immaculée. Bien que je comprenne cette sensation, jamais je n’ai eu l’impression de la partager autant. Comme une proie au milieu d’un troupeau de lions. Comme une monstruosité au milieu d’une fête foraine. Comme un patient au milieu de sept soignants.

Au cours de la visite, on m’interroge sur les signes cliniques de la cirrhose. Vaguement sûr, j’y vais. Et comme j’ai quand même réussi à oublier l’encéphalopathie hépatique, je vais les citer ici (désolé pour les non-initiés) histoire de les avoir en tête. Définitivement. D’abords les conséquences de l’hypertension portale avec la circulation veineuse collatérale, la splénomégalie et les varices (hémorroïdes, ou varices œsophagiennes pouvant se suspecter s’il y a déjà eu hématémèse par exemple). Ensuite, l’insuffisance hépato-cellulaire qui est responsable de l’apparition d’angiomes stellaires, d’érythrose palmaire, de leuconychie/hippocratisme digital,  de gynécomastie/d’aménorrhée/d’hypogonadisme, de troubles de la coagulation, d’encéphalopathie hépatique (avec donc en premier l’inversion du rythme nycthéméral, etc.), le flapping trémor/astérixis, d’asthénie et d’ictère à bilirubine conjuguée voir mixte d’apparition souvent tardive. Le fameux foetor hepaticus (histoire de faire savoir à votre prochain qu’un lavage de dents ne lui ferait pas de mal…), une certaine sensibilité aux infections, et bien sûr, une rétention hydrosodée souvent remarquée par l’ascite viennent compléter le tableau. Voilà. Ça devrait rentrer à force. Jusqu’à la prochaine fois.

De toute façon c’est ça la médecine. Apprendre, oublier. Réapprendre, oublier. Apprendre toujours, oublier de moins en moins, mais toujours un peu. Jusqu’au prochain réapprentissage.

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Stage de sémiologie – Jour 3 : Peur

Devenir médecin, comme devenir quoi que ce soit d’ailleurs, ça implique de faire ses premiers essais à un moment ou à un autre. S’il m’est déjà arrivé d’ausculter un patient, d’écouter son cœur, ses poumons, son ventre, de l’inspecter, de regarder sa peau, ses blessures, son corps, de le palper, au niveau du foie, des mollets, ou du cou, ou encore de le percuter, entre les côtes, sur les flancs, sur les reins … je n’ai jamais conduit seul un interrogatoire complet suivi d’un examen clinique, en vue de rédiger la sacro-sainte « observation », récapitulant toutes les informations recueillies sur le patient pour qu’elles figurent dans son dossier médical. Une partie essentielle du travail de l’externe en médecine. Externe que je deviendrai l’an prochain… (vous ne pouvez pas sentir la peur dans ma voix, puisque je vous écris, mais je vous le dis, elle est là : Peur, voici mon lecteur, cher lecteur, voici une de mes peurs).

Dans ce stage formidable, à l’ambiance formidable, aux chefs formidables, l’objectif est d’apprendre à faire seul une observation. Apprendre à devenir externe, en gros. Et c’est particulièrement angoissant. Parce qu’il va être temps d’aller voir un patient que je « prendrai en charge » d’un point de vue « sémiologique », qu’il me faudra le présenter aux autres médecins lors des visites, et que je devrai aller le voir régulièrement en vue de me tenir au courant de l’évolution de son état. Je n’arrive pas à me résoudre à me dire que je vais bientôt avoir « mes » premiers patients. Peut-être parce que je flippe à mort.

Dire qu’il y a deux ans encore, je bossais comme un malade parce que je voulais m’occuper des gens. Dire que dans presque six mois, je serai tous les matins à l’hôpital. Dire que dans un peu plus de trois ans, je serais interne. Que je prescrirai des choses. Que je prendrai des décisions affectant directement la santé de ces gens. Dire que je vais être de plus en plus responsable. Alors que je ne m’en sens ni les compétences, ni le savoir-faire. A peine capable de brandir son stétho sans trembler discrètement.

« Mais c’est pour ça qu’il faut profiter de ce stage pour t’entrainer à examiner et interroger des malades voyons ! » Dis comme ça, ça à l’air super. Oui, je vais m’entrainer, ça va être chouette, je vais apprendre à faire mon métier, quelle joie. Du moins pour moi. Parce que le pauvre patient qui a subit déjà au moins 5 fois l’interrogatoire et l’examen clinique en bonne et due forme, parce qu’il y a eu l’admission aux urgences, avec le premier externe qui peut-être passait juste après un DFGSM en stage de sémiologie, puis l’interne, puis un chef qui a transféré le patient jusqu’en médecine interne où un externe est passé le voir pour faire son admission, en rapporter à l’interne qui est passé aussi vérifier deux ou trois trucs. Si le chef n’est pas encore passé, te voilà sixième (sans compter les infirmières d’ailleurs !) à entrer dans la chambre avec toute la prestance de tes trois ridicules petites années de médecine encore inachevées, et prendre ta plus belle voix pour dire « Bonjour, je suis le thrombus des couloirs de l’hôpital, petit étudiant en médecine même-pas-encore-externe-plus-moins-que-rien-que-moi-tu-meurs, et je souhaiterai vous poser quelques questions si vous le voulez bien ! ». Alors que tu sais que le patient en a peut-être un petit peu marre de passer son temps à répondre aux mêmes questions, à subir les mêmes tripotages en tout genre (surtout quand ils sont réalisés par un type qu’a vaguement pas trop l’air sûr de lui), et que si ça s’trouve, il aura même peur de répondre non à un membre de l’équipe soignante (même de très très très loin, comme le DFGSM par exemple) de peur de ne plus être soigné avec la même attention. Alors voilà, voilà en partie pourquoi quand on me dit d’aller interroger un patient, quand je sais qu’il a déjà été vu, ça me remplit d’autant de peur que d’excitation du débutant. Voilà pourquoi, la peur gagne progressivement en importante au point d’éliminer toute fascination au fur et à mesure que j’approche de la chambre.

L’ambivalence du « si tu ne vas pas voir les malades, tu n’apprendras jamais à les examiner et à reconnaître les signes que tu n’auras pas vu de ce fait » face au « tu vas encore embêter le patient sans même que ton examen ne serve à quoi que ce soit puisque cinq personnes compétentes sont passées avant toi, et au moins trois autres plus compétentes passeront derrière toi ». Le sentiment de ne pas être légitime, parce que complètement ignorant, parce qu’assez incompétent, et parce que détestant agacer les gens. C’est paralysant, et ça n’arrange pas mon problème.

Mais l’intérêt d’un stage aussi formidable avec des gens si formidables si bien que tu sais que tout est formidable (oui, j’aime ce stage, je tenais à le préciser de peur de ne pas être complètement clair et honnête avec vous) c’est que ça va changer. En douceur. Dans le respect du patient, de ses volontés, de sa personne. Parce que ça, c’est peut-être difficile d’ériger ça en principe absolu quand on est étudiant et qu’on nous demande (les 4 ou 8 DFGSM agglomérés dans la salle des médecins) d’aller voir Mme Machin en salle 117 qui a « un super souffle au cœur comme dans les bouquins » mais que Mme Machin, on ne la connait ni d’Eve, ni d’Adam et que si on y va pas, c’est pas bien parce que on ne saura jamais repérer un rétrécissement mitral si on ne l’a pas déjà entendu au moins une fois. Mais que c’est grisant, de relever ce défi, de devenir médecin, « en douceur ».

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Stage de sémiologie – Jour 2 : Derrière la vitre

Assis sur ton fauteuil, ton regard tristement,
Se perdait sur le seuil de ce grand bâtiment.
A te voir de dehors, comme un genre de fantôme,
Posé là dans un coin avec tous tes symptômes.

 Image dans une vitre, nous regardant entrer,
Visage impassible, et toute la journée,
Passages de blouses, êtres humains et chariots,
Tel un gardien de ces lieux et de tes sanglots.

 Tes yeux immobiles qui étaient presque vides,
Regardaient comme on te voyait : si fort, si peu.
Nos âmes agitées, de bonheur avides,
T’ignoraient prestement, et on filait heureux.

 Dans ta couverture couleur de l’hôpital,
Tu vis passer les gens comme passent les heures,
Mourir la nuit sous le soleil matinal,
Tes yeux dans le reflet, invisibles et en pleurs.

 Et nous passions, passions, devant toi sans te voir.
Réfugiés dans nos pensées ô si confortables,
Ne t’offrant pas même le moindre petit espoir,
De n’être pas mort encore, mais bien réconfortable.

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Stage de sémiologie – Jour 1 : Promesses exquises

Je sortais d’un chaos sentimental douloureux. Les fêtes n’avaient pas été très bonnes, ni très clémentes. Mais le temps faisait son œuvre et tranquillement, il recousait les berges des plaies de mon cœur. Cette nouvelle année, comme pour pardonner la précédente de s’être finie si cruellement, me bichonnait en m’offrant le plaisir d’entamer un stage dans un service que j’attendais au tournant : la médecine interne ! Le bâtiment était un peu excentré de l’hôpital que je voyais tous les jours depuis les fenêtres de la fac. Un peu plus loin, entre deux autres bâtisses aux fonctions propres, se tenait le service de médecine interne … et d’endocrinologie.

Pour être honnête, je fus agréablement surpris. L’endroit était tout de même plus luxueux que les services que j’avais déjà visités. Par exemple, dans les chambres comportant deux lits, un par patient, il y avait, accroché au mur, un genre de rideau que l’on pouvait tirer et ainsi séparer la pièce en deux. Croyez-le ou non, mais ce petit bijou est formidable pour respecter un minimum l’intimité d’un patient, dans le cadre d’un soin type toilette ou même pour réaliser un examen clinique en quasi-tranquillité. Et bien ce genre de rideau est loin de se retrouver dans tous les services d’un hôpital public … Il y avait aussi des accoudoirs qui faisaient tout le long des couloirs et devaient faire le bonheur des personnes dont la mobilité était réduite afin qu’elle puisse se déplacer en s’accrochant, lentement mais surement. Les salles de bains étaient élégamment isolées des chambres par des portes coulissantes en bois poli. Ceci et tant d’autres petites choses qui, d’emblée, rendait le service intéressant.

Néanmoins, rassurez-vous. L’équipement informatique des postes de soins était toujours aussi abominable : lent, parfois tout bonnement inefficace, et datant de la première ère glaciaire. Glacer, geler ou « to freeze » comme disent nos amis anglais, ça par contre, les ordinateurs savaient très bien le faire ! Les couloirs étaient toujours aussi étroits, si bien qu’il suffisait d’y mettre une infirmière, son chariot et un interne, et plus personne d’autre ne pouvait passer. Enfin, tous les petits repères de l’hôpital qui nous font tant râler, mais peut-être que si on ne les avait pas, on se sentirait perdu, ou dépaysé.

La journée commença par une présentation du service, son organisation spatiale et hiérarchique. Le présentateur, jeune, sympathique, ancien étudiant de ma chère faculté et très impliqué dans la vie de celle-ci à l’époque (et surement encore aujourd’hui), dynamisait la poignée de DFGSM 3 (traduction dans l’ancienne nomenclature médicale : D1 – traduction : 3ème année de médecine) qui étaient là à sortir psychologiquement de leurs lits. Opération répartition, des groupes de deux, chacun avec un chef de clinique et c’était parti !

Assigné au service au nom pompeux de « maladie aigue polyvalente », et décrit par le présentateur devenu chef de clinique qui me superviserait comme « de la médecine générale d’hôpital », je n’étais pas loin d’être aux anges. Cumuler, même si ce n’était qu’en termes de mots, « médecine générale » et « médecine interne », j’en demandais pas plus, où est-ce qu’on signe pour travailler là toute sa vie ?

L’ambiance. La chaine « hiérarchique » de l’hôpital consiste à placer le chef de service (PUPH – Professeur des Université, Praticien hospitalier – en général) au sommet. Ensuite vienne les PH (Praticiens Hospitaliers) qui supervisent les jeunes médecins pour 2 ans de clinicat dit CCA (Chef de Clinique Assistant). Ces derniers – loin d’être les derniers d’ailleurs – jettent un œil sur les faits et gestes des internes (des médecins qui n’ont pas encore présenté leur thèse, pour faire court, et qui apprennent leur « spécialité »). Les internes, quand ils arrivent à trouver le temps, peuvent enseigner aux externes (bébé-médecins qui n’ont pas encore passé le cap de la 6ème année de médecine et son concours abominable) qui eux sont en stage tous les matins à l’hôpital et s’occupent allègrement de ranger les papiers, tenir les dossiers, voir des patients pour rédiger leur observation rendant compte de l’interrogatoire et de l’examen clinique, et précisant les suites de la prise en charge. Enfin, les externes sont de temps en temps enquiquinés par des DFGSM (traduction dans l’ancienne nomenclature médicale : P2/D1 – traduction : 2ème et 3ème année de médecine) pour tenter de leur montrer deux ou trois éléments de sémiologie (étude des signes cliniques des maladies). Ça en fait du monde. Vous commencez surement à comprendre pourquoi, certains jours, il y a 15 personnes qui se pointent dans votre chambre lors de la sacro-sainte « grande visite »…

Ici, la chaine hierarchique est gommée. Les externes, internes, chefs de cliniques et le chef de service se parlent, déconnent entre eux, sont ensembles. Les chefs s’adressent aux DFGSM (juste pour la confiture, DFGSM = Diplôme de Formation Générale en Sciences Médicales). Ils ne les ignorent pas superbement comme c’est souvent le cas. Les externes sont sollicités : « Qu’en pensez-vous ? ». Les internes sont choyés : « On va revoir la répartition des patients, que ça ne soit pas toujours le même qui s’occupe des patients chroniques chez qui la seule et unique difficulté, c’est de leur trouver une maison de convalescence/une résidence/une maison de retraite/une place en soins de suite et réadaptation… ». Les sourires fusent, les rires s’échappent parfois, l’air est propice à un apprentissage de qualité. Les DFGSM sont invités à poser leurs questions, à examiner respectueusement les malades, et font l’objet de cours prévus à l’avance ! Ils sont considérés, ont leur place bien définie, ne sont pas considérés comme des « sous-externes mais qui feront l’affaire pour bien ranger les dossiers quand même ». Rien que ça pousse à croire que ce stage sera d’une qualité exceptionnelle.

Visite. Nous étions 7. Oui, 7. Pour une « grande visite ». L’art de la répartition efficace des stagiaires entre les différentes ailes du service. Nous étions donc un chef de service, un chef de clinique, un interne, deux externes et deux DFGSM. 7, pour ceux qui calculent aussi bien que moi, c’est la plus grosse part d’un 15 coupé en 2 comme une plaquette de beurre qui vient de sortir du frigo un peu trop froid (bah oui, c’est jamais exactement pile-poil la moitié). Même si cela reste intimidant pour les patients, on ne se marche pas les uns sur les autres pour tous tenir dans la chambre, et si le patient veut serrer toutes les mains, ça ne met pas plus de 20 secondes.

Nous voyions un homme un peu confus qui « n’existe plus socialement ». Viré de sa résidence de réadaptation, il faut lui en chercher une autre, et ce n’est pas évident. Nous passâmes ensuite à une femme à laquelle il fallait expliquer qu’une ponction ganglionnaire était à prévoir. Elle était définitivement contre : « Ah non, je suis trop fatiguée (…) Ecoutez, j’ai 80 ans et j’ai bien vécu (…) J’en ai marre de souffrir ! (…) Admettons qu’on fasse ça, il y aura une opération ? Alors non, c’est non je vous dis ! (…) Ces ganglions, ils viennent bien de quelque part ! C’est mon cancer d’il y a 20 ans, il est revenu, c’est ça ? (…) Ecoutez, vraiment j’en ai par-dessus la tête de souffrir … ». Mon sentiment fut qu’elle s’y opposait car en réalité, c’était la peur du résultat plus que de l’acte lui-même qui la tenaillait. Si le médecin qui lui parlait se tenait dos contre la fenêtre (et était donc « éblouissant »), il parvint toutefois à convaincre la patiente du bien fondé de cet examen. Elle déclara « Si vous me promettez qu’on m’endormira un peu la zone … vous le jurez hein ? ». Je me demandais : un médecin a-t-il vraiment conscience de la portée de son influence sur la décision d’un patient ?

Nous nous rendîmes dans la chambre suivante. Une patiente qui m’apparu d’emblée très coquette, très respectueuse et pleine de savoir vivre, nous expliquait que ses douleurs l’empêchaient de se lever. Assise sur son fauteuil, elle disait avoir déjà beaucoup souffert pour être où elle se trouvait. Arrivée par le SAMU pour doubleurs abdominales sur probable constipation, elle déclara : « Le 15 m’a dit d’appeler mon médecin pour qu’il leur dise d’aller me chercher, alors je l’ai fait. Quand votre médecin vous dit d’aller aux urgences, c’est que c’est mauvais signe n’est-ce pas ? ». Une constipation. Un scanner insignifiant à première vue. Mais des douleurs qui persistaient malgré la levée de la constipation. Des douleurs qui, disait-elle, « font de moi une handicapée ». Le médecin qui choisissait naturellement ses mots avec ce qui me semblait être une chasse au jargon. Au point de se mordre la lèvre, quand soudain, il demanda « Et vous pétez ? » en lieu et place de l’habituel politiquement correct « Vous avez des gaz ? ». Il voulu l’examiner. Elle refusa, presque au bord des larmes, de se rallonger sur le lit : « Vous comprenez, si je me lève, je vais souffrir. Je vais crier, pleurer, je ne pourrais pas me contrôler ! Je suis désolée… ». Envie de lui prendre la main pour la consoler, la réconforter. L’examen se fera faute de mieux sur la chaise. « Le nouvel an ? Je n’ai rien mangé, comme j’étais toute seule… ». Envie de lui prendre la main pour la consoler, la réconforter. « Oui je vis seule mais j’ai de la famille, un fils, à Nantes. Il vit à Nantes. Il est marié, à Nantes. ». Envie de lui prendre la main pour la consoler, la réconforter. Le médecin lui dit qu’ils veulent vérifier la vésicule, parce qu’il y a une lithiase (= « caillou »), petite, sans signe d’inflammation, mais par précaution. Elle le regarda : « Mais alors, qu’est-ce que j’ai ? C’est grave, n’est-ce pas ? ». Quand on a pris congé, j’avais vraiment très envie de lui prendre la main, de la réconforter, et de l’écouter parler. Mais je n’ai pas pu. Qui es-tu, petit DFGSM qui vient d’arriver, pour te la jouer « docteur confident » avec une patiente que tu viens à peine de rencontrer, lors de la visite ? N’empêche … j’avais envie …

Autre patiente, déprimée elle aussi. 40 paquets-années (30 cigarettes par jour depuis un bon moment). Un bon litre d’alcool par jour. Retrouvée en état d’ébriété sur la voie publique. BPCO (broncho-pneumopathie chronique obstructive) avec suspicion d’emphysème du fait d’une dyspnée qu’elle avait manifesté en arrivant aux urgences. Etait alors arrivé ce que j’ai horreur qu’il arrive. Les chefs écoutent, stéthoscopes dégainés, les poumons. Un signe vers les DFGSM. Il faut qu’on aille écouter. En l’occurrence, ici, nous étions que 2. Parfois, dans certaines visite, les DFGSM sont 4, voir 6. « Respirez par la bouche madame/monsieur ». Le temps que 4 à 6 pas-très-doués-du-stétho viennent écouter vos poumons pour tenter d’entendre un truc que le temps qu’ils mettent à déjà comprendre le bruit normal de votre respiration, ils se sentent obligés de laisser la place de peur que vous vous effondriez en faisant comme s’ils comprenaient, avec ce fameux hochement de tête et le « hm-hm ». Dès qu’ils seront sortis de la chambre, ils se demanderont : « T’as entendu quoi toi ? Moi rien », « Bah moi aussi ». Mais là, nous n’étions que 2. C’est passé assez vite. Mais le sibilant était trop discret pour moi.

Je vais en stage le cœur léger, la boule au ventre de l’élève qui veut être un bon élève bien sûr, mais avec le sentiment que c’est une chance d’être tombé dans ce service. Des tas de choses à apprendre. Des tas de choses à vivre.

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