Stage de sémiologie – Jour 3 : Peur

Devenir médecin, comme devenir quoi que ce soit d’ailleurs, ça implique de faire ses premiers essais à un moment ou à un autre. S’il m’est déjà arrivé d’ausculter un patient, d’écouter son cœur, ses poumons, son ventre, de l’inspecter, de regarder sa peau, ses blessures, son corps, de le palper, au niveau du foie, des mollets, ou du cou, ou encore de le percuter, entre les côtes, sur les flancs, sur les reins … je n’ai jamais conduit seul un interrogatoire complet suivi d’un examen clinique, en vue de rédiger la sacro-sainte « observation », récapitulant toutes les informations recueillies sur le patient pour qu’elles figurent dans son dossier médical. Une partie essentielle du travail de l’externe en médecine. Externe que je deviendrai l’an prochain… (vous ne pouvez pas sentir la peur dans ma voix, puisque je vous écris, mais je vous le dis, elle est là : Peur, voici mon lecteur, cher lecteur, voici une de mes peurs).

Dans ce stage formidable, à l’ambiance formidable, aux chefs formidables, l’objectif est d’apprendre à faire seul une observation. Apprendre à devenir externe, en gros. Et c’est particulièrement angoissant. Parce qu’il va être temps d’aller voir un patient que je « prendrai en charge » d’un point de vue « sémiologique », qu’il me faudra le présenter aux autres médecins lors des visites, et que je devrai aller le voir régulièrement en vue de me tenir au courant de l’évolution de son état. Je n’arrive pas à me résoudre à me dire que je vais bientôt avoir « mes » premiers patients. Peut-être parce que je flippe à mort.

Dire qu’il y a deux ans encore, je bossais comme un malade parce que je voulais m’occuper des gens. Dire que dans presque six mois, je serai tous les matins à l’hôpital. Dire que dans un peu plus de trois ans, je serais interne. Que je prescrirai des choses. Que je prendrai des décisions affectant directement la santé de ces gens. Dire que je vais être de plus en plus responsable. Alors que je ne m’en sens ni les compétences, ni le savoir-faire. A peine capable de brandir son stétho sans trembler discrètement.

« Mais c’est pour ça qu’il faut profiter de ce stage pour t’entrainer à examiner et interroger des malades voyons ! » Dis comme ça, ça à l’air super. Oui, je vais m’entrainer, ça va être chouette, je vais apprendre à faire mon métier, quelle joie. Du moins pour moi. Parce que le pauvre patient qui a subit déjà au moins 5 fois l’interrogatoire et l’examen clinique en bonne et due forme, parce qu’il y a eu l’admission aux urgences, avec le premier externe qui peut-être passait juste après un DFGSM en stage de sémiologie, puis l’interne, puis un chef qui a transféré le patient jusqu’en médecine interne où un externe est passé le voir pour faire son admission, en rapporter à l’interne qui est passé aussi vérifier deux ou trois trucs. Si le chef n’est pas encore passé, te voilà sixième (sans compter les infirmières d’ailleurs !) à entrer dans la chambre avec toute la prestance de tes trois ridicules petites années de médecine encore inachevées, et prendre ta plus belle voix pour dire « Bonjour, je suis le thrombus des couloirs de l’hôpital, petit étudiant en médecine même-pas-encore-externe-plus-moins-que-rien-que-moi-tu-meurs, et je souhaiterai vous poser quelques questions si vous le voulez bien ! ». Alors que tu sais que le patient en a peut-être un petit peu marre de passer son temps à répondre aux mêmes questions, à subir les mêmes tripotages en tout genre (surtout quand ils sont réalisés par un type qu’a vaguement pas trop l’air sûr de lui), et que si ça s’trouve, il aura même peur de répondre non à un membre de l’équipe soignante (même de très très très loin, comme le DFGSM par exemple) de peur de ne plus être soigné avec la même attention. Alors voilà, voilà en partie pourquoi quand on me dit d’aller interroger un patient, quand je sais qu’il a déjà été vu, ça me remplit d’autant de peur que d’excitation du débutant. Voilà pourquoi, la peur gagne progressivement en importante au point d’éliminer toute fascination au fur et à mesure que j’approche de la chambre.

L’ambivalence du « si tu ne vas pas voir les malades, tu n’apprendras jamais à les examiner et à reconnaître les signes que tu n’auras pas vu de ce fait » face au « tu vas encore embêter le patient sans même que ton examen ne serve à quoi que ce soit puisque cinq personnes compétentes sont passées avant toi, et au moins trois autres plus compétentes passeront derrière toi ». Le sentiment de ne pas être légitime, parce que complètement ignorant, parce qu’assez incompétent, et parce que détestant agacer les gens. C’est paralysant, et ça n’arrange pas mon problème.

Mais l’intérêt d’un stage aussi formidable avec des gens si formidables si bien que tu sais que tout est formidable (oui, j’aime ce stage, je tenais à le préciser de peur de ne pas être complètement clair et honnête avec vous) c’est que ça va changer. En douceur. Dans le respect du patient, de ses volontés, de sa personne. Parce que ça, c’est peut-être difficile d’ériger ça en principe absolu quand on est étudiant et qu’on nous demande (les 4 ou 8 DFGSM agglomérés dans la salle des médecins) d’aller voir Mme Machin en salle 117 qui a « un super souffle au cœur comme dans les bouquins » mais que Mme Machin, on ne la connait ni d’Eve, ni d’Adam et que si on y va pas, c’est pas bien parce que on ne saura jamais repérer un rétrécissement mitral si on ne l’a pas déjà entendu au moins une fois. Mais que c’est grisant, de relever ce défi, de devenir médecin, « en douceur ».

<<< Jour précédent _____________ > Sommaire < ____________ Jour suivant >>>

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s