Stage de sémiologie – Jour 5 : Je ne suis pas un héros !

La patiente, sous les conseils du médecin et la dizaine d’yeux qui observaient la scène, attrapa l’oreiller qu’elle roula en boule, pressa contre son ventre tandis qu’elle était assise et se pencha en avant. Son dos était désormais assez rond, peut-être même un peu trop, ce que le médecin fit délicatement remarquer en disant « Wouha, vous êtes souple ! ». Elle rit, de ce rire un peu forcé, un peu franc, mais que l’angoisse de la situation retenait dans la gorge.

« Ca va durer longtemps ? » demanda-t-elle.
« Pas plus d’une minute ou deux, ne vous inquiétez pas ».

Il lui avait tout expliqué, assis, en face, juste avant qu’elle ne se mette dans cette position. Que le patch sur son dos allait anesthésier l’endroit de sorte à ce qu’elle ne sente pas la douleur à l’introduction de l’aiguille. Qu’elle risquait de sentir cette aiguille dans son dos, que ce n’était pas une sensation très agréable mais qu’elle n’aurait pas mal normalement. Qu’il en avait déjà fait un certain nombre, que lui-même en avait déjà eu, qu’il parlait en connaissance de cause. Que les tubes iraient ainsi dans différents services : bactériologie, biologie, immunologie… Que les résultats orienteraient la prise en charge. Il lui demanda si elle avait des questions. Elle répondit que non, mais qu’elle était très douillette et risquait de crier. Il l’apaisa d’une plaisanterie. Elle ricana, mais s’inquiéta soudainement.

« Il faut que quelqu’un me tienne parce que je risque vraiment de me raidir et de casser l’aiguille si je me redresse ! »

Il la rassura. Casser l’aiguille ? Très très très peu probable. Mais oui, quelqu’un allait être à côté d’elle si elle préférait. L’interne commença à préparer le matériel tandis que le médecin, dans le dos de la patiente, prenait ses repères.

« Vous me dîtes quand vous piquez hein ? Vous ne me faîtes pas de coups dans le dos ! »
« Ne vous inquiétez pas, je vais tout vous dire : là, je suis en train de prendre mes repères, ce sont mes doigts que vous sentez. Voilà. »

Tout en délicatesse, il effleura les crêtes iliaques de la patiente, rejoignit ses pouces sur la ligne des épineuses, compta, recommença, vérifia, et traça avec son stylo une croix en prévenant la patiente. L’interne de son côté ouvrait les paquets de compresses, en imbibait certaines de bétadine, disposait le champ stérile, tout en faisant régulièrement tomber les tubes. Dans la chambre, je trouvais qu’il commençait à faire chaud. Une chaleur familière…

« Vous êtes prête ? »
« Oui… »
« Alors on y va, je pique… Voilà, pour la piqûre, c’est terminé. Maintenant, on commence à remplir les tubes, mais pour ce qui est de la piqûre, donc de ce qui aurait pu être douloureux, c’est fini ! »

Goutte à goutte, un peu plus lentement que d’ordinaire, des perles d’un liquide translucide, clair comme de l’eau de roche, tombaient dans le tube tremblotant que l’interne maintenait en dessous de l’aiguille qui ressemblait désormais à un genre de robinet, planté dans le dos de la patiente. Telle la sève d’un érable, lentement, les dix gouttes nécessaires au remplissage d’un tube s’enchaînaient. A chaque nouvelle goutte, il me semblait que la pièce gagnait un degré Celsius supplémentaire.

Il y eu d’abord un tube. Trente secondes. Puis un deuxième. Quarante-cinq secondes. Puis un troisième, plus d’une minute. Un quatrième que je pensais être le dernier, tandis que des genres de mouches envahissaient mon champ visuel, que le sol semblait tanguer comme une caravelle en pleine mer agitée, et que des pulses pas très réguliers jouaient une drôle de musique en résonnant dans mon crane soudain très lourd. Une minute encore.

« Ne vous inquiétez pas madame, le liquide s’écoule lentement parce que vous êtes un peu maigre. » Puis, doucement, à l’interne : « on va en faire six, ça évitera de la repiquer, la pauvre ».

Ouais, le malaise vagal. Je maitrise. Faut dire qu’il m’arrive assez régulièrement à l’hôpital. Alors j’ai développé tout un panel de techniques. D’abord, quitter la scène des yeux, et jeter des regards rapides dans différentes directions comme pour se secouer les neurones et demander au sympathique de reprendre la main. Ensuite, marcher un peu, trouver un prétexte pour faire quelques pas, en pensant de toutes ses forces à une situation stimulante (genre une rencontre avec un ours au sortir d’un parking mais c’est mieux si la situation est un réel souvenir). Ou encore, quand ça devient vraiment bancal comme situation, s’accroupir pour faire comme si on avait besoin de relacer ses chaussures. Faire tomber malencontreusement son stylo. Ou faire comme si on avait besoin de poser son carnet sur sa cuisse pour écrire un truc. Discrétion quasi-assurée mais pas garantie. Je n’ai encore jamais eu besoin de sortir de la chambre.

Pourquoi être discret ? Mais parce que « le malaise vagal, c’est trop la honte ! ». C’est être une « petite nature », trop fragile pour faire médecine voyons. Tout le monde en a fait un ou deux, peu s’en vantent. Bah non. Je suis désolé, moi je me sens pas bien quand je vois un liquide qui s’écoule un peu trop lentement (même si tout va bien), et que les mains de l’interne imitent à la perfection un syndrome parkinsonien, et qu’une demi-douzaine de personnes sont là, vaguement inquiètes, à attendre dans un silence un peu lourd. Mettez-moi devant une résection d’un lobe du foie, il ne se passera rien. Non, navré, mais le stétho autour du cou, la démarche assurée dans les couloirs, les « bonjours je suis le médecin » alors que ce n’est pas vrai (au même titre que les « j’en ai déjà fait plusieurs des gaz du sang, ne vous inquiétez pas » alors que ce n’est pas vrai), ce genre de choses … désolé vraiment, mais je ne peux pas. L’exaltation à l’idée d’aller ausculter un patient inconnu parce qu’il a un truc « comme dans les livres » ou « que tu ne verras qu’une fois dans ta vie », non, ce n’est pas mon dada. Je suis désolé d’être fragile et de ne pas toujours oser demander au patient de se mettre à nu pour inspecter la peau, palper les orifices inguinaux, ou faire un toucher pelvien quand je sais que derrière moi, trois autres beaucoup plus qualifiés vont passer, et qu’avant moi, cinq autres y sont déjà allés. Peut-être que je ne suis pas fait pour être médecin alors. On verra. Je ne suis pas un héros.

En tout cas, j’ai vu ma première PL (« ponction lombaire »). Examen effectué dans les règles de l’art, par un chef de clinique très à l’écoute de ses patients (et vraiment impressionnant !). En douceur. Si bien qu’à la fin …

« Ca va madame ? Vous n’avez pas eu mal ? »
« Non, mais bon, docteur, je ne vous cache pas que je suis déçue… »
« Ah bon ? Pourquoi ? »
« Et bien, vous savez que j’aime bien râler… »
« Oh oui, j’ai déjà vu ça »

Rires.

« Et bien là, je ne peux pas. J’ai rien senti. Je ne peux pas râler ! »
« Et bien tant mieux ! »

Rire général.

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