La plus belle chute

Comme un vide béant, un piège inextricable,
Tel un sol évasif sous mes pieds bien bernés,
Je chois en un instant dans un monde insondable,
Un effroi corrosif m’empêche de penser.

 L’arrivée lointaine aux contours indistincts,
Efface néanmoins jusqu’à transformer même
Cette peur si vaine en un bonheur certain :
Où qu’aille ce chemin, des lueurs le parsème.

 Un vaste cercle noir, gardien bien mystérieux,
Se dresse sur ma route et me sert de repère,
Je le suis sans savoir quel endroit merveilleux
M’appelle et m’envoute depuis tout point sur Terre.

 Je suis tombé ce jour, dans l’immense ciel bleu
Infini et parfait de ces deux demi-sphères,
Brillantes qui captent mon âme toute entière :
En effet je chute, en plein cœur de tes yeux.

Shakespeare would be turning in his grave !

What feeling is flowing through your veins ?
What bleeding is talking about my pains ?
I lost your eyes fixed on me,
Since, each day I feel lonely.

 Too hard to live without something,
Too hard to find the needed thing.
Love may be a condition,
But could be a curse or an affliction.

 I’m sure of nothing, you see,
My empty heart needs some mercy
A bit of your attention would be enough.

 Or maybe not, who can say,
What’s the trouble in my soul ? Though…
Will I should stop thinking a day ?

Voyage fugace et éternel

A mon grand-père.

C’est soixante-dix vers que l’on aurait dû lire,
L’art est long mais le temps est court dit Baudelaire.
C’est soixante-dix vers que j’aurais dû écrire,
Le nombre de flammes ce jour d’anniversaire.

 Sournois, le temps file, fusant comme une balle,
Elégamment frappée, traçant dans le ciel
La ligne superbe, ellipse célestielle,
Qui fait l’ace en un coup et le par bien trivial.

 Le lancer est parfait,  dure quelques secondes,
Mais serait-ce imparfait de dire que cette onde
Qui transperça les airs le fit pour des années ?

 Il en fit l’Ennemi, maudit, dans Les Fleurs du Mal.
Pourtant le voyage, pas toujours idéal,
N’est-il pas aussi long qu’il nous semble durer ?

La douleur en mon coeur

La douleur en mon cœur, celle de ton absence,
Tes regards presque froids, flagrant d’indifférence,
Et tes yeux évitant, tes départs immédiats,
Dès que je m’approche, ou dès que je suis là.

 La douleur en mon cœur, née de ces grands espoirs,
Doucement cultivés par tes actes discrets,
Éveillant peu à peu cet affect secret,
Qu’aujourd’hui je le crains, est vraiment dérisoire.

 La douleur en mon cœur, c’est toi qui me poignarde,
Lentement par à-coups, entrant jusqu’à la garde,
Sans bouclier contre ta lame assassine.

 La douleur en mon cœur désormais prend racine.
Le bourreau en mon cœur aux raisons inconnues,
Est choyé en mon cœur, un peu trop ingénu.

Au coin de l’œil

Ainsi, fugitive, tu t’écoules et tu fuis.
Tu traces ton chemin à toute heure de la nuit.
Et ainsi, discrète, tu files jusqu’au bout
Du tracé liquide qui contourne la joue.

 Oh rosée du martyr, tu viens sans crier gare !
Ni nuit, ni matinée ne préviennent ta venue.
Perfide, tu surgis comme une lame perdue,
Et ta douleur dure alors même que tu pars.

 Tu rôdes, voleuse, tu es presqu’invisible
La nuit, le jour, sur le visage malade.
Dont la vue que tu troubles rend sa vie plus fade.

 Le mal que tu signes, la douleur indicible
Te fait naître des yeux où le bonheur se meurt.
Toi, larme plus puissante que bien d’autres pleurs !

Stage de sémiologie – Jour 7 : L’effet blouse blanche

Le matin, aux alentours de 8h et demi, j’erre comme une âme en peine dans les tréfonds des sous-sols de l’hôpital. Des rangées de voitures, sur trois ou quatre niveau, tracent un chemin labyrinthique jusqu’aux escaliers permettant d’émerger à la surface. Mais je me souviens des premières excursions, pensant monter sagement les marches et débarquer dans le hall central que je connaissais bien… j’avais encore à l’époque une vision naïve des couloirs hospitaliers, j’ignorai alors qu’il fallait bien sûr s’extirper du dédale aux murs blancs. Un escalier, une porte à droite, un couloir, un angle, une porte à gauche, une autre tout de suite à droite, un couloir, une porte battante, puis deux, et enfin, un escalier descendant pour arriver dans le dit hall. L’automatisme désormais acquis ne se fit pas en une seule fois…

Au niveau de la première porte battante, nous nous croisons. Personnage plutôt imposant, le visage renfrogné de l’homme pas très heureux d’aller à l’hôpital de si bonne heure (qui est vraiment heureux d’aller à l’hôpital, quelle que soit l’heure de la journée ?), il s’accorda la priorité. Je m’étais de toute façon déjà, par réflexe, écarté. Nos yeux s’étaient à peine rencontrés, mon timide « bonjour », peut-être un peu trop bas, ne rencontra aucune réponse, si ce n’est ce visage caractéristique qu’ont les gens des grandes villes, signifiant assez bien « je t’ai vu, mais je ne souhaite pas t’accorder mon attention et le bonjour, c’est démodé ».  Nous nous quittons avec un souvenir de cette rencontre aussi marquant que la trois cent soixante-cinquième fois qu’on ouvre seul un yogourt.

Le matin, à l’hôpital, peu avant l’arrivée des médecins et d’un bon nombre de personnel dans les services pour prendre le relai de l’équipe de nuit, il existe un endroit où la densité de personnage par mètre carré explose tous les records. Le cliquetis d’une caisse sonne à intervalles réguliers, les gens font la queue, une délicate odeur de café se laisse agréablement ou malheureusement, ça dépend des goûts, humer. Si le breuvage chaleureux et caféiné a plutôt tendance à me rebuter, un thé allègrement citronné où un mauvais soda sans sucre n’est pas de refus. Le temps d’attendre ses collègues, de saluer les courageux qui montent déjà, plus en avance que moi, dans les services. Le temps de se réveiller un peu, psychologiquement du moins, aussi.

Retour au parking. Le stagiaire de DFGSM n’a que très rarement un endroit où se changer dans le service. Laisser toutes ses affaires dans un coin n’étant jamais très prudent (les vols sont dits assez fréquents à l’hôpital), le coffre de la voiture constitue un parfait vestiaire de substitution. Les conditions d’hygiènes étant toutefois assez limites (bien que de nombreux médecins enseignants traversent allègrement tout l’hôpital pour se rendre à la cafétéria, où sortent même en blouse pour rejoindre le bâtiment d’en face où se tiennent les amphithéâtres, on peut alors se poser la question de qui, entre l’étudiant qui n’a pas le choix et le médecin voyageur est le plus à risque d’un point de vu hygiène de blouse ?).

Le matin commence vraiment à avoir un sens dès que les 5 kilos de livre de poche, stéthoscope, marteau réflexe, lampe, montre à gousset, carnets de notes et autres objets qui débordent des poches de la blouse nous pèse sur les épaules. Voilà, je me sens tout à coup encore plus moins-que-rien, usurpateur de l’identité de médecin qu’un jour je devrais vraiment porter, avec les cent kilos de responsabilité en plus. Je suis un stagiaire en sémiologie, même pas externe, je ne sers à rien pour les patients, je suis là pour apprendre. Et j’aime ça. Finalement, un passage en psychiatrie pour masochisme s’avère peut-être nécessaire…

On retourne dans les couloirs sinueux. Si les blancs des murs ne nous semblent plus vraiment homogènes comme ils le seraient pour un visiteur ponctuel, nous ne sommes, ma collègue et moi, pas complètement dans notre élément non plus. Pourtant, jour après jour, notre démarche devient un peu plus sûre : sans doute parce que nous n’hésitons plus pour trouver notre chemin vers notre destination pour encore un mois et quelques. Jusqu’au prochain changement de service d’affectation.

Et là, au niveau d’une porte battante, nos regards se croisent à nouveau. Si le temps s’écoulait plus lentement, je suis presque persuadé que l’on verrait cette dilatation subtile, cette mydriase d’angoisse. L’homme imposant s’interrompt, et avant même que je ne lui laisse le passage, il s’écarte de lui-même. Comme si, cette fois, devant ces porteurs de blouse blanche, il n’avait pas le droit de prétendre à la priorité.

En traversant un couloir où deux rangées de chaises, pour la plupart occupées, se font face, porter une blouse vous expose à de multiples paires d’yeux qui portent un vaste panel d’émotions. Ci-et-là, des regards angoissés. Parfois, des regards ébahis, impressionnés. D’autres fois, des fureurs contenues. Souvent, un genre de grand, trop grand respect. Quelque fois, un discret appel à l’aide. Les gens s’écartent plus volontiers pour vous laisser passer. Bien évidemment, ils vous demandent également leur chemin dans le labyrinthe hospitalier, et du haut de votre énorme expérience de la structure (qui se compte en journées, s’il vous plait !), vous vous tournez avec un air faussement assuré vers les panneaux fléchés. Jusqu’à ce que petit à petit, l’habitude fasse jaillir les bonnes indications d’orientation de votre bouche (vu le nombre de fois que vous vous êtes perdu en apportant un dossier dans le service recherché, vous commencez un peu à savoir où il se cache… un peu).

Je parlais d’usurpation d’identité. Parce que si sur votre joli badge, il est écrit, au mieux, « étudiant en médecine », les regards ne s’y posent pas toujours. La blouse suffit à crier au monde entier « ce personnage est médecin ! ». Sans aller jusqu’à provoquer une vague d’émeute façon Nespresso et George Clooney, les gens vous considèrent toutefois avec des égards que vous ne méritez pas (et que même le médecin, selon moi, ne devrait pas imposer d’office : les égards, comme le respect, se méritent mutuellement par l’attitude, et non le diplôme).

En début d’après-midi, à l’hôpital, la blouse est rangée. Les gens, de nouveau, prennent la priorité. Ça vous semble un peu plus normal, même si vous aimiez bien que vos « bonjour » rencontrent une réponse…

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