Paroles d’outre-tombe

Ils ont les visages figés en des grimaces d’agonie,
Ils ont les membres gelés, lourds et inanimés.
Ils portent les traces d’une longue histoire, d’un passé,
Des séquelles ci-et-là du départ de la vie.

 Au coin de sa bouche, les traces d’une coulée de sang,
Son épaule gauche enraidie par l’usure du temps.
Ses orbites sont vides, défaits de leurs yeux,
Etaient-ils verts, étaient-ils bruns, étaient-ils bleus ?

 Elle semble là et lasse, allongée sur la table glacée,
Elle subit les quolibets de ceux qui l’appellent,
Comme tous les autres dormeurs éternels :
Truc, chose, machin, corps, cadavre ou macchabé.

 Peut-être qu’elle entend les remarques déplacées,
Sur ses œdèmes post-mortem ou son corps vieillissant,
Sur son odeur ou sa peau jaunie qui au fil du temps,
Pourri peu à peu même si elle est bien suturée…

 Que certains enterrent le respect pour se protéger,
D’une expérience unique mais ô combien difficile,
Si cela peut se comprendre, ce n’est guère facile,
De pardonner ces actes dont les vivants sont épargnés.

 Car se taire et apprendre, au moins dans le silence,
En découvrant les formes que la peau dissimule,
Les os, les muscles, les vaisseaux, leur fonction et leur sens,
Epargne au dormeur ces propos ridicules.

 Il est incroyable de franchir ce genre de barrière,
Que sont la peau et les chairs pour voir ce qui nous constitue,
Grâce à la volonté de l’être dont on déchire les tissus,
Qui jadis offrit son corps pour nos lumières.

 Allongés sans rien dire, ils déballent leur histoire,
Ils font nos connaissances, enrichissent notre savoir,
Nos premiers gestes techniques, de l’incision aux points,
Sans craindre la douleur des maladresses de nos mains.

 Ils sont là, muets et éveillent fascination et épouvante,
Nous rendant humbles et modestes devant la condition humaine,
Car dans cette salle, en ces heures, ces deux dernières semaines,
La mort n’a jamais été aussi vivante.

 

A ceux qui soulèvent les draps pour comparer les pieds des cadavres en grommelant que le leur a « les pieds tous pourris » alors qu’on dissèque la main.
A ceux qui se permettent des remarques intelligentes telles que « on lui a défoncé le bras », « ce sont vraiment des cadavres de merde » ou « nous avons les moyens de vous vidanger madame » en pleine dissection.
A ceux qui comparent les odeurs de ce qu’ils appellent « trucs » en oubliant que les trucs furent des êtres humains.
A ceux qui se cachent derrière l’excuse de l’expérience difficile à dédramatiser pour se permettre toutes les conneries qu’ils peuvent faire en violation du respect qui relève pourtant du plus simple bon sens.

Et ceux qui me prendront pour un vieux réac’ coincé et barbant, je vous l’affirme : j’assume, et que cela puisse permettre aux morts comme aux vivants d’être respectés et à la dignité de tous d’être préservée.

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