Radiologie 1

J’ai achevé il y a peu un stage de radiologie dans un centre spécialisé en cancérologie. Autant dire qu’au départ, je pensais que j’allais passer plus d’un long mois à m’ennuyer profondément (pour rester poli), le maigre intérêt compensant l’absence de patient qu’était d’apprendre à lire une radio ou un scanner s’amenuisant s’il se réduisait à mesurer des métastases ou des tumeurs primitives : de la « boulométrie » me dira plus tard un interne sympathique.

Mais, en étudiant relativement sérieux que j’essaye de paraître, je me suis présenté tous les matins dans le premier sous-sol du bâtiment, et j’ai posé mes fesses dans les fauteuils plutôt confortables pour river, quatre heures durant, mes yeux sur les doubles écrans de chaque poste d’ordinateur dans une salle à l’éclairage propice à une bonne petite sieste. Les premiers jours, alors que j’arrivais à 9h, parfois un peu plus tôt, et que je me retrouvais seul avant que, vers 9h30, les premiers arrivants ne m’entraînent avec eux pour boire un café, la chef adorable qui me supervisait me répéta à plusieurs reprises « mais ne vient pas avant 9h30-10h, ça ne sert à rien vraiment, viens quand tu veux ». J’admets avoir fini par arriver à 9h30, en culpabilisant un peu au départ. Puis j’appris que j’étais sensé être entouré de 4 externes que je n’ai jamais vu au cours de mon stage. Ça aide à se sentir un peu sérieux. Un peu.

Vers 11h ou 11h30 mais plus rarement, je m’entendais dire « Bon… tu veux y aller ? » ou bien « Tu pars quand tu veux hein ! » ou encore « Bon et bien, à demain ? C’est l’heure, aller, files ! ». Au début, je restais pour « encore un cas ou deux » histoire de partir au moins à 12h (je sortais d’un stage où je ne quittais pas le service avant 13h). Puis, petit à petit, j’ai accepté de sortir plus tôt. Si j’étais assez mal à l’aise au départ, ça allait mieux par la suite, après avoir rapidement fait le tour des scanners, IRM et autres images qu’on voyait régulièrement dans le service…

Bref, dans le jargon de l’étudiant en médecine, ça s’appelle un stage de planqué. J’aurais très bien pu, si je l’avais voulu, ne pas me présenter plus d’une demi-journée par semaine. J’aurais pu en profiter pour bosser mes cours ou glander. J’aurais pu rester chez moi sans le moindre stress de ne pas valider. Mais honnêtement, j’aurais été stupide, car il y a plusieurs choses pour lesquelles, finalement, je suis content de ce stage, même si ce n’est pas forcément très médical…

D’abord, j’ai pris conscience, à nouveau, de l’importance de l’équipe soignante. Pas seulement les médecins, mais aussi les secrétaires, infirmiers, aides-soignants, internes, manipulateurs radio, et j’en oublie. Dans la journée type du radiologue dans ce service, il y a ces longs moments d’interprétation d’images sur leurs ordinateurs, un micro à la main, et ils récitent des heures durant des comptes rendus. L’enregistrement est ainsi directement envoyé aux secrétaires qui ont alors la tâche ingrate de le retranscrire. Il y a les radiologues qui commencent leur rapport par « Dr. Machin, imagerie du xx/xx/2014, M. Bidule Truc … ». Il y en a d’autres qui débutent par « Bonjour, c’est untel pour l’imagerie du xx/xx/2014 de M. Bidule Truc… ». Les premiers concluent souvent par « point final. ». Les seconds terminent par « point final, merci X. ». Ça n’a l’air de rien, mais souvent, c’est assez révélateur de leur comportement à l’égard des autres blouses qui arpentent le service. Néanmoins, il convient de ne pas être catégorique, de ne pas juger trop vite…

J’ai discuté un moment avec une radiologue dont la réputation dans sa spécialité de radiologie était tout aussi connue que ce que ses collègues appelaient un sale caractère. C’était une radiologue de la première catégorie précédemment exposée. Je tire un peu le trait pour les besoins de l’histoire, vous vous rendez bien compte. Cette radiologue, un peu sèche donc, très expressive sur sa lassitude à 9h45-10h quand le besoin d’un deuxième ou troisième café se faisait ressentir, me demanda en passant quelle spécialité je visais, si j’en avais une petite idée, déjà. Je n’aurais peut-être pas dû lui dire qu’entre la médecine générale et la médecine interne, mon cœur balançait mais qu’il était peut-être encore un peu jeune pour bien appréhender la question, car la rumeur se répandit assez vite et bientôt, radiologues et radiothérapeutes essayèrent de me convaincre de l’intérêt de leur spécialité et du fait qu’ils me voyaient bien dedans. Pour revenir à la radiologue, celle-ci m’avoua alors qu’elle aussi, jadis, elle voulait faire interniste. Elle me raconta alors la raison de son changement, à l’aube de son internat. Toute jeune interne dans un service de médecine interne justement, elle rendait visite à une patiente pour qui l’expression « ne pas aller dans son assiette » était un doux euphémisme. Palpitations, nausées, douleur préchordiale, angoisse… Et la jeune interne qui à l’époque savait réciter par cœur la prise en charge d’un angor ou d’un infarctus du myocarde suivit les directives de son item dûment appris : ECG, Troponines, appel de la réa et tout le tralala (vous m’excuserez de ne pas encore connaître d’items et d’avoir encore quelques mois de répit avant de me plonger la tête dans le guidon… Pardon !). Parallèlement, le stress montait chez elle tandis qu’elle appelait le chef de service à la rescousse. L’homme en question arriva et, d’après ses mots, fidèles à la médecine interne, il commença à se poser trente-six questions sur le dosage de différents anticorps aux noms plus barbares les uns que les autres et à formuler cinquante-six hypothèses diagnostiques. A côté de ça, les doigts tremblants devant l’état de la patiente qui s’aggravait et aucune nouvelle des brancardiers pour le transfert en réa, notre jeune interne disposait tant bien que mal les électrodes de l’électrocardiogramme sur le corps souffrant de la patiente. Bip – Tût – Bipbip … vûtttttt (ndlr : comprendre le bruit de l’impression d’une feuille comportant des tracés tels que ci-dessous).

Signe typique d'un infarctus du myocarde 1 minutes puis 1 heure après.

Signe typique à l’ECG d’un infarctus du myocarde 1 minutes puis 1 heure après.

Précis, direct, clair, contrairement manifestement au grand manitou de la médecine interne, très compétent dans sa discipline, mais qui paraissait dépassé par la prise en charge de cette urgence. Pour elle, l’examen était sans appel : un infarctus du myocarde, avait dit la machine. Et où étaient ces brancardiers ?! Ni une, ni deux, elle décoinça le lit et s’engagea dans les couloirs de l’hôpital en direction de la réa. Son propre cœur battant à tout rompre, c’est quand elle franchit les doubles portes du dit service que celui de sa patiente s’interrompit. Réanimation cardio-vasculaire comme « je ne saurais plus faire aujourd’hui », me dit-elle. La patiente repart, l’équipe de réa prend le relais. Elle recevra quelques heures plus tard les dosages, une imagerie, et pléthores d’examens dont le verdict allait toujours dans la même direction. Peut-être que l’une des cinquante-six hypothèses de la grande pointure qu’était son chef de clinique qu’elle idolâtrait, ça c’était sûr, était bonne. Peut-être que l’une des trente-six questions qu’il s’était posé était pertinente. Néanmoins, pour elle, les examens avaient fait le diagnostic. Après quelques mois, elle changera de spécialité. Tiraillée entre l’envie de savoir « un peu de tout » mais de ne plus jamais être dépassée par la clinique, elle tomba amoureuse de la radiologie. Parce qu’ainsi, quand il y a quelque chose, tu le vois ou tu le soupçonnes. Le champ d’application est extrêmement large. Et parfois même, tu sais ce que c’est, tu ne te retrouve pas comme un con devant ton patient souffrant sans trop savoir ce qu’il a. « Et j’imagine que ce qui t’intéresse c’est de savoir ce qui est arrivé à ma patiente ? ». Elle ne me laissa pas le temps de répondre que je n’y pensais même pas. « Elle est morte dans la nuit d’un second arrêt en réa… bon, au boulot ! Non, d’abord un café puis au boulot ! ».

Ça me rappelle le blog d’Alors Voilà – Baptiste Beaulieu et son très bel article « La femme qui soignait ». Est-ce qu’on a tous nos raisons, en s’engageant en médecine, de faire ce que l’on fait ?

Aller, je garde le reste de ce que je voulais dire pour une autre fois. Je retiens cependant de ce stage qu’à mon avis, je ne ferais pas radiologue, ni, désolé mon interne génial (dont je vous parlerai à l’occasion), radiothérapeute. Même les courtes entrevues avec les patients en mammographie ou en échographie ne suffisent pas à me convaincre. Je reste pour l’heure devant mon dilemme dichotomique : médecine générale – médecine interne. Mais j’essayerai quand même de ne pas être trop idiot et de m’autoriser à changer d’avis

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