Médecin : ça commence par Hippocrate

Il faut un début à tout. Dès le départ, la médecine, quand elle quitta le monde des sorts et des trépanations rituelles, se forgea une histoire à partir des premiers pas de ceux qui deviendront d’illustres figures. D’abord, quelques divinités, pour la transition « en douceur » vers une médecine moins « magique » : Hermès, Asclépios… et bientôt, des grands hommes, si éloignés dans le temps qu’ils en devinrent presque des mythes à l’instar des Dieux, comme le fameux Hippocrate. Ce personnage de la Grèce Antique fut considéré comme « le père de la médecine », et les jeunes médecins profèrent encore quelques lignes de son célèbre Serment (actualisé pour prendre en compte les 2300 ans et quelques d’histoire qui nous séparent de lui désormais). Hippocrate, c’est également le titre d’un film de Thomas Lilti, qui retrace le début d’un interne (7ème année de médecine, après un concours sur 8000 personnes pour choisir sa spécialité et son lieu d’exercice) dans un service hospitalier.

Hippocrate affiche

Ce film a eu un formidable écho en moi. Il est vrai que je commence mon externat dès le 1er octobre à venir. Je suis donc littéralement terrifié, angoissé, mort d’inquiétude, paniqué (choisissez ou proposez un adjectif). C’est le début de nouvelles responsabilités, d’un semblant d’exercice de la médecine pouvant avoir quelques conséquences. C’est l’heure des premiers gestes comme les sutures, les gaz du sang, les ponctions lombaires, les ponctions d’ascites, et j’en passe. C’est aussi, et surtout, les premiers examens cliniques, seul avec le patient, dans une démarche un tant soit peu diagnostique. Par-dessus tout, c’est l’esquisse d’une considération à acquérir, des regards qui se posent sur vous et vous regardent, de loin loin loin, comme « un médecin ». Et donc, tout le relationnel à apprendre, toute cette gestion du patient que nul livre ne vous enseigne, tout ce savoir dans lequel je crois que les médecins généralistes sont maîtres. Il faudra faire ses preuves, apprendre la théorie des médecines, oser pratiquer, risquer de se tromper, se tromper, assumer ses erreurs, répondre aux attentes des supérieurs, ne pas se figer d’angoisse, et surtout, ne pas décevoir le(s) patient(s). Ne pas les décevoir, ça exige, pour moi, d’adopter une pratique respectant tant de choses que je ne saurais les citer toutes : Primum non nocere, bien sûr, mais aussi, la dignité, l’écoute, le respect l’accompagnement, l’humanité… Je mets définitivement la barre haute, mais il me paraît plus important de respecter ça que d’être un brillant diagnosticien. J’espère pouvoir relire ces lignes à loisir, et ne pas oublier mes craintes, ni me perdre dans un excès d’assurance. Rester humble, je crois que j’y tiens beaucoup. Bref, je parle, j’écris, je me répands… alors que tout tient en 7 lettres et une apostrophe : j’ai peur.

Je redoute le patient de Benjamin du film Hippocrate qui lui dit exactement ces mots « j’ai peur » une nuit de garde, avant de mourir. Je redoute cet état délicat, où l’on ne sait que dire face à la détresse d’une personne. Je redoute cette Mme Richard, qui esquisse des directives anticipées « je ne veux pas qu’on me maintienne dans un mauvais état » et que tout le monde veut « sauver ». Je redoute ces grimaces de douleur, contre lesquelles on ne peut rien, ces contentions de principe qu’on voudrait retirer, cette impuissance face à la Mort qui, on ne le sait que trop bien, fini toujours par arriver.

Je me souviens de cette blouse trop grande qui frôlait mes chaussettes, de cette tâche suspecte et rosée près de la poche et de la lingerie perdue au milieu d’un dédale de sous-sols lugubres. Je me souviens du sentiment étrange que d’être plongé dans un service en pleine effervescence, où personne ne vous connaît, où vous avez envie d’aider mais sans savoir par où commencer. Je me souviens de ces patients qui ont frôlé la mort, et du spectre de la Faucheuse rôdant dans les couloirs, mais qui ne m’a jamais encore montré les funestes résultats de son œuvre.

J’envie et appréhende le travail d’équipe, apprendre à gérer la communication avec les collègues et les patients. J’envie et appréhende d’apprendre enfin un peu de ce que je veux devenir. J’envie et appréhende de devenir médecin.

Dans ce système de santé complexe, la gestion des hôpitaux est une épine douloureuse plantée dans nos pieds à tous. Les finances, les lois et les administratifs d’un côté. De l’autre côté du mur, l’humain, la douleur et les soignants. Un dialogue de sourd, des impasses partout.

Que sera l’hôpital de demain ?

Que seront les patients de demain ?

Que seront les soignants de demain ?