Garde de nuit

« Il faut y être pour y croire »… Quand je lisais les articles des blogs des soignants et étudiants en médecine, à l’époque, je trouvais toujours qu’il y avait une part d’irréel dans le récit. L’hôpital, c’était un monde étrange, obscure, inconnu. Depuis, je le fréquente un peu plus chaque jour. Sur les dernières 48h qui viennent de s’écouler, j’en ai passé 26 là-bas…

Il faut y être pour y croire. Dans cette salle centrale, au milieu d’un carré de couloirs de box d’où s’élèvent des voix, sortent des lits, des blouses, des machines et tout un tas de bip-bip, des hommes et des femmes s’affairent dans une agitation légèrement adrénalinée. Si vous tendez l’oreille, vous entendez les supplices d’une personne qui réclame d’être détachée. Vous devinez les murmures des gens las d’attendre. Vous percevez la voix grave qui surveille que chaque interne se connecte sur le logiciel où des carrés colorés représentent la multitude de patient qui attendent.

Il faut y être pour y croire, dans cette fourmilière mécanique, où l’externe fait équipe avec un interne, sous la surpervision d’un sénior. L’externe attrape une pochette plastique à peine posée dans un casier à travers laquelle on peut lire un motif, un nom, quelques constantes. Gribouillés en haut à droite, à peine lisibles, une lettre et un chiffre. Box, salle d’attente… il faut courir à la recherche de son patient, découvrir parfois des visages connus, parfois même, une blouse blanche avec laquelle on a travaillé une fois…

Il faut y être pour y croire, à la première poignée de main qui veut tout dire. Bonsoir, suivez-moi, par ici, installez-vous, je m’appelle untel, je suis étudiant en médecine, je débroussaille avec vous pour avancer les chefs et on revient vous voir, vous êtes d’accord ? Premiers regards méfiants. Premier soupir dissimulé sous un acquiescement plus ou moins consenti. « Il faut encore que je vous répète tout ? ». Hôpital, quand tes soins protocolaires nous tiennent… Premières odeurs, parfois. Premiers contacts. Premières tentatives de dédramatiser, d’installer une petite confiance. Premiers échecs. Des oublis, en plein milieu des tests des paires crâniennes qu’on fait passer pour un intense moment de réflexion en allant pianoter sur l’ordinateur du box en murmurant « hum hum ». Premières réflexion sur sa façon de faire. En pratiquant, se regarder pratiquer. Pas facile comme exercice…

Il faut y être pour y croire au tout premier patient de la soiré où l’on a l’impression de ne rien savoir. D’être tellement perturbé par l’effort à fournir pour retrouver ses marques avec le logiciel lourdingue des ordinateurs antiques du box que l’on en oublie même la bonne façon de faire son observation. Qu’on fera de toute façon « trop longue » ou « trop complète ». Même la machine à ECG, sur laquelle il ne faut jamais compter en cas d’urgence puisque parfois, elle décide d’imprimer, et parfois… non. Histoire de nous faire passer pour un incapable accomplit devant le patient. Il faut y être pour y croire, en garde d’orthopédie. Appelé à 11h, arraché des urgences pour rejoindre un bloc où une jeune femme est endormie afin qu’on puisse lui ouvrir la cheville afin de viser des plaques et des clous dans ses os, et découvrir au passage une fracture du talus. Marteau, tourne-vis, perceuse… Chef un brin cassant. Quand je m’habille pour la première fois en stérile, l’infirmière et la panseuse sont des anges de patience et de bienveillance. Le chirurgien m’offre un sympathique « à cette allure, quand tu auras finis de mettre tes gants, on commencera à recoudre ». Je suis ses ordres, je tiens le pied. Ils incisent avec l’interne. Le sang s’écoule, ils ont ouvert une petite veine. « Passe moi une pince de machintrucmuch ». J’ai pas compris le nom. Je désigne un instrument au hasard. J’ai de la chance. « Passe moi une seringue de bidulemuchmuch ». Je stresse tellement quand on s’adresse à moi que je n’arrive même pas à me concentrer sur ce qu’il me demande. Je tente un truc en tremblant, le chef soupire, l’interne attrape la seringue et lave l’entaille. Sueurs. Chaleur. Étoiles devant les yeux. Mais je suis plus fort que ça. J’ai vu des hépatectomies, j’ai vu un type sortir les boyaux d’un autre pour me montrer le grand épiploon. J’ai tenu un pied amputé d’un bon morceau pour aider à faire un bandage. Et depuis le temps que je fréquente les coups de gueule de mon parasympathique, il en faut plus que ça pour m’ébranler… « Passe moi le chouettetruchibou, ça ressemble à une cuillère ». Je cherche, propose un truc. « Tu trouves que ça ressembles à une cuillère toi ? ». Boule dans la gorge. J’ai envie de lui répondre d’aller se faire foutre, que la chirurgie, je déteste, que l’ortho ça me gave grave, que putain je sais que je suis nul et que c’est pas la peine de me parler comme ça pour me le faire savoir, JE SUIS AU COURANT ! Ben voilà. 10 minutes après le début de l’intervention, mes jambes sont en coton et je craque. « Je ne me sens pas bien ». Tchao le champ stérile, bienvenu le coin de la salle d’opération, assis contre le mur, l’infirmière à mes côtés, répondant aux commentaires agréables du chefs en prenant honorablement ma défense. Chaque fois qu’elle parle, j’ai envie de la remercier. Je me sens tellement nul, tellement inutile, tellement incapable de faire médecine. Je resterai là tout le restant de l’opération, voulant toujours aller affronter mes peurs et me rhabiller pour retourner dans le champs stérile. Je lutte contre moi-même, en vain. Je reste paralysé. Jusqu’à la fin. Survient un anesthésiste sympathique à un moment. Il me demande ce que je voudrais faire. Je grommelle un « médecine générale peut-être… je ne sais pas… ». Je m’intéresse à ce qu’il fait, du côté de la patiente. C’est quand même, pour moi, nettement plus intéressant…

Il faut y être pour y croire, à 2h du matin, face à un patient venu pour détresse psychologique. Il a besoin de parler, simplement. Et je l’écoute, une demi-heure, peut-être plus. Je fais mon rapport à l’interne. « Tu l’as examiné ? » – « Non » – « Il faut lui faire un examen avant d’appeler la psychiatre de garde »… J’y retourne, je fais 10 minutes d’examen sommaire complètement normal, et je parle encore pendant un temps indéfini, sentant comme la barrière de la méfiance s’effondrer. Je vais voir la psychiatre. On y retourne ensemble. Je crois rêver : un médecin qui écoute son patient parler jusqu’au bout, sans le couper au bout de 15 mots, assis face à face, à l’écoute. Un médecin qui encourage, qui recherche avec lui le meilleur traitement. Un médecin qui me donne l’impression de savoir parler aux gens. Elle me demande, après, ce qui me plaît comme discipline. Je lui réponds  que la psychiatrie m’intéresse, mais que je ne suis pas sûr de vouloir faire que ça. Ni que ça soit bon pour mon équilibre. Mais c’est ça que je veux, une médecine d’échange, de relation, d’aide… Le patient, je retournerai lui parler plusieurs fois pendant la nuit. Plus exactement, il viendra demander à me parler. Je suis flatté, même si un peu démuni de ne pas trop savoir quoi lui dire. Mais je crois me sentir utile. Il partira avec un proche en me disant « merci ». Le genre de « merci » les yeux dans les yeux qui font plaisir.

Il faut y être pour y croire, dans l’univers si incroyable de l’hôpital…

Soign-enragé

Parfois, je me retourne, et sur le court chemin que j’ai à peine tracé, je les vois. Ce jeune homme recroquevillé dans son lit de réanimation chirurgicale, battu à la batte de base-ball, littéralement décérébré. Cette dame épuisée, déprimée, vidée par son épreuve de jeune pour l’exploration de je-ne-sais quelle maladie. Cette mère en devenir qui apprenait devoir renoncer à son futur enfant alors atteint d’une anomalie de formation du corps calleux (sorte de connexion entre les deux hémisphères cérébraux). Cette autre femme que le désir d’être mère poussait jusqu’à lui faire mettre sa propre vie en danger, mais qui, devant la flambée de son insuffisance rénale, n’a pu mener sa grossesse à terme. Cet homme ficelé à son lit, étiqueté « dément », qui me tenait un discours des plus cohérents me suppliant de le détacher. Ce vieil homme qui paniquait à l’idée de sa propre fin en nous lançant de glacials « vous verrez, quand vous serrez à ma place, cela vous arrivera un jour… ». Les noms, les maladies, et parfois même, les visages s’échappent de ma mémoire. Mais leurs détresses, leurs souffrances, elles restent là, bien vivantes, plantées dans ma chair.

Je me souviens de cette PACES, première année absurde où sur des notions mathématiques, physiques et biochimiques, on « sélectionne » les « plus aptes » à s’engager sur le chemin des professions de santé. Je me souviens de cet ami, aux qualités humaines incomparables, recalé pour quelques places quand bien d’autres têtes-à-claques sont passées. Je me souviens de ces premières années d’anatomie, de physiologie, de sémiologie, où l’on se forge des croyances sur ce qu’est la médecine qui se brisent dès nos premiers pas dans l’hôpital…

Je me rappelle amèrement mon incompréhension : moi qui, des maigres cours d’histoire de la médecine et des textes d’éthiques à apprendre par cœur pour le concours de la PACES, pensait que la médecine n’existait pas (ou plus) sans la fameuse relation humaine entre le soignant et le soigné, pourquoi personne ne nous en parlait ? Je me rappelle décidément bien avoir constaté que les mots-clés valaient plus que les notions en elles-mêmes, que le reste viendrait « après, avec le temps, sur le tas ». Je me rappelle tristement, et chaque jour, ce sentiment étrange qu’on est bien peu, dans l’amphithéâtre, à ce demander ce qu’on fout là, à ne pas comprendre que les gens rient de ce qui nous choquent, à ne pas savoir pourquoi ce qui les intéresse le plus nous intéresse le moins…

Alors on se démène. On va chercher où l’on peut ces notions abstraites qui nous paraissent pourtant si cruciales. On s’enguirlande plus ou moins gentiment dans les chemins obscures et abscons de l’administration française et universitaire pour sortir une association qui n’intéresse pas un seizième de sa promotion afin d’encourager le dialogue sur ce qui est trop tut. On fait des pieds et des mains pour jongler entre ses cours, ses stages, son travail d’étudiant et le reste, le crucial : la lecture d’ouvrages qui ouvrent les yeux (Le Chœur des Femmes, pour ne citer que lui), des médecins qui parlent de ce qu’on aimerait entendre entre les murs de la fac (médecins blogueurs, Borée, Jaddo, Gécé, Gélule, les SF, les paramédicaux et tant d’autres…), on se dégote un master de philosophie-éthique qu’on essaye tant bien que mal d’articuler avec son externat…

Mais plus on avance, plus on écoute ces enseignants qui disent nous « apprendre », et plus on se rend compte qu’en réalité, on ne sait rien. Savoir, savoir-faire, et surtout savoir-être. C’est quoi, fichtre, être médecin et, de surcroît, être un médecin le moins mauvais possible ? Je ne sais pas.

Quand je vois ce genre d’idole, ces Dr. Sachs, ces profs rarissimes à la fac mais qui donnent envie… comme ceux qui vous prennent 2h au minimum pour vous parler du pourquoi c’est important de se présenter à son patient et du comment faire pour que ça soit le moins mal possible. Du genre de ceux qui vous disent que « Noblesse oblige » en vous listant une tripotée de vertus. De ceux qui vous filent la boule au ventre qui remonte jusque dans la gorge et qu’alors vous vous dîtes : « Tu n’y arriveras jamais. Comment veux-tu prétendre à la moindre de ces vertus, toi qui ne connais rien, toi qui crois tout pouvoir apprendre, toi qui ne te connais même pas… ». Comment même leur arriver à la cheville, perdu dans tout nos doutes ?

Et alors vous remettez la blouse trop grande de laquelle dépasse un stéthoscope et un marteau-réflexe d’une de vos poches, une échelle d’évaluation de la douleur d’une autre, et des fiches dans celles qui restent. Et vous arpentez les couloirs de l’hôpital universitaire. Et vous les voyez, les autres.

Les médecins qui, sans faire attention, utilisent des mots savants pour expliquer des maladies aux patients, des « artères calcifiées » aux abréviations, et qui ne comprennent pas que les gens ne suivent pas correctement le traitement qu’ils ont passé tant de temps à leur expliquer. Les médecins qui passent moins de cinq minutes dans une chambre, posent leur stéthoscope, demandent à l’interne, aux externes, aux stagiaires d’écouter et s’en vont sans rien dire. Les médecins qui commentent une échographie aux étudiants, sans prendre la peine de rassurer le patient au préalable, pendant et après l’examen qui le concerne pourtant bien davantage. Les médecins qui demandent un MMS dès que le patient, âgé, ne répond pas assez vite et clairement à leurs demandes. Les médecins qui parlent de leur patient à peine sorti de leur chambre avec l’infirmière alors que la porte est toujours ouverte. Les médecins qui ne savent pas parler, qui ne savent pas gérer un refus qu’ils considèrent comme un affront personnel, une remise en cause de leur compétences si durement acquises. Les médecins qui n’écoutent pas, où seulement quinze mots avant de placer leur science. Les médecins pour qui, l’important c’est le protocole, et le reste, du détail.

Plus je vis dans cet univers, moins je suis choqué. A l’aube de ma deuxième année de médecine, tout me révoltait. En plein milieu de ma troisième année de médecine, cela m’énervait. Aujourd’hui, je serre les poings et les mâchoires. Mais qui suis-je pour juger ainsi de l’exercice des autres ?

J’enrage. Beaucoup de ce que je fais, c’est une bataille. Contre moi-même, le potentiel « mauvais médecin » (selon mon propre jugement) que je suis capable de devenir, contre les autres potentiels « mauvais médecin » parmi mes camarades qui avancent dans cette direction que je n’aime pas tant je la crains, contre les médecins qui agissent « mal ». Mes hauts faits d’armes, et tant pis si j’ai l’air prétentieux, c’est d’accepter de me faire engueuler parce que j’ai passé 1h à faire mon observation, à discuter avec le malade. C’est d’accepter de me faire regarder comme si j’étais un extra-terrestre parce que je vais parfois revoir des patients que j’ai vu dans d’autres services. C’est d’accepter d’être réprimandé parce que je pose des questions futiles sur la pratique idéale de la médecine. C’est d’encourager mes collègues à discuter de leurs expériences, des souffrances qu’ils encaissent eux aussi et qu’ils cachent en riant en amphithéâtre sur les blagues qui m’énervent. C’est d’essayer de pardonner aux soignants qui n’agissent pas comme je trouverais plus humain qu’ils agissent. C’est de m’évertuer à toujours rechercher l’humilité par la remise en question. Et ça, c’est particulièrement difficile.

Car j’ai peur… j’ai incroyablement peur de perdre.