Soign-enragé

Parfois, je me retourne, et sur le court chemin que j’ai à peine tracé, je les vois. Ce jeune homme recroquevillé dans son lit de réanimation chirurgicale, battu à la batte de base-ball, littéralement décérébré. Cette dame épuisée, déprimée, vidée par son épreuve de jeune pour l’exploration de je-ne-sais quelle maladie. Cette mère en devenir qui apprenait devoir renoncer à son futur enfant alors atteint d’une anomalie de formation du corps calleux (sorte de connexion entre les deux hémisphères cérébraux). Cette autre femme que le désir d’être mère poussait jusqu’à lui faire mettre sa propre vie en danger, mais qui, devant la flambée de son insuffisance rénale, n’a pu mener sa grossesse à terme. Cet homme ficelé à son lit, étiqueté « dément », qui me tenait un discours des plus cohérents me suppliant de le détacher. Ce vieil homme qui paniquait à l’idée de sa propre fin en nous lançant de glacials « vous verrez, quand vous serrez à ma place, cela vous arrivera un jour… ». Les noms, les maladies, et parfois même, les visages s’échappent de ma mémoire. Mais leurs détresses, leurs souffrances, elles restent là, bien vivantes, plantées dans ma chair.

Je me souviens de cette PACES, première année absurde où sur des notions mathématiques, physiques et biochimiques, on « sélectionne » les « plus aptes » à s’engager sur le chemin des professions de santé. Je me souviens de cet ami, aux qualités humaines incomparables, recalé pour quelques places quand bien d’autres têtes-à-claques sont passées. Je me souviens de ces premières années d’anatomie, de physiologie, de sémiologie, où l’on se forge des croyances sur ce qu’est la médecine qui se brisent dès nos premiers pas dans l’hôpital…

Je me rappelle amèrement mon incompréhension : moi qui, des maigres cours d’histoire de la médecine et des textes d’éthiques à apprendre par cœur pour le concours de la PACES, pensait que la médecine n’existait pas (ou plus) sans la fameuse relation humaine entre le soignant et le soigné, pourquoi personne ne nous en parlait ? Je me rappelle décidément bien avoir constaté que les mots-clés valaient plus que les notions en elles-mêmes, que le reste viendrait « après, avec le temps, sur le tas ». Je me rappelle tristement, et chaque jour, ce sentiment étrange qu’on est bien peu, dans l’amphithéâtre, à ce demander ce qu’on fout là, à ne pas comprendre que les gens rient de ce qui nous choquent, à ne pas savoir pourquoi ce qui les intéresse le plus nous intéresse le moins…

Alors on se démène. On va chercher où l’on peut ces notions abstraites qui nous paraissent pourtant si cruciales. On s’enguirlande plus ou moins gentiment dans les chemins obscures et abscons de l’administration française et universitaire pour sortir une association qui n’intéresse pas un seizième de sa promotion afin d’encourager le dialogue sur ce qui est trop tut. On fait des pieds et des mains pour jongler entre ses cours, ses stages, son travail d’étudiant et le reste, le crucial : la lecture d’ouvrages qui ouvrent les yeux (Le Chœur des Femmes, pour ne citer que lui), des médecins qui parlent de ce qu’on aimerait entendre entre les murs de la fac (médecins blogueurs, Borée, Jaddo, Gécé, Gélule, les SF, les paramédicaux et tant d’autres…), on se dégote un master de philosophie-éthique qu’on essaye tant bien que mal d’articuler avec son externat…

Mais plus on avance, plus on écoute ces enseignants qui disent nous « apprendre », et plus on se rend compte qu’en réalité, on ne sait rien. Savoir, savoir-faire, et surtout savoir-être. C’est quoi, fichtre, être médecin et, de surcroît, être un médecin le moins mauvais possible ? Je ne sais pas.

Quand je vois ce genre d’idole, ces Dr. Sachs, ces profs rarissimes à la fac mais qui donnent envie… comme ceux qui vous prennent 2h au minimum pour vous parler du pourquoi c’est important de se présenter à son patient et du comment faire pour que ça soit le moins mal possible. Du genre de ceux qui vous disent que « Noblesse oblige » en vous listant une tripotée de vertus. De ceux qui vous filent la boule au ventre qui remonte jusque dans la gorge et qu’alors vous vous dîtes : « Tu n’y arriveras jamais. Comment veux-tu prétendre à la moindre de ces vertus, toi qui ne connais rien, toi qui crois tout pouvoir apprendre, toi qui ne te connais même pas… ». Comment même leur arriver à la cheville, perdu dans tout nos doutes ?

Et alors vous remettez la blouse trop grande de laquelle dépasse un stéthoscope et un marteau-réflexe d’une de vos poches, une échelle d’évaluation de la douleur d’une autre, et des fiches dans celles qui restent. Et vous arpentez les couloirs de l’hôpital universitaire. Et vous les voyez, les autres.

Les médecins qui, sans faire attention, utilisent des mots savants pour expliquer des maladies aux patients, des « artères calcifiées » aux abréviations, et qui ne comprennent pas que les gens ne suivent pas correctement le traitement qu’ils ont passé tant de temps à leur expliquer. Les médecins qui passent moins de cinq minutes dans une chambre, posent leur stéthoscope, demandent à l’interne, aux externes, aux stagiaires d’écouter et s’en vont sans rien dire. Les médecins qui commentent une échographie aux étudiants, sans prendre la peine de rassurer le patient au préalable, pendant et après l’examen qui le concerne pourtant bien davantage. Les médecins qui demandent un MMS dès que le patient, âgé, ne répond pas assez vite et clairement à leurs demandes. Les médecins qui parlent de leur patient à peine sorti de leur chambre avec l’infirmière alors que la porte est toujours ouverte. Les médecins qui ne savent pas parler, qui ne savent pas gérer un refus qu’ils considèrent comme un affront personnel, une remise en cause de leur compétences si durement acquises. Les médecins qui n’écoutent pas, où seulement quinze mots avant de placer leur science. Les médecins pour qui, l’important c’est le protocole, et le reste, du détail.

Plus je vis dans cet univers, moins je suis choqué. A l’aube de ma deuxième année de médecine, tout me révoltait. En plein milieu de ma troisième année de médecine, cela m’énervait. Aujourd’hui, je serre les poings et les mâchoires. Mais qui suis-je pour juger ainsi de l’exercice des autres ?

J’enrage. Beaucoup de ce que je fais, c’est une bataille. Contre moi-même, le potentiel « mauvais médecin » (selon mon propre jugement) que je suis capable de devenir, contre les autres potentiels « mauvais médecin » parmi mes camarades qui avancent dans cette direction que je n’aime pas tant je la crains, contre les médecins qui agissent « mal ». Mes hauts faits d’armes, et tant pis si j’ai l’air prétentieux, c’est d’accepter de me faire engueuler parce que j’ai passé 1h à faire mon observation, à discuter avec le malade. C’est d’accepter de me faire regarder comme si j’étais un extra-terrestre parce que je vais parfois revoir des patients que j’ai vu dans d’autres services. C’est d’accepter d’être réprimandé parce que je pose des questions futiles sur la pratique idéale de la médecine. C’est d’encourager mes collègues à discuter de leurs expériences, des souffrances qu’ils encaissent eux aussi et qu’ils cachent en riant en amphithéâtre sur les blagues qui m’énervent. C’est d’essayer de pardonner aux soignants qui n’agissent pas comme je trouverais plus humain qu’ils agissent. C’est de m’évertuer à toujours rechercher l’humilité par la remise en question. Et ça, c’est particulièrement difficile.

Car j’ai peur… j’ai incroyablement peur de perdre.

Publicités

17 réflexions au sujet de « Soign-enragé »

  1. Ping : Soign-enragé | Jeunes Médecins et...

  2. La remarquable réflexion de ce billet répond d’elle même à la dernière crainte, même si rien n’est jamais définitivement acquis, l’humanité et son degré nécessaire d’humilité sont bien présente

  3. l’auteur aurait pu etre… moi 😉
    J ai aussi fait un master d ethique, mais une fois mes etudes terminées. Et si ca se trouve, meme , on se connait. Tu ne perdras pas la revolte. Meme fatigué. Il faut juste continuer à te fixer des objectifs raisonnables pour chaque patient. Je travaillen en anesthesie rea. J ia essuyé beaucoup d’affronts (l ethique serait inutile, la bienveillance accessoire lorsqu il s’agit du pronostic vital des patients), mais … Je persiste et je constate avec plaisir que je suis de plus en plus souvent remerciée, imitée, questionnée. Tant que le patient reste au centre de tes prises en charge, loin derriere les protocoles et la soumission à la hierarchie, ca ira. Courage 😉

    • Bonjour,
      Merci pour votre commentaire 😉
      Oui, l’éthique, les considérations philosophiques et humanistes, dans les beaux rouages scientifiques de l’hôpital, ça passe mal. Pourquoi risquer de perturber la machine avec des données si disparates et aléatoires ? C’est souvent assez tranché, j’ai l’impression : il y a ceux qui s’en moquent, ceux qui s’en préoccupent un peu « pour la forme », et ceux qui s’en soucient vraiment. Comme pour tout, me direz-vous. Oui, mais dans le cadre du soin, ça m’interroge…
      La soumission à la hiérarchie, c’est un autre problème. Ca à l’air simple, comme ça, de dire aux chefs qu’on s’en moque. Mais en pratique…
      Merci en tout cas ! Et bon courage à vous aussi 😉

  4. joli….bien dit….après 1 an et demi de chirurgie j’ai fait un remord pour de la pneumologie et je retrouve dans ce discours beaucoup d’éléments qui m’ont aussi frappé…
    notamment: toutes les critiques faites des « médecins qui ne font pas attention » sont la raison pour laquelle je suis partie en pneumo… le « j’ai pris 1h a faire une observation et a discuter avec mon patient » et mes « questions futiles » c’est ce que j’ai eu l’impression qu’on me reprochait fortement en chirurgie, et le « discuter avec mon patient » « le rassurer »……c’est ce que j’espere arriver a faire en pneumo….pcq dans cette spécialité plus que certaines autres on est obligé d’accepter qu’on n’est pas tout puissant….et ca c’est la médecine en restant humain!!

    • Bonjour,
      Merci pour ton témoignage. Heureusement qu’il y a des chirurgiens, et heureusement qu’il y a d’autres soignants. Blague mise à part, il est parfois difficile, j’ai l’impression, de trouver la médecine qui nous corresponde. C’est, peut-être, le travail de toute une vie de soignant 😉

  5. Waow mais nous les patients on veut ce genre de médecins et un crétin insensible et non pédagogue !!!! Merci pour ce texte et ces questionnements

  6. Je ne suis que patiente. Vos doutes et vos peurs de futur médecin vous honorent et me rassurent, ne vous laissez pas bouffer par eux mais gardez les (en les domestiquant). Les conditions actuelles des études de médecine ne vous y aident pas. Continuez à écouter, à parler et à expliquer à vos patients. On a besoin de médecins comme ça. Bon courage.

    • Bonjour,
      Merci pour votre message. Il me touche beaucoup et fait partie des choses auxquelles j’essaye de me raccrocher quand la médecine qu’on me montre ne me plaît pas. Cela m’effraie aussi de ne plus les entendre. Merci donc.
      Et, pour moi, vous n’êtes pas « que patiente ». Vous êtes un être humain, comme moi, comme les médecins, comme les soignants, comme tout le monde… et unique à la fois 😉

  7. Salut,
    interne en médecine générale….. même peurs, mêmes idéaux, mêmes difficultés, même estomaquage, même combat. Depuis 8 ans.
    Même extra terrestre 🙂
    Courage.
    La vie est une farandole !

    Alice

  8. Et toujours l’impression de ne pas savoir, d’avoir mal fait, mal dit, mal écouté,loupé quelque chose, trop peu aidé.
    Quand même se relever, et se botter le cul pour faire mieux demain, après demain et ainsi de suite….

  9. Quel magnifique article. On en voudrait, des soignants comme vous, quand on est juste un patient et qu’on attend au moins un peu plus que de la technique dont on ne comprend rien, ou pas grand-chose.
    Merci de montrer que ces soignants existent, et existeront.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s