Je vous fais un dessin ?

A l’heure où les revendications explosent à coup de « Je suis Charlie », « Je suis la fresque » et autres, et alors que j’ai voulu ne pas rentrer dans la bataille, ma patience s’est épuisée. Un besoin de défouloir s’impose. Et plutôt que de gribouiller quelques croquis peu ragoutants en place publique, je vous offre ces quelques lignes que vous êtes libres de lire, de critiquer, ou d’ignorer selon vos souhaits.

Je suis étudiant en médecine. Je suis un carabin parmi d’autres, un étudiant parmi bien d’autre, un être humain parmi nous tous. Comme tous les êtres humains, je trimbale avec moi une sorte d’héritage, et surtout, une faculté de pensée. Les philosophes l’appellent la raison, d’autres l’autonomie, d’autres encore la dignité, l’âme, et j’en passe. Chacun sa culture et sa représentation de la vie et du monde. Tant que les actes des uns n’empêchent pas, en mal, les actes des autres et réciproquement. Tant que l’ensemble des êtres humains parvient à vivre au mieux, sans que les généralités ne masquent les disparités. Une vision utopiste, mais nécessaire à notre bien à tous…

Alors voilà, cette histoire de fresque dans la salle de garde des internes. Une scène pornographique peinturlurée sur les murs de cette résidence de jeunes médecins en formation, mettant en scène quelques superhéros/héroïnes se livrant à ce que certains appellent une orgie, d’autres (et je suis de ceux-là), un viol. Avant de rentrer dans la question de la liberté d’expression (puisque cette fresque a été masquée), il faut bien voir que ce genre de dessin s’intègre parfaitement au « folklore » médical. Cette espèce de mentalité selon laquelle les étudiants en médecine quittent la blouse et l’hôpital pour des nuits endiablées de sexe, consommation de substances, bizutages et autres. La faluche, détournée en ce genre d’activités, les soirées médecine dont on parle tant, les weekends d’intégration également, l’affreuse première année (PACES) et ses doublants sauvages… L’attrait pour la sexualité chez les étudiants en médecine n’est, à mon sens, pas un caractère proprement carabin. A l’âge où la jeunesse nous libère de l’enfance et où les hormones bouillonnent, l’ouverture à la sexualité s’observe chez tous les jeunes. De par leurs études un peu longues, on pourrait penser que les étudiants en médecine allongent leur mentalité d’adulescent… de plus, plongé dans l’étude du corps et de la vie où la sexualité est indispensable, peut-être ont-ils plus souvent loisir d’y penser et ainsi d’en plaisanter. Peut-être que ce folklore découle d’une volonté d’affirmation de la sexualité sous diverses formes pour coller/construire un « stéréotype » du carabin… peut-être. En tout cas, les dessins sur les tables des amphithéâtres, dans les recoins « étudiants » de la faculté (Bureau Des Elèves, Corporation, et autres) regorgent d’illustration du style de la dite fresque. Grossièreté, vulgarité, sexualité (ou sexisme plutôt) s’assemblent en gribouillis plus ou moins coloré. Et même si certains croquis s’effacent au profil de nouveaux, souvent plus provocateurs que les précédents, c’est un phénomène qui existe depuis la nuit des études médicales.

Effacer ces dessins, une fresque, une atteinte à la liberté d’expression ?

Un instant… qu’est-ce que la liberté d’expression ? Celle-là même qu’on invoque à toutes les sauces depuis les tragiques évènements de début d’année. Qu’est-ce que la liberté de manière plus générale ? Selon l’adage bien connu, elle se borne là où commence celle des autres… Il faut donc parler d’équité pour mieux la définir. Mais qu’est-ce que l’équité dans l’expression ? Faut-il transformer la place publique en une cacophonie d’idées venant de toute part ? La loi de celui qui cri le plus fort sera-t-elle la meilleure ? De toute évidence, puisque l’être humain a besoin de cohésion avec les autres pour vivre au mieux, ce n’est pas l’idéal. Il faut donc faire appel à un concept que l’on oublie, ces derniers temps, à trop scander que l’on est libre de s’exprimer. La pensée va parfois plus vite que les mots, et les mots sont notre langage, notre logos si cher aux grecs des anciens temps : notre raison. La liberté d’expression ne peut conduire qu’au chaos si elle n’est pas régulée, non pas par quelques lois, ou censures, mais par l’essence même de l’être humain qui veut vivre au mieux : la morale. Non pas les sermons religieux, non pas la culpabilisation gratuite de notre conduite, mais une simple réflexion (peut-être un peu utopiste) sur ce qu’il convient de dire ou de ne pas dire, de faire ou de ne pas faire, de dessiner ou de ne pas dessiner afin que l’humanité se porte bien et que chaque être humain qui la compose puisse vivre au mieux, libre et équitablement. Ma liberté d’expression consiste donc à penser, dire, faire ou dessiner ce que bon me semble tant que je n’empêche personne de penser, dire, faire ou dessiner ce que bon lui semble, et que mes faits ne causent de préjudice à personne. Si quelqu’un est lésé, il ne s’agit plus de liberté d’expression, mais d’oppression ou de révolte selon les cas. De plus, la liberté d’expression implique nécessairement la liberté de l’autre, à ce qu’il puisse s’exprimer, à ce qu’il puisse ne pas m’entendre s’il le souhaite, à ce qu’il ne lui soit pas commis de préjudice. Conclusion : si je veux dessiner des rapports sexuels plus ou moins consentis politico-fantastiques, la sphère privée et un carnet de croquis conviennent très bien. Exprimer des incitations plus ou moins directement (ou de façon plus ou moins consciente) à des comportements immoraux (donc incompatibles avec l’objectif d’une humanité où chacun peut vivre au mieux, libre et équitablement) n’a donc, à mon sens, pas sa place dans la sphère publique.

Aux défenseurs de l’héritage historique, je vous renvoie aux périodes de l’histoire où l’on pensait que Semmelweis était fou de penser qu’il fallait se laver les mains entre une dissection et un accouchement pour réduire les fièvres puerpérales et où l’on a ainsi tué des centaines de femmes par mépris. Je vous renvoie à cette époque charmante qui dura plus de mille ans où par tradition, on « soignait » les maladies à coup de saignées et de mithridate.  Je vous renvoie à toutes ces dates où, gonflés d’un égo démesuré, les grands pontes médicaux qui dirigeaient la médecine par un pieu traditionalisme se sont remarquablement plantés. L’histoire enseigne, seulement si l’analyse critique (et morale, au sens défini plus haut) s’intercale entre le moment où on la découvre et le moment où on décide (ou non) de l’appliquer à notre présent.

Aux défenseurs des défouloirs, la sphère privée sert à ce que vos pensées incompatibles avec la morale publique (c’est-à-dire notre faculté à pouvoir bien vivre tous ensemble libre et équitablement sans s’inter-causer des préjudices) puissent s’exprimer. Gribouillez allègrement dans vos carnets intimes. Fantasmez à loisir dans l’intégralité de votre esprit qui n’appartient qu’à vous et ne lèse personne tant qu’il ne règle ses comptes qu’avec vous-même. Car le viol, au même titre que le racisme, l’homophobie, la xénophobie, la pédophilie et j’en passe semblent contraire à la prospérité d’une humanité d’êtres humains libres équitablement (selon notre héritage historique examiné à la lumière d’une analyse critique plutôt bien faite). Qu’on commence déjà à déculpabiliser l’erreur humaine parmi les professionnels de santé toujours plus chargés de responsabilité. Qu’on commence déjà à modifier l’enseignement de la médecine tel qu’il est proposé, moralisateur (du genre sermon religieux plus que d’une réflexion raisonnable), culpabilisant, condamnant l’erreur comme un tabou plutôt que de donner les clefs pour l’éviter ensemble, plutôt que de donner des voies de secours pour les soignants en souffrance, plutôt que de faire en sorte que nous avancions ensemble : patients, soignants, humains. Alors peut-être, les défouloirs se feront moins importants, plus constructifs, et sans scandale.

Ne faisons pas l’amalgame entre liberté d’expression et la volonté plus ou moins revendiquée d’être immoral, irrespectueux, inhumain. Gardons à l’esprit que pour chacun de nos actes, la question du respect, de la morale et de l’humanité peut être en cause. On a le droit de faire des erreurs. On a le droit de les analyser pour essayer de ne plus les commettre. On a le devoir de changer ce qui ne va pas, de corriger les répercussions d’une histoire pleine d’erreurs, et d’agir pour préserver nos droits, nos libertés et notre humanité. Il convient peut-être de cesser les « JeSuisUntel », untel pouvant être une fresque, une personne ou un journal, pour qu’untel devienne « moi, parmi vous ». Car nous sommes nous-mêmes, et nous sommes tous ; et nous devons être ensemble, unis dans notre diversité, divers dans l’unité humaine.

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