Quand les blouses saignent

Certaines choses changent. Si j’ai bien compris, on n’entendait pas beaucoup parler d’éthique, d’EBM, ou de ce genre de choses il y a quelques dizaines d’années dans les facultés de médecine. Il semble que la tendance soit d’essayer de sensibiliser les jeunes soignants à prendre en compte l’entité « patient ». Non comme le numéro de chambre, non comme la Maladie de Machin du service, non comme une partie seulement du tout qu’un être peut constituer. Quand cette tendance n’est pas simplement mue d’un désir de « faire bien » (et non bien faire, car il faut avouer que certains trouvent que ça fait « chic » de dire qu’on respecte ses patients), elle semble avant tout un beau progrès dans la transmission du savoir-être soignant.

Quand on parle d’éthique, plusieurs réactions sont possibles. Certains vont d’emblée trouver cela barbant, soit parce qu’ils sont convaincus de l’être et d’agir en ce sens, soit parce que questionner leur pratique ne fait pas partie de leurs priorités. Quelques uns se sentiront dépassés par la discussion, écouteront, mais n’arriveront pas à voir le concret derrière les concepts. D’autres se gausseront, invoquant les grandes notions avec un naturel déconcertant, serviront des discours pré-conçus où l’on retrouvera à coup sûr « dignité » et autres gros mots, et plutôt qu’une réelle réflexion sur l’action (plutôt qu’une éthique donc), ils sauront briller de paroles savantes dont le sens n’appartiendra qu’à eux-même au service de leurs propres intérêts et/ou idéaux.

Pour ma part, l’éthique, c’est chiant. C’est vivre de façon permanente dans le doute quant à ses actions. C’est se retrouver confronter à des dilemmes parfois sordides, sans solution, sans réponse parfaite. C’est combattre la tendance à partir dans un discours (une réflexion) dépourvue de sens lorsque le concret s’écarte, c’est lutter contre le « bon sens commun » et la « vision facile » des choses, car il faut sans cesse retourner le problème sous tous les points de vue pour essayer d’approcher quelques réponses. C’est une prise de tête effrayante, qui donne parfois envie de tout arrêter, qui rend le soin si difficile. C’est l’angoisse, à chaque fois, de s’apercevoir que ce que l’on pensait faire « bien » n’est pas si « bien » que ça, en vérité. Et pourtant, ça me semble indispensable.

Dans les premières années de médecine, beaucoup d’enseignants formidables viennent nous rappeler de temps en temps qu’il faut faire attention au patient. Qu’il faut garder ses distances. Qu’il faut le respecter. Peut-être analyserai-je une autre fois cette formule de « garder ses distances » à laquelle je préfère sans doute celle de « s’approcher juste assez près ». Parce que ça m’évoque l’action de reculer dans le premier cas à celle d’avancer dans le second. Qu’importe. Les premiers conseils que l’on reçoit, en médecine, lorsqu’on s’intéresse à cette relation si particulière entre un soignant et un patient, sont ceux-là : garder ses distances, respecter le patient, essayer de le comprendre, empathir, rester solide… et parfois, ne pas pleurer. Ne pas compatir. Ne pas ressentir. Paradoxal, non ?

Pourtant, dans les grandes discussions « éthiques », dans les réflexions sur les « bonnes pratiques », on place, et c’est sensé, le patient au centre de tout. Ce qui est parfaitement logique dans une relation de soin, où il y a un soignant et un soigné. Ce qui représente le progrès de ces dernières décennies. Cependant, une question émerge : et le soignant ?

Car si l’humanité, une médecine plus humaine, est l’objectif des réflexions éthiques récentes, n’oublions pas que les soignants aussi sont des humains. Je ne dis pas « pleurez-donc ces pauvres médecins, ces pauvres infirmières, ces pauvres soignants qui ont un boulot si difficile ». Ca n’a aucun intérêt.

Car je me souviens, que trop, de ces moments-là. Constater la démence d’un patient et s’imaginer un instant à sa place, soi, ou un de ses proches. Faire un diagnostic au pronostic sombre, en sortant de la chambre d’un patient jovial qui aime la vie. Entendre une vieille dame nous dire qu’elle a bien vécu et ne souhaite pas s’acharner, alors qu’en nous-même, nous redoutons tant la mort. Parfois même, pour pas grand-chose, sentir ses yeux s’humidifier et notre gorge se serrer. Oups. Rester solide, ne pas pleurer, ne pas ressentir. Sinon, vous êtes faibles, vous êtes mauvais, vous êtes indigne d’être médecin.

« Ce métier n’est peut-être pas fait pour toi ». « Prends tes couilles et change de voie si t’es pas capable de t’endurcir ». « T’inquiète pas, tu as encore un peu le temps de te forger ».

Pourtant on les voit. Ces médecins parfois extraordinaires, ces infirmières courageuses, ses soignants de toute sorte. On les écoute dédramatiser à l’extrême les situations difficiles par une plaisanterie qui accueille des rires forcés. On les écoute soupirer un peu plus longtemps que d’habitude avant de passer au prochain dossier dans lequel se plonger. On les croise parfois, les yeux rougis, craquant devant la pression de vouloir bien faire. Craquant sous la projection sur leur propre vie des vies qu’ils soignent. Craquant parfois seuls, dans leur coin, sans que personne n’y sache rien. Craquant sous cette gangrène sociale, cette administrativite fulminante, ces papiers parfois abscons qui se dédoublent chaque année, réduisant le temps qu’ils passent avec leurs patients, augmentant leur stress… L’informatique qui débarque pour leur faire gagner du temps et leur en font perdre pas mal au final… Craquer, c’est ressentir, et ressentir, c’est être mauvais. Verbaliser ? Vous n’y pensez pas ! Dire à tous ses collègues que l’on faibli ?

Les charges s’entassent, les professionnels décroissent. Ils décroissent, en nombre, en motivation parfois. Il arrive qu’ils tombent. Il arrive qu’ils brûlent. Et il arrive qu’ils saignent… Ils sont des soignants qui ne peuvent prendre soin d’eux. Car on ne leur apprend pas. Pas avant qu’il ne soit trop tard. Pas avant qu’ils ne saignent déjà.

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Une réflexion au sujet de « Quand les blouses saignent »

  1. Ce n’est pas un hasard si les soignants sont la 2e CSP après les agriculteurs sur le nombre de suicides… assez terrifiant mais pas inéluctable si on remet la relation humaine soignant soigné au centre et non une vision industrialo rentable de la médecine.

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