Un mot, un mal, des maux qui font mal.

23h27. Brouhaha des urgences bien animées du vendredi soir. Le match doit être terminé : ils arrivent tous. Les boxes sont pleins, les blouses blanches courent à droite et à gauche. Les téléphones chantent en cœur. Les dossiers « à voir » arrivent à la pelle.  Et finalement, c’est peut-être là que l’on se sent le plus utile. Un verre d’eau par ici, un peu de paracétamol par-là, et la satisfaction de sentir l’interne soulagé quand on lui présente à peu près bien un énième patient dont il faut s’occuper.

Sentez déjà que j’ai écrit « les dossiers » à voir. Pas les patients, pas les gens, les « dossiers ». Ce genre de lapsus arrive de plus en plus. Et quand bien même, de bonnes et humaines intentions nous animent, la fièvre des urgences hospitalières, par exemple, nous happe et nous formate aux exigences de la technique, de la vitesse et de la rentabilité. Des violences insues (« non sues ») dont il faudrait peut-être essayer de prendre conscience, même si c’est très difficile…

Je rencontre monsieur H. Il a la quarantaine, un petit peu d’embonpoint, quelques problèmes de couple « mineurs et habituels » dit-il, mais surtout, ce soir-là, une importante céphalée. Ça l’a pris d’un coup, sans prévenir. Ça comprime toute la partie droite du crâne. C’est la première fois que ça lui arrive. Il ne s’est pas cogné, n’a pas perdu connaissance, n’a pas vomit, n’a pas de nausée. Il a un peu de mal à supporter la lumière ou le bruit. La nuque est souple. Aucun signe neurologique par ailleurs. Tout au long de l’examen clinique, il m’appelle « docteur ». Je n’aime pas trop ce mot « docteur ». Docte, grand savant, et j’en passe. Je sais bien que ce n’est pas son intention. Je lui redis à nouveau que je ne suis qu’étudiant. C’est mon côté « je ne suis qu’un imposteur » qui, je crois, ne me quittera jamais, même avec 1, 2 ou 46 diplômes supplémentaires. Il continue malgré tout, ce n’est pas si grave. Ce qui me frappe davantage, c’est son côté un peu anxieux, ses mains qui se frottent l’une contre l’autre, ses fins de phrase un peu étouffées, ses regards furtifs, et tous ces signes qu’il dissimule derrière des sourires et une politesse un peu exacerbée.

Je sors et vais débriefer avec l’interne. On pense effectivement tout les deux à une migraine. J’espère qu’il va pouvoir partir tranquillement avec des antalgiques et une bonne nuit de sommeil en perspective. Ô vilain externe ! Voyons, devant tout premier épisode de migraine, que fait-on, idiot ? Une imagerie cérébrale, bien sûr ! L’interne me gratifie d’une tape amicale sur l’épaule, et nous allons annoncer la bonne nouvelle à monsieur H..

On entre dans le box. Monsieur H. attend, les mains jointes, allongé sur le brancard. Il se redresse un peu vite, salue l’interne « bonsoir docteur », et m’adresse un « re-bonsoir docteur » avec un sourire de situation. L’interne recommence en accéléré l’examen. Tout concorde. Il donne alors la marche à suivre. « On aimerait donc bien vous faire passer un scanner cérébral, une imagerie du cerveau si vous voulez, pour vérifier que tout va bien, qu’il n’y a pas d’anomalie, de problème, de… ». Il cafouille, il est fatigué, il est allé un peu trop loin peut-être ? Mais le mot est lâché parmi d’autres : « s’il n’y a pas d’AVC ».

Le patient blêmit. Et soudain, se met à pleurer. Pour lui, c’est une certitude, si on le garde, si on lui fait des examens, c’est forcément un AVC. Et il nous dit en sanglotant que pourtant, c’est un bon gars, il traite bien sa femme, ses enfants, sa famille, il travaille beaucoup, n’a jamais fait de mal à personne… Penaud, l’interne s’en va. Je reste un peu pour tenter de le rassurer, mais le mal est fait. Tant que l’imagerie n’aura pas été faite, il sera difficile de l’apaiser.

Un mot, et tout éclate. On parle souvent du bouleversement à l’évocation du terme « cancer » dans l’annonce d’une maladie grave, par exemple. Comment un mot, et tout ce qu’il contient, peut changer la donne, fracasser des certitudes, tuer notre illusion d’immortalité. Et comment ce mot, prononcé par l’institution médicale personnifiée par son personnel soignant, en acquiert une force plus grande encore. Un grand pouvoir…

Marjorie est une jeune femme hospitalisée en psychiatrie depuis quelque mois maintenant. Quand elle est arrivée, elle faisait à peine trente kilos pour un mètre soixante-dix. En quelques jours, son état a nécessité un passage en réanimation pour dénutrition sévère. Le retour, avec la sonde naso-gastrique pendant plusieurs semaines a été difficile. Mais petit à petit, Marjorie s’est réapproprié de bonnes habitudes alimentaires. Rien n’est encore gagné, il est toujours difficile pour elle de supporter la balance quand elle lui annonce qu’elle a encore pris 500 grammes en une semaine. Elle se trouve toujours grosse. Elle a encore envie d’aller courir une heure ou deux après chaque repas pour compenser. Mais elle progresse.

Avec l’interne de psychiatrie du secteur spécialisé dans les troubles du comportement alimentaire, nous voyons Marjorie lors d’un simple entretien. Alors que le rôle de l’externe est, essentiellement, celui de greffier, cette fois-ci, l’interne porte le téléphone d’astreinte. Au cours de l’entretien qui vient à peine de commencer, elle reçoit un appel. Pour occuper la patiente, craignant de marcher sur les plates-bandes de l’interne, je décide toutefois de me lancer. Nous discutons alors. Marjorie en a assez d’être ici, se sent « enfermée », a envie de « liberté », ne supporte plus les autres patient.e.s du service, voudrait « pouvoir rentrer chez elle » définitivement et cesser les allers-retours lors des « permissions » toujours trop rares. Elle veut revoir ses amis, reprendre une vie « normale », s’occuper des « vrais problèmes » qui l’attendent. Je l’écoute, pense comprendre, et elle reconnait même qu’il pourrait être sage d’attendre un peu que ses acquis se renforcent avant d’affronter pleinement le monde extérieur. L’interne raccroche alors, reprend l’entretien où il s’était interrompu en réaffirmant le cadre, insistant sur le respect des règles, et l’entrevue s’achève sur cette phrase « vous n’êtes quand même pas en prison non plus ». C’était dit avec douceur, mais quand même…

Nos paroles ont un tel pouvoir qu’elles impliquent nécessairement une immense responsabilité. C’est d’autant plus vrai en psychiatrie, où, à travers la psychothérapie, c’est la confrontation des discours, finalement, qui opère. Néanmoins, le pouvoir des mots ne se limite pas à cette situation. Toutes les disciplines médicales y sont sujettes. Quand le radiologue annonce distraitement à un jeune garçon que d’après son âge osseux, s’il comptait encore grandir, c’est loupé, c’est mal considérer ce pouvoir. De la même façon, les médecins peu consciencieux qui, sur la seule base d’un MMS à 25/30 inscrivent « démence » dans les antécédents sur le compte-rendu d’un patient, c’est destructeur.

Les mots transportent des représentations, des concepts, rappellent à des fragments d’histoire, et éveillent des émotions parfois profondément enfouies. Les mots apaisent, parfois soulagent, mais souvent font mal. Souvent car le jargon médical n’est plus seulement médical. Souvent parce que ce jargon, utilisé entre soignants, voudrait effacer tout ce qu’il y a d’émotionnel dans la conversation, mais je crois qu’il se leurre. Nos émotions sont essentielles et transparaissent partout. Elles sont la base même du travail psychothérapeutique au travers du transfert par exemple, transfert qui existe dans tout colloque soignant-soigné, pas seulement psychothérapeutique. La résonnance, le contre-transfert, sont autant de concepts qui appellent nécessairement aux émotions, et influent directement sur la qualité des soins. Il faut prendre en compte, de façon juste et mesurée, vertueuse diraient certains, les émotions (du soigné comme du soignant).

Nommer c’est aussi s’approprier, en quelque sorte, comme le font certaines personnes schizophrènes au travers des néologismes et paralogismes. Certains courants philosophiques en ont beaucoup parlé. En désignant les choses par un nom, nous les faisons nôtres, nous les mettons presque sous notre contrôle, nous les ferions même exister. D’autres diront justement qu’en nommant, nous concevons partiellement les choses et nous nous détournons de la vérité, de la réalité. Mais sans entrer plus loin dans ces considérations philosophiques, n’est-il pas terrible de voir qu’un soignant ignore souvent que, par un mot, il nomme le mal d’un humain qui souffre et ainsi le condamne aux représentations qui découlent de ce mot, et à la « prison » de la « maladie » ?

Je ne pense pas qu’il faille ne rien dire, évidemment. Je crois qu’il faudrait peut-être, simplement, prendre conscience que notre langage usuel ou médical se confronte à un autre langage quand nous parlons avec un autre que nous-même, quand bien même nous parlons la même langue. Le parlé du cœur, du ressenti, se frotte à celui d’un rationalisme médical parfois morbide. Encore un domaine où, par le juste usage d’une éthique très pratique, très concrète, loin des grands discours soporifiques, nous devrions peut-être sortir des protocoles automatiques et nous poser quelques questions pour ajuster au mieux notre action en faveur du soigné… et finalement du soignant. Quel soignant véritable aime constater qu’il fait souffrir celle ou celui dont il voudrait prendre soin ?

Citation de Charle Baudelaire

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6 réflexions au sujet de « Un mot, un mal, des maux qui font mal. »

  1. Le pouvoir des mots…

    C’est le même, quand on parle gentiment à quelqu’un, qu’on blesse sans le vouloir, ou quand un instituteur, une orthophoniste dit à l’enfant « tu es… « . Non, tu n’es pas, Tu as. Tu as çà, et ce n’est pas ce qui te définit. Ce n’est même pas très juste, puisque sous ce mot, il y a mille sens.

    C’est rude, les mots.

    Je pense qu’on doit faire très attention avec les mots, toujours, parce qu’on ne se comprend jamais entièrement. C’est tout le problème, de savoir, d’essayer de communiquer le sens exact plutôt que d’asséner. Ou comment on se rend compte qu’il n’existe pas qu’une seule réalité, pas qu’une seule vérité partageable. Ça aussi, c’est rude. Ce serait bien si on partageait tous la même, mais non.

    Ça tient à rien, et çà fait tout, cette distance entre moi et les autres, qui se niche dans le sens qu’on donne aux mots.

  2. Le pouvoir des mots entre nous, soignants, au sujet des patients. Y prendre garde. Je pense qu’il peuvent avoir un impact sur la prise en charge, dans la relation de soins.

    Je pense à un psy qui nous brossait un portrait de « la patiente anorexique », « manipulatrice, tricheuse et menteuse », « prête à tout pour obtenir ce qu’elle veut », généralisant à la truelle, à grands renforts de clichés moyen âgeux. Instant sur un point: « méfiez vous d’elles ».

    Pour qui ne sait pas faire la part des chose: comment tisser un lien de confiance (mutuelle) avec des aprioris pareils? Nés de choix de ces mots-là ?

    • Merci pour votre commentaire somme toute très pertinent. Evidemment les mots véhiculent aussi des a-priori puissants. Et ce portrait de patiente risque de se graver dans l’esprit des jeunes en formation, qui verront alors toutes les « anorexiques » de cette façon… C’est important, je crois, de les remettre en question 🙂

  3. Ping : Un mot, un mal, des maux qui font mal. | Jeunes...

  4. Merci pour ce billet, pour tes billets. C’est rare de rencontrer quelqu’un qui raconte les patients et qui réfléchisse dessus.
    Je me suis abonnée du coup ; j’aime ta façon d’écrire. Au plaisir de te lire une autre fois.

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