Le cœur entre les bras

Les urgences, encore. C’est là-bas que ça arrive le plus souvent. Vous avez trois ou quatre choses à faire à la fois. Prévenir untel de ceci ou cela. Apporter un verre d’eau ou une information à un.e patient.e. Apporter du matériel pour la suture de trois heures du matin. Dégoter un brancard et un box pour installer un.e patient.e qui attend depuis plus de deux heures tant il y a de monde. Et il y a cette dame qui supplie ou ce monsieur qui pleure et que tout le monde ignore. Il y a ce regard perdu, douloureux ou triste qui vous saisit l’âme et vous tort les boyaux. Vous n’avez même pas le temps d’aller le prendre dans vos bras. Même pas le temps…

Il est de ces jours-là où mon humeur est triste,
Des journées sans élans, loin des pensées casuistes.
Des moments où, bien las, on pleure à l’intérieur,
Sans le montrer aux gens, en parfait grand menteur…

Au cours d’un entretient familial, parents et enfants se déchirent. Ils s’aiment et se le disent, mais le couple impuissant ne peut se résoudre à voir l’enfant nier la maladie qui le fait souffrir. Les mots fusent, se croisent, s’entrechoquent. La colère gronde, la rancœur perce, et les larmes coulent. Le silence alors se fait maître de l’instant. Les corps sont figés dans une sorte d’éternité. Et alors parfois, la violence tombe, la glace fond, et un mot, un geste, une embrassade. Et voilà, la buée sur mes yeux, mon regard qui s’évade. Ô mes belles chaussures, comme vous auriez besoin d’être cirées…

Trop sensible vraiment ? Les hommes n’ont pas le droit de pleurer, il parait. Mes excuses à toutes les salles de cinéma dans lesquelles j’ai versé quelques larmes discrètes, niché au cœur d’une obscurité salvatrice pour les bonnes mœurs. Oui, j’ai le blues et les larmes faciles devant la dame que tout le monde ignore aux urgences. Oui, plongé au cœur des souffrances notamment psychiques des personnes que je vois, je détourne le regard, toussote l’air de rien, et fait aisément croire qu’une poussière a le don de toucher les deux yeux en même temps. Je retiens toujours, fermant les vannes, devant ce couple qui enlace tendrement son enfant, devant ce fils qui prend la main de sa mère, devant cette femme qui sourit à son mari…

Et soudain la glace en un instant se brise,
Sous les yeux d’un passant au regard unique.
Les éclats ouvrent à vif des plaies qui ne s’avisent,
Guère de pansements ou de produits chimiques.

Toi, grand ami qui me lira peut-être, pardon. Pardon pour tout ce qui t’arrive, ces épreuves harassantes et tragiques que tu traverses. Pardon pour n’avoir su trouver les mots justes. Pardon pour même un geste, une embrassade, un tact réconfortant, n’avoir su trouver. Je te sais d’une force immense, mais comme tout colosse, les failles invisibles n’en sont pas moins douloureuses. Pardon de ne pas savoir comment panser ta plaie. Pardon de me lamenter, là, alors même que ça ne t’aidera pas. Je peux simplement te dire que tu peux compter sur moi, sans gêne, sans convention, sans crainte. J’essayerai d’être là.

Quand un de vos proches avance vers vous, parfois le visage triste, parfois les larmes sur les joues, que faîtes-vous ? Probablement que vous le prendrez dans vos bras, « tout simplement ». Beaucoup de choses me paraissent difficiles, celle-ci fait sans doute partie des plus complexes d’entre elles. Et pourtant, je rêve d’être ce genre de soignant qui parviendrait à entendre les douleurs de ses patients si ceux-ci acceptent de me les dire. Pourtant, j’aimerai être ce genre d’ami réconfortant, à qui on peut se confier si on le souhaite, et trouver un peu de paix. Pourtant, prendre une main, enlacer… c’est pas si simple…

Cet autre si précieux, il écoute et comprend.
Il a gestes et mots pour apaiser les maux.
C’est juste un être humain, un « non-indifférent ».

Parfois ami, parent, soignant ou bien aimé.e,
Ne faut-il avant tout, accepter ce cadeau
Que d’être dans les bras de qui veut nous aider ?

Rentrer chez soi le soir, avec tout ce qu’on a pu vivre, gonflé comme une éponge gorgée d’eau. Se poser à son bureau, le travail qui s’entasse. Se demander quel sens à ce cursus, la médecine et la vie. Et sentir comme un vide, un creux qui se dessine. Ce manque étrange d’une présence chaleureuse, d’un espoir salvateur. Rêver d’un être aux bras tendus contre lequel se lover. Oublier un peu l’hôpital et le temps. Retrouver des forces dans la simple preuve, par la douce expérience, que l’amour, quelle que soit sa forme, existe. Qui comprend qu’un soignant aime et parfois n’aime pas son travail ? Qui accepte qu’un soignant puisse aussi souffrir ? Qui soigne (l’apprenti) soignant ?

Pas si simple de te dire : « prends-moi dans tes bras ». Pas si simple d’accepter d’être pris dans ses bras.

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4 réflexions au sujet de « Le cœur entre les bras »

  1. Salut.

    En lisant ton article j’ai plusieurs questions qui me viennent à l’esprit
    – A t-on le temps aux urgences de s’occuper d’un patient avec humanité ? Ou sommes nous pris dans l’urgence des urgences ? Comment faire vite et bien sans se robotiser ?

    – Est ce qu’on peut, est ce qu’on doit s’ouvrir à ce point aux patients ? Au risque de soi même n’en plus pouvoir. Comme si on absorbait la souffrance et la maladie jusqu’à n’en plus pouvoir ? Eclater, exploser.

    – Surtout si on y ajoute la fatigue des gardes (fatigue dont je n’ai pas la moindre idée d’ailleurs), nos propres moments de doutes, car oui on est aussi humain avant d’être (apprenti) médecin.

    Je l’ai déjà dit, j’adore surfer sur les blogs et prendre le temps de lire. Et le tiens fais partie de ceux que je suis avec le plus grand plaisir. De lecture certes mais de réflexion surtout.
    Un jour je prendrai le temps de relire tous tes articles car ils sont, je le pense, d’une aide appréciable dans les réflexions & interrogations d’un futur soignant.

    Merci à toi
    Doc Junior

    • Salut 🙂
      Aux urgences où je travaille, du moins, l’externe a nettement tout le temps qu’il souhaite avec ses patients puisqu’il ne peut en voir qu’un à la fois, devant le présenter à un chef avant d’aller en voir un autre. De plus, je pense que traiter quelqu’un avec humanité ne prend pas nécessairement plus de temps. C’est une question d’approche et de regard un peu différents, et peut-être même que seul le démarrage est un peu plus long, pour le reste, on gagne peut-être du temps sur certains points de l’interrogatoire, pour prendre un exemple très concret. Ressentant qu’il peut nous faire confiance parce qu’on le considère à sa juste valeur d’être humain, d’égal, le patient se sentira peut-être plus en confiance pour nous révéler quelques informations utiles au diagnostic (suivi irrégulier de son traitement habituel, prise de risque sexuel ou usage de substances, etc.).
      – Je ne sais pas. J’ai envie de te dire oui, mais que sans soutien, sans savoir gérer ce qui pourrait nous faire exploser, c’est difficile. Les groupes de pairs, les groupes d’analyse de pratique, les bonnes relations avec les collègues et amis doivent aider. On est parfois un peu tous dans la même galère et donner du sens à ce qu’on vit (notamment de difficile) en en parlant avec d’autres qui vivent aussi ce genre de choses est, je crois, indispensable.
      Je te remercie pour tes commentaires, tes compliments et ta lecture assidue. Je n’ai pas toujours le temps ou l’occasion de répondre, mais cela me fait toujours beaucoup plaisir. Si mes articles font réfléchir, alors l’objectif est remplit et me voilà heureux 🙂
      Merci donc à toi, Doc Junior 🙂

      • Merci pour ta (longue et instructive) réponse 🙂

        Y’a pas de soucis, je sais très bien que tenir un blog est assez chronophage et qu’on a une vie à côté (et l’externat ça doit être prenant ce qui est un euphémisme). Alors je comprends très bien que tu ne puisses pas répondre tout le temps ni tout de suite.

        En tout cas pour ma part je continuerai à te lire et relire. Commenter et partager (ce qui est déjà fait d’ailleurs) !
        Merci et à bientôt ! 😀

  2. Ping : Le cœur entre les bras | Jeunes Mé...

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