Consentir : marche ou crève.

Je pourrais commencer par bien d’autres choses, et plus graves, néanmoins, je dois laisser le temps s’écouler, le sable couler pour générer le désert de l’anonymat, et peut-être une petite chance à un infime espoir de me montrer que l’avenir donnera tort à ces funestes annonces du présent. Cependant, la rage bouillonne et je voudrais la canaliser un instant en partageant avec vous cette petite réflexion quant à une situation tellement banale, mais ô combien délicate et cruelle… Et pardon, je suis en colère.

Passant devant les box des urgences, les chefs interpellent les quelques externes masculins qui composent la nouvelle équipe : « Ah oui, il y a quelques patientes qui vont refuser ce se faire examiner par un homme. Dans ce cas-là messieurs, ne perdez pas votre temps à discuter, vous venez nous chercher tout de suite et on remettra les pendules à l’heure. Nous partons du principe qu’elles sont dans un CHU, et qu’elles n’ont pas le choix : ou elles se font examinées, ou elles sortent voir ailleurs ». Consent. Marche ou crève. Plie-toi au système inhumain hospitalier, ou va mourir ailleurs.

Cela a l’air de ne choquer personne. C’est même plutôt quand, Candide, vous exprimez votre désaccord que vous recevez des regards courroucés, ébahis, plein d’incompréhension. Et des arguments de la plus haute qualité.

1. « Bah oui, elles ont choisi de venir dans un CHU, ça veut donc dire qu’elles acceptent d’être examinées par des étudiants, alors si elles refusent, elles sortent se faire soigner ailleurs ». Bien sûr, que suis-je bête, quand on se retrouve en pleine nuit à saigner, souffrir, vomir ou j’en passe, on pense tout de suite à vérifier que l’hôpital juste à côté de chez soi est bien un centre hospitalier non universitaire. Les ambulanciers, s’ils viennent vous chercher, vous demanderont immédiatement si vous souhaitez aller dans un CHU, c’est d’ailleurs leur première priorité. La maison de retraite qui envoie un pensionnaire aux urgences fait particulièrement attention à savoir si cette dernière souhaite ou non aller dans un CHU. Evidemment. Ah oui, et forcément, comme il y a « universitaire » dans CHU, ça veut nécessairement dire qu’en franchissant la porte de l’établissement, un consentement magique est présumé acquis pour tout examen, par toute personne, en toute circonstance. C’est beau, quand même, le pouvoir universitaire !

2. « Que ça soit un homme ou une femme, un médecin (même encore étudiant) est avant tout un médecin, un point c’est tout ; refuser d’être examiné.e par un médecin d’un certain sexe, c’est une discrimination ! ». En voilà une belle. Tout le monde revendique une médecine humaine, mais dès qu’il s’agit du médecin, houlàààà attention, non, ce n’est pas un homme ou une femme, c’est « un médecin ». Ok, très bien. Vous savez ce qu’il y a sous la blouse des médecins ? Ca !

SousLaBlouse

Ne vomissez pas, ce n’est que moi. De la chair, des os, un cœur, une âme parfois… un être humain. Qu’est-ce qu’un être humain ? N’est-ce pas déjà un homme ou une femme, du moins corporellement parlant ? N’est-ce pas ensuite un individu qui, loin de la machine, ne peut se défaire de certaines caractéristiques proprement humaines : la raison, mais aussi, une personnalité, un comportement, une certaine spiritualité, une individualité… Le médecin délaisse dans son comportement de professionnel certains traits propres aux êtres humains pour inscrire sa pratique au service de la personne qui sollicite son expertise, au profil d’un professionnalisme idéalement non-juge, bienveillant, à l’écoute. Mais le médecin ne peut renier son sexe, son âge, ou son apparence. Si la personne qui fait appel à lui y trouve, pour une raison valable ou non, quelque chose qui ne la met pas en confiance ou en condition d’être soignée par ce professionnel, c’est son droit, son humanité, quelque part. Alors on me dira « Et si le patient refuse d’être examiné par un médecin noir de peau, tu trouverais ça normal toi de cautionner ce racisme ? ». Au risque d’en choquer pas mal, oui. Parce que comprendre l’autre, ce n’est pas être d’accord avec les valeurs de l’autre. Comprendre, en ce sens, se rapproche de l’empathie. Ce n’est pas réfléchir ou ressentir pour l’autre, c’est se mettre à sa place, comme si on pensait ce qu’il pensait. Ce n’est pas accepter ses idéologies, c’est les reconnaître, voir qu’elles sont là et vraies pour lui, même si on ne les partage pas. Ce n’est pas juger, ou n’accepter que ce que l’on conçoit comme juste. C’est percevoir pleinement son point de vue, et lui montrer qu’on l’a compris. Ce qui ne veut pas dire non plus accéder à toutes ces requêtes. Si un patient ne veut pas être examiné par un soignant, pour quelque raison que ça soit, c’est son droit. Si on est en mesure de lui proposer un autre soignant, alors pourquoi ne pas simplement le faire ? Il me parait essentiel, à chaque nouvelle rencontre avec un patient, de considérer qu’il est possible que le contact ne se fasse pas, et que ça ne soit ni la faute de l’un, ni la faute de l’autre. De la même façon que nous croisons des gens qui vont entrer dans nos vies, et d’autres rester de parfaits inconnus, voir des personnes à carrément éviter. L’inconscient, le hasard, le destin… qu’importe la raison.

3. « Mais tu te rends compte, si tout le monde refuse d’être soigné par untel ou unetelle, ça serait intenable et carrément pas rentable ! ». Déjà, combien de patients refusent d’être soignés par un soignant ? Cela arrive, certes, mais le chiffre ne doit pas être supérieur à ceux qui acceptent au premier contact de se faire prendre en charge par « le premier soignant venu ». Ensuite, plutôt que de chercher une raison pour laquelle s’indigner quant au refus de la personne à se faire soigner par un soignant particulier, pourquoi ne pas plutôt essayer d’utiliser son énergie pour tenter de résoudre le problème. Après tout, une femme refusant d’être examinée par un homme peut le faire pour des raisons peut-être religieuses, mais peut être aussi plus profondes et qu’elle ne balancera pas comme ça au premier soignant qu’elle rencontrera, d’autant plus si elle « ne le sent pas ». Alors oui, ça nécessite de s’adapter, et, je le reconnais, dans certaines circonstances, ce n’est pas toujours possible : dans l’urgence (mais est-ce que le patient est réellement en mesure de manifester ce genre de préférences quand sa vie est mise en jeu à court terme ? Et dans ce cas, à l’instar des témoins de Jéhovah qui refusent la transfusion par exemple, s’ils sont parfaitement conscients et informés des risques de leur refus de prise en charge et du fait qu’il n’y ait aucun moyen faire autrement, on peut respecter leur décision), ou bien lorsque le service est surchargé de travail et ne peut vraiment pas répondre à la demande, par exemple. En dehors de l’hôpital, le patient peut choisir son médecin plus facilement la plupart du temps : déjà, il lui faudrait trouver plusieurs médecins qui acceptent de le prendre comme patient, ce qui n’est pas mince affaire dans certains endroits. Ensuite, les premières consultations sont des tests, et à tout moment, la relation peut s’interrompre pour mille et une raisons. Alors non, c’est pas pour autant qu’on devrait aligner tous les médecins et étudiants du service à l’entrée de chaque patient pour lui demander lesquels il accepte pour s’occuper de lui. Mais c’est reconnaître que la rencontre ne fonctionne pas avec un soignant et pourra marcher à merveille avec un autre, pour peu qu’il soit disponible. Et dans le cas contraire, expliquer, ne pas juger, comprendre, manifester de l’empathie, et proposer une solution, quand bien même un peu décevante, mais ne pas jeter la personne dehors. C’est si difficile de bredouiller quelque chose du genre « Oui madame, je suis désolé car j’entends bien que vous préfèreriez être examinée par une femme. Malheureusement, le service est surchargé, et aucune soignante n’est disponible à l’instant. Ce que je vous propose, c’est de commencer à discuter un peu de vos antécédents médicaux si vous êtes d’accord et de voir comment les choses se passent, le temps qu’une soignante se libère, ou bien de patienter pour l’attendre, quitte à attendre un moment, qu’est-ce qui vous conviendrait ? ». Bref… Tendre la main, plutôt que de foutre un coup de pied au cul pour mettre à la porte. On est dans un hôpital, un hospice, un lieu d’hospitalité oui ou merde ?! Vous noterez que je passe sur l’argument de la rentabilité. Il y a un moment où la médecine ne sera plus humaine ni même thérapeutique, mais strictement économique, et ce jour-là, peut-être que je changerai de pays ou que je dévisserai une plaque je n’ai même pas encore. La santé se fourvoie dans un système dirigé par des comptables, ou par des soignants qui se sont oubliés. Mais quand on écrit ça, on se fait traiter de conspirationniste, et les débats politiques resteront, pour l’heure, dans ma sphère privée.

Pour terminer ce billet, je n’ai pas de belle conclusion. Je voudrais juste glisser ici quelques petits extraits de la fameuse charte de la personne hospitalisée (version complète ici). Vous savez, cette petite affiche colorée qui tâche les murs au blanc douteux de nos établissements de santé, et notamment nos fameux CHU. Ca sort d’une loi, et en substance, ça dit ça :

Article 1 : « Toute personne est libre de choisir l’établissement de santé qui la prendra en charge, dans la limite des possibilités de chaque établissement. Le service public hospitalier est accessible à tous, en particulier aux personnes démunies et, en cas d’urgence, aux personnes sans couverture sociale ».

Article 2 : «  Les établissements de santé garantissent la qualité de l’accueil, des traitements et des soins. Ils sont attentifs au soulagement de la douleur et mettent tout en œuvre pour assurer à chacun une vie digne, avec une attention particulière à la fin de vie ».

Article 4 : «  Un acte médical ne peut être pratiqué qu’avec le consentement libre et éclairé du patient. Celui-ci a le droit de refuser tout traitement. (…) ».

Article 8 : « La personne hospitalisée est traitée avec égards. Ses croyances sont respectées. Son intimité est préservée ainsi que sa tranquillité ».

Article 11 : « La personne hospitalisée peut exprimer des observations sur les soins et sur l’accueil qu’elle a reçus. (…) ».

Ah et puis, pour le plaisir, l’article 6 (R.4127-6) du code de la santé publique : « Le médecin doit respecter le droit que possède toute personne de choisir librement son médecin. Il doit lui faciliter l’exercice de ce droit. ».

Voilà. Il est peut-être temps de penser à mettre tout ça en application. Ça serait déjà pas mal. Les belles déclarations, c’est bien. Les voir transcrites en actes, c’est mieux.

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7 réflexions au sujet de « Consentir : marche ou crève. »

  1. j’ai toujours été mal à l’aise quand on m’a sorti l’argument du CHU par rapport aux patient-e-s qui ne voulaient pas être examinés par un étudiant/un homme… merci de mettre les mots justes sur ce malaise 🙂

  2. Le monde de l’hôpital tel qu’il est réellement est décidément bien loin de la conception idéalisée que l’on peut s’en faire lors des premières années (ou du moins la première, puisque mon expérience ne me permet pas de parler des suivantes).
    C’est bien de nommer ces choses-là, c’est bien de montrer qu’il y a encore du chemin à parcourir. Parce qu’avoir déjà lu ça avant d’y être confronté, c’est déjà y être un peu préparé. En ce sens, merci !

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  5. Bonsoir !

    Je suis étudiant en médecine homme, et actuellement évidemment en fin de stage en gyneco (je suis le seul homme étudiant). Et vraiment merci pour cet article car c’est ici une situation du quotidien que j’avoue avoir du mal à savoir comment gérer : je n’exagère pas en indiquant que près d’une patiente refuse que je l’examine ou que j’assiste à la consultation. Il faut dire qu’à chaque fois je me présente et indique la possibilité de refuser. Mais après plusieurs mois de stage je m’inquiète de voir mes collègues femmes savoir parfaitement mener une consultation complète quand j’arrive juste à trouver le col au spéculum. Je n’imaginais pas rencontrer une telle frilosité. Sans compter le fait que ce soit particulièrement blessant de se faire sans arrêt « recaler » parce que je suis un homme : est-ce que c’est personnel ? Pourquoi le fait que je sois un homme pose tant problème ? Je peux entendre que certaines femmes ne souhaitent pas pour des raisons personnelles (religieuses ou pas, peu m’importe) être examinées par un homme, mais à ce point c’est très surprenant.

    Néanmoins en aucun cas je ne souhaite m’imposer et en faire culpabiliser la patiente : c’est prendre surtout le risque qu’elle ne poursuive pas les examens et perde confiance dans l’équipe. Et puis je n’ai pas fait médecine pour forcer la main des gens. Il n’empêche que voir ma formation être de bien moins bonne qualité que celle de mes collègues femmes du simple fait que je sois un homme me questionne beaucoup… Le patient peut choisir librement son médecin, bien sûr, mais y compris sur des critères de sexe/couleur de peau/religion ? N’avons-nous pas aussi le droit d’être respectés et non discriminés par nos patients ? Je ne sais vraiment pas.

  6. Je vous remercie pour vos écrits et ce dans les différentes catégories ou rubriques.
    J’ai beaucoup de mal à vous penser en médecin , comme si un médecin l’était en état  » brut » ou est ce à force d’avoir vu des brutes ? Vous penser en thérapeute en pansant mes douleurs…? Je ne peut être qu’en admiration devant votre savoir  » dire  » qui reflète un savoir savant et un savoir être.
    Je goûte avec plaisir à votre poésie, à votre frénésie…
    Merci de partager avec nous , ces idées, ressentis…
    A bientôt de vous lire . Ne changez rien au style , j’adore vous suivre dans le dédale de vos pensées.

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