Pour apprendre à soigner : tend l’autre joue

Cela fait plusieurs jours que j’hésite à écrire. On commence à me reprocher de n’écrire que sur ce qu’il y a de plus sombre dans les études de médecine. On me dit que je suis négatif, que je ne représente pas la réalité de ce qui se passe. C’est sans doute vrai, et heureusement, il y a des endroits où ça se passe très bien, il y a des professionnels de santé qui méritent vraiment d’être appelés « soignants », il y a de belles histoires à raconter qui font rêver. Je ne suis pas là pour prétendre quoi que ce soit. Je n’ai pas pour objectif de peindre « la réalité ». Je ne fais que partager un point de vue, avec qui voudra, comme pour garder une trace de ce que mes yeux de moins en moins « spontanément naïfs » peuvent encore voir. Pour s’en souvenir, ne pas oublier, et pour réfléchir. Comme un devoir de mémoire : n’oublie pas ce que tu as vu, vécu, pensé. Ne laisse pas les mirages d’un système qu’on essaye de t’inculquer t’empêcher de comprendre le choc, de saisir le fossé entre ceux qui rentrent à l’hôpital dans l’espoir qu’on prenne soin d’eux, et ceux qui y rentrent pour faire tourner la machine hospitalière.

La formule peut sembler violente : « les mirages d’un système qu’on essaye de t’inculquer ». Elle fait un peu écho à cet article (les médecins ça se forme ou ça se conforme ?). Pourtant, le séminaire organisé par la conférence des doyens à Lyon ce weekend illustre mon petit point de vue. A l’occasion d’une discussion sur l’encadrement des étudiants en stage, un étudiant prend la parole alors qu’on discutait du repérage des étudiants inaptes à pratiquer la médecine pour des raisons psychiatriques. Il lance, en fin d’intervention, « ce ne sont pas les études de médecine qui rendent fou ». Rire de l’assistance. Comme si les études de médecine étaient une promenade de santé. Un représentant d’une grande association d’étudiants en médecine reprend, montrant qu’on en a ri, mais qu’il existe effectivement des étudiants en difficultés qu’il faut aider. Je propose alors que dans le cadre d’une évaluation de stage comportant un volet d’auto-évaluation, il pourrait être intéressant d’imaginer une première rencontre à mi-temps du stage histoire de se poser avec les encadrants et de voir un peu les difficultés rencontrés (ou non), les objectifs, le ressenti, etc… On balaye rapidement mon intervention par l’argument qu’il vaut mieux que les étudiants en difficulté soient pris en charge dans un système en dehors du stage. Houlà ! Des difficultés en stages sans être un étudiant « en difficulté » ? Impossible ! Vite, débarrassons-nous de cet état de fait. Qui plus est, viendront très vite dans la discussion des propositions de « réorientation » voir « exclusion » de ces étudiant du cursus santé.

Le constat est le suivant : en médecine, ou tu réussis sans mal et tout va très bien pour toi, ou tu oses vivre des moments difficiles en stage et tu es nécessairement un étudiant en difficulté, préoccupant. Dichotomie pratique, joli algorythme décisionnel, et bientôt, un protocole de prise en charge suivra. Alléluia ! Notre esprit façonné « made in medicine » nous permet une fois de plus de nous en sortir de façon brillante.

Nuançons. Il existe des cas où la qualification de « difficile » est acceptable : par exemple, annoncer un décès à une famille. Dans ce cas, on forme au préalable, et on essaye d’encadrer. N’empêche qu’on parle peu de débrifing. Le 1er décès d’un patient que l’on prend en charge, par contre, c’est très variable. Il semblerait que chez les infirmier.e.s par exemple, un petit groupe se met en place et en discute un peu (mais j’imagine que cela dépend également des endroits). Personnellement, rien n’a été organisé (cf Monsieur A.). Pour de nombreux collègues et amis, c’est entre nous qu’on en a discuté. Avec nos doutes, nos incertitudes, notre confrontation à l’inconnu de bébés jeunes médecins en formation. Vous prenez la première baffe de la situation, et la seconde en ce sens qu’il ne semble pas approprié d’être affecté et de solliciter un soutien de vos aînés. Et on ne peut pas vraiment reprocher aux étudiants de ne pas prendre l’initiative de solliciter un accompagnement, non ?

Mais cet exemple est très marquant. Il existe dans les études de médecine beaucoup de violence cachée, insoupçonnée, cryptique. Une violence inhérente, peut-être, à une forme de tabou voué à conserver l’image du médecin tout puissant qui peut tout encaisser sans séquelle. Des violences au sens de réel affect. Certaines commencent à sortir du silence : la hiérarchie, le sexisme, la charge de travail, la maltraitance subie par les patient.e.s, la souffrance des soignant.e.s, etc. D’autres restent plus imprécises, plus délicates, plus taboues. Je ne serai pas surpris que parmi les étudiant.e.s les plus brillant.e.s, certain.e.s témoigneraient de violences monumentales. Des violences plus personnelles peut-être ? Mais communément vécues.

Par exemple, comment articuler l’être soignant que l’on devient avec l’être que nous sommes ? Qui nous apprend à basculer entre les deux, qui nous prévient de cette gestion délicate à acquérir, qui nous aide quand on ne saisit plus la frontière ? Quand nos proches, grands parents, parents, familles, amis, commencent ou sont victimes des maladies que l’on étudie, quand ils sollicitent notre aide de façon plus ou moins directe. Quand pour certains, on prend conscience avec plus ou moins de violence que la vie est éphémère et que la mort nous attend tous, un jour ou l’autre. Quand on comprend que nos actions ou nos non-actions auront des conséquences parfois imprévisibles sur le devenir d’êtres humains. Quand la fatigue, quelques moments difficiles de notre vie, ou nos souffrances, viendront parasiter nos esprits certains jours, au point de ne plus savoir comment accueillir celles et ceux qu’on voudrait soigner. Quand il faudra supporter l’indifférence ou le mépris de certains chefs, collègues, patients. Quand il faudra accepter d’échouer, d’être inefficace, d’être impuissant, qu’il y a des choses sur lesquelles nous devons accepter de ne pas avoir de prise. Quand il faudra supporter que certains soignants se comportent de façon contraire à nos valeurs et qu’on ne pourra rien y faire. Quand on se demandera finalement si nous ne sommes pas en train, paradoxalement, de devenir un de ces mauvais médecins que l’on critique tant…

D’où l’intérêt majeur de trouver le.s compagnon.s idéal.aux. Celle ou celui qui saura faire sortir du non-dit les violences dissimulées, sans juger, sans dénigrer. Celle ou celui qui, dans son rôle de formateur, d’enseignant, d’accompagnant, saura comprendre, et peut-être même aider. De prendre du recul avec un système industriel de formation des médecins, de cases à cocher pour attester de l’acquisition de compétences, de stage dont la validation est sanctionnante au lieu d’être encourageante. C’était le passage idéaliste. Bien sûr qu’il faut un niveau minimal de formation. Mais a-t-on vraiment besoin de taper sur les étudiants avec une psychologie bâton pour cela ?

Cela passe par des aménagements simples : tutorat, accueil à chaque début de stage, point d’étape de milieu de stage pour faire un peu le point, point d’étape supplémentaire selon le service en cas de situations qui peuvent paraître difficile (donc nécessité d’une réflexion pour les identifier, les dénuder du voile de l’habitude), structures d’échanges, groupes de parole, construction des objectifs avec chaque étudiant en fonction aussi de son objectif professionnel s’il en a un… en quelques mots : accompagnement humain personnalisé. Nouvelle définition du compagnonnage ou s’agit-il d’un rappel actualisé ?

Ça commence à se faire, je crois. Mais comme d’habitude, on se heurte à des tas de réactionnaires traditionnalistes. L’urgence de la situation est un peu dénigrée. Quand parmi les compétences à acquérir au cours de l’externat, les textes mentionnent « éthique – déontologie » et qu’une assemblée entière en rigole doucement, ça en dit long sur les progrès qu’il reste à faire. Quand une intervenante prend la parole pour dire qu’il est important que les étudiants acquièrent des « savoirs soignants » qu’elle définira plus tard comme « savoir poser une voie veineuse périphérique, faire une prise de sang ou mesurer une glycémie », on se dit qu’il y a encore du travail. Heureusement, certains intervenants finissent leur discours en pointant que les étudiants jugent leur entrainement à la réflexion éthique comme nettement insuffisante et que « ça ne peut pas durer ». Alors faisons en sorte que ça change, et tendons l’autre joue, sans risque d’être immédiatement catalogué comme étudiant en difficulté.