Où sont les étudiants qui défendent les valeurs du soin ?

Dans le dernier forum de l’initiative « Valeurs de la république, du soin et de l’accompagnement », une phrase a été prononcée. Une phrase dite l’air de rien, en passant, mais au sens véritablement profond. « Soigner, c’est s’engager ». S’engager peut-être sur une voie difficile que celle du soignant, en première ligne face à la finitude de la vie et la détresse humaine. S’engager comme prendre et assurer ses responsabilités, loin d’être anodines, dans l’exercice de son métier. S’engager envers l’autre, qu’on rencontre, dont on prend soin, au nom de valeurs fortes que l’on défend contre cet abyme d’indifférence, ces pressions économiques, l’individualisme croissant, et tant d’autres démons, dans une lutte éternelle pour l’humanité.

Voilà pour les belles phrases. La réalité, en voici une partie. Je suis représentant étudiant à la faculté. Nous sommes une vingtaine à assurer ce rôle d’intermédiaire entre les enseignants, l’administration et les étudiants. Nous relevons les manquements et les améliorations souhaitées en termes de pédagogie, de stage, de vie étudiante. Nous tâchons de faire circuler la parole, d’installer un dialogue productif, et surtout de défendre l’intérêt des étudiants que nous représentons. Et tout ça, bénévolement, et souvent dans l’ombre au point que malgré nos communications, certains étudiants ne savent toujours pas comment cela fonctionne.

Il existe durant l’externat (actuellement nommé « DFASM » et composé des 4e, 5e et 6e années de médecine) un quota de gardes à assurer. Ce quota, fixé au minimum à 25 gardes sur les 3 ans de l’externat, est variable selon les facultés. Ces gardes se déroulent essentiellement au service des urgences où l’externe peut ainsi aiguiser ses compétences en allant voir un patient, l’interroger, l’examiner, et rapporter son observation à un interne ou un chef qui retourne avec lui pour vérifier si besoin et mettre en place un traitement, et la suite de la prise en charge. C’est alors très formateur. Parfois, certains services jouent moins le jeu et profitent des externes pour pallier au manque de brancardiers par exemple et l’intérêt devient moindre (même si je pense qu’il y a des choses à apprendre là aussi… mais qu’il ne faut pas que la garde se résume à brancarder pour autant). Ce n’est pas le cas dans ma faculté.

Dans l’externat, on change de stage en général tous les 3 mois. Tous les 3 mois donc, un planning de garde est fait, les étudiants choisissant les jours où ils seront de garde. Le planning est remis à la faculté qui vérifie qu’il n’en manque pas et envoie cela à l’hôpital. Une garde, actuellement, est payée une trentaine d’euro depuis Septembre 2015. Auparavant, elle valait une vingtaine. Dès Septembre 2016, elles seront indemnisées un peu moins de 50€.

Un étudiant est tombé malade, entrant donc en congé maladie. Deux jours plus tard, il devait assurer une garde. Un message a été transmis à l’ensemble des étudiants pour demander qui pouvait l’assurer à sa place. Personne ne s’est manifesté. L’administration a donc prévenu que faute de volontaire, elle devrait procéder à un tirage au sort. Voici la réaction, adressée par mail direct à l’administration de la faculté et mise sur un groupe facebook restreint aux externes de la faculté, qui m’a profondément choqué de la part d’un étudiant :

« A l’intention de l’administration,

J’ai accusé réception de votre mail du XX/XX/20XX demandant aux étudiants de pourvoir la garde du XX/XX/20XX. La cause en était l’arrêt maladie d’un de mes camarades et co-étudiant-salarié par nature imprévisible.

Vous conviendrez bien qu’en médecine les emplois du temps sont lourds, les vacances courtes et programmées de longue date et qu’une garde imposée à la dernière minute pose un réel problème.

Il est donc difficile pour moi en tant qu’étudiant-salarié de la faculté de médecine et de l’APHP de me soumettre au principe d’un tirage au sort sans que ces règles n’aient été clairement explicitées en début de scolarité par notre employeur que nous connaissons et rencontrons si peu.

Ne serait il pas plus juste de retenir le volontariat et que ces gardes non pourvues soient financièrement valorisées pour en augmenter l’attrait au lieu de devenir des épées de Damoclès au-dessus de la tête des étudiants ? Ou toute autre solution acceptable que vous proposeriez ?

Merci de ce que vous ferez et de l’intérêt que vous portez au bien être des étudiants de votre faculté/Hôpital.

Machin, étudiant.e en DFASM »

Voici ce que je me suis permis de lui répondre.

« Salut Machin,

Tout d’abord, je te remercie d’avoir mis les représentants étudiants en copie de ton mail pour nous tenir informés de ce genre d’échanges que vous pourriez avoir avec la faculté. D’autant que je comprenne que le problème que tu soulèves soit important et assez énervant par certains aspects.

Ma réponse va ici, toutefois et initialement, être à titre personnel. Je trouve en effet que ce message est désolant (sans connotation péjorative mais plutôt au sens d’une situation de triste constatation) dans ce qu’il contient. En effet, un arrêt maladie est imprévisible, mais quand il s’étend sur quelques jours, on peut imaginer une forme de réactivité qui justifie de prévoir le remplacement provisoire des jours manqués par des collègues. D’autant que nous sommes des étudiants et salariés en médecine, donc des soignants en formation, et que nous devons être sensibilisés au principe de la continuité des soins. Et c’est peut-être dans cette phrase que le caractère désolant de ce message est mis en lumière…

Si nous sommes des soignants (en formation, j’insiste) de l’Assistance (ce mot me semble aussi très important) Publique des Hôpitaux de Paris, nous devrions être sensibles au concept de la continuité des soins. Il est bien sûr évident que notre rôle n’apparaisse pas indispensable, notamment en garde (quoi qu’il me semble qu’on puisse bien les arranger sur certaines périodes d’affluence… mais souhaitons que ça n’arrive pas tous les soirs), néanmoins, c’est une forme d’apprentissage que d’être sensibilisé à l’exigence d’assurer les gardes, non pas ses propres gardes seulement, mais d’être certains que le système tourne, pour le bien des patients (aussi grandiloquente que cette considération puisse paraître).

Dans le cas d’une garde à remplacer, il est évident que le volontariat est toujours priorisé. Untel Grandami, en 1er, représentant étudiant responsable à la commission des stages et des gardes vous le montre bien par ses messages sur ce groupe afin de paliers aux éventuels oublis dans les plannings. Il vous propose, par le volontariat en premier, à chaque fois, de nous aider à finaliser ces plannings. Est-ce un rôle que les étudiants devraient tenir dans une faculté de médecine ? C’est une autre question. Et probablement qu’un embryon de réponse consisterait à dire que cela se passerait surement moins sur le schéma du volontariat en 1ère intention si ça n’était plus le cas…

Mais il arrive que le volontariat n’aboutisse pas que ce soit pour l’oubli éventuel dans le planning ou pour une garde qui ne peut être assurée pour cause d’arrêt maladie annoncé à l’avance (2 jours semblent quand même un délai raisonnable quand on s’adresse à 2 promotions de 130-140 étudiants). Dans ces cas-là, au nom de la continuité des soins, un tirage au sort est organisé. C’est effectivement terrible, comme une épée de Damoclès écris-tu avec raison, mais une question intelligente serait : quelle autre solution proposer ?

Tu suggères des avantages financiers pour encourager le volontariat. J’ai ris. Cela marche tellement bien, pour le CESP par exemple… Puis j’ai pleuré. Alors voilà, les étudiants-salariés en médecine de l’AP-HP ne sont donc motivés à apprendre et exercer leur futur métier qu’à la promesse d’avantages financiers supplémentaires (tout travail mérite salaire certes, je ne plaide pas non plus la dévotion gratuite des soignants). Quelle image cette solution avancée donne-t-elle de nos promotions, de notre engagement dans le futur métier de soignant, et des futurs soignants dans la société ? Ca peut paraître, là encore, une question grandiloquente, mais c’est aussi à ce genre de problématiques que nous sommes et que nous serons confronté.e.s : on regarde la médecine et ses praticiens avec attention, car nous avons, qu’on le veuille ou non une certaine forme de visibilité sociale par nos actes et nos revendications qu’il faut aussi prendre en considération (exemples : la loi santé bien sûr, mais également l’impact des revendications de réévaluation du tarif de consultation en médecine générale, ou à l’inverse l’interprétation que les médias peuvent faire des vitres brisées à Necker, etc.). Enfin… j’ai considéré que c’était une gentille blague, un clin d’œil à nos arrangements « entre-nous » ;).

Je pense qu’en travaillant à l’Assistance Publique, nous devons aussi faire preuve d’assistance les uns envers les autres. Celui ou celle qui nécessite un arrêt maladie et ne peut assurer sa garde ne doit pas en plus se sentir coupable des effets qu’une garde non désirée au volontariat puisse provoquer en terme de tension dans les promotions d’externes de notre faculté. Je reconnais que ça agace tout le monde, moi le premier, et à juste titre, de devoir en si peu de temps se taper une garde qui n’était pas prévue, surtout si on a effectivement prévu des vacances par exemple. Dans ce cas, c’est en faisant preuve s’assistance les uns envers les autres, de solidarité, dans la phase de volontariat pour trouver une âme courageuse et généreuse, et non en faisant bloc contre l’administration de la fac (qui n’y peut pas grand-chose en vérité, soumise à l’obligation – discutable mais pas dans l’immédiat – de rendre des plannings qui soient tenus à l’hôpital) que l’on fera preuve d’un comportement honorable de futurs soignants, et d’humanité.

Par contre, effectivement, l’intérêt de ses gardes, dont le salaire vient quand même d’être valorisé ces derniers temps, est et doit être de nous former. Là où on peut se soulever, c’est si l’externe sert exclusivement à brancarder des patients ou ranger des examens (ce qui est, semble-t-il des retours, peu le cas dans nos pools de gardes). Oui, il apparaitrait nettement plus cruel et injustifié qu’une garde ne remplisse pas a minima son objectif de formation.

Maintenant, je précise qu’il s’agit seulement de mon point de vue, et qu’en tant que membre de l’équipe de vos représentants étudiants, bien évidemment, j’appuierais vos revendications auprès de la faculté. Je te remercie également, Machin, pour ton mail qui, même s’il dénonce une pratique que tu trouves peu correcte et déloyale, d’avoir pris soin de l’écrire joliment, avec des tournures adaptées et pas trop agressives (bien que se dessine une certaine ironie amère-acide qui est toute justifiée encore une fois ;)).

On espère une réponse, et si nous en avons de notre côté, nous vous tiendrons au courant. Bonne soirée à toi (et sans animosité hein ? On discute, je ne juge absolument pas, ok ? ;)). »

Vous voulez savoir la toute première réponse que j’ai reçue ? Le bel esprit carabin français, attention mesdames et messieurs, c’est du lourd :

RéponseExterne

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4 réflexions au sujet de « Où sont les étudiants qui défendent les valeurs du soin ? »

  1. Dans ma fac, c’est moi qui gère les choix de gardes et les tirages au sort quand les gardes ne peuvent être assurées. J’ai été particulièrement choqué à plusieurs occasions des réactions des externes quand je les contactais pour reprendre une garde. Soit l’indifférence (genre « ça ne me concerne pas, je fais comme si je n’avais pas vu le message, y a bien quelqu’un d’autre qui se dévouera »), soit l’animosité (« ouais c’est inadmissible j’ai pas que ça à faire »), et même parfois la connerie à l’état pur (« ben Machin qui est en arrêt de travail pour dépression il pouvait très bien la faire sa garde s’il voulait !!!! »). Aucune solidarité, aucune empathie, rien. Comme tu dis, c’est désolant. Et d’autant plus désolant qu’on fait pas n’importe quelles études, on est des futurs soignants…

  2. Est-ce que cette attitude (que l’on peut qualifier de peu responsable) ne découle pas d’un épuisement des étudiants généré par les conditions difficiles de l’externat (nombre de gardes important, vacances courtes, conciliation de l’ECN et des stages…) ?

  3. C’est un probleme de taille du pool de garde. J’ai été responsable du planning de garde pendant 2 semestres d’internat.

    1ere fois: planning pour 6 personnes. Planning des 6 mois rempli dans la bonne humeur en 20 minutes, et tous les imprévus solutionnés dans la journée.

    2eme fois: planning pour 40 internes (soit moins d’une garde par mois quand meme!). Il a fallut 3 SEMAINES pour sortir un planning (équitable sur les samedi et dimanche bien sur), les imprévus toujours ingérables avec au final toujours les mêmes 4-5 volontaires qui reprenaient les gardes, et la bataille du dernier week end après réquisition de l’administration et menace du réquisitionné de « se mettre en arrêt maladie » (oui, c’était un interne en dernier semestre qui a dit ça. Le meme qui sera remplaçant la semaine suivante et ralera sur les patients venus réclamer un arrêt de complaisance…), QUATRE personnes se sont partagés le dernier dimanche.

    Conclusion: quand il y a beaucoup de monde sur le pool, c’est plus anonyme et c’est chacun pour sa gueule!

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