Est-ce que l’humain meurt ?

Quand on s’engage dans des études de santé, notamment de médecine, il y a des choses que l’on ne nous dit pas. En même temps, comment dire l’indicible ? Quels mots poser sur ces choses dont les histoires, les romans et les films sont si friands ? Ces mêmes choses qui nous captivent lorsqu’on dévore les pages d’un livre ou qu’on découvre avec attention le dernier épisode de notre série préférée. Ces choses qui, pourtant, ancrées dans la réalité de la vie, sont bien plus complexes à évoquer.

*

Quand monsieur T. entre dans la zone de surveillance rapprochée (ZSR pour les intimes urgentistes), son motif d’admission ressemble pourtant à beaucoup d’autres. Il fait chaud, cet été, et quand les jours de chaleur durent, il n’est pas rare que beaucoup de personnes âgées soient adressées aux urgences. Les variations de températures saupoudrées de quelques facteurs de fragilité constituent des attaques efficaces sur ces organismes fatigués des dizaines d’années qu’ils ont déjà vécu. Quand monsieur T entre dans la ZSR donc, il vient de sa maison de retraite, déshydraté, mais, quand même, gêné pour respirer.

Parce qu’il faut chiffrer (restons objectifs surtout n’est-ce pas ?), il est plutôt polypnéique avec une fréquence respiratoire à 25 cycles par minute, une saturation en dioxygène en air ambiant à 80% et pas franchement tachycarde malgré une tension plutôt basse à 80 mmHg de systolique et 60 mmHg de diastolique. Effectivement, en état de choc, il se présente assez pâle, et confus. On peut aisément comprendre sa place en ZSR. Dans le courrier qui l’accompagne, la notion d’une suspicion d’infection urinaire du fait une bandelette urinaire positive est vaguement évoquée. Le brancard transportant monsieur T n’est pas encore immobilisé à l’une des places de la ZSR que le grand manitou des urgences fait son apparition.

Il existe une blague, que jusqu’il y a peu je trouvais doucement drôle, et que vous connaissez surement : Quelle est la différence entre Dieu et un chirurgien ? La réponse : Dieu ne se prend pas pour un chirurgien. Je crois maintenant qu’il faut élargir la blague. Remplaçons le chirurgien par médecin et voyons ce que ça donne. Oh ! Mais ça marche encore…

Le grand chef jette un œil à monsieur T qui halète sur son brancard tandis que deux infirmières s’agitent autour de lui et que l’interne et moi achevons de pousser le brancard jusqu’à sa juste place. S’adressant un peu à tout le monde, le grand patron des urgences lance : « Mmm, à mon avis, celui-là, il ne passera pas la nuit. ». Et paf ! Voilà du diagnostic dans les règles de l’art, sous les yeux et les oreilles du monsieur suffocant, avec autant d’affect que s’il raccrochait à un énième démarchage téléphonique. « Bon, tu le sondes, qu’on quantifie un peu ce qu’il pisse, puis antibio, mais surtout appelle la famille. On le passera au lit-porte quand ça sera l’heure »… Bah tiens, évidemment, selon votre logique, s’il meurt aux urgences dans la ZSR, ça ferait mauvais genre, et ça serait pas terrible pour vos sacro-saintes statistiques surtout non ?

Je réalise en écrivant – difficilement – ces lignes que je suis – extrêmement – en colère mais que vous ne saisissez peut-être pas pleinement pourquoi. Voilà : le diagnostic était posé. L’ambiance, en deux secondes, avait radicalement changé sitôt la phrase du chef prononcée. D’emblée, l’urgence n’était plus, c’était déjà « perdu d’avance », ça ne valait plus la peine de « se battre » ni même, manifestement, d’accompagner. On rangea le brancard du vieil homme dans un coin de la ZSR, et commença une longue série d’évènements dépourvue du moindre sens – et d’humanité.

Tout d’abord, l’interne dont le dernier sondage urinaire remontait à quelques temps, voulu procéder. Etait-ce bien nécessaire d’embêter ce pauvre monsieur avec une sonde s’il allait effectivement mourir dans les heures à venir, comme tout le monde semblait le penser ? Etait-il pertinent de sonder un monsieur avec une infection urinaire (donc à priori une prostatite, donc à priori contrindiquant le sondage sans antibiothérapie active au préalable pour éviter une décharge septique) juste pour le plaisir de constater son oligo-anurie liée à son état de choc ? Etait-il vraiment nécessaire que l’interne ne s’acharne et pose sa sonde de manière traumatique si tant est que l’urine était, à l’issue du sondage, rouge d’un sang qui ne cessait pas de couler, du fait des anticoagulants que prenait ce monsieur ? Etait-il vraiment nécessaire que les infirmiers prennent cela à la rigolade tandis que l’homme allongé sur le brancard répétait, confus, les dents serrées, « ça y est ? », à plusieurs reprises même encore après la pose de la sonde ? Etait-il absolument nécessaire qu’un soignant ne s’amuse alors, à chaque « ça y est ? », à répondre « pas encore ! » en ricanant ?

Après le sondage, je m’approche du pauvre homme et je prends sa main, froide. Je croise ses yeux, grands ouverts, mais assombris, qui semblent me regarder tout en voyant quelque chose d’autre, plus loin derrière moi. Je ne sais pas quoi lui dire, je n’ose pas briser les conversations tranquilles et désinvoltes des blouses blanches autour de moi. Alors, bêtement peut-être, je pense, comme si je lui parlais. Peut-être est-ce un genre de prière pour entrer en contact, pour le calmer, pour l’apaiser un peu.

Je vais voir l’interne : « on n’appelle pas l’équipe de soins palliatifs ? ». Elle me répond que les chefs des urgences ne veulent pas, car ils ne souhaitent pas passer l’hypnovel et la morphine alors que le patient pourrait partir sans. « Ils n’aiment pas droguer les gens ». Ouais, très bien, mais l’homme en question, qu’en pense-t-il, juste comme ça, les yeux perdus, la bouche béante, recroquevillé dans son brancard où il ne peut s’allonger complètement du fait de son dos camptocormique ? Et même sans aller jusqu’au cocktail lytique, n’y a-t-il pas quelques mesures qu’on pourrait prendre pour que la situation soit un peu plus confortable pour lui ? Certes, je ne suis pas non plus à la bonne place pour savoir ce que cet homme voudrait, alors même qu’on ne parvient pas à engager une conversation avec lui. Doucement toutefois, j’initie un travail subtil auprès de l’interne et je parviens à la convaincre d’appeler l’équipe mobile de soins palliatifs, « pas forcément pour qu’ils viennent si les chefs ne veulent pas, mais peut-être juste pour un avis, non ? Qu’est-ce que t’en pense ? ».

L’interne appelle, mais manifestement, elle est troublée, ne sachant trop sur quel pied danser. Elle vient de prescrire des antibiotiques pour l’infection urinaire de monsieur T mais elle le présente comme mourant au palliétologue. Elle s’embourbe dans ses antécédents, évoque un cancer dont on ne connaît pas grand-chose en termes de traitements administrés, et finit par raccrocher en disant qu’elle rappellera. Je lui demande soudain si elle a contacté la famille. Mortifiée, elle avait oublié, et s’y attelle. « Oui, vous êtes sa femme ?… Oui, son état est… inquiétant, donc effectivement, ça serait bien de venir. Non, pas demain, aujourd’hui si vous pouvez… Je comprends, vous n’avez plus la possibilité de conduire mais est-ce que vous pourriez demander à quelqu’un de vous accompagner ou prendre un taxi ? C’est-à-dire qu’il n’est pas très stable donc si vous avez la possibilité de venir aujourd’hui… ».

Monsieur T est maintenant perfusé aux deux bras, mais toujours aucun antibiotique n’a été administré. Du sérum physiologique remplit ses veines et sa tension remonte à peine. Sa fréquence cardiaque flirte avec la bradycardie. 60, 55, 50, 54, 49, 57… Le tracé ECG du moniteur affiche un rythme pas très très régulier, mais les ondes sont globalement correctes. La saturation en oxygène est remontée, quand le capteur tantôt au doigt, tantôt sur l’oreille, veut bien nous communiquer un chiffre. Ah ça les chiffres, on les soigne. Mais le qualitatif, le non-quantitatif, le subjectif de ce visage pâle, tendu à mi-chemin entre le plafond blafard et les âmes qui passent sans le regarder, personne ne l’observe, personne ne le voit.

Je lui prends la main. Elle est glacée. Je regarde encore ses yeux clairs obscurs. Pitié tenez bon. Vous ne pouvez pas partir comme ça, dans cette indifférence quasi-totale, entouré de quelques soignants qui se racontent des blagues salaces pendant que vous êtes là, peut-être en panique, peut-être souffrant, peut-être épuisé. Votre femme va arriver. Ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus merveilleux de voir mourir les gens qu’on aime, mais cela vaut peut-être mieux que de partir sans un soupçon d’humanité ? Je n’en sais rien. Je projette sans doute. Tenez bon…

« Excusez-moi… ». Je désigne le moniteur qui affiche une pulsation cardiaque en dessous de 30 battements par minute. La main congelée et rigide du vieil homme m’échappe tandis que les paramédicaux s’affairent autour de lui.  On appuie vaguement sur les poches des perfusions, mais c’est tout. Un chef aura bien pris soin d’écrire « le blabla » dans le dossier, quelque chose comme « pas de mesure de réanimation » quelques heures auparavant. L’air de rien, une infirmière branche une poche. L’infirmier qui lui fait face, qui d’ordinaire ne dit pas grand-chose, cette fois murmure « tu lui passe les antibio ? ». L’infirmière répond « ben oui, c’était prescrit ».

C’était ? Pourquoi « c’était » ? Il n’est pas mort ! Regardez sa carotide, elle frétille encore, comme une flammèche contre un courant d’air. L’ECG n’affiche rien, puis, disons toutes les trente secondes, un complexe QRS vient illuminer l’écran. Il n’est pas mort. Autour de nous, rien n’a changé, une autre blague fuse, certains rigolent. L’infirmier d’habitude silencieux affiche un sourire que je sens un peu forcé. Je regarde les yeux vitreux de monsieur T, encore grands ouverts. Il n’est pas mort ?

Alors c’est comme ça. Loin des livres et des grands films avec la musique symphonique, les grands discours, les proches qui arrivent juste à temps et les soignants émus. Le dernier soupir qui résonne, inratable, les yeux qui se ferment et le corps qui s’allonge. Ici, le doute persiste, on frotte son sternum pour voir que les seules ondes qui s’affichent sur l’écran sont celles des électrodes ainsi mobilisées. On regarde sa carotide qui palpite ou qui ne palpite plus. L’homme courbé a ainsi la tête figée à quelques centimètres au-dessus du matelas. Sa sonde urinaire sanguinolente continue doucement de se remplir de sang. Et la mauvaise odeur, à nouveau, envahit nos narines. « Oh merde, je viens juste de le changer ! » se lamente un soignant.

Alors le grand chef réapparaitra. Il demandera à ce que l’annonce du décès puisse avoir lieu dans 3 minutes le temps de faire passer le patient au « lit-porte » pour y être admis « de son vivant ». Les statistiques, toujours. On mettra un masque au patient et un oreiller pour combler le vide entre la tête et le matelas, afin de le brancarder sans alarmer les autres patients. A peine sera-t-il sorti de la ZSR qu’une infirmière arrivera : « Oh, monsieur T est mort ? Parce que sa femme vient d’arriver à l’accueil… ». L’interne sera envoyée au casse-pipe. Je la suivrais. On marchera en échangeant des banalités avec la dame dans le couloir qui mène au lit-porte. La conversation commencera à s’orienter vers le mari. J’appréhenderais un truc, je foncerais chercher une chaise. Entre la salle de nettoyage des urinoirs et un box où reposera son mari décédé 5 minutes plus tôt, la vieille dame s’effondrera sur la chaise que j’apporterais au dernier moment. Elle finira par vouloir entrer dans le box. Tout le monde sortira. Je reviendrais avec un verre d’eau. Entre deux sanglots, elle me dira qu’ils se sont rencontrés tard, mais que ça fait 50 ans qu’ils sont ensemble.

Et puis, elle demandera : « est-ce qu’il a souffert ? ».

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18 réflexions au sujet de « Est-ce que l’humain meurt ? »

  1. Que dire.. qu’on a les larmes aux yeux en vous lisant.
    Continuez. Et de temps en temps, quand vous pouvez, le plus souvent possible, suggérez à cet entourage que cet être humain, là, devant eux, pourrait être un membre de leur famille. Sera un jour un membre de leur famille. Ou eux , mais là ils ne le croiront pas, et pourtant.. Et ne lâchez jamais.. Vous savez, je peux vous le dire, une chose marche, l’exemple. Peut être pas tout de suite, peut être pas chez les plus obtus, mais chez les autres,quelquefois, ça marche. Et la fois d’après, ils n’oublieront peut être pas l’oreiller, le drap, la main, les paroles, l’écoute.
    Continuez.

  2. C’est ce que je vois tous les jours ou presque aux urgences quand j’y passe. Et qui me décourage d’y rester pour de bon. Quelque chose d’assez lamentable, pas vraiment excusable, pas toujours compréhensible. Ce que je vois parfois en réanimation… Des petites choses mises bout à bout qui laissent derrière elles une impression d’irrespect qui jamais ne se nomme ni jamais ne s’assume. C’est une infirmière qui chante à tue-tête du Claude François dans la chambre d’un patient sédaté, ventilé, qui fait quelques pas de danse en passant devant son lit sans jamais voir le problème, qui met la musique à fond pendant les toilettes, des morceaux de mauvaise pop comme il en tourne en boucle sur les chaînes de clip, et qui la laisse brailler toute la journée, jusqu’à ce quelqu’un pense à l’éteindre. Des petites choses…

  3. L’être humain meurt toujours, mais espérons qu’être humain ne se meurt jamais. Peut-être que dans cette situation que tu viens de décrire, le seul geste important était le tien, le véritable soignant c’était toi lorsque tu as pris la main de ce monsieur. « Nous sommes tous le soignant de quelqu’un, dès que nous nous tendons la main » : citation glanée dans le vieux bouquin d’un toubib.

  4. et dire que ça ne surprend pas la plupart des soignants… c’est probablement ça, le pire ! Bravo de résister, on fait tous comme on peut. Courage.

  5. Ce patient n’aurait jamais du arriver aux urgences. S’il est mort aux urgences, c’est qu’il a quitté l’EHPAD moribond.
    Le travail est à faire en amont, à l’EHPAD, avec les familles, qui ne sont jamais prêtes à lâcher, qui veulent des hospi à tout prix, mais qui peuvent cheminer si on les accompagne jusqu’à accepter qu’on écrive dans le dossier « pas de réanimation, pas d’hospitalisation ».

    Mourir dans son lit, dans un cadre familier, entourés des soignants habituels, de la famille réunie, vaut bien mieux qu’un transport en ambulance ( de son lit au brancard de l’ambulance puis au brancard de l’hôpital), des examens agressifs, une attente inconfortable, une famille absente ou écartée du patient.

    Ce dont a besoin un mourant, c’est de respect, pas de soins médicaux, hors soins de confort.

    • C’est juste, sauf que nous ne connaissons pas le contexte initial, il a pu se dégrader rapidement. Cela ne peut justifier la prise en charge décrite ici. Un chef attentionné et humain attire l’équipe vers le haut, un chef aigri et non investi pousse vers le bas. Il faut résister et protester, ramener l’humain au centre.

  6. Merci pour ce texte. La grand mère de mon conjoint a été hospitalisée il y a quelques semaines et a entendu ce même « elle ne passera pas la nuit ». Elle est en train de se remettre, mais ça a été un vrai coup dur pour elle d’entendre cette phrase en pleine conscience…

  7. maltraitance au quotidien , c’est révoltant. courage, et merci d’etre aussi humain et courageux, car vous semer des petits cailloux qui ne seront pas sans effet.

  8. Etudiante infirmière, je me rappelle avoir confié à une camarade de promotion que l’une de mes craintes était qu’un étudiant que j’encadrerai pourrait penser que je suis une soignante maltraitante du fait de l’usure du monde hospitalier, incapable d’avoir du recul sur sa propre pratique et aveugle à tout ce qui constitue la maltraitance ordinaire. Sa réponse ? « On en arrivera tous là de toutes manières » sur un ton des plus badins et fatalistes, en haussant vaguement les épaules.
    J’ai également raconté à une autre copine que je me sentais gênée et honteuse quand un patient me remerciait pour ma « gentillesse » et ma « patience » (alors que j’estime ne rien avoir fait de particulier ou quoi que ce soit qui mérite qu’on souligne mon comportement, voir même que c’est le minimum syndical que puisse faire un soignant) quand je passe après une personne moins « propre » dans son boulot, pour dire les choses pudiquement. Ou qu’un patient fait une remarque des plus justifiées quant à l’attitude d’un soignant pas très respectueux (je ne sais jamais quoi répondre, c’est absolument impossible en tant qu’élève de formuler quelque chose d’honnête à propos des gens qui vont vous noter). En guise de réponse, j’ai eu droit à un « si tu le ressens ainsi c’est que tu n’es pas faite pour être infirmière, tout ce que tu vois, ça fait partie du contrat et il faudra que tu l’acceptes ou alors que tu te barres ».
    Sans commentaire…

    Merci pour cet article qui remet fermement les idées en place et qu’il faudrait activement faire circuler. Il y a probablement plus d’éthique dans chaque ligne de cet article qu’en un semestre de cours sur la question…

  9. Histoire terrible, bien écrite. Je fais partie des soignants étonnés : Si une famille me l’avait raconté, je me serais dit : « ils éxagèrent , égarés par la douleur ».

  10. Ping : « Le médecin de 2030 sera peut-être un médecin plus humble, plus ouvert, plus humain » – Groupe MNH Actu

  11. Ping : « Au travers de cette journée d’éthique médicale étudiante, j’ai voulu donner la parole à des soignants en devenir » – Groupe MNH Actu

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