Journal de bord en pédiatrie : semaine 4 – « Espoir »

Garde cataclysmique. Nager dans le grand bain avec les requins. La bouée de sauvetage est fourbe : visible, semblant à portée de bras, et pourtant, quand on s’en approche, elle s’éloigne, comme emportée par un courant sournois. Nage tout seul dans la tempête, petit goéland maladroit. Le petit garçon fébrile a besoin de soins. Le traitement de sa rareté de cancer le rend fragile au moindre microbe, et voilà que son système de défense est en alerte : la fièvre, en pleine nuit, à l’autre bout du monde. Crâne chauve à 3 ans, l’air du héros d’Avatar, des sourires malgré tout, il attend. Auscultation, inspection, palpation. Sous les doigts, une masse, dans le ventre, qui bouge. Je dirais à l’infirmière qu’il faudrait lui donner de quoi faciliter son transit. Elle reviendra me dire « tu as des doigts de fée, sans médicament, il a tout évacué ! ».

*

Le grand PU-PH souhaite me parler. Dans son bureau, j’attends, comme le dernier jour d’un condamné, la sentence tomber. Mon incompétence de l’autre nuit ? Ou tous les jours depuis que je suis là ? L’imposture enfin percée à jour ? Il me partage sa vision, hospitalo-déformée, de la médecine générale, mais avec douceur et bienveillance. Je dois prendre en confiance, quitte à repasser par potasser les cours pour se sentir plus légitime. Message reçu. La garde est un point de départ : ça ne peut qu’être mieux… ?

*

Il est à peine adolescent. Retrouvé par ses parents agonisant sur le sol. Tentative de suicide. Encore. Grand pour son âge. Muet face au calamar psychédélique. Je le vois. Presque séducteur dans son discours. Et pourtant, cette tristesse qui ternit son regard. La tristesse d’un savoir imparable : nous allons tous finir par mourir, alors à quoi bon vivre ? « J’ai la flemme de vivre ». Oui, ça s’entend, je connais ce constat profond, amère et parfois même effrayant. « Et pourtant, tu es encore là : pourquoi ? ». « Je ne sais pas ». « Et si tu avais une baguette magique, qui pouvait changer un truc dans ta vie, pour qu’elle soit plus intéressante pour toi, ça serait quoi ? ». Silence. Petit éclat dans son regard. Il doit y penser pour la prochaine fois…

*

Dans le poste de soin, elle attend, de ses deux ou trois printemps. Sa mère est partie travailler. Situation sociale complexe. Je tape des comptes-rendus, en bon mauvais interne que je suis. Je m’interromps pour faire des bulles. Je l’installe à côté de moi. Je lui donne de quoi dessiner. Je lui montre comment fonctionne le tampon, et on tamponne ensemble des ordonnances. Elle me propose le thé dans la tasse-jouet, que je savoure bien entendu entre deux lignes de compte rendu. Et soudain, elle lève les bras au ciel. Bêtement, je lui tends mes mains, du genre « tape m’en cinq ». Ses bras sont aussi levés que ses yeux. Je la porte. Elle s’accroche à mon cou. C’est collant, ces mini-humains…

*

Le coup des doigts dans la porte. Douloureux. Mais quand je la vois, elle dort profondément. Deux hématomes pulpaires. Rien d’autre. Radiographie. Fractures des deux doigts, sur les phalanges distales, non ouverte, non déplacée. Rien à faire selon le spécialiste du temple de la pédiatrie parisienne contacté par téléphone. Syndactylie. Alors on y va, elle est réveillée cette fois. Nounours va avoir le droit à beau bandage. « Ça fera rire maman » dit-elle. Elle aussi. Le père, sur le départ, me regarde, scrute mon badge, et me dira « merci Dr Litthé, vous savez vraiment vous y prendre avec les enfants ». Les regardant partir, je souris légèrement : et s’il avait raison ? Il reste toutefois du travail. Mais l’espace d’un instant, la perspective d’être médecin généraliste prend dans mon esprit une allure bien plus sereine, que j’avais peut-être un peu oublié…

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