Voyageur contemplant une mer de soignants

« Qu’est-ce que vous faites dans la vie ? »

« Hé bien… je dirais que je suis, en quelque sorte, voyageur ».

Il avait en tout cas le phrasé d’un conteur. Avec ses yeux clairs qui avaient sans doute vu bien plus de choses que bien des vies, son visage marqué par les sept dizaines d’années qu’il portait, et son air parfois triste, souvent simple et toujours libre, je rencontrais un homme d’un autre monde.

De Djibouti au Sri Lanka, des contrées indiennes à la traversée des Etats Unis, d’une île à l’autre entre Les Canaries et Mayotte, jusqu’aux champs de tabac du Canada ou aux ports de pèche des côtes Irlandaises, sa vie était une suite d’aventures sans pareilles, motivées par le geste, la poésie et le goût de la liberté, pas un sous un poche et beaucoup de débrouillardise, comme pour parcourir un monde auquel il n’avait souvent pas l’impression d’appartenir vraiment.

On a tenté l’hypnose, et c’est lui qui m’a emmené revivre quelques secondes sur une plage mexicaine. On a parlé de sa solitude, et il m’a fait confiance. On a parlé de tristesse, et il m’a dit plutôt le spleen. On a entamé une psychothérapie, et il en a fait de la poésie. On a discuté de sa vie, il m’en a écrit vingt pages. Il s’est inquiété de sa légitimité à être soigné ici, chaque jour, et je lui ai redit qu’il avait toute sa place ici, chaque jour.

Dans ses vingt pages, il a écrit, le combat pour la liberté, le refus d’une vie normalisée, son dégoût du conflit, son goût pour l’humanité, dans sa simplicité, celle de troquer un saxophone contre une paire de chaussures, celle d’alléger son sac pour ne transporter que l’essentiel, celle de l’importance de l’immatériel quand on ne dispose de rien et qu’on a tout ce qu’il nous faut à la fois, celle des plus sombres moments, au milieu de l’océan, encerclés de requins, sur un voilier avec un équipage qui se déteste ou qui ne se parle pas des jours durant… En quelques lignes, il a évoqué sa rencontre d’une femme « peut-être aussi seule que [lui] » avec laquelle il a eu deux enfants. « Nous croyons nous être aimés, mais je suis passé à côté de l’amour, peut-être que parce que, dans ma vie, pour être libre, il n’était pas possible d’aimer ? ». Il a conclu son récit, avec cette touche de philosophie toute spirituelle qui le caractérise : « je ne suis pas encore un vieillard, mais ça ne saurait tarder. Il faut que je trouve une dernière bêtise à faire avant que la lumière s’éteigne… ».

Au moment de se dire au revoir, pour qu’il poursuive ses soins ailleurs et différemment, nous avons évoqué l’hypothèse d’une dépression. Et plus nous échangions, moins nous la considérions. Il y avait encore une force de vivre, un « élan vital », magistral chez cet homme. Oui, parfois, des ruminations tristes, face au constat d’un monde qu’il observe changer et, dans sa vision, pas forcément pour le meilleur. Le constat d’une humanité « folle » à laquelle il ne s’est jamais complètement identifié, sinon comme une sorte de marginal libre, en sachant le prix à payer. Oui, parfois, le verre à moitié rempli était plutôt « à moitié vide » qu’à « moitié plein ». Mais demain, après les soins, il irait parcourir la France à vélo, vélo qu’il avait déjà acheté. Et après-demain, peut-être, un dernier voyage à Madagascar. En tout cas, sans perdre de temps. Car « vous savez, mon temps est compté… même si, bien sûr, c’est valable pour tout le monde… quand on a vingt ans, le temps est compté aussi… mais quand on a soixante-dix-ans, il l’est aussi, et peut-être plus encore tellement il en reste peu. »

« Je veux vivre jusqu’à la dernière seconde. Je dis bien vivre. Pas respirer. J’ai vu ma mère mourir, elle respirait encore, elle s’est éteinte comme une petite chandelle. Peut-être que moi aussi, je m’éteindrais comme une petite chandelle, je ne sais pas, personne ne sait. Mais moi, je voudrais vivre jusqu’au bout, après, on verra… ».

Je sais qu’il s’est passé beaucoup plus de choses que je ne voudrais le voir dans cette rencontre, cette relation de soin, et ces échanges. Je sais aussi à qui cet homme m’a fait penser. Ce qu’il a bousculé, remué ou déterré chez moi. Je sais aussi le zeste de tristesse qui s’incorpore dans son départ. Et cela fait sans doute partie des jolies choses qu’on peut vivre dans mon métier, et qui me laissent penser que j’aime mon travail. Et alors ? N’est-ce pas là le signe de renoncer un peu à quelques exigences de conventionnalité ? Face à une vie aussi extra-ordinaire, n’est-il pas raisonnable de laisser les limites être interrogées, bousculées, repoussées ? Tant que l’on sait à quoi on s’expose, les risques que l’on prend, le prix de la petite tristesse à payer au départ d’un patient, et la nécessité de questionner ses pratiques encore et encore à la lumière de cette rencontre… La médecine personnalisée, ce n’est pas qu’une affaire de médicament à la carte. En particulier en matière de santé mentale, où le principal impact thérapeutique réside sans doute dans la relation entre deux personnes, une qui porte parfois une blouse blanche, et l’autre pas forcément.

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