Le secret pour bien intuber…

Intuber. Ouvrons un gros ouvrage (l’externe en médecine en ouvre tous les jours certes, mais ça lui fait du bien de changer un peu de « matière » sans être trop dépaysé… ils sont fragiles, un peu, les carabins), j’ai nommé, le Larousse. Deux points, ouvrez les guillemets :

« En réanimation et en anesthésie, introduction dans la trachée d’un gros tube assurant la liberté des voies aériennes supérieures, permettant la ventilation artificielle, la protection du poumon et l’aspiration des sécrétions bronchiques. ».

Pour le bien de la métaphore à venir, supprimons « en réanimation et en anesthésie ». Le but est de viser large. La précision « dans la trachée », ne convient pas à la suite du propos. Je vous propose une version soft où vous supprimez ces mots, et une version plus hard, où vous choisissez un orifice de votre anatomie quel qu’il soit. Je crains pour les futures requêtes de moteurs de recherche qui donneront un lien vers cet article, de fait, je vous laisse imaginer par vous-même. Rayez trois fois en rouge fluo « assurant la liberté ». Puis supprimer le reste. Cela nous donne : « Intuber : introduction [où vous voulez] d’un gros tube ». Nous allons pouvoir commencer.

La formation médicale, ça date. D’aussi loin que l’histoire nous permet d’aller, à l’aube de l’humanité, médecine, religion et magie étaient étroitement liées. La transmission du « savoir » se faisait par tradition orale. Quelques textes référençaient les connaissances, comme le Papyrus Ebers ou le Code d’Hammurabi. Toute la tradition de l’Ayurveda, ancienne médecine chinoise qui trouve encore des applications aujourd’hui se retrouve également il y a 5 mille ans. En Grèce arrive Hippocrate, un asclépiade, c’est-à-dire disciple d’Asclépios, fils d’Apollon. Il suggère que les maladies ont des causes naturelles et, dans la logique grecque de l’époque, le Logo, il diffuse son savoir, il dialogue, il réfléchit. Après lui, deux écoles s’affronteront, les empiristes (adeptes de l’expérience) et les dogmatiques (fanatiques de la théorie pure). Plus tard, Galien, médecin romain des gladiateurs, reprends les idées d’Hippocrate. Dans un contexte où Rome organise l’enseignement médical et la déontologie. D’autres écoles s’opposeront à Galien, notamment les épicuriens, répartis en atomistes et méthodistes (ces derniers déclarant que la médecine s’apprenait en 10 mois et qu’elle se résumait à percevoir les signes des maladies pour installer le traitement adapté : toute recherche d’une étiologie, d’une cause, étant une perte de temps). On arrive à une longue période où la médecine stagne, au cours du Moyen-âge. Sauf dans le monde arabe, où Razi, Avicenne, Al Nafis, Averroès ou Maimonide et bien d’autres redécouvriront Hippocrate entre mille autres choses. En occident, on passe d’une période monastique où les moines pratiquent la médecine à base de la prise du pouls, du mirage des urines et de beaucoup de mysticisme. L’école de Salerne, au XIème siècle est la première à imposer au médecin un diplôme. Au XIIème siècle, le Concile de Tours de 1163 ferait dire ces mots à l’église Ecclesia abhorret a sanguine (l’église a horreur du sang), interdisant aux moines la moindre chirurgie. Une chirurgie qui, à l’époque, est souvent le gagne-pain de charlatans, où reléguée aux barbiers très méprisés. Ces derniers, par le biais de Pitard, fonderont la Confrérie de Saint Côme, première faculté de chirurgie reconnue par Philipe le Bel au XIVème siècle. Du côté de la médecine naissent les facultés de Montpellier (1220) et de Paris (1253) aux enseignements très opposés : l’une est ouverte, laïque, hippocratique là où l’autre est religieuse et dogmatique. A la renaissance, l’imprimerie casse le secret des savoirs médicaux partagés jusqu’alors par le biais des ouvrages recopiés à la main par les moines-scribes. Naissent les écoles d’anatomie, de grands noms trouvent leur renommée : Léonard de Vinci, Vésale, Paré, Paracelse…

Au 17ème, c’est une révolution scientifique avec Galilée, Newton, Harvey (circulation sanguine), Descartes, Jansen (1er microscope), l’essor de la physiologie. Les hôpitaux voient le jour pour enfermer les patients contagieux, incurables et tous les marginaux de la société. Les médecins sont critiqués dans les écris de Molière… Au 18ème : la vaccination (E. Jenner), la chimie (Lavoisier), les chirurgiens deviennent docteurs, Galvani et Volta se foudroient du regard, la percussion trouve sa place dans l’examen clinique. Des sociétés savantes (académies) se développent, l’enseignement au lit du malade également. A la fin du 18ème et durant tout le 19ème, Bichat provoque la révolution anatomo-clinique en encourageant les étudiants à disséquer les cadavres des patients décédés pour comprendre la raison de leur décès. Laennec révolutionne l’auscultation par le stéthoscope. Pasteur révolutionne le monde entier et des instituts se créent en portant son nom.

Et alors ? Alors, l’histoire nous montre qu’on parle beaucoup de l’évolution de la médecine à travers les âges, mais bien peu du cursus médical. On devine bien des débuts expérimentaux, très vites en querelle avec une vision plus théorique de l’art médical. On sent le désir d’encadrement par un diplôme, une formation. Les siècles récents laissent percevoir ce goût des médecins pour la recherche, le progrès. Jusqu’à l’ancien régime, l’enseignement était très scolaire, très théorique. En 1803, une loi met en place des écoles de médecine (devenues facultés en 1808). On a les officiers de santé, ayant appris sur le terrain et les docteurs en médecine ou chirurgie des facultés. Puis lors du 19ème siècle, on met en place deux concours : l’externat et l’internat. Purement théoriques. Seuls les étudiants reçus au concours de l’externat peuvent prétendre au concours de l’internat. C’est l’élitisme. En 1958, le statut de PU-PH est inventé pour éviter la fuite des grands praticiens dans le privé. L’enseignement reprend à l’hôpital. En Mai 1968, on supprime le concours de l’externat, on réconcilie la pratique et la théorie dans une formation où les matins sont occupés par des stages hospitaliers et les après-midi par des cours à la faculté. D’ailleurs, on ne devrait plus dire « externe », les textes les désignant désormais comme « étudiants hospitaliers ». Il n’y a plus qu’un unique cursus universitaire en 1984. Puis on fait une belle bêtise, à savoir qu’en 1971, on met en place le numérus clausus à l’issue de la première année de médecine. Wikipédia cite ces objectifs :

  • Réglementer le nombre de professionnels diplômés donc le nombre de professionnels en activité.
  • Réglementer le nombre de prescripteurs afin d’alléger les dépenses de la sécurité sociale.
  • Limiter le nombre d’étudiants dans des filières avec beaucoup de stages, dont la qualité serait amoindrie par un surnombre.
  • Assurer une capacité de travail et de mémorisation maximales par une sélection drastique, dans l’optique d’études longues et difficiles.

Je ne commenterais pas. Je n’ai ni le recul suffisant, ni les compétences pour, même si mon instinct me dit que tout ça ne tourne pas très rond. Mais ça ne s’arrête pas là. Dans les années 1990, on impose à tous les étudiants en médecine de faire l’internat pour se spécialiser. Jusqu’en 2004, la médecine générale n’est pas considérée comme une spécialité, désormais oui. Puis en 2010, ils créent la première année commune aux études de santé, la PACES, qui réunit les premières années de pharmacie, médecine, maïeutique, odontologie, kinésithérapie et d’autres filières dans un joyeux concours qui, j’en suis certain, contribue à renforcer les liens entre ces corps de métiers qui se sont toujours, de tout temps, fait de gros bisous baveux.

L’une des nouvelles idées en ce moment, c’est de changer un peu ce qui se passe durant l’internat. Actuellement, si on récapitule toute la formation médicale actuelle depuis le commencement, après s’être tapé une année débile de sélection stupide en PACES, l’étudiant passe 2 ans de formation plus « tranquilles » (en terme de pression de sélection puisqu’il suffit de valider ses examens pour être admis dans l’année supérieure). Au bout de 3 ans, l’étudiant valide un Diplôme de Formation Générale en Science Médicale (DFGSM). Puis il entame 3 années d’abrutissement où il enchaine les matinées de stages et les cours à la faculté pour apprendre 300 et quelques items de pathologies, parfois très long (100 belles pages pour le diabète, « par cœur ») : c’est l’ex-externat. Tout ça pour passer un Examen Classant National (ECN) qui, selon son classement, lui donnera le choix de sa future spécialité et de son lieu de formation. L’interne, victorieux à l’ECN, alterne des stages de 6 mois dans un cursus déterminé selon la spécialité qui l’intéresse pour se former à être le médecin de ses rêves…

Et donc bientôt, grâce à une extraordinaire réforme pondue par un gouvernement en crise hémorroïdaire, l’interne pourra voir sa spécialité changer en cours de route parce qu’un administratif dit « coordonnateur » en décidera autrement, car ce type sera jugé compétent pour dire si l’interne a le profil ou non. Il choisira ses stages, sa « sur-spécialisation », et si l’interne n’est pas vraiment d’accord, il aura tout le droit et le plaisir d’aller se faire voir. Au bout de 2 ou 3 ans, l’interne sera nommé « interne sénior ». Il aura les responsabilités d’un chef de clinique assistant (période actuellement réalisée éventuellement après l’externat, à raison de 2 à 4 ans dans un service, souvent tremplin à un titre de praticien hospitalier accessible sur concours), mais sans le tremplin, sans les compétences, et sans le salaire, bien sûr. En clair, même après 6 à 7 ans de parcours et 2 concours, vous ne saurez toujours pas ce que vous allez faire exactement et vous ne serez pas un tant soit peu maître de votre devenir. Tout ça pour répondre à des questions démographiques absurdes par la façon dont on les aborde et surtout dont on propose de les corriger. Et les revendications de #PrivésDeDesert (http://www.atoute.org/n/Medecine-Generale-2-0-Les) ? Et l’intérêt des concours ?

Ah oui, en ce moment aussi, l’ECN cherche à se réformer. Histoire de faire plusieurs conneries d’un coup. L’objectif, c’est de permettre à 8000 candidats qui étaient classés jusqu’alors sur via des dossiers bien plus pertinents car sur tablettes (adieu radio mal imprimées ininterprétables, réponses des premières questions suggérées par la suite du dossier, et écriture illisible…). Ca part d’une excellente chose, élargir le classement devant le pourcentage très élevé d’ex-aequo. L’idée aussi, c’est de virer la rédaction manuscrite par un système de QCM. Oui, de questions à choix multiples. Comme en PACES. On coche des cases et si on a coché les bonnes, on a gagné. Parce que les patients, ils viendront vous voir et termineront leur dialogue par « Vous pensez que j’ai : A. Un rhume ; B. Une bronchiolite ; C. Un cancer des vois aéro-digestives supérieures ; D. … ». Mais s’il n’y avait que ça. On nous avait promis de belles images, quelques questions ouvertes attendant une petite phrase que l’on aurait tapé, sans propositions à cocher. On nous avait vendu un peu de pédagogie autour de cette réforme qui fait surtout économiser pas mal de temps/d’argent de correction. Et bien la pédagogie s’envole et les économies grossissent. Comme souvent…

Voilà, vous savez intuber les gens vous aussi. Faîtes-leur des promesses, mais surtout, ne les tenez pas.

NEJM : Nouvelle Etude d’un Journal Maison

Sémiologie du syndrome de l’étudiant en médecine : des éléments nouveaux

Litthérapeute

______Introduction

L’étudiant en médecine est un étudiant un peu particulier. Déjà engagé dans un circuit complexe, difficile, semé d’embuches, on peut réellement parler d’étudiant en médecine à partir de la DFGSM 2 (2ème année). Rappelons brièvement le schéma général de ces études en pleine réforme (pour la signification des acronymes, voir (1) dans les références bibliographiques en fin d’article) :

Schéma Général des Etudes Médicales

Annexe 1 : Schéma Général des Etudes Médicales

Au cours de ces 6 + w + x + y + z + ϵ années d’études (w étant un entier compris entre 0 et 1 correspondant au nombre de PACES effectué, x étant le nombre de redoublement au cours du cursus de l’étudiant dans la filière médecine comprenant également d’éventuelles années sabbatiques, y étant le nombre d’années durant l’internat, et z le nombre d’années suivant l’obtention d’une thèse où le normalement « docteur » peut encore être considéré et se considérer comme un étudiant en médecine, ϵ permettant de prendre compte d’éventuelles erreurs), l’étudiant en médecine développe une symptomatologie qui lui est propre. La variabilité du tableau clinique est assez vaste, mais des éléments semblent converger comme le montrent quelques études (2).
Mon travail suggère l’existence d’un nouveau symptôme dans ce syndrome.

______Matériel & Méthodes

Etude rétrospective portant sur une cohorte d’étudiants en médecine d’une faculté au cœur de la France (promotions : DFGSM 2, DFGSM 3 regroupées sous le nom « DFGSM ») et n’en déplaise à l’ANAES, oui, c’est du niveau 4, preuve de niveau C.

Table 1 : Population étudiée

Table 1 : Population étudiée

Les sondages ont été élaborés selon la technique « fait maison pour faire joli » et les tests statistiques sont basés sur le test « Ca fait joli dans mon gros délire » (abrégé CFJDMGD).

______Résultats

Pour commencer ce travail, il a été demandé aux étudiants sur quel support ils se basaient pour préparer leurs examens (figure 1).

Figure 1 : Source pour réviser

Figure 1 Source pour réviser

On observe une nette tendance à l’utilisation de la « Ronéo » pour réviser ses cours. De quoi s’agit-il ? Il est question d’un système mis en place par les étudiants de la promotion qui attribue à chacun un ou deux cours auxquels il doit obligatoirement assister afin de le retranscrire le plus fidèlement possible. La retranscription est envoyé à un groupe coordonnateur qui se charge de compiler l’ensemble des retranscriptions et d’en faire une impression hebdomadaire qu’il distribue à l’ensemble de la promotion.
Pourquoi la réponse « notes personnelles » n’a-t-elle pas été proposée ? Nous avons demandé aux étudiants s’ils allaient en cours sachant qu’une réponse positive impliquait une présence à au moins 60% des enseignements (figure 2).

Figure 2 - Présence des étudiants en cours

Figure 2 – Présence des étudiants en cours

Ainsi, près de 10% des étudiants sondés assistent à plus de la moitié des cours magistraux. Ceci pourrait s’expliquer par l’existence du système de la « Ronéo » et de son efficacité quand à servir de support à la révision de ses partiels.
L’étudiant en médecine révisant, j’ai suivi le degré de conscience (mesuré par le score Glasgow {Attention ce lien est une référence sérieuse, vraiment}) de la plupart d’entre eux (moi compris) au cours d’une après-midi consacrée à la lecture de la Ronéo (figure 3).

Figure 3 - Glasgow au cours d'une séance de révision sur la Ronéo

Figure 3 – Glasgow au cours d’une séance de révision sur la Ronéo

Le point à 15h est dû à une légère somnolence rendant l’ouverture des yeux « à la demande » (E3 V5 M6). Le point à 16h est une petite accentuation de la somnolence rendant la réponse verbale parfois confuse (E3 V4 M6). Le point statistiquement vérifié à 17h montre un endormissement responsable d’une absence d’ouverture des yeux sans stimulation douloureuse, aucune réponse verbale et une réponse motrice (réveil) à la douleur (E2 V1 M5). Le point à 18h s’explique de la même façon que le point de 15h.
Ce graphe a été retrouvé au moins une fois chez l’ensemble de la population étudiée (conformément aux critères d’exclusion cités en table 1), bien que des variations en termes d’heure à laquelle survenait l’endormissement ont été observées. De même, la durée du sommeil s’étendait de 15 minutes à plusieurs heures (figure 4).

Figure 4 - Fréquence du symptôme et durée du sommeil

Figure 4 – Fréquence du symptôme et durée du sommeil

______Discussion

Le tableau clinique du syndrome de l’étudiant en médecine peut donc se compléter d’un symptôme d’endormissement diurne à la lecture de la ronéo. Ce symptôme est particulièrement retrouvé lors de certaines périodes de l’année, notamment à la fin de chaque trimestre de DFGSM. La plupart des sujets expriment une volonté pré-critique de s’allonger un instant sur leur lit ou leur canapé pour « lire confortablement ». La période critique de l’endormissement survient de façon sournoise, et il semble encore plus compliqué d’y résister lorsqu’on prend conscience de son imminence. Quelques cas d’endormissements « sur le bureau, le nez dans la ronéo » ont également été rapportés.
Les biais statistiques absolument minimes de cette étude, pionnière en la matière, ne sauraient en dédouaner de sa qualité (il paraît que les bons scientifiques doivent se vendre, je vise Nature, pas vous ?). Il serait intéressant de comparer la prévalence de ce symptôme avec d’autres populations étudiantes et d’évaluer sa fréquence au cours d’une année scolaire. Outre sa valeur presque pathognomonique, il convient donc de souligner l’importance de cette découverte et la manière dont l’identification de ce symptôme permettra d’améliorer le diagnostic de ce syndrome. Les derniers éléments de cette étude suggéraient une augmentation du phénomène lors de lecture de ronéos portant sur la biophysique, les biostatistiques, et les catalogues microbiologiques. Des tests diagnostiques rapides sur une lecture de la physique quantique en scintigraphie pulmonaire pourront ainsi être proposés à ces patients en vue d’optimiser par la suite leur prise en charge (un brevet est actuellement sur le point d’être déposé, candidats contributeurs, veillez contacter l’auteur).

______Références bibliographiques

(1) – Abréviations de l’annexe 1 :
DFGSM = Diplôme de Formation Générale en Sciences Médicales ;
DFASM = Diplôme de Formation Approfondie en Sciences Médicales ;
ECN = Examen National Classant

(2) – Syndrome de l’étudiant en médecine, publié dans Litthérapie, par Litthérapeute.

Ps : je précise que je n’ai absolument rien contre le NEJM, ni aucun journal en particulier, mais que ça me faisait juste beaucoup rire d’écrire un article « à la manière d’un article scientifique » 😉

Spécialités médicales : choisir c’est renoncer …

ChoixPostECNCe weekend, c’est un article acheté, le deuxième offert ! C’est surement à cause d’un virus à la noix. Vous ne saviez pas que les virus se cachaient dans les noix et qu’un coup de pince mal placé et BAM ils vous sautaient au nez pour des jours et des jours de toux, de morve et de fièvre ? Une fièvre handicapante par ailleurs. Et lorsque l’hyperactif que je suis en est atteint, les manifestations sont multiples et … inattendues ! Aussi, je m’excuse pour la blogorhée, surement l’un des nombreux symptômes de cette montée de température … ou d’un autre virus. Ou les deux.

En plus, je voulais partager une idée sérieuse et cette introduction n’est peut-être pas la meilleure. Toutefois, cela relativise un peu les choses et permet de: 1/ montrer que je ne suis qu’un étudiant en médecine qui essaie de réfléchir, 2/ alléger un peu mon style que beaucoup jugent assez lourd et alambiqué, et 3/ faire passer le message de façon plus digeste pour les défenseurs du « 2/ ». Alors allons-y.

A la faculté de médecine, il existe beaucoup d’étudiants (enfin, beaucoup, autant que le numérus clausus et sa politique le permettent). Des étudiants de tout type, de tous les horizons, aux multiples idées. Quand on est jeune, un « bébé docteur », que l’hôpital n’a pas encore posé sa marque sur les esprits, on a parfois une vision assez naïve et simpliste de la médecine. Quelle est la conversation classique entre deux étudiants qui se connaissent plus ou moins (ils se sont croisés, au choix : 1/ à la dernière soirée, complètement bourrés, 2/ dans l’une des nombreuses associations étudiantes qui existent à la faculté, 3/ dans l’amphithéâtre, parmi les 5% de la promo qui y vont régulièrement, soit parce qu’ils étaient « de ronéo » c’est-à-dire que c’était à leur tour de prendre le cours et de le mettre à disposition de toute la promo, soit parce qu’ils faisaient partie du fan club des amphithéâtres, 4/ à la BU où ils passent une bonne partie de leur temps parce que « les cours ça ne sert à rien en P2-D1 vu qu’il y a la ronéo » ; notons que 1/ n’empêche ni 2/, ni 3/, ni 4/ bien que souvent 1/ et 3/ soient peu observés simultanément) ?

Selon les cas, la conversation démarre par :
1/ « Tiens, t’étais pas à la dernière soirée ? »
2/ « Ah salut ! Dis-moi, c’est quand la prochaine séance de Théâtre/Fanfare/association humanitaire/etc. ? »
3/ « Salut ! Le cours était nul/bien/intéressant/plutôt moyen je trouve, non ? »
4/ « Salut ! T’as trouvé où le livre « Neuro-anatomie » ? Il n’est plus édité depuis 2008 ! »

Après quelques banalités, il arrive un moment ou l’autre la fameuse question. Dès que l’ECN pointe le bout de son nez dans la discussion. Le « plus tard », l’avenir. Votre future identité presque. « Tu veux faire quoi comme spécialité, toi ? ». Les réponses sont très diverses. Autant certains savent déjà que la chirurgie est exclue, autant d’autres ne jureraient que par elle. Les mitigés sont également de la partie, ne renonçant pas à son côté attrayant, mais ayant tout de même envie d’un patient avec « du répondant ». On entend malheureusement rarement un tonitruant « Santé publique ! » ou « Médecine du travail ! ». Force est de constater que ces disciplines ne sont pas toujours présentées de manière très alléchante en cours. Enfin, quoi qu’on en dise, beaucoup considèrent la médecine générale comme une possibilité d’avenir sérieuse.

Mais, car il y a toujours un « mais », il s’agit souvent d’une option. En effet, il existe pas mal de mes camarades (encore une fois, aucune de ces affirmations n’a fait l’objet d’étude, je ne vous parle que d’un ressenti global donc forcément un peu biaisé, mais, je l’espère, pas pour autant complètement faux), pas mal de mes camarades donc qui envisagent une spécialité quelconque « ou médecine générale ». Moi-même, refusant la chirurgie pour un besoin de réponse de la part du patient, et me plaisant (sottement ?) à ne pas me restreindre à une spécialité d’organe, j’ai tendance à répondre : « j’aimerais bien faire de la médecine interne, si j’y arrive (ce qui, entre nous, me semble très peu probable … l’espoir fait vivre !) ou bien médecine générale ». En disant cela, j’ai toujours l’impression de déprécier la médecine générale, d’en faire une « sous-spécialité », un « choix par défaut ». Pourtant, ce n’est pas tout à fait le cas : j’hésite vraiment à m’engager dans cette spécialité pour de multiples raisons (suivre « mes » patients, l’importance du dialogue, la transversalité, etc.). Néanmoins, la médecine interne m’attire également, et l’expérience, au travers les stages que j’ai effectué (infirmier, sémiologie) et surtout que j’effectuerais, m’amènera peut-être à préférer l’oncologie, la médecine palliative, la réanimation, la néphrologie ou encore définitivement la médecine générale, qu’en sais-je ?

Toutefois, je me pose la question suivante :

Pourquoi ne peut-on pas envisager une double spécialité ?

Avec, par exemple, la médecine générale (moyennant bien sûr une formation dans sa spécialité ET dans la médecine générale sachant qu’en principe, la formation de la seconde empiète nécessairement un peu sur la formation de la première) ! Est-il si dérangeant qu’un cardiologue puisse se former à la médecine générale et pratiquer 3 jours par semaine à l’hôpital en tant que cardiologue, puis 3 jours par semaine au cabinet en tant que médecin généraliste ? Ou tous les matins à l’hôpital, tous les après-midi au cabinet ? Surtout dans les zones où on manque de médecins (et de beaucoup d’autres choses aussi …).

Certains diront que c’est un coup à faire perdre à la médecine générale son état de spécialité médicale. Que les médecins généralistes qui ne sont pas « double spécialistes » seront dépréciés. Qu’on ne peut pas bien faire plusieurs choses à la fois. Qu’administrativement, c’est d’une complexité incommensurable ! Et que la fièvre a dû faire de sacrés ravages dans mon petit poids de cerveau pour faire naître une idée pareille. Je comprends ces arguments (et pour la fièvre, je confirme). Mais la médecine, quelque soit sa spécialité, reste de la médecine. Pour certaines spécialités comme la médecine interne, la réanimation, ou même la médecine du travail, le savoir se recoupe beaucoup (théoriquement) avec celui du médecin généraliste, non ? Il y a bien des médecins qui, forts de leur DESC, inscrivent sur leur plaque : Dr X. spécialiste en médecine générale, maladies infectieuses, acuponcture et pharmacologie. En quoi « cardiologie » ou « médecine du travail » juxtaposé dans la liste, rendrait le Dr X. plus ou moins intéressant ?

Sur ce, je m’en retourne à mon paracétamol pour tâcher d’étouffer la fièvre et ses productions farfelues …

N’hésitez pas, si cela vous plait, à partager sur facebook ou sur twitter 😉

Merci – ces généralistes de « campagne »

J’ai réussi ma deuxième année de médecine. Les résultats des examens sont tombés. Plutôt corrects dans l’ensemble. Dans les 20 premiers de ma promo. Fierté ? Pas vraiment. Ce qui compte, à mon sens, c’est plutôt ce que j’en ai retenu. Et ça m’agace de l’avouer mais ce n’est pas grandiose …Si je trouvais le courage, je relirai sans doute quelques-uns des cours les plus utiles et les plus intéressants pour ne pas arriver comme une fleur, dans 2 ans, lors de la 1ère année d’externat, avec un grand vide absolu dans le champ de la cardiologie, de la pneumologie ou de la néphrologie. Parce que bachoter pour tout connaître le jour de l’examen c’est bien. Apprendre correctement pour savoir quoi chercher en face d’un malade, c’est surement mieux.

Rabat-joie ? Oh non, je suis content de ne pas avoir à me replonger dans mes bouquins dans un énième bachotage stupide, inutile et inefficace et de pouvoir profiter de mes vacances. En plus, j’ai validé mon UE optionnelle de master, autant dire que c’est plutôt apaisant. Je n’ai pas travaillé autant qu’en première année (encore heureux) et je m’en sors vraiment pas si mal. Mais voilà, une année de validée c’est rien d’autre qu’une année de plus. Bientôt, je dirai que je suis en 3ème année de médecine. Toujours un « tout bébé docteur », rien de significatif. Un petit pas de fourmis sur le long chemin qu’il reste à parcourir.

Mais cependant … cependant … la responsabilité, encore à des kilomètres, ne va pas tarder à pointer le bout de son nez ! Sournoise, elle approche, dans l’ombre. Un jour, elle m’attrapera, et ça sera terminé. Et ce jour se rapproche, inéluctablement. Et la pression monte, indubitablement. Mais s’agit-il vraiment du revers de la médaille ? N’est-ce pas là également la promesse de voir ses compétences grandissantes enfin mises à l’œuvre, pour le bien de la personne malade ? Pour ces hommes et ces femmes qui peut-être un jour auront l’audace ou la folle idée de mettre leur santé entre mes mains.

Devenir médecin. La pensée de l’accomplir ne franchit pas encore les barrières de mon esprit, comme s’il était trop pragmatique, trop réaliste pour ne serait-ce que tolérer l’idée. Les entrelacs de mes neurones sont comme des couloirs froids et austères où paradent des légions de GABA* à la manière des militaires, réprimant les groupuscules de Glutamate** manifestant contre la censure. On évitera désormais les métaphores neuro-physio-poético-burlesques, promis …

Ce jour-là, je redevins le patient. Un cabinet sympathique, cinq médecins généraliste, une secrétaire. Le téléphone sonnait régulièrement. Ayant pris rendez-vous le matin même, je m’y rendais pour la première fois, étant loin de ma grosse ville de résidence, profitant du début de mes vacances à la campagne. Enfin, profitant, jusqu’à ses cinq derniers jours où, écouter avec mon oreille gauche devenait de plus en plus délicat. Otite ? Bouchon de cérumen ? Autre ? Faites vos jeux.

Dans la salle d’attente, mes yeux se perdent sur les affiches, les décors, les autres. Je m’interroge : pourrais-je devenir généraliste ? Ce n’est pas une spécialité d’organe, ce qui me plait bien. Oui, mais la médecine interne, rêve de fou furieux qui n’a encore jamais vraiment vu ce qu’était la médecine, m’attire encore. Je me perds dans mes pensées. 15 minutes après l’heure de mon rendez-vous, on m’appelle.

Le médecin est un jeune homme, pas beaucoup plus grand que moi ce qui me soulage d’une peur irrationnelle : qui ferait confiance à un « petit médecin » ? Etant peu gâté par la nature à ce niveau, j’avoue avoir ressenti comme une sorte d’encouragement devant celui que je considérais comme une sorte de « futur pair ». Poignée de main ferme mais chaleureuse, j’entre. Il se présente et précise qu’il est remplaçant. Comme c’est la première fois que je viens, ça m’est égal. Il commence à m’interroger. Un collègue l’interrompt, il sort discuter. Je pense : quand même, il aurait pu s’excuser. Mais au fond, ça ne me gêne pas. C’est si facile d’oublier, et puis, si ça se trouve, il vient de commencer son remplacement. Ça peut stresser et faire oublier ces petites choses sans grande importance. Je repense à la façon de décrire ma plainte, le plus clairement possible, sans rien omettre. Faudrait que je décroche de la sémiologie, parfois. Il revient. Il me demande mon métier. Etudiant en médecine. « Ah ? Quelle année ? ». « J’ai terminé ma 2ème année ». « C’est bien ça ! Profites-en. Surtout la 2ème et la 3ème … tant que tu auras le temps ». On rit. On discute. Il m’examine. Il teste un appareil, m’explique. Me demande la sémiologie ORL. Mais c’est l’année prochaine. Vous avez fait votre pari ? Alors attention, rien ne va plus. Gagné, c’est un bouchon. Il nettoie tout ça, me déconseille le coton-tige à l’avenir. On discute. C’est le moment de régler. Mais il a déjà commencé à me faire sortir. Je demande : « Je règle à l’accueil ? ». Il sourit, me serre la main : « Non, on ne me l’a jamais fait à moi, mais tu ne règles rien ! ». Je le remercie, du fond du cœur, vraiment.

Parce que là, il ne s’en rend peut-être pas compte, mais il vient de pulvériser une barrière dans ma tête. Une légion de GABA vient d’être décimée en un instant. Le glutamate pète la forme, la manifestation prend de l’ampleur. On avait dit qu’on arrêtait les métaphores comme ça … Je repense à cette sorte de mythe, de tradition, inspirée du serment de l’ordre des médecins, où le confrère médecin ne fait pas payer sa consultation à son confrère malade. Je me sens tout à coup comme sur le pallier, porte entrouverte, de la grande maison des médecins. En face de quelqu’un qui vient de m’appeler à y entrer.

Ce médecin m’a rendu l’ouïe, mais pas seulement. Il m’a rappelé mon engagement sur un chemin interminable mais surement fantastique. Il a réveillé l’envie de faire ce voyage. Il a brisé une des barrières, et bien qu’il en reste d’autres, le GABA n’a qu’à bien se tenir … (on a dit STOP bon sang !).

* GABA : neuromédiateur « inhibiteur ».** Glutamate : neuromédiateur « excitateur ».

I had a dream …

Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine !

« Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine ! »            Professeur de Physique, PACES. 

Pris dans les rouages implacables de la première année de médecine, désormais PACES, il peut vous arriver de vous arrêter un instant pour vous prêter à la rêverie. Vous vous dîtes que si la chance vous sourit, si le destin/Dieu/une force cosmique (rayez la mention inutile) agit en votre faveur, l’an prochain, vous serez en deuxième année de médecine/pharmacie/maïeutique/odontologie/kinésithérapie/autre (précisez laquelle). Vous imaginez alors que les cours sur lesquels vous vous échinez depuis quelques mois, à apprendre par cœur des formules telles que la valeur du champ électromagnétique exercé par une charge q en mouvement autour d’un solénoïde considérée comme infini en appliquant la loi de Biot et Savart, ou le mécanisme réactionnel de chimie organique d’une réaction de crotonisation dans le cadre d’une aldolisation, et je pourrais vous citer d’autres exemples d’une utilité absolument incontestable dans l’exercice des professions sus-citées … bref, vous espérerez avec toute la force du désespoir (force assez impressionnante au fur et à mesure que l’année avance, étrangement) que vos cours de deuxième année soient remarquablement plus intéressant. Vous voyez déjà des enseignants formidables, plein d’amour pour leur métier qu’ils ont dû si difficilement arracher à ce foutu concours, et aux dix milles autres derrière, vous enseigner avec passion les subtilités d’une médecine humaine, enrichie des apports de la science et de l’éthique, s’extirpant du traditionalisme obscur dans lequel elle s’est plongée pendant quelques années avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Du moins, ce que vos cours de première année en éthique vous laisse apercevoir du métier. Du moins, pour ceux qui s’orienteraient bien vers la médecine. J’ai succombé aux promesses de ces fantasmes élogieux.

***

Deuxième année. Fin du second semestre. Le cours avait déjà été reporté, déchainant la colère des étudiants qui estimaient que mettre 4h de cours 3 jours avant les examens, c’était peut-être un peu exagéré sachant que nous avions donc 3 journées pour réviser près de 300h de cours qui s’étaient enchaînées non-stop depuis le début du semestre. 4h donc, dont l’intitulé était « physiopathologie des organes reproducteurs féminin ». Plus vague tu meurs, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’enseignants étaient inscrits sur le planning pour assurer cette leçon. Deux jours avant la date reportée, l’intitulé se précise. 3 parties : l’examen gynécologique et la sémiologie du sein, la physiopathologie de la grossesse (tiens, la grossesse est une maladie ?), et les troubles de la fertilité. Je dois avouer que la première partie s’avérait intéressante, de vieux rêves de première année refaisant surface, je m’empressai de consulter l’excellent blog du docteur Borée qui avait consacré quelques articles à ce sujet. Mes intentions étaient un peu imprécises, ne sachant trop à quoi m’attendre. J’espérai, sans doute naïvement, que les mentalités changeaient peu à peu, et que de plus en plus, on essayait de faire une médecine plus ouverte aux propositions innovantes comme la position gynécologique « à l’anglaise » (cf : blog de Borée, Le Chœur des Femmes) pour ne citer que cela. Borée lui-même me disait ne pouvoir s’attendre qu’à une bonne surprise.

Le prof, gynécologue, semblait jeune, dynamique et assez fier de pouvoir faire son show devant un amphithéâtre plutôt rempli sans doute du fait de l’imminence des examens (traduction : 25% de la promotion de 100 et quelques élèves que nous sommes). S’il passa complètement outre la réalisation « pratique » de l’examen gynécologique, se contentant simplement de citer la nécessité du toucher vaginal systématique sauf si la patiente était vierge (quand même), il passa l’essentiel de son cours à nous présenter les différents symptômes gynécologiques. Autant les aménorrhées, spanioménorrhées, oligoménorrhées, métrorragies, ménorragies et troubles sexuels furent passées (très) rapidement, autant il s’attarda tout particulièrement sur le chapitre des anomalies physiques, en ponctuant de commentaires qui, à son grand plaisir sans doute, déchainèrent quelques rires chez certains auditeurs.

« Voici donc des condylomes génitaux … c’est moche hein ? Diapo suivante … ah, encore des condylomes ! Attendez, regarder bien la suivante, c’est encore pire … voilà, beurk hein ? Je crois que j’en ai mis une encore pire sur la suivante … voilà ! »

Et voilà. La belle médecine tant rêvée qui s’écroule comme un château de cartes dans un courant d’air. Avec ce médecin, enseignant sensé transmettre connaissances et valeurs de la médecine aux générations suivantes qui exposait sa collection de condylomes comme un gosse fier de ses cartes pokémon légendaires, qui donnait du « c’est sûr que l’hypertrophie des grandes lèvres, c’est un peu disgracieux, surtout quand ça dépasse de la culotte l’été sur la plage » en s’esclaffant tout content de son effet, montrant un cas d’agénésie du méat vaginal et devant la flopée de questions de quelques camarades, lâchait un « ah ça, j’étais sûr que ça allait vous intéresser ! ». En deux mots : du voyeurisme. Infections vaginales, mycoses, et autres eurent le droit à quelques images accompagnées de commentaires à l’humour lourd et douteux. Voilà mesdames, voilà messieurs ce qui vient former les médecins de demain. Voilà mesdames, voilà messieurs parmi les quelques bébés docteurs qui viennent en cours, une partie de ceux que la pathologie intéressent plus que l’intérêt du patient. Voilà mesdames, voilà messieurs, le côté « tableau du chasse » du praticien hospitalier qui collectionne les photos « chocs » pour épater la galerie des prochaines blouses blanches en les encourageant à chasser les pathologies rares et à se foutre royalement du « accompagner le patient, lui expliquer, le respecter, même pour une bête histoire de règles trop abondantes ou de problèmes érectiles ». C’est ici que je citerai le tweet du docteur Borée, en réponse à mes jérémiades : « Pas de surprise, pas de déception ».

Deuxième cours, et voilà qu’une gynécologue continue sur la lancée de son collègue, en imitant la femme enceinte et inquiète à l’aide d’une voix criarde et niaise tout en soutenant un ventre imaginaire, en l’introduisant par « et voilà la bonne femme enceinte qui vient vous voir parce que … ». Après quelques imitations, on aborde la question de la dépression post-partum, et nous avons le droit au commentaire suivant « et là, c’est tout pour le bébé, le bébé, rien que le bébé, et vos bonnes femmes deviennent toutes de grosses dondons ». J’ai hésité à lui demander pourquoi elle faisait se métier, puis j’ai vu le sac Chanel, les bijoux et le rouges à lèvres et j’ai peut-être compris. D’aucuns diront que j’ai le jugement facile, à cela je répondrais que vous avez peut-être raison, mais j’ai tendance à croire que lorsqu’on s’exprime face à un public, on essaye plus ou moins de se construire une image de soi qui nous corresponde un minimum en théorie … Mais je me trompe surement.

***

Il y a bien des cours qui désillusionnent, entre ceux qui nous rassurent. Avec des enseignants qui ont à moitié envie d’être là. D’autres qui sont passionnant et passionnés. Parfois, certains ont le sens du contact humain. D’autres vous affirmeront que le toucher rectal se fait à tous les patients dans le cadre d’un examen complet, à quatre pattes avec les fesses en l’air et la joue contre le sol « et vous vous mettez à droite, comme ça, s’ils pètent, vous n’êtes pas dans l’axe » avant de s’esclaffer bruyamment. Parce que vous voyez, c’est quand même nettement plus pratique pour le médecin dans cette position. Par contre, demander le consentement de l’intéressé, lui expliquer l’acte et l’intérêt de cet examen, s’en abstenir lorsqu’il s’avère un peu obsolète étant donné les différentes techniques que la science met à la disposition de la médecine … ça, on peut toujours courir. Et ça, on ne le dit pas dans les premières années de la formation. Comment voulez-vous former des médecins compétents sur le plan technique mais surtout relationnel si d’une, vous ne sélectionnez que les plus grosses mémoires d’entre eux, et de deux, si vous ne leur enseignez que la technique ?

Il est grand temps que les professeurs de médecine ne soit plus que des praticiens hospitaliers. Il est grand temps que les générations évoluent. Il est grand temps que la médecine se concentre vraiment non pas autour du patient exclusivement, mais autour du soin, dans tout ce qu’il implique, sa technique, son contexte, son sens. Et le soin, c’est au moins deux personnes : un soignant compétent, et un patient en confiance. Du moins, c’est ce à quoi je veux croire.

Les mots ragent (i)

Je crois bien que je suis maudit. A croire qu’il m’est impossible de passer plus de quelques heures à l’hôpital sans tomber sur une situation sordide, choquante, ou irrespectueuse. A croire que les hommes qui hurlent depuis leur chambre jusqu’au bout du couloir, il ne faut pas aller les voir, passer devant l’infirmière, demander, inquiet, si c’est normal, et se faire houspiller pour X ou Y raisons, de personnel débordés, de dossiers à ranger, et d’organisation chaotique. Oui mais moi (égoïste !) je voulais juste aider le patient …

Personne n’est à blâmer. L’infirmière en question était peut-être, en effet, débordée. Je n’aurais sans doute du pas formuler ma question ainsi, prendre mon courage à deux mains et aller par moi-même dans cette chambre où le mystérieux patient beuglait à tout va. A force de tout vouloir trop bien faire, et à craindre l’imperfection, on finit lâchement par ne plus rien faire. Quelque part, je suis lâche d’avoir si peur … du patient, en fait. Que le patient me juge, parce que je lui ai fait mal, parce que je suis gauche, parce que la maladresse est une part magnifique dans l’amalgame de l’incompétence. Alors que faire ? Ne plus vouloir faire en sorte que le patient soit bien, mais faire en sorte qu’il aille bien, quitte à lui manquer de respect ? Entrer dans la chambre sans frapper, sans attendre, pour faire comme si j’étais un médecin pressé, qui parle fort et pose ses questions comme un distributeur à balles de tennis réglés sur la cadence « ultra-rapide » ? Appuyer là où ça fait mal, et s’en foutre, et balancer une flopée de termes médico-techniques pour le plaisir de faire « pro » et se couvrir de prestige devant les yeux satisfait du médecin enseignant qui me supervise ? Les exemples sont légions. Mais non. Je n’ai pas signé pour ça. Je ne crache pas sur l’effet de la blouse et les honneurs, il est vrai. Mais uniquement si ces distinctions sont méritées du fait d’un travail correct, dans le respect de l’homme et de sa dignité.

Qu’est-ce que la dignité ? Sans doute qu’elle a bien des visages et autant de définitions. Considérons qu’il s’agit de ce qui fait d’une chose, un être vivant, dans toute la profondeur que cette appellation implique. Mais ne nous embrouillons pas avec des jeux de langages pseudo-philosophico-éthiques. Il y a des gens qui sont tellement mieux que moi pour en parler. Pour l’heure, je ne retiens qu’une chose. La dignité, aujourd’hui, à l’hôpital : on ne peut en jouir tous de la même façon, et à tout moment.

Mais ça changera …

Côté jardin, côté cour

 Alors que le silence grondait, ses yeux hurlaient « libérez-moi ».

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C’était toujours le même jour de la semaine. Généralement, les externes arrivaient vraiment à l’heure, parfois même quelques minutes en avance. Ils étaient de toute manière tenus à arriver une demi-heure avant les médecins. Aucun de ces derniers n’aurait donc été là pour leur reprocher un quelconque retard. Les internes quant à eux avaient bien compris l’idée et se contentaient d’arriver une dizaine de minutes avant les médecins, sauf, et ce n’était pas rare, lorsqu’une journée chargée (en paperasse notamment) était à prévoir. Mais pour ce jour particulier qui revenait chaque semaine, les externes brillaient par leur ponctualité.
Comme un bon petit chien, je suivais fidèlement l’un d’entre eux, qui avait, notons-le au passage, le mérite d’arriver systématiquement à l’heure à laquelle il devait être. Malgré son intelligence, et sa connaissance des patients dont il s’occupait, je devinais que le calme n’était pas au rendez-vous. Inspection : légère agitation, discrète raideur des membres, tics nerveux (amplifiés si pré-existants), imperceptible augmentation de la fréquence respiratoire, léger troubles de l’organisation, sueur cryptique. Palpation : petite tachycardie, infime raideur musculaire. Percussion : RAS. Auscultation : babillage ou silence, augmentation du nombre de jurons échappés, phrase récurrente « mais où est donc ce ###### de dossier ? ».
Tout l’intérêt d’arriver en avance était de s’assurer que ces grandes pochettes marrons souvent plus ou moins déchirées et contenant l’ensemble (parfois colossal) des différents dossiers médicaux (anesthésie, hospitalisation antérieures, observations médicales, examens complémentaires, scanners, radio …) concernant un patient était à jour. Il convenait alors de la glisser (assez laborieusement) dans le chariot des médecins. Et bien entendu, il y en avait toujours un ou deux qui jouaient à cache-cache pour occuper cette fameuse demi-heure d’avance.
Il arrivait toutefois, certaines semaines, que les dossiers soient en place, mais qu’un nouveau patient eu fait son apparition pendant la nuit. Il devenait alors important de passer rapidement le voir, au risque de passer un très mauvais moment, un peu plus tard dans la matinée. A mon grand regret, le patient était souvent tiré du sommeil (si délicat à trouver à l’hôpital, vous en conviendrez) pour subir une série de questions diverses, un examen clinique rudimentaire et précipité, tout devant être retranscrit sur une observation le plus vite possible pour qu’elle soit glissée dans le dossier.
L’horloge avançait impitoyablement ce matin-là. Après avoir mis la main sur un dossier perdu, visité en vitesse un patient qui aimait autant les médecins que les drosophiles dans une salade de fruits, les bruits de pas familiers et inquiétants se firent entendre à l’entrée du service. En plein milieu de la rédaction de son observation, « mon » externe leva la tête. Inspection : myosis, visibilité du pouls caroditien, discrètes sueurs et autres signes d’activation adrénergique. Palpation : majoration de la tachycardie, moiteur des paumes. Percussion : RAS. Auscultation : un mot « merde ». Le tableau était le même chez tous les externes. Aussi pourrait-on le désigner sous le nom du syndrome de l’externe, mais cette dénomination existe déjà (http://lesyndromedelexterne.tumblr.com/). Neuf heures sonnèrent. Le glas de la Visite résonna …

(…)

Allongée dans mon lit, j’entrouvre les yeux. Je cherche du regard la lueur rougeâtre de mon réveil matin. A droite. A gauche. Il n’est pas là. Je ferme les yeux, essayant de ne pas céder à la panique. Je ne l’entends pas sonner. Quelle heure est-il ? Où suis-je ? Un bruit, je me redresse autant que possible, et une vive lueur inonde mes prunelles.

« Bonjour Madame K. ! Comment allez-vous ? »

J’attrape péniblement mes lunettes en me demandant, le cœur battant à tout va, qui a l’audace d’entrer chez moi comme ça ? J’ai encore du m’endormir sans fermer la porte à clefs. Lorsqu’une blouse blanche s’inscrit dans mon champ de vision, je me rappelle : je suis à l’hôpital.
A peine ai-je le temps de réveiller mes souvenirs que déjà une, puis deux, puis cinq autres blouses entrent dans la pièce. Chacune me salut, je réponds, jusqu’à perdre le compte. A vue de nez, qui chez moi n’est plus très bonne, je dirais qu’il y en a au moins quinze. Un seul d’entre eux, un professeur je crois, me pose des questions, après avoir préalablement ouvert les volets électriques et allumé la lumière. Au départ, encore dans la brume de mon sommeil perturbé, j’essaye de répondre. Puis je m’aperçois qu’il n’écoute pas vraiment mes réponses. Il ponctue chacune de celles-ci par des mots incompréhensibles :
« colectomie sub-totale », « PET-scan », « Tomodensitométrie », « angor mésentérique » … A chacune de ses affirmations qu’il semble adresser plutôt à ses suivants qu’à moi-même, usant volontiers de la troisième personne pour me désigner, je réponds de façon mono-syllabique pour ne pas perdre contenance. Je n’y comprends pas grand-chose, mais je cherche dans l’éventail de termes vraisemblablement français qu’il débite, les mots que je saisi, et oublie le reste. Il me demande si j’ai mal. J’opine du chef, et commence à lui expliquer en désignant mon ventre marqué à vie par cette balafre monstrueuse qui a le bon goût d’être douloureuse désormais. Il murmure « hum-hum » et mets ses mains sur mon abdomen. Il invite alors l’ensemble des personnes qui depuis le début sont debout, muettes, parfois adossées au mur de la chambre, à venir me toucher. Ai-je seulement le droit de leur dire qu’elles me gênent, qu’elles me font mal ?
« On s’occupe de vous madame … heu … K. » dit le professeur tandis que les blouses prennent le large. Je reste un instant sans voix. Puis je réalise que c’est maintenant ou jamais que je pourrais lui dire. Lui dire ce que toute la journée précédente on m’avait dit de lui demander. Ce que personne n’avait pu me renseigner. Je me racle la gorge. Il se retourne. La chambre vide, avec la lumière du jour gris, n’a jamais paru aussi blanche. Je cherche mes mots. Je ne pense pas une seule seconde que ce que je m’apprête à lui demander, il l’a déjà entendu des millions de fois. Et qu’il l’entendra encore toute la matinée.

« Quand est-ce que je pourrais sortir ? Parce que … »
« Nous verrons en fonction du résultat des examens, comme je viens de vous l’expliquer madame K., aller, au revoir ! ».

(…)

Parce que vous comprenez, ça fait des jours et des jours que je suis là, et je commence à aller mieux, alors je me disais …
Parce que j’en ai assez d’être ici, je serai bien mieux chez moi.
Parce que l’hôpital me déprime.
Parce que, vous savez, tout le monde est très gentil ici, mais ma maison me manque, et puis, j’habite vraiment pas loin donc je me disais que je pouvais rentrer et si quelque chose n’allait pas, je reviendrai.
Parce que je vis avec ma mère qui est très fatiguée et elle a besoin de moi.
Parce que je ne comprends pas pourquoi je suis ici, je veux dire, je vais beaucoup mieux, très bien même, je suis parfaitement à même de rentrer chez moi !
Parce que j’en ai marre, je ne veux plus d’examens, de visites toutes les cinq minutes, de la tension le matin, le midi, l’après-midi, le soir et la nuit, des prises de sang à répétition, des étudiants qui me dérange toute la matinée, des médecins qui ne savent pas ce que j’ai, des aides-soignants qui mettre dix jours à venir quand j’appelle, et des « restez à jeun » tous les quatre matins. C’est bon, je me barre.
Parce que je voudrais mourir chez moi, s’il vous plait.
Parce que je ne veux pas rester ici.
Parce que j’étais mieux dans l’autre hôpital.
Parce que mon mari/ma femme est médecin.
Parce que …

(…)

En revenant dans sa chambre, j’ai proposé de s’assoir un instant sur la petite chaise qui traine toujours dans toutes les chambres de cet hôpital. Juste à la hauteur du lit, peut-être un peu moins. L’externe et moi répondions aux questions de madame K. Puis il fallut prendre congé. D’autres patients attendaient.  Pendant que nous partions, elle se racla la gorge. Je me retournai. Alors que le silence grondait, ses yeux hurlaient « libérez-moi ».