Nos blessures secrètes

On ne se rend pas compte alors que nous vivons,
Des liens que l’on sème, des amours que l’on traine,
Des rêves qu’on escompte : seul le poids de nos peines
Se fait le chrysanthème des cœurs que nous brisons.

Des histoires et folies se cachent en sourires,
Qui parsèment nos vies en mille souvenirs.
Sur l’éphémère temps, ils s’inscrivent, fugaces,
Et en quelques instants, ils perdent toute trace.

Quand un amour passé se meurt brutalement,
Il laisse sur l’âme comme une plaie béante,
Jamais cicatrisée, toujours sanguinolente,

Témoignant sans manquer, indiscutablement,
Que notre existence est soumise à l’habile
Influence vile d’un mal indélébile.

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Le point commun

Quel est le point commun entre la magie, la religion, la science et la médecine ?

Cela n’existe pas. Plus exactement, cela n’existe pas si on n’y croit pas. Si on ne fait pas consciemment l’effort ou non d’y accorder de l’importance, juste assez pour l’entendre au-delà de la « case », du concept, de l’objet d’une pensée calculante, dirait Heidegger. Si notre grande tendance au manichéisme et à la dichotomie idéalisée nous amène à sans cesse opposer démonstration et persuasion, vérité et mensonge ou encore cœur et raison, c’est peut-être en partie parce que nous aurions mal compris un certain Pascal « Le cœur a ses raisons que la raison ne connait point ».

Homéopathie, naturopathie, acupuncture, magnétisme, et tout leurs dérivés. En face, la tribune #Fakemeds, que je n’ai pas signé. Pour différentes raisons, mais annonçons déjà mes liens d’intérêts. Avec l’industrie du médicament et des produits de santé ? Aucun, sauf peut-être une tante qui bosse chez Sanofi, que je vois 2-3 fois par an, et qui m’offre 20 balles en tickets cadeaux du comité d’entreprise de sa boite pour Noël en disant « c’est pas grand-chose, mais c’est pour le geste » que je refile en douce à mes frangin(e)s parce que je sais bien que j’oublierais totalement de m’en servir autrement. J’ai aussi un proche qui travaille dans les pompes funèbres, mais de là à dire que je fais en sorte que les gens décèdent davantage pour mieux vivre, hum, faudrait vraiment avoir l’esprit tordu.

Je suis une formation médicale. Et un truc d’éthique à côté. Pour autant, je suis attaché à l’aspect très scientifique de ma formation. Je me suis lancé récemment dans un mooc de statistiques pour comprendre encore davantage les résultats d’études cliniques et scientifiques sur lesquelles pouvoir baser les décisions que mes futurs patients et moi aurons à prendre. Pour autant, je n’irais pas jusqu’à l’amalgame un peu facile de dire que la médecine, c’est de la science. J’y reviendrais peut-être une autre fois.

Je n’ai pas signé la tribune. Chaque jour, ça me démange un peu. Et puis, quelques éléments me rappellent pourquoi. D’abord, le danger de l’amalgame. Sans vouloir entrer dans les détails, pour me former aux bases de l’hypnose thérapeutique, la voir citer dans les « fakemeds » m’interroge un peu. C’est un exemple. Ensuite, la forme, que je ne cautionne pas. Des détails finalement, qui retiennent mon adhésion totale. Car dans l’esprit, cette tribune me semble absolument fondée.

Le charlatanisme médical existe depuis longtemps. Je ne saurais dire s’ils sont plus nombreux aujourd’hui qu’hier : leur existence même est un sérieux problème. Quand on est capable d’extorquer de l’argent par des promesses folles que l’on ne tiendra jamais auprès de personnes plus ou moins accablées par une souffrance quelle qu’elle soit, on n’est indigne d’être soignant. Ce n’est sans doute pas le cas de tous les homéopathes, naturopathes, machinopathes et trucothérapeutes, médecins ou non. Mais il y en a, et c’est inadmissible. L’existence de ces branches, qui se revendiquent méthode « holistique », « globale », « naturelle », « biologique » ou qu’en sais-je encore, dans l’absence totale de contrôle et de déontologie, est une aberration. Je ne dis pas ça pour l’effet de style. Les AVC post-manipulation d’ostéo-étio-pathes ne sont pas un mythe, et croyez moi pour l’avoir vu, ce n’est pas « beau à voir ». Les pertes de chances par des traitements « alternatifs » non plus.

« Croyez-moi ». Voilà la clef de voute de l’histoire. La croyance. Le point commun entre la magie, la science, la religion et la médecine. Pour un « extrémiste », du religieux qui dédie sa vie à son culte au zététicien qui ne jure que par la science, il s’agit d’un choix (conscient ou non) de croire. C’est-à-dire, accepter des vérités certaines comme vérité par adhésion de l’esprit mais également par acte de volonté. Cela est vrai, et je veux que cela soit vrai. Il ne s’agit pas nécessairement d’une foi aveugle où l’on s’en remettrait à la volonté d’un autre, d’une méthode ou de divinité(s), cette image moderne que nous avons de la foi. Il pourrait s’agir, plus « simplement », d’un engagement. Je reconnais que ceci existe, que c’est vrai, parce que cela correspond à mes valeurs/ma façon de penser, et je veux que cela soit ainsi.

Déjà, c’est nier la subtile différence de nature entre ce qui est vrai et ce qui existe. Je vous laisse vous faire votre propre idée de la différence, mais est-il vrai qu’une licorne possède une corne et se pourrait-il qu’une licorne existe ? Ceci était un exemple sponsorisé par le puissant lobby LGBT+ qui supplante depuis longtemps les Illuminati.

La croyance est un phénomène très fort, enraciné au plus profond de l’être humain. Je ne saurais dire précisément les origines de notre capacité à croire, sans doute en lien avec nos capacités émotionnelles, avec nos peurs ancestrales et nos rêves immémoriaux. Si pendant des milliers d’années nous avons pris soin de nos morts, respecté des rîtes et des cultes, construit des merveilles et fait la guerre, c’est peut-être bien également dans la croyance folle que la vie ait un sens qui sans doute nous dépasse mais peut-être se dévoile au moment opportun ?

Mais alors si chacun voit le monde par le spectre de ses croyances, comment organiser tout ce bazar ? C’est ici que, depuis quelques bons paquets de dizaines d’années où les croyances religieuses traditionnelles s’effacent un peu (quoique, les déclarations récentes du Président semblent vouloir les redessiner, pour le meilleur et pour le pire), émerge la croyance en la rationalité. Popularisée par les philosophes, dépoussiérée par les Lumières, dynamisée par les nouvelles technologies et la circulation de l’information, le rationnel a le vent en poupe.

Mais il faut croire que dans l’alchimie subtile entre croyance, rationalité et complexité, les produits du mélange sont variables. Si chacun est libre de penser par lui-même, que valent ses pensées confrontées à celle d’autrui ? Adhésion ? Fusion ? Opposition ? S’il vous manque une pièce du puzzle, allez-vous baisser les bras et en construire un autre ou vous permettrez-vous d’imaginer un peu ce qui serait le plus logique (et le plus plaisant) pour combler les trous ? Et ainsi, satisfaire notre quête éternelle de sens, d’absolu, d’idéal. N’y a-t-il pas plus grande difficulté que d’accepter une histoire qui n’ait ni de début ni de fin parfaitement entendable ?

Alors florissent théories du complot, terre plate, et pseudologies, qui ont le mérite de combiner l’aspect rationnel et séduisant dans une théorie, véhiculée par un mélange d’affect et de raison (le syllogisme n’est-il pas rationnel bien qu’inexact ?), et proposée à qui veut s’en approprier le sens. Car qu’il y a-t-il de plus séduisant que de penser penser par soi-même, grâce à soi ? Alors, il devient bien difficile de proposer une alternative, moins séduisante, peut-être un peu plus rationnelle ou un peu plus imprécise dans la vision du monde qu’elle propose ?

Notre société actuelle doit fixer des repères, poser un cadre, qui certes, peut ne pas plaire à tout un chacun. Elle choisit peut-être que c’est la pomme qui tombe sur terre et non la terre qui remonte à la pomme. Mais aussi parce que ces choix, sans cesse remis en question, en matière de médecine, sur la base des données acquises par la science confrontée à l’expérience du praticien et aux préférences du patient a montré une efficacité, une efficience. On réduit les risques, on augmente les bénéfices, pour tout un chacun et pour tout le monde, quand on raisonne de cette façon. Je pourrais m’étendre, mais à quoi bon : avez-vous déjà essayé de demander à un fervent catholique d’arrêter de croire en Dieu ?

Et à la rigueur, pourquoi pas, si un individu ne souhaite pas croire en la médecine actuelle et ses fondements scientifiques. Tant qu’il n’impose ses croyances à personne, qu’il ne met éventuellement en danger que lui-même, et que la société ne rembourse pas ses actes de foi au détriment de soins qui, eux, ont prouvé leur efficacité, et ne sont toujours pas remboursés.

Pour finir avec légèreté, rabibocher avec les complotistes, et m’offrir une petite sucrerie, permettez-moi de citer le crédo des Assassins de la saga vidéoludique « Assassin’s creed » qui se base sur deux affirmations : « Quand les lois des hommes tentent de te dicter ta voie, souviens-toi qu’aucune voix ne peut prétendre à prévaloir sur la tienne, puisse-t-elle venir de ceux qui disent citer ton Dieu. En cela rappelle-toi que rien n’est vrai. » & « Quand les chaines d’un asservissement quelconque te retiennent, souviens-toi que tu es libre de tes actes, et que personne ne peut retenir l’élan de la liberté. En cela rappelle-toi que tout est permis ».

« Rien n’est vrai. Tout est permis ». Démonstration et persuasion. Vérité et mensonge. Cœur et raison. Entre les deux extrêmes, un infini : l’éthique.

PS : j’apporte tout mon soutien aux médecins signataires attaqués par les syndicats d’homéopathes.

Le Docteur et le Labo

Maître Docteur, sur son titre perché,
Tenait en sa main un pouvoir,
Maître Labo, par le gain alléché,
S’arma de cadeaux pour le voir :
« Et bonjour, Seigneur Médecin,
Voici quelques présents, que vous ne craigniez rien !
Sans mentir, si vos prescriptions
Se rapportent à nos incitations,
Vous seriez le Phénix de Nature et du soin. »

A ces mots le Docteur invite ses adjoints,
Et ses étudiants pour une démonstration :
Il écrit l’ordonnance avec application.
Le labo s’en saisit, et dit : « Mon bon Docteur,
Apprenez que toute erreur
Ne serait que purement fortuite. »

Et quand les patients meurent, le labo est en fuite !
Le docteur honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus… ?

Inspiré, bien sûr, de la fable Le Corbeau et le Renard de Jean de la Fontaine.

Un soupçon nécessaire

Scores, indices et taux, pronostics numériques
Vos calculs et totaux, pour sûr très spécifiques
Ne donnent que du vent à l’heure fatidique
Où l’on dit au patient son sombre diagnostic.

En veux-tu des pourcents, chiffres ésotériques,
Des rapports vraisemblants, promesses chimériques,
Des batailles d’experts, prouesses statistiques,
Aux desseins bien divers, clin d’œil pharmaceutique…

Et quand l’humain souffrant n’est plus une donnée,
Quand le sujet pensant souhaite être soigné,
La blouse démunie se débrouille à tatillon !

La médecine est Art et se veut holistique,
La science est un outil mais non sans réflexion :
Il faut d’humains regards et un soupçon d’éthique !

Gauss

Le cœur entre les bras

Les urgences, encore. C’est là-bas que ça arrive le plus souvent. Vous avez trois ou quatre choses à faire à la fois. Prévenir untel de ceci ou cela. Apporter un verre d’eau ou une information à un.e patient.e. Apporter du matériel pour la suture de trois heures du matin. Dégoter un brancard et un box pour installer un.e patient.e qui attend depuis plus de deux heures tant il y a de monde. Et il y a cette dame qui supplie ou ce monsieur qui pleure et que tout le monde ignore. Il y a ce regard perdu, douloureux ou triste qui vous saisit l’âme et vous tort les boyaux. Vous n’avez même pas le temps d’aller le prendre dans vos bras. Même pas le temps…

Il est de ces jours-là où mon humeur est triste,
Des journées sans élans, loin des pensées casuistes.
Des moments où, bien las, on pleure à l’intérieur,
Sans le montrer aux gens, en parfait grand menteur…

Au cours d’un entretient familial, parents et enfants se déchirent. Ils s’aiment et se le disent, mais le couple impuissant ne peut se résoudre à voir l’enfant nier la maladie qui le fait souffrir. Les mots fusent, se croisent, s’entrechoquent. La colère gronde, la rancœur perce, et les larmes coulent. Le silence alors se fait maître de l’instant. Les corps sont figés dans une sorte d’éternité. Et alors parfois, la violence tombe, la glace fond, et un mot, un geste, une embrassade. Et voilà, la buée sur mes yeux, mon regard qui s’évade. Ô mes belles chaussures, comme vous auriez besoin d’être cirées…

Trop sensible vraiment ? Les hommes n’ont pas le droit de pleurer, il parait. Mes excuses à toutes les salles de cinéma dans lesquelles j’ai versé quelques larmes discrètes, niché au cœur d’une obscurité salvatrice pour les bonnes mœurs. Oui, j’ai le blues et les larmes faciles devant la dame que tout le monde ignore aux urgences. Oui, plongé au cœur des souffrances notamment psychiques des personnes que je vois, je détourne le regard, toussote l’air de rien, et fait aisément croire qu’une poussière a le don de toucher les deux yeux en même temps. Je retiens toujours, fermant les vannes, devant ce couple qui enlace tendrement son enfant, devant ce fils qui prend la main de sa mère, devant cette femme qui sourit à son mari…

Et soudain la glace en un instant se brise,
Sous les yeux d’un passant au regard unique.
Les éclats ouvrent à vif des plaies qui ne s’avisent,
Guère de pansements ou de produits chimiques.

Toi, grand ami qui me lira peut-être, pardon. Pardon pour tout ce qui t’arrive, ces épreuves harassantes et tragiques que tu traverses. Pardon pour n’avoir su trouver les mots justes. Pardon pour même un geste, une embrassade, un tact réconfortant, n’avoir su trouver. Je te sais d’une force immense, mais comme tout colosse, les failles invisibles n’en sont pas moins douloureuses. Pardon de ne pas savoir comment panser ta plaie. Pardon de me lamenter, là, alors même que ça ne t’aidera pas. Je peux simplement te dire que tu peux compter sur moi, sans gêne, sans convention, sans crainte. J’essayerai d’être là.

Quand un de vos proches avance vers vous, parfois le visage triste, parfois les larmes sur les joues, que faîtes-vous ? Probablement que vous le prendrez dans vos bras, « tout simplement ». Beaucoup de choses me paraissent difficiles, celle-ci fait sans doute partie des plus complexes d’entre elles. Et pourtant, je rêve d’être ce genre de soignant qui parviendrait à entendre les douleurs de ses patients si ceux-ci acceptent de me les dire. Pourtant, j’aimerai être ce genre d’ami réconfortant, à qui on peut se confier si on le souhaite, et trouver un peu de paix. Pourtant, prendre une main, enlacer… c’est pas si simple…

Cet autre si précieux, il écoute et comprend.
Il a gestes et mots pour apaiser les maux.
C’est juste un être humain, un « non-indifférent ».

Parfois ami, parent, soignant ou bien aimé.e,
Ne faut-il avant tout, accepter ce cadeau
Que d’être dans les bras de qui veut nous aider ?

Rentrer chez soi le soir, avec tout ce qu’on a pu vivre, gonflé comme une éponge gorgée d’eau. Se poser à son bureau, le travail qui s’entasse. Se demander quel sens à ce cursus, la médecine et la vie. Et sentir comme un vide, un creux qui se dessine. Ce manque étrange d’une présence chaleureuse, d’un espoir salvateur. Rêver d’un être aux bras tendus contre lequel se lover. Oublier un peu l’hôpital et le temps. Retrouver des forces dans la simple preuve, par la douce expérience, que l’amour, quelle que soit sa forme, existe. Qui comprend qu’un soignant aime et parfois n’aime pas son travail ? Qui accepte qu’un soignant puisse aussi souffrir ? Qui soigne (l’apprenti) soignant ?

Pas si simple de te dire : « prends-moi dans tes bras ». Pas si simple d’accepter d’être pris dans ses bras.

Stage de sémiologie – Jour 6 : A fleur de peau

Et je pose ma main, juste sur ton poignet
Sur un vaisseau battant, assez régulièrement.
Premier contact pour te demander simplement,
Si mes doigts inquisiteurs ne sont pas glacés.

Et je pose ma main, juste sur ta poitrine,
Entre la quatrième et la cinquième cote,
Ton palpitant s’agite sous ta peau si fine,
Il bat la cadence, paisible et sans faute.

Et je pose ma main, juste sur ton thorax,
J’en apprécie la forme et ta respiration.
Je plaisante, tu ris, et je cherche le bon axe,
Pour mener l’examen sans trop d’hésitations.

Et je pose ma main, juste là sur ton ventre,
Où cadrant par cadrant, j’inspecte et je palpe,
J’écoute et percute, cherchant bien en ton centre,
Un indice, une cause au mal qui te frappe.

Et je pose ma main, juste là, sur ton corps,
Royaume de ta plainte qui prend bien des formes,
Douleur et malaise et quelles autres encor ?

Tes yeux qui m’implorent, tes questions multiformes,
Et je pose ma main, juste sur ta douleur :
Un remède comme un autre, dans la douceur.

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