Le Docteur et le Labo

Maître Docteur, sur son titre perché,
Tenait en sa main un pouvoir,
Maître Labo, par le gain alléché,
S’arma de cadeaux pour le voir :
« Et bonjour, Seigneur Médecin,
Voici quelques présents, que vous ne craigniez rien !
Sans mentir, si vos prescriptions
Se rapportent à nos incitations,
Vous seriez le Phénix de Nature et du soin. »

A ces mots le Docteur invite ses adjoints,
Et ses étudiants pour une démonstration :
Il écrit l’ordonnance avec application.
Le labo s’en saisit, et dit : « Mon bon Docteur,
Apprenez que toute erreur
Ne serait que purement fortuite. »

Et quand les patients meurent, le labo est en fuite !
Le docteur honteux et confus
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus… ?

Inspiré, bien sûr, de la fable Le Corbeau et le Renard de Jean de la Fontaine.

Publicités

Un soupçon nécessaire

Scores, indices et taux, pronostics numériques
Vos calculs et totaux, pour sûr très spécifiques
Ne donnent que du vent à l’heure fatidique
Où l’on dit au patient son sombre diagnostic.

En veux-tu des pourcents, chiffres ésotériques,
Des rapports vraisemblants, promesses chimériques,
Des batailles d’experts, prouesses statistiques,
Aux desseins bien divers, clin d’œil pharmaceutique…

Et quand l’humain souffrant n’est plus une donnée,
Quand le sujet pensant souhaite être soigné,
La blouse démunie se débrouille à tatillon !

La médecine est Art et se veut holistique,
La science est un outil mais non sans réflexion :
Il faut d’humains regards et un soupçon d’éthique !

Gauss

Le cœur entre les bras

Les urgences, encore. C’est là-bas que ça arrive le plus souvent. Vous avez trois ou quatre choses à faire à la fois. Prévenir untel de ceci ou cela. Apporter un verre d’eau ou une information à un.e patient.e. Apporter du matériel pour la suture de trois heures du matin. Dégoter un brancard et un box pour installer un.e patient.e qui attend depuis plus de deux heures tant il y a de monde. Et il y a cette dame qui supplie ou ce monsieur qui pleure et que tout le monde ignore. Il y a ce regard perdu, douloureux ou triste qui vous saisit l’âme et vous tort les boyaux. Vous n’avez même pas le temps d’aller le prendre dans vos bras. Même pas le temps…

Il est de ces jours-là où mon humeur est triste,
Des journées sans élans, loin des pensées casuistes.
Des moments où, bien las, on pleure à l’intérieur,
Sans le montrer aux gens, en parfait grand menteur…

Au cours d’un entretient familial, parents et enfants se déchirent. Ils s’aiment et se le disent, mais le couple impuissant ne peut se résoudre à voir l’enfant nier la maladie qui le fait souffrir. Les mots fusent, se croisent, s’entrechoquent. La colère gronde, la rancœur perce, et les larmes coulent. Le silence alors se fait maître de l’instant. Les corps sont figés dans une sorte d’éternité. Et alors parfois, la violence tombe, la glace fond, et un mot, un geste, une embrassade. Et voilà, la buée sur mes yeux, mon regard qui s’évade. Ô mes belles chaussures, comme vous auriez besoin d’être cirées…

Trop sensible vraiment ? Les hommes n’ont pas le droit de pleurer, il parait. Mes excuses à toutes les salles de cinéma dans lesquelles j’ai versé quelques larmes discrètes, niché au cœur d’une obscurité salvatrice pour les bonnes mœurs. Oui, j’ai le blues et les larmes faciles devant la dame que tout le monde ignore aux urgences. Oui, plongé au cœur des souffrances notamment psychiques des personnes que je vois, je détourne le regard, toussote l’air de rien, et fait aisément croire qu’une poussière a le don de toucher les deux yeux en même temps. Je retiens toujours, fermant les vannes, devant ce couple qui enlace tendrement son enfant, devant ce fils qui prend la main de sa mère, devant cette femme qui sourit à son mari…

Et soudain la glace en un instant se brise,
Sous les yeux d’un passant au regard unique.
Les éclats ouvrent à vif des plaies qui ne s’avisent,
Guère de pansements ou de produits chimiques.

Toi, grand ami qui me lira peut-être, pardon. Pardon pour tout ce qui t’arrive, ces épreuves harassantes et tragiques que tu traverses. Pardon pour n’avoir su trouver les mots justes. Pardon pour même un geste, une embrassade, un tact réconfortant, n’avoir su trouver. Je te sais d’une force immense, mais comme tout colosse, les failles invisibles n’en sont pas moins douloureuses. Pardon de ne pas savoir comment panser ta plaie. Pardon de me lamenter, là, alors même que ça ne t’aidera pas. Je peux simplement te dire que tu peux compter sur moi, sans gêne, sans convention, sans crainte. J’essayerai d’être là.

Quand un de vos proches avance vers vous, parfois le visage triste, parfois les larmes sur les joues, que faîtes-vous ? Probablement que vous le prendrez dans vos bras, « tout simplement ». Beaucoup de choses me paraissent difficiles, celle-ci fait sans doute partie des plus complexes d’entre elles. Et pourtant, je rêve d’être ce genre de soignant qui parviendrait à entendre les douleurs de ses patients si ceux-ci acceptent de me les dire. Pourtant, j’aimerai être ce genre d’ami réconfortant, à qui on peut se confier si on le souhaite, et trouver un peu de paix. Pourtant, prendre une main, enlacer… c’est pas si simple…

Cet autre si précieux, il écoute et comprend.
Il a gestes et mots pour apaiser les maux.
C’est juste un être humain, un « non-indifférent ».

Parfois ami, parent, soignant ou bien aimé.e,
Ne faut-il avant tout, accepter ce cadeau
Que d’être dans les bras de qui veut nous aider ?

Rentrer chez soi le soir, avec tout ce qu’on a pu vivre, gonflé comme une éponge gorgée d’eau. Se poser à son bureau, le travail qui s’entasse. Se demander quel sens à ce cursus, la médecine et la vie. Et sentir comme un vide, un creux qui se dessine. Ce manque étrange d’une présence chaleureuse, d’un espoir salvateur. Rêver d’un être aux bras tendus contre lequel se lover. Oublier un peu l’hôpital et le temps. Retrouver des forces dans la simple preuve, par la douce expérience, que l’amour, quelle que soit sa forme, existe. Qui comprend qu’un soignant aime et parfois n’aime pas son travail ? Qui accepte qu’un soignant puisse aussi souffrir ? Qui soigne (l’apprenti) soignant ?

Pas si simple de te dire : « prends-moi dans tes bras ». Pas si simple d’accepter d’être pris dans ses bras.

Stage de sémiologie – Jour 6 : A fleur de peau

Et je pose ma main, juste sur ton poignet
Sur un vaisseau battant, assez régulièrement.
Premier contact pour te demander simplement,
Si mes doigts inquisiteurs ne sont pas glacés.

Et je pose ma main, juste sur ta poitrine,
Entre la quatrième et la cinquième cote,
Ton palpitant s’agite sous ta peau si fine,
Il bat la cadence, paisible et sans faute.

Et je pose ma main, juste sur ton thorax,
J’en apprécie la forme et ta respiration.
Je plaisante, tu ris, et je cherche le bon axe,
Pour mener l’examen sans trop d’hésitations.

Et je pose ma main, juste là sur ton ventre,
Où cadrant par cadrant, j’inspecte et je palpe,
J’écoute et percute, cherchant bien en ton centre,
Un indice, une cause au mal qui te frappe.

Et je pose ma main, juste là, sur ton corps,
Royaume de ta plainte qui prend bien des formes,
Douleur et malaise et quelles autres encor ?

Tes yeux qui m’implorent, tes questions multiformes,
Et je pose ma main, juste sur ta douleur :
Un remède comme un autre, dans la douceur.

<<< Jour précédent _____________ > Sommaire < ____________ Jour suivant >>>

La peur d’aimer

La peur, c’est épouvantable. Ça vous attrape par l’estomac, ça s’accroche comme un affamé à une miche de pain, ça ne vous lâche plus. Le sang pulse dans vos artères, à croire qu’elles vont exploser. L’esprit déraille : aucune pensée n’est logique, fluide, construite. Seuls les pires scénarios persistent, s’installent, s’imposent. Vous perdez la raison, sauf pour ces histoires effrayantes. Vous le voyez dans les bras d’une autre. Vous la voyez contre le corps d’un autre. Alors que vous savez que vous pouvez avoir confiance en lui ou en elle. Mais c’est l’autre que vous craignez.
Les kilomètres vous séparent. Le temps aussi. Le pire, c’est l’absence. Le vide. Vos questions restent en suspens dans l’espace oppressant autour de vous. Vous fulminez, vous tournez sur vous-même, incapable de rester en place plus de quelques secondes. L’air vous parait lourd, trouble, rare. Vous vous asphyxiez d’angoisse. Tous vos membres tremblent. Des cris s’échappent, à moitié étouffés, à moitié lancinant. Vous gémissez.
La colère parfois vous saisit, comme si une flamme titanesque s’allumait en vous. Vos yeux ne voient plus que juste devant vous. Vous hurlez plus facilement. Votre respiration est rauque. Vous avez envie de tout casser, de tout sentir se briser sous vos doigts, comme si c’était l’autre, comme si c’était le destin, comme si c’était l’objet de votre terreur. Mais même la rage est vaincue …
Car l’épouvante revient au galop. Avec ses frissons paralysants, ses mains invisibles qui s’emparent de votre gorge pour vous couper le souffle, ou qui enserrent votre cœur pour l’empêcher de battre. Le sol s’effondre sous vos pieds. Vous êtes incapable de vous concentrer plus de quelques micro-secondes sur une pensée rassurante. Les histoires inventées de toute pièce par votre cerveau anoxique vous plongent dans un abyme insondable où vous semblez tomber pour l’éternité.
Et alors, vous pensez qu’il n’y a que dans les films que l’on voit ça. Vous prenez votre téléphone. Son répondeur. Encore. Son répondeur. Toujours. Son répondeur. Ces discours futiles, stupides, ces « non » déchirants, ces « décroche, je t’en supplie » et autres. Vous vous retrouvez à proférer ces écritures, comme des paroles religieuses, pourvu que tout s’arrête, que tout s’améliore, que rien ne se passe, ou peut-être que tout se passe comme prévu. On comprend tellement bien pourquoi certains deviennent complètement fous.

Peur de te perdre, peur de passer à côté de toi, à tout jamais. Peur que le temps nous sépare. Peur d’oublier que rien n’est jamais acquis. Peur des erreurs. Peur que tu t’éloignes. Peur que cette vie que désormais je dessine en regardant le futur ne s’évade. Peur de n’être qu’un petit garçon devant son amoureuse, ou de n’être qu’un de ces hommes cons comme la terre en porte beaucoup, indigne de toi, qui ne te mérite pas. Peur de ne pas être assez fort. Peur de t’en vouloir. Peur de m’en vouloir. Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de ne pas savoir tout te dire. Peur de ne pas savoir t’écouter. Peur de ne pas savoir t’aimer comme il faut. Peur de ne pas t’aimer comme tu le voudrais. Peur de ne pas savoir t’aimer comme nous le méritons…

Peur, que toi seule, avec ton cœur, ton corps et ton âme, tu peux effacer.

Regards de médecins « de demain » …

Objet de fascination. Dressé, comme un pic vers le ciel, ses multiples étages, ses vitres qui renvoient le soleil, l’hôpital se tient tout près de la faculté. C’est comme un monument religieux, le bâtiment principal porte le nom d’un des grands de l’histoire de la médecine, et tout au long de la journée, blouses blanches, pyjamas verts et mille autres gens passent et repassent au travers des portes coulissantes. Assis devant son livre à la bibliothèque universitaire, debout devant l’entrée de la faculté, appuyé tout contre une fenêtre, les regards des rêveurs se perdent vers l’immense bâtisse. Là, au cœur de cette gigantesque fourmilière humaine, se tient le plus grand des combats : la vie contre la mort. L’éternel affront. L’équilibre de la nature.

Ces yeux dans la nuit

Et les regards se font nombreux, divers, multiples. Jamais les mêmes. Peut-être y a-t-il autant de coups d’œil que d’étudiants. Peut-être il y a-t-il autant de significations que d’analystes. Peut-être y a-t-il autant de visions que de questions jetées par les yeux vers le ciel, et que certains ne voient que les rouages de leur cerveau fatigué au cœur de révisions intenses, plutôt que les bâtons des vivants s’entrechoquant avec les glaives de la Mort.

Je passais là, songeur, au milieu de ce temple,
Tu roulais là, perdue, posée sur un brancard,
Tiré par deux rieurs, ignorant ce regard,
Que tu posais sur moi, si loin, si près, si ample …

Beaucoup imaginent leur avenir, brillant puisse-t-il être, entre ces murs pas si blancs. D’autres, l’âme pas moins noble, voient plutôt le bonheur d’une chaise, d’un grand bureau et d’une porte, pour recevoir ce qui souffrent, et ceux qui ont besoin d’eux. On s’est tous surpris à rêver d’un avenir quelque part. Que l’on porta une blouse ou tout autre costume. Que l’on brandisse un stétho, sa main, ou une plume. On a tous voulu devenir, et chaque jour, on devient. On ne suit que le chemin que l’on se trace, comme il vient.

Mes pas suivaient tes roues, qui partaient au lointain.
Dehors, une ambulance était prête à partir.
Pourtant, sur ton visage attendait un désir,
Autre que ce départ, un dessein plus serein…

Des destins, des demains, des médecins. Quels médecins ? Des techniciens ? Des humains ? Des biens ? Ou des moins-que-rien ? Quel avenir ? Quels désirs ? Quels objectifs ? Un vide, parsemé de rêves, parsemé de trêves, parsemé d’angoisses. L’éternel revers de la pièce, la sombre face de la brillante pile. L’éternel lutte des hommes contre la douleur. L’éternel combat de la vie et de la Mort.

Sur moi, tes yeux sombres illuminaient mon âme,
Comme un fort projecteur, un monstre, une flamme,
Braqué sur mes failles, mes lacunes et faiblesses.

L’étudiant assis replonge dans son bouquin, s’abrutir de formules, de procédures et de par cœur. L’homme debout grille une cigarette, échange un rire ou reprend son chemin. L’être avachi devant la fenêtre se rappelle de l’heure et file où on l’attend. Le temps suspendu, l’espace d’un rêve, a fait son temps, termine la mesure, et appelle à d’autres temps. Des actes, des paroles, et des songes. La partition de la vie continue de se jouer, en même temps qu’elle se compose, changeant de tonalité, glissant quelques accords, une tierce à deux notes pour une valse à deux temps, puis peut-être trois, puis peut-être plus, revenir à deux, pour combien de temps ? Autour, des trilles, des thèmes, des forte piano, une pause ci-et-là, des accords plus grands. La symphonie d’une vie, tellement plus longue, tellement plus belle, tellement plus forte que la cadence parfaite qui y mettra fin … où relancera la suite de la musique !

Et devant tes iris, tant farouches mais faibles,
Mon cœur troublé, blessé, ou même misérable,
Formule avec force ses plus belles promesses.

Jamais oublier, ses rêves d’étudiant. Vouloir sauver le monde, la veuve, l’orphelin. Retracer les sourires sur les visages des souffrants. Briller de clairvoyance dans le diagnostic ou en prenant une main. Jamais ignorer la solitude du mourant. Jamais rester de marbre devant la douleur d’un patient. Toujours écouter, parfois soigner, quelque fois guérir. Toujours « empatir », même si parfois, c’est compatir. Toujours être là, mais aussi, savoir s’oublier. Se remettre en question. Se questionner. Se remettre à sa place, la leur, la nôtre…