Nos blessures secrètes

On ne se rend pas compte alors que nous vivons,
Des liens que l’on sème, des amours que l’on traine,
Des rêves qu’on escompte : seul le poids de nos peines
Se fait le chrysanthème des cœurs que nous brisons.

Des histoires et folies se cachent en sourires,
Qui parsèment nos vies en mille souvenirs.
Sur l’éphémère temps, ils s’inscrivent, fugaces,
Et en quelques instants, ils perdent toute trace.

Quand un amour passé se meurt brutalement,
Il laisse sur l’âme comme une plaie béante,
Jamais cicatrisée, toujours sanguinolente,

Témoignant sans manquer, indiscutablement,
Que notre existence est soumise à l’habile
Influence vile d’un mal indélébile.

Publicités

Hypocondrie tranchée

Vertiges et frissons : ainsi, je suis malade.
Étonnante affliction que dès lors, je balade,
Où sans le moindre froid mon échine s’agite,
Et ce grand désarroi ? Et mon cœur qui palpite ?

Doctoresse Raison, que penser de ces signes ?
Le syndrome sans nom, hésitation maligne,
Mal cryptogénique, anosose essentielle,
Fièvre idiopathique et trop tiède toutefois…

Le traitement suivant est celui qui fait foi,
Les preuves s’amassant, puissantes et plurielles :
L’hyper-tergiversion se règle par un choix.

Non substituable, en une prise une fois.
Guérison : cent pour cent des patients qui choisissent,
Récidivent souvent, et parfois s’épanouissent.

 

A la team du 18 Septembre 2018.
Aux indécis chroniques.
A tous les choix de la vie.
Et au bonheur. 

Accès de rage

Potage bouillonnant d’acide chlorhydrique
Abdomen grommelant, aux crampes frénétiques.
Je râle en agitant les flammes qui m’habitent
Et chauffent le venin que, las, je régurgite.

Maléfiques torsions et relents d’amertume
De ce bol corrosif, syndrome dyspeptique,
Et sa lente ascension vers une fin tragique
Dans une gorge à vif et pleine d’écume.

Se dressent violemment des envies de massacres
De ravages absolus, de visions écarlates :
Un carnage éternel ! Qu’importe les stigmates !

La vague déchaînée se meurt sur le rivage
Et rentre en ruisselant dans un océan sage.
Colère naguère n’est que souvenir âcre.

 

A confronter avec la clinique

Je vois tous les matins des millions d’images
Les secrets de leurs maux aux mille et un signaux
A ces humains blessés au creux de leur cerveau
Sans jamais ne croiser un seul de leur visage.

A l’aide de rayons et prodiges de science,
Un corps saucissonné en coupes virtuelles
Illumine l’écran, palette gris pastel
Dont les nuances forgent notre connaissance.

Dès l’aurore je vois, dans ce coin de pénombre
Temple des mots de maux, où les blouses des ombres
Suggèrent les raisons du boucan des organes*.

Midi passé, je sors, et je fais soudain face :
Deux signaux liquidiens, lignes paramédianes,
Sous les yeux effrayés d’un homme au corps de glace.

 

* René Leriche : « La santé c’est la vie dans le silence des organes »

La Leçon d’anatomie du docteur Tulp (Rembrandt, 1632)

Brèves sémio-poétiques – Partie II

Sur un visage las et au regard tragique,
Des yeux portent des flammèches hémorragiques.
Se trace son vague à l’âme hémodynamique,
En traits agités par un orage rythmique.

Et le regard fuyant vers un ciel trop serein
Le tonnerre omis pour une lune de miel
Où fuitent les idées et naissent sur son sein
Angiomes stellaires et silence sépulcral.

Son thorax en carène où son cœur en carafe
A arrêté, enfin, la torsade de pointe.
La vie, sans valeur, quitte des genoux marbrés.

Carapace vide d’un Cotard exaucé,
Où reposent en paix deux cents os de cristal,
Quelques taches rubis et un collier de perles.

De nouveau, merci twitter pour tes suggestions d’expressions médicales. Surtout, continuez de m’en envoyer !

Brèves sémio-poétiques – Partie 1

Les yeux en couchers de soleil
Tombent sur l’œdème en pèlerine
Où la main, les doigts en saucisses,
Recouvre un lâcher de ballons.

*

Allongé en chien de fusil
Les bras crispés en roue dentée
Referme ses doigts col de cygne
Queue de comète en son cerveau.

*

En se levant : le tabouret.
Un Ω mélancolique
D’un visage au masque de loup
D’où sort une langue framboisée.

*

Des douleurs dans ses os de verres,
Dans ses reins en fer à cheval
Dans son caddie arthrosique
Exquises à la palpation.

*

Fleurs de vésicules en bouquets,
Cicatrices papyracées
En carte de géographie
Et des ongles en dé à coudre.

*

Dans ses yeux un œil de bison
Où des flammèches hémorragiques
Rient des maculas cerises
Et des nodules cotonneux.

*

Dans son cœur l’onde de Pardee
En barre, en étau, en torsion,
Auscultation : pas dans la neige
Battez, ailes de papillons !

*

Bague à chaton au souffle court
Piégé dans les rayons de miel
Mis à genoux et bien marbré
Par l’épreuve de l’escalier.

*

Serait-ce fracture en bois vert ?
Os brisé en motte de beurre ?
Eclat mouvant en baïonnette ?
Ou le nid d’un œuf de pigeon ?

*

Le coup de tonnerre soudain
Qui emmène à l’emporte-pièce
L’esprit conscient et orienté
Jusqu’à la mort encéphalique.

Merci au personnes de twitter qui ont partagé joyeusement leurs expressions préférées. 

L’ombre des doutes

Un temps. Tu inspires. Tu souffles. Le monde derrière toi n’est qu’un tas de batailles. Celui devant toi plein de guerres à venir. Certains jours te semblent être d’immenses champs de ruines. L’éclats de quelques victoires peinent à les éclairer. Dans la mi-ombre où tu te trouves, le temps parait aussi court qu’infini. Et tu t’enlises dans de sombres ruminations où les lumières d’espoir sont beaucoup trop rares à ton goût.

Les fantômes du passé ne s’effacent jamais. Ils rôdent, ils hantent avec délectation, guettant ces instants d’étrange conscience, aux heures les plus blanches de la nuit et parfois même du jour, où la vie parait si fragile et l’existence si incertaine. Ils sont là, flottant, sournois, aspirant délicieusement ton énergie, te rappelant combien tu fus si nul, si malhabile, si désemparé.

Tu souffles. Car à mi-chemin sur le flanc pentu d’une montagne aux contours indistincts, la pente grimpante est parfois rude. Surtout ces jours grisâtres, où de noirs nuages d’orages se perdent à l’infini, dissimulant la vue habituellement si belle sur le paysage-monde. Ces jours où ce temps peu clément te brouille la vision, parfois, il serait tentant de s’arrêter un bref instant… ou pour l’éternité. Se plonger dans le vide gris, cotonneux, imprécis. S’abandonner au destin peut-être funeste, à l’Après sans rien, au néant éternel. Cesser de grimper cette pente, qui, on le sait bien, un jour finira par s’aplanir… puis par redescendre, pour arriver au même but insaisissable, flou, éternel. Cette fin inéluctable de tous les êtres vivants.

Pourquoi te battre ? Pourquoi charger ton sac à dos de toutes ces pierres, ruines de batailles précédentes, armes de jet de plus ou moins bonne facture pour les combats à venir, ou pour chasser les fantômes ? Pourquoi certaines blessures font-elles si mal et ne se ferment jamais, quand d’autres te transpercent et s’oublient bien vite, sans séquelle ? Pourquoi ces lendemains te font si peur, ces destinations demeurent-elles imprécises et changeantes, ou ta motivation varie-t-elle comme une flamme vacillante, sujette aux caprices incessants de vents tempétueux, qui tantôt la ravivent et tantôt menacent de l’éteindre ? Pourquoi ces questions ? Pourquoi ces pourquoi ?

Tu inspires. Derrière chaque nuage, chaque tempête, chaque blessure, tu le sais. Le soleil se cache, se mérite, se devine. Derrière nos batailles et nos guerres à venir, nos rêves et nos espoirs le font vivre, cet astre d’or. Et quand la fin sera là, quand le destin se nouera, quand l’instant éternel, peut-être, sonnera le glas de cette randonnée montagnarde, l’important, peut-être, est de se demander ce qui aura compté. Combien de soleils auras-tu esquissé dans les moments obscurs ? Combien de soleils auras-tu allumé dans les esprits embourbés ? Combien de soleils auras tu fais flamber dans les cœurs assombris ?

Il est difficile à voir, parfois, ton Soleil. C’est pour ça que parfois, tu as besoin que quelqu’un te montre le sien. C’est un peu ça, aussi, être humain.