Donner la vie

Si vous étiez une femme, atteinte d’une maladie au pronostic sombre et incertain, mais souhaitant avoir un enfant malgré des médecins qui vous déconseillent fortement une grossesse car hautement susceptible d’être mortelle, que feriez-vous ?

Le dossier a été présenté en staff. Une assemblée de médecins a alors échangé sur le cas. Une hypertension artérielle pulmonaire sévère chez une femme enceinte. Un risque évalué à 20% de mortalité pour la mère à l’accouchement. Une césarienne est programmée, organisée en concertation avec l’ensemble des médecins qui prenaient la future mère en charge.  Un chef s’est insurgé. Selon lui, il fallait interdire à ces femmes d’essayer d’avoir des enfants. Ce n’était pas la caricature du grand ponte empreint de paternalisme. Ce n’était pas une parole docte affirmée haut et fort sans place à la discussion. C’était plutôt comme une plainte désolée de celui qui « en a trop vu » et, peut-être, trop pleuré.

La planification de la césarienne s’est précisée. La date a été arrêtée, les modalités ont été choisies. Nul médecin n’a remis en cause le droit de cette femme d’essayer d’avoir un enfant. Certains ont exposé leurs craintes. D’autres ont essayé de se rassurer en montrant l’évolution positive de la mortalité post-partum avec les années. Globalement, ils comprenaient tous la recommandation actuelle qui invitait à déconseiller (ou interdire, était-ce le mot ?) la grossesse chez les femmes atteinte d’hypertension artérielle pulmonaire. Bien que ce genre d’affirmation soit terrible à entendre, quelque part.

Quand, informée, consciente des conséquences, une femme décide d’avoir un enfant, malgré les risques inhérents à sa maladie, de multiples questions se posent. Est-elle vraiment pleinement consciente du risque encouru ? A-t-elle envisagé la situation où elle ne survivrait pas à l’accouchement ? Verra-t-elle vraiment grandir son enfant alors même que le pronostic de sa maladie est sombre à court ou moyen terme (ici environ 50% de survie à 3 ans) ? Dans le cadre d’une éventuelle maladie génétique, quid du risque de transmission ? Certains demanderaient même « est-ce un acte égoïste ? ». Donner la vie, probablement pas, mais quoi qu’il en soit, ces questions, et tant d’autres, sont les siennes ou celles du couple, à la rigueur. Les médecins peuvent alors l’informer objectivement sur les risques, bien qu’ils ne pourront donner que des statistiques. Où se trouve la limite entre le médecin qui informe et celui qui incite ?

Avec une amie nous nous sommes renseignés sur les critères de l’adoption, souvent évoquée comme une solution alternative à une descendance biologique qui pourrait mettre la mère en danger. Nous avons rapidement constaté le parcours complexe de la constitution du dossier d’agrément, les règles telles que la nécessité d’un mariage pour adopter conjointement un enfant en dehors du milieu familial, la différence d’âge de 15 ans entre l’adoptant et l’adopté (10 ans pour l’adoption intrafamiliale), les différentes évaluations psychologiques, sociologiques et… médicales. Un certificat médical doit être établit selon les termes suivants : « certificat médical datant de moins de trois mois, établi par un médecin figurant sur une liste établie par le président du conseil départemental, attestant que son état de santé, ainsi que celui des personnes résidant à son foyer, ne présente pas de contre-indication à l’accueil d’enfants en vue d’adoption » (code de l’Action sociale et des familles, article R.225-3, 3°). Quelles sont ces contre-indications médicales à l’adoption ? Aucun document officiel ne semble les référencer, sinon l’énonciation de considérations psychologiques et médicales générales, allant de la bonne réputation à la bonne santé. Quand bien même, l’adoption peut ne pas être une solution pour une femme souhaitant absolument donner la vie à un enfant.

Le jour J est arrivé. Attendue aux aurores au bloc gynéco-obstétrique, la jeune femme était entre les mains du pneumologue et de l’anesthésiste. La tension était palpable, à tous les niveaux. Même les pneumologues dans leurs services suivaient l’évolution avec attention. La patiente était attendue, à l’issue de son accouchement, en soins intensifs où l’on se préparait à l’y accueillir.

Dans ce service, les efforts se poursuivent. Tout n’est pas parfait. Il y a par exemple cette curieuse visite, tous les matins, où médecins et infirmiers parcourent le couloir en discutant des patients alors que les portes sont ouvertes. Mais souvent, un externe, une infirmière, un médecin, va fermer doucement les portes, et les conversations se tiennent à voix basse. Parfois, les médecins se battent entre eux pour ne pas être celui qui s’occupera de la vieille dame de 93 ans qui vient des urgences mais qui va mourir. D’autres fois, les médecins abordent progressivement avec les familles les situations de fin de vie, et s’insurgent quand ils contactent des oncologues de cliniques privés qui leur disent qu’ils ne font pas de soins palliatifs.

Coup de téléphone. La césarienne vient de commencer. Le temps se fait long. Sur l’ordinateur, un compte-rendu non rempli est accessible. Les premières informations probablement rentrées par l’anesthésiste sont disponibles. Le reste des soignants des soins intensifs s’occupent des autres patients, mais il règne une tension que les langues peinent à délier.

Nouveau coup de téléphone. Le compte-rendu n’est pas actualisé. Quelques minutes avant l’extraction de l’enfant, vraisembablement, il y a eu une complication. Quelle est-elle ? Comment cela se passe-t-il ? Le pneumologue assigné est injoignable. Le bloc ne répond pas.

Encore un coup de téléphone. Juste avant la sortie du bébé, la mère a fait un arrêt cardiaque. L’enfant a été sorti, la réanimation s’est déclenchée. Du fait de sa pathologie pulmonaire et de la situation, une circulation extra-corporelle a dû être mise en place. La réanimation se poursuit.

A cet instant, le mari, jeune père, arrive dans le service de soin intensif. Perdu. Il s’oriente dans la chambre de où sa femme était attendue, mais pas encore arrivée. Les infirmières vont vers lui. Que lui dire ? Que sait-il ? Que savons-nous ? L’équipe temporise. On accueille son angoisse qui fait écho, démesuré, à la nôtre. Un écho véritable d’autant plus effroyable.

L’équipe fait corps. Tout le monde, de l’aide-soignante aux médecins est impliqué. Tout le monde s’inquiète, tout le monde s’interroge, tout le monde est perturbé. Chacun l’exprime à sa manière. Les mots se libèrent de façon imprévue, inopinée, fugace, entre celles et ceux qui se croisent dans le poste de soin. Avec la kinésithérapeute, une infirmière et un aide-soignant, on rediscute l’air de rien des alternatives en cas de grossesse « trop risquée ». C’est là que ma collègue/amie et moi semblons avoir une certaine écoute, appréciée, peut-être. Mais peut-être me fais-je des idées. Après tout, il parait que les externes sont des sophistes s’auto-moussant quand ils osent réfléchir sur le soin et n’ont d’expérience clinique que de faire des ECG et de discriminer les crépitants pulmonaires.

Le lendemain matin, les cernes sous les yeux du chef de l’unité seront marqués. Il s’assoit et demande « ça va ? ». Des réponses évasives lui seront faîtes. La tension s’est envolée, mais les mines sont sombres. Le tableau blanc du service ne porte plus le nom de la jeune mère. La veille, durant la nuit, après une longue réanimation, une mise en circulation extra-corporelle, une coagulation intra-vasculaire disséminée sévère, elle s’est éteinte, laissant derrière elle un enfant en bonne santé bien qu’en réanimation néonatale du fait de sa prématurité et un mari désormais veuf. Les mots du chef sont enroués. On ne sent pas de larmes, une simple tristesse contrôlée. Mais la nuit n’a pas dû être facile. Et pour le mari non plus.

Plus tard, le service recevra une lettre. Des remerciements. Des explications. Du mari. En conclusion, il écrit : « elle aurait préféré mourir que de ne jamais avoir d’enfant ». C’est ainsi qu’elle a donné la vie.

Est-ce que l’humain meurt ?

Quand on s’engage dans des études de santé, notamment de médecine, il y a des choses que l’on ne nous dit pas. En même temps, comment dire l’indicible ? Quels mots poser sur ces choses dont les histoires, les romans et les films sont si friands ? Ces mêmes choses qui nous captivent lorsqu’on dévore les pages d’un livre ou qu’on découvre avec attention le dernier épisode de notre série préférée. Ces choses qui, pourtant, ancrées dans la réalité de la vie, sont bien plus complexes à évoquer.

*

Quand monsieur T. entre dans la zone de surveillance rapprochée (ZSR pour les intimes urgentistes), son motif d’admission ressemble pourtant à beaucoup d’autres. Il fait chaud, cet été, et quand les jours de chaleur durent, il n’est pas rare que beaucoup de personnes âgées soient adressées aux urgences. Les variations de températures saupoudrées de quelques facteurs de fragilité constituent des attaques efficaces sur ces organismes fatigués des dizaines d’années qu’ils ont déjà vécu. Quand monsieur T entre dans la ZSR donc, il vient de sa maison de retraite, déshydraté, mais, quand même, gêné pour respirer.

Parce qu’il faut chiffrer (restons objectifs surtout n’est-ce pas ?), il est plutôt polypnéique avec une fréquence respiratoire à 25 cycles par minute, une saturation en dioxygène en air ambiant à 80% et pas franchement tachycarde malgré une tension plutôt basse à 80 mmHg de systolique et 60 mmHg de diastolique. Effectivement, en état de choc, il se présente assez pâle, et confus. On peut aisément comprendre sa place en ZSR. Dans le courrier qui l’accompagne, la notion d’une suspicion d’infection urinaire du fait une bandelette urinaire positive est vaguement évoquée. Le brancard transportant monsieur T n’est pas encore immobilisé à l’une des places de la ZSR que le grand manitou des urgences fait son apparition.

Il existe une blague, que jusqu’il y a peu je trouvais doucement drôle, et que vous connaissez surement : Quelle est la différence entre Dieu et un chirurgien ? La réponse : Dieu ne se prend pas pour un chirurgien. Je crois maintenant qu’il faut élargir la blague. Remplaçons le chirurgien par médecin et voyons ce que ça donne. Oh ! Mais ça marche encore…

Le grand chef jette un œil à monsieur T qui halète sur son brancard tandis que deux infirmières s’agitent autour de lui et que l’interne et moi achevons de pousser le brancard jusqu’à sa juste place. S’adressant un peu à tout le monde, le grand patron des urgences lance : « Mmm, à mon avis, celui-là, il ne passera pas la nuit. ». Et paf ! Voilà du diagnostic dans les règles de l’art, sous les yeux et les oreilles du monsieur suffocant, avec autant d’affect que s’il raccrochait à un énième démarchage téléphonique. « Bon, tu le sondes, qu’on quantifie un peu ce qu’il pisse, puis antibio, mais surtout appelle la famille. On le passera au lit-porte quand ça sera l’heure »… Bah tiens, évidemment, selon votre logique, s’il meurt aux urgences dans la ZSR, ça ferait mauvais genre, et ça serait pas terrible pour vos sacro-saintes statistiques surtout non ?

Je réalise en écrivant – difficilement – ces lignes que je suis – extrêmement – en colère mais que vous ne saisissez peut-être pas pleinement pourquoi. Voilà : le diagnostic était posé. L’ambiance, en deux secondes, avait radicalement changé sitôt la phrase du chef prononcée. D’emblée, l’urgence n’était plus, c’était déjà « perdu d’avance », ça ne valait plus la peine de « se battre » ni même, manifestement, d’accompagner. On rangea le brancard du vieil homme dans un coin de la ZSR, et commença une longue série d’évènements dépourvue du moindre sens – et d’humanité.

Tout d’abord, l’interne dont le dernier sondage urinaire remontait à quelques temps, voulu procéder. Etait-ce bien nécessaire d’embêter ce pauvre monsieur avec une sonde s’il allait effectivement mourir dans les heures à venir, comme tout le monde semblait le penser ? Etait-il pertinent de sonder un monsieur avec une infection urinaire (donc à priori une prostatite, donc à priori contrindiquant le sondage sans antibiothérapie active au préalable pour éviter une décharge septique) juste pour le plaisir de constater son oligo-anurie liée à son état de choc ? Etait-il vraiment nécessaire que l’interne ne s’acharne et pose sa sonde de manière traumatique si tant est que l’urine était, à l’issue du sondage, rouge d’un sang qui ne cessait pas de couler, du fait des anticoagulants que prenait ce monsieur ? Etait-il vraiment nécessaire que les infirmiers prennent cela à la rigolade tandis que l’homme allongé sur le brancard répétait, confus, les dents serrées, « ça y est ? », à plusieurs reprises même encore après la pose de la sonde ? Etait-il absolument nécessaire qu’un soignant ne s’amuse alors, à chaque « ça y est ? », à répondre « pas encore ! » en ricanant ?

Après le sondage, je m’approche du pauvre homme et je prends sa main, froide. Je croise ses yeux, grands ouverts, mais assombris, qui semblent me regarder tout en voyant quelque chose d’autre, plus loin derrière moi. Je ne sais pas quoi lui dire, je n’ose pas briser les conversations tranquilles et désinvoltes des blouses blanches autour de moi. Alors, bêtement peut-être, je pense, comme si je lui parlais. Peut-être est-ce un genre de prière pour entrer en contact, pour le calmer, pour l’apaiser un peu.

Je vais voir l’interne : « on n’appelle pas l’équipe de soins palliatifs ? ». Elle me répond que les chefs des urgences ne veulent pas, car ils ne souhaitent pas passer l’hypnovel et la morphine alors que le patient pourrait partir sans. « Ils n’aiment pas droguer les gens ». Ouais, très bien, mais l’homme en question, qu’en pense-t-il, juste comme ça, les yeux perdus, la bouche béante, recroquevillé dans son brancard où il ne peut s’allonger complètement du fait de son dos camptocormique ? Et même sans aller jusqu’au cocktail lytique, n’y a-t-il pas quelques mesures qu’on pourrait prendre pour que la situation soit un peu plus confortable pour lui ? Certes, je ne suis pas non plus à la bonne place pour savoir ce que cet homme voudrait, alors même qu’on ne parvient pas à engager une conversation avec lui. Doucement toutefois, j’initie un travail subtil auprès de l’interne et je parviens à la convaincre d’appeler l’équipe mobile de soins palliatifs, « pas forcément pour qu’ils viennent si les chefs ne veulent pas, mais peut-être juste pour un avis, non ? Qu’est-ce que t’en pense ? ».

L’interne appelle, mais manifestement, elle est troublée, ne sachant trop sur quel pied danser. Elle vient de prescrire des antibiotiques pour l’infection urinaire de monsieur T mais elle le présente comme mourant au palliétologue. Elle s’embourbe dans ses antécédents, évoque un cancer dont on ne connaît pas grand-chose en termes de traitements administrés, et finit par raccrocher en disant qu’elle rappellera. Je lui demande soudain si elle a contacté la famille. Mortifiée, elle avait oublié, et s’y attelle. « Oui, vous êtes sa femme ?… Oui, son état est… inquiétant, donc effectivement, ça serait bien de venir. Non, pas demain, aujourd’hui si vous pouvez… Je comprends, vous n’avez plus la possibilité de conduire mais est-ce que vous pourriez demander à quelqu’un de vous accompagner ou prendre un taxi ? C’est-à-dire qu’il n’est pas très stable donc si vous avez la possibilité de venir aujourd’hui… ».

Monsieur T est maintenant perfusé aux deux bras, mais toujours aucun antibiotique n’a été administré. Du sérum physiologique remplit ses veines et sa tension remonte à peine. Sa fréquence cardiaque flirte avec la bradycardie. 60, 55, 50, 54, 49, 57… Le tracé ECG du moniteur affiche un rythme pas très très régulier, mais les ondes sont globalement correctes. La saturation en oxygène est remontée, quand le capteur tantôt au doigt, tantôt sur l’oreille, veut bien nous communiquer un chiffre. Ah ça les chiffres, on les soigne. Mais le qualitatif, le non-quantitatif, le subjectif de ce visage pâle, tendu à mi-chemin entre le plafond blafard et les âmes qui passent sans le regarder, personne ne l’observe, personne ne le voit.

Je lui prends la main. Elle est glacée. Je regarde encore ses yeux clairs obscurs. Pitié tenez bon. Vous ne pouvez pas partir comme ça, dans cette indifférence quasi-totale, entouré de quelques soignants qui se racontent des blagues salaces pendant que vous êtes là, peut-être en panique, peut-être souffrant, peut-être épuisé. Votre femme va arriver. Ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus merveilleux de voir mourir les gens qu’on aime, mais cela vaut peut-être mieux que de partir sans un soupçon d’humanité ? Je n’en sais rien. Je projette sans doute. Tenez bon…

« Excusez-moi… ». Je désigne le moniteur qui affiche une pulsation cardiaque en dessous de 30 battements par minute. La main congelée et rigide du vieil homme m’échappe tandis que les paramédicaux s’affairent autour de lui.  On appuie vaguement sur les poches des perfusions, mais c’est tout. Un chef aura bien pris soin d’écrire « le blabla » dans le dossier, quelque chose comme « pas de mesure de réanimation » quelques heures auparavant. L’air de rien, une infirmière branche une poche. L’infirmier qui lui fait face, qui d’ordinaire ne dit pas grand-chose, cette fois murmure « tu lui passe les antibio ? ». L’infirmière répond « ben oui, c’était prescrit ».

C’était ? Pourquoi « c’était » ? Il n’est pas mort ! Regardez sa carotide, elle frétille encore, comme une flammèche contre un courant d’air. L’ECG n’affiche rien, puis, disons toutes les trente secondes, un complexe QRS vient illuminer l’écran. Il n’est pas mort. Autour de nous, rien n’a changé, une autre blague fuse, certains rigolent. L’infirmier d’habitude silencieux affiche un sourire que je sens un peu forcé. Je regarde les yeux vitreux de monsieur T, encore grands ouverts. Il n’est pas mort ?

Alors c’est comme ça. Loin des livres et des grands films avec la musique symphonique, les grands discours, les proches qui arrivent juste à temps et les soignants émus. Le dernier soupir qui résonne, inratable, les yeux qui se ferment et le corps qui s’allonge. Ici, le doute persiste, on frotte son sternum pour voir que les seules ondes qui s’affichent sur l’écran sont celles des électrodes ainsi mobilisées. On regarde sa carotide qui palpite ou qui ne palpite plus. L’homme courbé a ainsi la tête figée à quelques centimètres au-dessus du matelas. Sa sonde urinaire sanguinolente continue doucement de se remplir de sang. Et la mauvaise odeur, à nouveau, envahit nos narines. « Oh merde, je viens juste de le changer ! » se lamente un soignant.

Alors le grand chef réapparaitra. Il demandera à ce que l’annonce du décès puisse avoir lieu dans 3 minutes le temps de faire passer le patient au « lit-porte » pour y être admis « de son vivant ». Les statistiques, toujours. On mettra un masque au patient et un oreiller pour combler le vide entre la tête et le matelas, afin de le brancarder sans alarmer les autres patients. A peine sera-t-il sorti de la ZSR qu’une infirmière arrivera : « Oh, monsieur T est mort ? Parce que sa femme vient d’arriver à l’accueil… ». L’interne sera envoyée au casse-pipe. Je la suivrais. On marchera en échangeant des banalités avec la dame dans le couloir qui mène au lit-porte. La conversation commencera à s’orienter vers le mari. J’appréhenderais un truc, je foncerais chercher une chaise. Entre la salle de nettoyage des urinoirs et un box où reposera son mari décédé 5 minutes plus tôt, la vieille dame s’effondrera sur la chaise que j’apporterais au dernier moment. Elle finira par vouloir entrer dans le box. Tout le monde sortira. Je reviendrais avec un verre d’eau. Entre deux sanglots, elle me dira qu’ils se sont rencontrés tard, mais que ça fait 50 ans qu’ils sont ensemble.

Et puis, elle demandera : « est-ce qu’il a souffert ? ».

Un coup d’œil aux urgences

Yeux

Au détour d’un couloir je peux croiser des yeux
Cri silencieux d’espoir, ou un appel furieux
Attendant vainement qu’une âme bienveillante
Ne leur donne du temps pour chasser leur tourmente.

Des regards insistants, des regards éperdus,
Des regards suppliants, des regards mis à nu.
Des regards douloureux, des regards en souffrance,
Des regards mystérieux, des regards aux urgences.

Un humain allongé, hèle, désespéré
La foule débordée toujours plus dénombrée
Des soignants évitants, feignant l’indifférence.

Et pourtant dans leurs yeux, c’est une plaie suprême
De ne pouvoir au mieux prendre soin comme ils aiment
En offrant aux patients une humaine obligeance.

« Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien »

« Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien (…) » Socrate.

« Je crois qu’on a tous eu un jour, une sorte de modèle, une personne qui nous a inspiré, qui nous a mis sur la voie, qui nous a éclairé ».

J’écoutais ma grand-mère parler à un instituteur qui acquiesçait sans la moindre hésitation, elle qui avait été aussi maîtresse d’école en maternelle, puis directrice. Je voyais défiler dans ma tête les professeurs, les maîtres de stages, les médecins et les soignants qui, simplement en faisant leur travail, avait mis un peu d’eau à mon moulin. Mais aussi, les récits, les histoires lues ci et là entre deux blogs, deux tweets, deux romans ou évoquées entre deux gorgées de café. Je voyais s’amonceler les petits morceaux, micro-fragments d’une sorte de futur médecin dont il me faudra, peut-être un jour, prendre les traits, porter la blouse et/ou le stéthoscope, la déontologie et la responsabilité qui vont avec. Ce futur médecin qui, peut-être, paraîtra comme tous les autres : assez sûr de lui, sûr de ses connaissances, sûr de ses savoirs, faire, et être. Mais l’illusion, le rêve, s’efface aussi vite qu’une flammèche vacille et se meurt sous un bref courant d’air.

*

8h30. J’arrive dans le service. L’équipe de garde, épuisée, fait ses transmissions à la relève. Je regarde la zone du « déchoc », là où vont les patients dits « tri 1 ou 2 », c’est-à-dire dont le pronostic vital est engagé à court terme, pour aller vite. Certains diraient « les vraies urgences », mais peut-être iraient-ils trop vite. Bref. Mon courage fond comme neige au soleil. Une petite voix sifflote « tu ne seras jamais capable ». De toute façon, le service en décidera autrement. Le Samedi, aux urgences, l’externe va au circuit court (correspondant aux patients dont le cas peut être traité assez rapidement, beaucoup de traumatologie, de petits bobos et de motifs qui se règlent « assez rapidement »). Alors j’y vais, à moitié soulagé, à moitié flagellé par ma conscience qui me dit que si je ne prends jamais de risques, c’est certain, je ne progresserai jamais.

*

10h. La salle d’attente du court ne désemplit pas. Les « j’ai mal au pied, à la main, au 4e orteil, au sternum, au dos, quand je fais pipi, à l’oreille, quand je fais ça ou ça et ça ou ça, la nuit quand je m’allonge, toute la journée, partout, j’en peux plus, je suis fatigué, j’ai un rhume ça fait trois jours et ça ne passe pas… » se suivent. Je ne juge pas. De toute façon, même le « rhume qui ne passe pas », pour moi, c’est un challenge diagnostique. J’ai l’impression d’oublier les questions clés, les signes cliniques clés, les examens clés. Ou alors, je me précipite sur ma première hypothèse et je me plante royalement. Le problème, c’est que j’écris vite et je présente bien les choses sur le dossier. Du coup, ça donne l’impression du type qui assure à l’examen clinique. Qui a tout bien écrit les signes négatifs. « Pas de signe de décompensation cardiaque droite : pas d’œdème des membres inférieurs, pas de turgescence jugulaire, pas de reflux hépato-jugulaire, pas de dyspnée, pas d’hépatalgie d’effort, … ». Et face au chef peu regardant, l’erreur est là, il fait confiance, il valide, et, aller, laissons l’imagination se déchaîner, le patient rentre avec un mauvais diagnostic, et meurt. Même les patient.e.s se font avoir. J’arrive tout calme, tout gentil, j’ai beau dire que je suis l’étudiant, ça passe à la trappe, à la fin de la consultation, iels me demandent la prescription, le bon de transport, l’arrêt de travail, comme si j’en avais le pouvoir. Iels lâchent des « c’est vous le médecin », « n’est-ce pas docteur ? », ou « c’est quoi votre spécialité ? ». Ma spécialité ? L’incompétence. Ou l’imposture. Ou les deux.

*

12h. Je ne sais plus combien de patient.e.s j’ai vu. Je ne vois pas le temps passer. Les seuls instants où je suis content, c’est quand une pauvre dame me demande un verre d’eau, depuis le couloir où elle est allongée sur un brancard au milieu des autres, hélant en vain les blouses blanches qui passent en faisant mine de ne pas l’entendre. Je lui apporte et un sourire s’affiche l’espace d’un instant. « Merci ». C’est tout, ça me fait du bien, pas d’imposture, juste un peu d’eau. C’est aussi cette jeune fille, en pleine crise d’angoisse type spasmophilie dans le couloir. Plusieurs aides-soignants sont passé.e.s, plusieurs infirmier.e.s aussi, débordé.e.s, quelques médecins un dossier à la main en train de réfléchir à leurs patients qui s’accumulent en attente de résultats. Je surprends les yeux désemparés d’une étudiante infirmière qui semble hésiter aussi à intervenir. Je m’approche de la patiente. Je croise ce regard que j’ai tant lancé il y a quelques années, à moitié vide, à moitié suppliant, à moitié vaseux, mais tellement intense. Comme un appel à l’aide. J’attrape un sac, à la MacGyver, les sachets en plastique où l’on met d’ordinaire les prélèvements pour les envoyer au labo. Je lui parle calmement, je lui explique, elle respire. Son compagnon est comme ragaillardi. Il l’aide. « Oui, les crampes dans les doigts, ça fait mal, ça fourmille, mais respirez, respirez, je vous promets, ça va passer. Vous n’allez pas mourir, vous allez vivre, vous allez vous relever, vous êtes forte et tranquille, entourée et aimée, tout va bien se passer. Allez, inspirez et soufflez avec moi, on y va ensemble… ». Je dis des banalités, au bout de quelques inspirations, je décroche un sourire. Au bout de quelques minutes, j’ai cru voir un rire et le sac est à côté. Mais je dois continuer ce que je faisais, et je prends congé. Je repasserais quelques instants plus tard, crise à nouveau, je m’arrêterais à plusieurs reprises pour l’encourager à respirer, mais chaque fois pris dans une tâche plus pressante, je serais coincé entre deux feux, la nécessité d’un service qui tourne, et l’obligeance d’humanité. Je m’arrête pour un monsieur qui voudrait uriner, allongé sur son brancard au milieu du couloir. Je me dégomme le dos à manipuler le pire brancard du service dans un couloir trop étroit et encombré pour le mettre dans un box, et lui donne un urinoir. En sortant, je dégote un drap, ressource rare en plein weekend, pour une pauvre dame frigorifiée. Je réponds au téléphone qui sonne dans le vide depuis plusieurs minutes pour tenter de rassurer une vieille dame qui pleure « non, mon mari ne peut pas rentrer chez nous, ça me tue de vous le dire, mais je ne peux plus m’en occuper ». Je raccroche. Je résiste à l’envie de pleurer en partant chercher un interne qui acceptera de s’occuper du patient que je viens de voir…

*

16h. Le chef s’éclipse pour manger. Mais voilà, fausse manipulation sur l’ordinateur, il a inscrit un patient comme sortant alors que ce dernier n’a pas été vu. Le patient en question est là depuis 6h. Il me charge d’aller le voir pendant qu’il va manger. Je n’en peux plus, mais j’acquiesce. De toute façon, si je n’y vais pas, le patient va attendre encore davantage. Voir l’étudiant, ça l’occupera… Le monsieur est celui que j’ai installé dans un box pour uriner un peu plus tôt. J’ai permis à sa femme de le rejoindre, ne comprenant toujours pas qu’on interdise un accompagnateur dans ces urgences. Ils m’expliquent. J’ai l’impression, l’espace d’un instant, d’être derrière un bureau dans un cabinet de médecine générale, et de voir un petit couple de personnes âgées qui me racontent leur histoire. L’homme dit en riant que « madame va vous dire mieux que moi ». La femme en question m’expose la situation avec précision, déballant sous mes yeux les comptes rendus des hospitalisations précédentes, du scanner, de la rectocolite sous AINS, de l’épisode similaire de genou gonflé et douloureux qui a eu lieu le mois dernier et qui avait été traité par de la colchicine. Ah… tiens, la goutte, c’est intéressant. Mêmes symptômes, ça colle bien. Je prends note et je fais « hmm ». J’écoute en me disant que ça au moins, a priori, je sais faire. Je retourne voir le chef, assez confiant dans mon diagnostic…

*

17h. Je commence à avoir vraiment faim et du mal à me concentrer. Mais les patients arrivent toujours et encore. L’un d’eux est là depuis un moment, je l’ai repéré dans la file d’attente des dossiers. Selon l’infirmière de l’accueil, il vient pour un « rapport non protégé ». Il a une trentaine d’année. Un interne avait ri en voyant passer son dossier, l’air de dire qu’il y en a qui viennent vraiment pour rien aux urgences un samedi. J’ai ravalé une remarque. Comme j’en ai ravalé pas mal, moi qui suis toujours du genre à défendre les motifs cachés et autres que certains appelleraient « futilités » des urgences. Je vais voir le patient. Je démarre avec les questions habituelles, histoire de ne pas rentrer brusquement dans le sujet, et de récupérer un peu les antécédents médicaux ainsi que d’esquisser un peu le mode de vie de la personne. Je demande « vous vivez où ? » « à Telleville » « Seul ? ». Je m’attends bêtement à un oui avec le contexte. « Non ». « Ah, avec votre copine ? ». « Non, avec mon mari, on a le droit maintenant ». Bien joué Litthé, toi qui posait toujours aux ados une question suffisamment ouverte quand il s’agissait de parler d’un.e partenair.e potentiel.le… Il m’explique alors qu’il a fait une rencontre type rencontre d’un soir et que le préservatif a craqué. Je la joue compréhensif, du moins, j’essaye de le montrer, mais ma démonstration semble passer pour un jugement. Je m’excuse, on rigole un peu. Pas facile d’aller interroger les gens sur ce genre de sujet : car dans ce cas de figure, il faut, pour être « dans les règles », savoir quel type de rapport (vaginal, anal réceptif, anal insertif, fellation), quel genre de partenaire, etc… pour stratifier le risque, soi-disant. On rigole un peu moins quand je lui explique la conduite à tenir. J’ai l’impression d’oublier des choses importantes. Je me sens patauger. Avant, je gérais ce genre de consultation à l’instinct, j’oubliais forcément des questions que je jugeais de toute façon intrusive, maintenant, je sais qu’on va me reprocher de ne pas les avoir posée. Je lui demande de patienter le temps d’aller chercher un test de diagnostic rapide s’il souhaite le faire, sachant que le rapport ayant eu lieu il y a quelques heures, il ne donne que le statut sérologique d’avant puisqu’il faut au moins 2 semaines après un rapport avant que la fenêtre virologique du VIH soit prise en compte. Je lui fais le test. Evidemment, le kit était défectueux, le point témoin n’est pas apparu. Stress, tension… Il sortira avec un traitement post-exposition et une consultation dans quelques jours dans le service spécialisé de l’hôpital. Je sortirais avec l’impression d’avoir été bien nul sur cette consultation. Je m’arrache le droit d’aller noyer mon chagrin dans un peu de pain (sec) hospitalier.

*

18h. J’expose mon diagnostic de goutte au médecin, assez content de cette idée, prêt à remettre une couche de colchicine. Je découvre alors la nécessité du dosage de l’acide urique. Bravo, bien joué Litthé, du médico-légal dans ta figure. Et une heure d’attente de perdue en attendant que le médecin ne revienne de sa pause déjeuner où tu aurais pu lancer le bilan. Ne pas connaître les exigences de la vraie vie, en médecine, ça peut s’excuser. Ne pas connaître les bases de la médecine que je suis sensé apprendre en ce moment, c’est inexcusable. Et après, Je me permets de critiquer ce médecin qui donne des antibiotiques à tire-larigot sur un syndrome grippal bénin parce qu’il y a 38°C de fièvre en trouvant que ce n’est pas très « reco ». Que j’apprenne déjà mes bases avant de cracher sur le travail des autres…

*

19h. J’aurais dû finir et quitter le service il y a une demi-heure. Mais certains dossiers n’étaient pas « bouclés » et comme j’étais l’externe qui avait vu les patients, c’était mieux que je m’en charge. Appeler le psy pour une pauvre dame restée depuis le matin pour des soucis d’angoisse que j’avais ressenti. Et récupérer les résultats du dosage de l’acide urique. Qui, brillantissime Litthé, étaient négatifs. Bravo le diagnostic de goutte. Bravo l’incapacité à évoquer le diagnostic différentiel de chondrocalcinose ! Combien de patients vais-je tuer par incompétence plus tard ?

Je suis au bout du rouleau, mortifié. J’ai envie de m’enfuir au plus vite et de rendre la blouse. Qui est le taré qui m’a donné le droit de poursuivre des études médicales ? Je repense à mon brillant meilleur ami, recalé trois fois en PACES, qui n’aurait probablement jamais été aussi nul que moi à cet instant. Je termine mes dernières missions et m’apprête à partir. C’est alors qu’une vieille dame m’interpelle. Elle se lamente : « Je ne comprends rien ». Je m’approche. Elle pleure, elle a mal, elle ne comprend pas ce qu’elle fait ici. Elle répète « J’ai 82 ans, mais je ne suis pas folle, j’ai toute ma tête, regardez comme je souffre ». Je ne sais pas quoi faire, alors, je lui prends la main benoitement et je l’écoute. Je l’écoute alors qu’au fond, je n’en peux plus non plus. J’ai 23 ans, je suis un peu fou, j’ai rien dans la tête, et peut-être que quelque part je souffre aussi. Mais ce n’est pas mon moment, ni le lieu, pour ma plainte. Je rassemble une énergie venue de je-ne-sais-où pour essayer d’entendre ce qu’elle me raconte. Je sens bien que la vitre entre nous est déjà fêlée, qu’il me faut redoubler d’effort pour l’écouter me raconter les malheurs de sa vie, son divorce, son fil unique, lui aussi divorcé, retourné vivre chez elle, ses petits-enfants de 21 et 23 ans qui ne viennent plus la voir. Je pense à ma mère qui, en ce moment en plein divorce m’a supplié un soir de ne pas l’oublier, plus tard, quand elle serait vieille et seule. Je pense à mon arrière-grand-mère que je n’ai peut-être pas assez visité de son vivant. Je pense aux peines de cœur de la vie, des couples qui se brisent et de mes propres peines. J’entends le discours de cette dame dont les mots traversent la glace entre nous et viennent se planter sur mes maux, laissant dans leur sillage les éclats de verre brisée. Quel regard porte-t-on, à vingt ans, à quatre-vingt ans, sur l’existence ? Ses yeux s’écartent et me demandent soudain : « vous êtes un jeune docteur, je vous ennuie, n’est-ce pas ? » « Non vous ne m’ennuyez pas ». Serait-ce un mensonge ? Moi qui ai tellement envie de partir, qui ne tient presque plus debout, qui me sent si nul et incapable, non seulement de l’écouter, mais aussi de l’aider. « Vous avez quel âge ? » « 23 ans » « 23 ans… vous vous rendez compte… vous pourriez être un de mes petits fils… ». Elle me parle d’eux, de la peine qu’elle a de ne pas les voir, qu’elle voudrait que son fils s’en sorte avant de partir, des médecins qu’elle a à peine vu, du psychologue de son fils qui va mal, du fait qu’elle va mal aussi. « Il va mal, je vais mal, vous voyez, je suis une mauvaise mère ! » « Mais non, il s’inquiète pour vous et vous vous inquiétez pour lui. N’est-ce pas comme ça, aussi, que sont les gens qui s’aiment ? ». Elle acquiesce et me raconte un autre morceau de sa vie, ponctué de ses plaintes de douleur qui me sont insupportables. Elle a une ordonnance d’antalgiques sur les genoux, elle attend l’ambulance pour la ramener chez elle. « Je suis bête n’est-ce pas ? Je suis bête, bête, bête… ». Je la regarde dans les yeux, je serre un peu plus sa main à elle dans la mienne, je lui dis une banalité suprême « Ne laissez jamais personne vous dire que vous êtes bête. Vous ne l’êtes pas. Là, vous avez mal, vous souffrez, mais vous n’êtes pas bête. ». Elle me regarde, me dit que je suis gentil tandis que je m’éloigne, que je subtilise et lui donne une plaquette d’antalgiques parce que les pharmacies le weekend pour une dame de 80 ans qui souffre ne sont pas faciles d’accès, et que je m’enfuis. Je suis un peu comme ces médecins pneumologues ou cancérologues qui assènent des discours sur l’importance d’arrêter de fumer, et qui vont s’en griller une entre deux consultations. Un genre d’être humain peut-être. Faites ce que je dis, mais surtout pas ce que je fais. Je croise au passage le monsieur avec la chondrocalcinose qui me remercie. De rien, de rien, j’aurai pu vous aggraver ou vous tuer, mais de rien monsieur.

*

Je rentre chez moi et je me dis que la figure du grand médecin sage qui nous impressionne tant, qui déroule le cas clinique avec une facilité déconcertante, c’est un peu la même figure du grand philosophe sage. Encore que le philosophe qui veut vivre dans une in-quiétude éternelle l’accepte et s’en réjouit pour s’étonner de tout, le médecin qui ne sait pas trouver un peu de calme intérieur, peut-il vraiment prétendre qu’il soigne les autres… ou se soigne-t-il un peu trop, lui-même, de son inquiétude ?

Pour apprendre à soigner : tend l’autre joue

Cela fait plusieurs jours que j’hésite à écrire. On commence à me reprocher de n’écrire que sur ce qu’il y a de plus sombre dans les études de médecine. On me dit que je suis négatif, que je ne représente pas la réalité de ce qui se passe. C’est sans doute vrai, et heureusement, il y a des endroits où ça se passe très bien, il y a des professionnels de santé qui méritent vraiment d’être appelés « soignants », il y a de belles histoires à raconter qui font rêver. Je ne suis pas là pour prétendre quoi que ce soit. Je n’ai pas pour objectif de peindre « la réalité ». Je ne fais que partager un point de vue, avec qui voudra, comme pour garder une trace de ce que mes yeux de moins en moins « spontanément naïfs » peuvent encore voir. Pour s’en souvenir, ne pas oublier, et pour réfléchir. Comme un devoir de mémoire : n’oublie pas ce que tu as vu, vécu, pensé. Ne laisse pas les mirages d’un système qu’on essaye de t’inculquer t’empêcher de comprendre le choc, de saisir le fossé entre ceux qui rentrent à l’hôpital dans l’espoir qu’on prenne soin d’eux, et ceux qui y rentrent pour faire tourner la machine hospitalière.

La formule peut sembler violente : « les mirages d’un système qu’on essaye de t’inculquer ». Elle fait un peu écho à cet article (les médecins ça se forme ou ça se conforme ?). Pourtant, le séminaire organisé par la conférence des doyens à Lyon ce weekend illustre mon petit point de vue. A l’occasion d’une discussion sur l’encadrement des étudiants en stage, un étudiant prend la parole alors qu’on discutait du repérage des étudiants inaptes à pratiquer la médecine pour des raisons psychiatriques. Il lance, en fin d’intervention, « ce ne sont pas les études de médecine qui rendent fou ». Rire de l’assistance. Comme si les études de médecine étaient une promenade de santé. Un représentant d’une grande association d’étudiants en médecine reprend, montrant qu’on en a ri, mais qu’il existe effectivement des étudiants en difficultés qu’il faut aider. Je propose alors que dans le cadre d’une évaluation de stage comportant un volet d’auto-évaluation, il pourrait être intéressant d’imaginer une première rencontre à mi-temps du stage histoire de se poser avec les encadrants et de voir un peu les difficultés rencontrés (ou non), les objectifs, le ressenti, etc… On balaye rapidement mon intervention par l’argument qu’il vaut mieux que les étudiants en difficulté soient pris en charge dans un système en dehors du stage. Houlà ! Des difficultés en stages sans être un étudiant « en difficulté » ? Impossible ! Vite, débarrassons-nous de cet état de fait. Qui plus est, viendront très vite dans la discussion des propositions de « réorientation » voir « exclusion » de ces étudiant du cursus santé.

Le constat est le suivant : en médecine, ou tu réussis sans mal et tout va très bien pour toi, ou tu oses vivre des moments difficiles en stage et tu es nécessairement un étudiant en difficulté, préoccupant. Dichotomie pratique, joli algorythme décisionnel, et bientôt, un protocole de prise en charge suivra. Alléluia ! Notre esprit façonné « made in medicine » nous permet une fois de plus de nous en sortir de façon brillante.

Nuançons. Il existe des cas où la qualification de « difficile » est acceptable : par exemple, annoncer un décès à une famille. Dans ce cas, on forme au préalable, et on essaye d’encadrer. N’empêche qu’on parle peu de débrifing. Le 1er décès d’un patient que l’on prend en charge, par contre, c’est très variable. Il semblerait que chez les infirmier.e.s par exemple, un petit groupe se met en place et en discute un peu (mais j’imagine que cela dépend également des endroits). Personnellement, rien n’a été organisé (cf Monsieur A.). Pour de nombreux collègues et amis, c’est entre nous qu’on en a discuté. Avec nos doutes, nos incertitudes, notre confrontation à l’inconnu de bébés jeunes médecins en formation. Vous prenez la première baffe de la situation, et la seconde en ce sens qu’il ne semble pas approprié d’être affecté et de solliciter un soutien de vos aînés. Et on ne peut pas vraiment reprocher aux étudiants de ne pas prendre l’initiative de solliciter un accompagnement, non ?

Mais cet exemple est très marquant. Il existe dans les études de médecine beaucoup de violence cachée, insoupçonnée, cryptique. Une violence inhérente, peut-être, à une forme de tabou voué à conserver l’image du médecin tout puissant qui peut tout encaisser sans séquelle. Des violences au sens de réel affect. Certaines commencent à sortir du silence : la hiérarchie, le sexisme, la charge de travail, la maltraitance subie par les patient.e.s, la souffrance des soignant.e.s, etc. D’autres restent plus imprécises, plus délicates, plus taboues. Je ne serai pas surpris que parmi les étudiant.e.s les plus brillant.e.s, certain.e.s témoigneraient de violences monumentales. Des violences plus personnelles peut-être ? Mais communément vécues.

Par exemple, comment articuler l’être soignant que l’on devient avec l’être que nous sommes ? Qui nous apprend à basculer entre les deux, qui nous prévient de cette gestion délicate à acquérir, qui nous aide quand on ne saisit plus la frontière ? Quand nos proches, grands parents, parents, familles, amis, commencent ou sont victimes des maladies que l’on étudie, quand ils sollicitent notre aide de façon plus ou moins directe. Quand pour certains, on prend conscience avec plus ou moins de violence que la vie est éphémère et que la mort nous attend tous, un jour ou l’autre. Quand on comprend que nos actions ou nos non-actions auront des conséquences parfois imprévisibles sur le devenir d’êtres humains. Quand la fatigue, quelques moments difficiles de notre vie, ou nos souffrances, viendront parasiter nos esprits certains jours, au point de ne plus savoir comment accueillir celles et ceux qu’on voudrait soigner. Quand il faudra supporter l’indifférence ou le mépris de certains chefs, collègues, patients. Quand il faudra accepter d’échouer, d’être inefficace, d’être impuissant, qu’il y a des choses sur lesquelles nous devons accepter de ne pas avoir de prise. Quand il faudra supporter que certains soignants se comportent de façon contraire à nos valeurs et qu’on ne pourra rien y faire. Quand on se demandera finalement si nous ne sommes pas en train, paradoxalement, de devenir un de ces mauvais médecins que l’on critique tant…

D’où l’intérêt majeur de trouver le.s compagnon.s idéal.aux. Celle ou celui qui saura faire sortir du non-dit les violences dissimulées, sans juger, sans dénigrer. Celle ou celui qui, dans son rôle de formateur, d’enseignant, d’accompagnant, saura comprendre, et peut-être même aider. De prendre du recul avec un système industriel de formation des médecins, de cases à cocher pour attester de l’acquisition de compétences, de stage dont la validation est sanctionnante au lieu d’être encourageante. C’était le passage idéaliste. Bien sûr qu’il faut un niveau minimal de formation. Mais a-t-on vraiment besoin de taper sur les étudiants avec une psychologie bâton pour cela ?

Cela passe par des aménagements simples : tutorat, accueil à chaque début de stage, point d’étape de milieu de stage pour faire un peu le point, point d’étape supplémentaire selon le service en cas de situations qui peuvent paraître difficile (donc nécessité d’une réflexion pour les identifier, les dénuder du voile de l’habitude), structures d’échanges, groupes de parole, construction des objectifs avec chaque étudiant en fonction aussi de son objectif professionnel s’il en a un… en quelques mots : accompagnement humain personnalisé. Nouvelle définition du compagnonnage ou s’agit-il d’un rappel actualisé ?

Ça commence à se faire, je crois. Mais comme d’habitude, on se heurte à des tas de réactionnaires traditionnalistes. L’urgence de la situation est un peu dénigrée. Quand parmi les compétences à acquérir au cours de l’externat, les textes mentionnent « éthique – déontologie » et qu’une assemblée entière en rigole doucement, ça en dit long sur les progrès qu’il reste à faire. Quand une intervenante prend la parole pour dire qu’il est important que les étudiants acquièrent des « savoirs soignants » qu’elle définira plus tard comme « savoir poser une voie veineuse périphérique, faire une prise de sang ou mesurer une glycémie », on se dit qu’il y a encore du travail. Heureusement, certains intervenants finissent leur discours en pointant que les étudiants jugent leur entrainement à la réflexion éthique comme nettement insuffisante et que « ça ne peut pas durer ». Alors faisons en sorte que ça change, et tendons l’autre joue, sans risque d’être immédiatement catalogué comme étudiant en difficulté.

Apprendre à guérir

C’est la meilleure partie de la prise en charge. Celle où je récupère le dossier à l’accueil et où seul, je vais chercher la patiente, l’accompagne dans une salle d’examen, et commence la consultation « à ma manière ». Je l’appelle gentiment en essayant de capter le regard de celle qui s’animera. Je lui dis que rien ne presse quand je la vois se précipiter pour rassembler ses affaires éparpillées sur les chaises. J’attends tranquillement qu’elle arrive jusqu’à moi. Je lui tends la main en la saluant. Souvent, elles sont surprises, comme si elles n’avaient même plus l’espoir qu’on leur dise « bonjour » ou « bonsoir », que déjà elles s’imaginaient objet de soin, toutes justes bonnes à s’allonger sur la table d’examen pour recevoir doigts, spéculum et sonde d’échographie sans ménagement. Elle est arrivée et, s’arrêtant, étonnée, pour qu’on se serre la main, elle prend une petite voix, de ces petites voix que prennent les gens pour formuler des demandes qu’ils considèrent comme déjà perdues d’avance mais « qui ne tente rien n’a rien ». Elle désigne d’un hochement de tête l’homme encore assis sur les chaises de la salle d’attente, et je comprends avant qu’elle ne prononce sa question : « est-ce qu’il peut venir ? ». Bien sûr. J’imagine déjà la réponse de mon interne, rétorquant immédiatement en demandant s’il s’agit du conjoint, sinon ce serait non. Qu’est-ce que j’en ai à faire que ça soit son conjoint, son amant, un ami… si elle souhaite qu’il assiste à l’examen ? On nous apprend à toujours douter d’une femme qui assure de ne pas être enceinte, d’un alcoolique qui dit avoir arrêté de boire, ou d’un toxicomane qui dit ne plus consommer, par contre, on sait immédiatement que le monsieur désigné « conjoint » est forcément le mari de la dame. Qui serais-je pour m’opposer à la volonté manifeste de la patiente d’être accompagnée, qui plus est à une consultation que je sais être désagréable ? Souriante, et soulagée, elle retourne auprès de l’homme qui l’accompagne et me suis à son bras, son voile volant dans leur sillage.

*

« Et puis, comme me disait Litthérapeute… » et elle et moi rions doucement, en référence à une petite blague que j’avais faite, lorsque l’interne n’était pas là, au début de la consultation. Avec ce rire, elle semble oublier un peu la sonde plantée dans son vagin que l’interne manipule. Ce dernier m’apostrophe : « plutôt que de bavarder, tu ne veux pas venir apprendre un peu ? ». Je me tais, m’approche de lui, et le silence ne sera rompu que par des termes techniques.

*

Dès qu’on rentre dans la salle de consultation, je referme la porte derrière nous, et invite la patiente à s’assoir. Je me présente, sans mentir, donne mon prénom, mon statut d’étudiant en médecine, je précise parfois l’année quand je perçois un semblant d’inquiétude sur son visage, et demande si elle est d’accord pour que je lui pose quelques questions et l’examine. Je lui précise que je travaille sous la supervision d’un médecin qui nous rejoindra pour faire le point à la fin de la consultation, vérifiera l’examen et le complètera ou refera certaines parties si nécessaire, pour poser le bon diagnostic et démarrer le traitement. Très peu refusent. Et quand cela arrive, je n’insiste pas. A la rigueur, je demande s’il est possible de juste discuter un peu pour bien comprendre le motif, mais qu’il n’y aura aucun examen avant l’arrivée de l’interne.

*

Ils se sont assis face à moi, et je me suis présenté. La patiente ne s’est pas opposée à ce que nous discutions et que je l’examine par la suite. En ouvrant son dossier sur l’ordinateur, je parcours quelques lignes de son histoire. Elle est jeune et n’a encore jamais eut d’enfant. Elle a démarré une grossesse il y a quelques semaines. Mais quelques jours auparavant, des saignements ont eu lieu. Elle est venue consulter aux urgences et l’échographie, du fait du début récent de la grossesse, ne pouvait pas certifier qu’elle était enceinte, ni que l’embryon éventuel était au bon endroit. D’ailleurs, elle avait reçu quelques commentaires sur son voile. Elle fut reconvoquée 48h plus tard pour une nouvelle échographie, qui cette fois visualisa un sac gestationnel, sans pouvoir garantir qu’il s’agissait d’une grossesse qui allait évoluer normalement, ou s’il s’agissait d’une fausse couche. Ils la reconvoquèrent une nouvelle fois à 48h, tout en écrivant « probable fausse couche » sur le compte-rendu. Et les saignements ne se tarissaient pas. Après lui avoir demandé de me raconter ce qui s’était passé depuis le début, elle semblait ne pas être très au fait de ce que l’on suspectait, bien qu’elle craignait beaucoup de faire une fausse couche. Vu les derniers résultats de l’hormone de grossesse, et la majoration des saignements ayant motivé la consultation aux urgences cette fois,  la fausse couche était malheureusement plus que probable…

*

Elle est assise face à moi, son amie à côté lui tient le bras. Je me présente et sollicite son accord pour que nous discutions un peu et que je l’examine. Elle accepte et nous discutons. C’est une jeune femme, première grossesse, enceinte de triplés. Très inquiète par la survenue de douleurs et de saignement depuis quelques heures. Dans ses dernières échographies, l’un des trois fœtus est plus petits, et au pronostic plus incertain. Elle a peur. Après avoir un peu parlé, et expliqué les examens qui allaient suivre, elle me demande « c’est vous qui êtes obligé de les faire ? On ne peut pas demander à l’interne tout de suite ? Ce n’est pas contre vous, mais c’est juste que j’aimerai être rassurée, je suis morte d’inquiétude, je ne veux pas être embêtante, mais vous voyez, j’attends des triplés, même mon médecin généraliste il n’a jamais vu ça et il m’a envoyé ici pour le suivi, alors vous comprenez… ». Je n’insiste pas, elle est dans son droit, et je la comprends parfaitement. On pourrait s’attendre à ce que l’opportunité d’examiner une patiente enceinte de triplés me « passant sous le nez » puisse m’agacer, mais au contraire, je suis soulagé. J’ai déjà du mal à bien examiner une femme enceinte d’un seul enfant, alors trois d’un coup… Toutefois, je la préviens, connaissant l’interne, qu’il risque de lui reprocher de ne pas m’avoir laissé l’examiner. Je l’assure que je respecte sa décision, et que je ne suis pas en train de la faire changer d’avis, mais que je tiens simplement à la prévenir d’une petite réflexion qu’elle risque de recevoir connaissant l’interne, et qu’il faut juste qu’elle n’y prête pas attention, et que je suis content de pouvoir respecter son choix. Je lui confirme qu’elle est dans son droit d’être, ou non, examinée par un étudiant, et qu’il n’y a pas de culpabilité à avoir, quoi qu’on lui reproche. Personne d’autre qu’elle n’a le droit de décider qui ira effleurer, inspecter, et parfois envahir son corps.

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J’étais sur le point de commencer à expliquer la suite de la consultation et les examens que j’allais mener quand le regard du monsieur sur ses propres mains modifia mes projets. Je lui demande si ça va. Il relève la tête vers moi en répondant un « oui » de circonstance. Un mot timide, de politesse, évasif, tandis que ses yeux se porte sur sa femme et que leurs mains se joignent. Elle porte un sourire presque pincé sur le visage encadré par son voile sombre. Ses doigts à lui tremblent. Ils ont compris lorsque je leur ai répondu à propos du dosage des ß-hCG de ce soir. Quand parmi ses pertes sanglantes et abondantes, elle a cru voir quelque chose de bizarre, de différent, de tout petit. Quand elle a senti que ça allait un peu mieux après, qu’elle saignait un peu moins.  Quand ils ont décidé d’aller aux urgences. Alors j’ai osé : « Je suis vraiment désolé. Mais vous savez, une fausse couche, c’est quelque chose qui arrive, qui est même assez fréquent, seulement, les gens à qui ça arrivent n’en parlent pas ». Et à partir là, l’homme a laissé tomber le masque des circonstances et de la politesse. La femme a autorisé une larme à couler sur ses joues. Et nous avons vraiment discuté, tous les trois. Sur le fait que ça arrivait, sur le fait que ce n’était la faute de personne, sur le fait qu’on allait vérifier l’évolution mais qu’il n’y aurait a priori aucune séquelle, sur le fait que peut-être la nature était intervenue pour empêcher cette grossesse qui n’aurait peut-être pas abouti ou qui aurait donné un enfant très malade voir qui n’aurait pas survécu, sur le fait qu’il n’y avait pas de responsable, sur le fait que ça ne réduisait pas leurs chances d’avoir des enfants. On a pu passer du malaise aux yeux émus, des yeux émus aux soupirs, des soupirs aux sourires, et même à un bref éclat de rire. Et l’homme timide et renfermé, écrasé par un sentiment de culpabilité, s’est retransformé en un bel optimiste, confiant et soutenant sa femme. On a procédé à l’examen, étape par étape, en redonnant à chaque fois les explications, le pourquoi du comment, en sollicitant l’accord à chaque acte, comme il se doit.

*

L’interne a terminé son exposé technique qui résonnait dans le silence de la salle d’examen. Je n’ai pas compris les ¾ de ce qu’il disait, trop poussé, trop rapide, mais je n’osais pas l’interrompre. Il a sorti la sonde, dit à la patiente de se rhabiller, m’a chargé de « conclure le dossier » en me lançant une petite salve de jargon échographique à mettre dans le compte-rendu et m’a dit de le rejoindre en salle de naissance. J’ai fait de mon mieux pour écrire le compte rendu, en ai probablement oublié la moitié, et tenté d’expliquer à la patiente ce que j’avais compris. Histoire de bien amplifier le sentiment de ne pas savoir grand-chose. On a ri un peu, quand elle m’a dit « Hé bah, il n’est pas commode votre interne ».

Je rejoins l’interne après avoir laissé la patiente partir. Et il me lance : « tu sais, t’es pas là pour faire copain-copine avec les patientes hein. Elles ne doivent pas t’appeler par ton prénom, faut pas que tu te mettes à rire avec elles comme ça, vous n’êtes pas des potes… ». Non. Mais toi et moi on n’est pas potes non plus…

*

Une patiente arrive à l’accueil. C’est un petit moment creux, toutes les patientes ont été vues, sauf deux pour lesquelles j’attends le retour de l’interne pour lui présenter ce que j’ai trouvé. Elle se présente parce qu’elle n’a plus de règles depuis quelques semaines. Elle a fait un test il y a un moment, 2 semaines après ses dernières règles et il était négatif. Mais comme cela fait un longtemps qu’elle attend ses règles, elle aimerait bien savoir si elle est enceinte, surtout qu’elle a un peu mal au ventre. Je sais que l’interne n’appréciera clairement pas un tel motif, et que la patiente risque d’attendre un moment avant d’être vue. Je tente donc de lui proposer d’aller acheter un test en pharmacie et de prendre rendez-vous chez son médecin pour démarrer le suivi s’il est positif et éviter ainsi d’attendre plusieurs heures aux urgences. Mais elle insiste et se fait enregistrer. Sitôt partie dans la salle d’attente, mes collègues infirmières d’accueil estiment qu’elle vient « juste » pour un test de grossesse et que c’est inadmissible. Qu’il faudrait même ne pas lui donner les résultats de son test tout de suite et la faire attendre quelques heures. Le test revient positif, et comme j’attends toujours l’interne (et que je ne cautionne pas de faire attendre une femme parce qu’on se permet de juger de la pertinence de son motif), je décide d’aller voir la patiente. En plein milieu de l’examen, l’interne entre dans la salle sans prévenir, et de toute sa hauteur face à la patiente allongée, les pieds dans les étriers, lui demande pourquoi elle vient aux urgences, un dimanche, alors qu’elle aurait pu aller s’acheter un test en pharmacie, et que c’était inadmissible même inacceptable de venir juste pour faire un test de grossesse, mais que bien évidemment, elle allait surement dire qu’elle avait mal au ventre juste pour ne pas qu’on puisse la renvoyer chez elle sans l’examiner. Et, sans attendre de répondre, elle me dit « et bien examine-là dans ce cas, mais moi, je ne veux plus la voir », et sort de la salle de consultation. La dame avait déjà fait 3 fausses couches par le passé, et on lui avait conseillé de bien faire suivre sa grossesse si elle tombait enceinte. Du coup, je me retrouvais là, stupide, le spéculum à peine déballé entre les mains, une dame choquée sur la table d’examen, et un examen à mener sur lequel je savais que personne ne reviendrait.

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Passage au bloc, la dame est endormie, l’opération est terminée, on se déshabille. La chef me demande si je sais faire un toucher vaginal. Je lui réponds que j’ai encore du mal avec certaines subtilités comme estimer la disposition de l’utérus mais qu’il me reste du temps en consultation pour l’apprendre. Elle exige que je fasse l’examen à la dame encore endormie, car « c’est inadmissible si tu veux faire médecine générale que tu ne saches pas faire un toucher vaginal correct à une patiente ». Initialement, je refuse, mais elle insiste à l’aide d’arguments par rapport à la médecine générale, à mon avenir de professionnel et combien je serais mauvais même dangereux si je suis incapable d’estimer qu’un utérus est antéversé ou non par un toucher vaginal. Sous pression, je suis obligé de céder, car un refus de ma part passerait extrêmement mal. Qu’ai-je pour résister ? On me montre, place ma main, j’ai envie de vomir, d’hurler et de pleurer en même temps, mais sous le masque chirurgical et la charlotte bleue, on ne voit rien…

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Je glisse à l’interne le dossier de la patiente qui attend des triplés. Je lui explique que j’ai fait l’interrogatoire et que la patiente souhaiterait qu’il l’examine. Lorsque je le retrouve quelques heures plus tard, il m’explique qu’il l’a bien fait attendre pour la punir d’avoir refusé d’être examinée par l’externe, et qu’il l’a bien recadré pour lui expliquer que « c’est pas parce qu’on attend des triplés qu’on peut se permettre de faire des caprices ». Non mais.

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L’interne arrive pour confirmer le diagnostic de fausse couche. Il entre, fait l’échographie, me balance une nouvelle litanie de mots savants, échange deux mots avec les parents en leur affirmant qu’il s’agit bien d’une fausse couche et qu’il faut qu’ils reviennent jusqu’à ce que les ß-hCG se négativent complètement, puis s’en va en me demandant de conclure. Il n’a même pas pris le temps de s’assoir, de mesurer l’effet de ses paroles, et s’est échappé. Alors, je me suis assis, et à nouveau, la femme voilée, son compagnon et moi, on a discuté. On s’est levé, on s’est serré la main, on s’est séparé, et leur « merci » résonne encore dans mon esprit.

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On discute avec l’infirmière à l’accueil de la façon dont l’interne a engueulée la jeune femme qui attend des triplés. J’explique, en m’emportant peut-être un peu, que je ne cautionne pas que l’on ne comprenne pas qu’une femme, en gynécologie, hyper-inquiète, et douloureuse puisse refuser d’être examinée par un étudiant. Qui plus est lorsqu’il n’y avait pas foule, que l’interne avait largement le temps de le faire, d’autant plus qu’étant donné la situation clinique, il allait nécessairement être amené à refaire l’examen. Et quand bien même, en gynécologie (ou ailleurs ?) une femme refuse d’être examinée par un étudiant, ou par un homme, est-ce irrecevable ? D’autant plus en gynécologie où l’examen est quand même loin d’être anodin ! Quand on a la possibilité de faire examiner la femme en question par un.e autre soignant.e, dans la mesure du possible, quitte à ce qu’elle attende un peu que l’autre soignant.e se libère, pourquoi ne pas la prendre ? C’est son corps, son droit… L’infirmière me regarde un moment, me sourit, et me dit « ah, tu verras, tu risques d’oublier ça quand tu seras médecin… ou bien, tu seras un bon médecin plus tard ! ».

*

« Bah alors Litthérapeute ? Je te sens pas motivé là. Tu sais, il faut que tu prennes des initiatives là. Je ne peux pas venir à chaque fois et faire tout le travail, conclure. Il n’y aura pas toujours un interne derrière toi. Faut que t’avance, que tu poses un diagnostic, que tu proposes une conduite à tenir dans les dossiers. Là, tu ne t’implique pas, tu ne te lances pas dans les dossiers, c’est nul. En plus tu traines, tu perds du temps… bref, c’est mauvais. Enfin… bon, qu’est-ce que j’en ai marre des urgences moi. Toutes ces femmes qui viennent pour rien franchement, ça me saoule. Je te laisse commencer à voir la suivante et on va manger ? ».

*

La patiente est allongée sur la table d’opération, endormie. Une voix s’élève : « il parait qu’elle a eu un bypass, c’est ça ? ». Et les commentaires vont bon train : « ah bah dis donc, ça marche bien un bypass ! », « Ah oui ? Mais t’as vu comme elle est, elle n’a pas besoin de bypass elle, si ? », « En tout cas, ça fait du bien d’avoir des maigres de temps en temps, parce que les grosses hein, c’est chiant ! », « Incision. Ahhh bah au moins, on ne va pas être gênés par le gras cette fois ! », « C’est sûr, comme ça, elle n’est pas moche, mais même avec quelques kilos en plus, elle ne devait pas être si moche que ça hein… »…

*

Je jette un œil au miroir du vestiaire. Une paire d’yeux fatigués me dévisage. Socrate pourrait peut-être être fier. Je sais que je ne sais rien. Toute la garde, je jonglais sur un fil à dix mètres de hauteur. J’ai de maigres connaissances théoriques en gynécologie. J’apprends encore. Je ne suis pas très doué en échographie. Je suis souvent partagé entre l’idée du diagnostic, et la crainte de faire une bêtise en commençant à annoncer quelque chose où je pourrais me tromper. J’aime prendre le temps de m’installer avec la patiente, établir un contact respectueux et délicat, regarder avec respect au travers de cette petite fenêtre qu’est le motif de consultation, et qui débouche le plus souvent sur bien d’autres choses. Ne voir que ce que l’autre m’invite à voir. Les urgences, ce n’est peut-être pas le lieu idéal pour faire cela, mais comprendre, à défaut de savoir diagnostiquer ou prendre en charge, j’y arrive assez. Ça m’aide à faire le reste. Je ne suis pas là pour juger, pour dire si leurs motifs justifient qu’elles viennent ou non consulter aux urgences, pour discuter de leur volonté à se faire accompagner d’un tiers pour l’examen, pour les interrompre parce qu’elles essayent de multiplier les motifs de consultation ou simplement parce qu’elles parlent.

Je sais qu’on va me dire que je suis candide. Que je suis idéaliste. Que je suis naïf. Mais cette naïveté, moi, je l’aime. Je veux à tout prix garder ces yeux de deuxième année qui découvre l’hôpital, qui s’émerveille des merveilles qu’on y voit, qui s’offusque des horreurs qu’on y constate, qui enrage à la vue de ce qui parfois s’y passe. Je veux pouvoir toujours m’étonner, remettre en question ce qu’on y fait, reconnaître ce qui respecte de ce qui viole, ce qui blesse de ce qui soigne. Je ne veux pas rentrer dans la case du protocole, conformé à ces obligations imposées par ceux qui, pensant savoir, estiment qu’ils ont le droit d’être seul juge avant (ou au lieu) d’être juste soignant. Mais à quel prix peut-on avoir ce choix ?

L’effet Lucifer dans les études de médecine

Reprocher, c’est facile. Crier au scandale quand on n’est pas concerné, également. On a souvent l’impression que le monde médical est la cible préférée des « fouteurs de merde » et autres appellations sympathiques qu’ont la plupart de ceux qui se contentent de promouvoir un peu d’humanité dans le soin. On ne veut tellement pas voir le sacro-saint monde médical terni dans son image qu’on va jusqu’à nier toute faille et à refuser de se remettre une seule nano-seconde en question.

Je crache, je crache. C’est facile. Quand on veut repérer les fautes pour les dénoncer, il suffit de surveiller un moment et immanquablement une bévue va surgir. Parfois, on s’en veut. Parfois, on s’en veut même terriblement. D’autres fois, on ne s’en rend pas compte, contexte oblige (urgence, fatigue, manque de personnel, situation délicate…). Et parfois, certains s’en foutent.

Première garde en gynécologie. Je pourrais vous raconter les choses que j’ai vue, qui m’ont choqué, blessé, dégouté. Pourtant, ça n’aurait aucun intérêt. Je vais vous parler de comment je me suis comporté comme une grosse merde, incapable de défendre des valeurs et des principes qui me tiennent particulièrement à cœur. Moi qui ai cru avoir l’audace et l’assurance nécessaires pour pouvoir m’y opposer, je me suis terriblement déçu.

La garde commence. Je débarque dans le service. C’est à peine si je connais les différents secteurs à chaque étage. Je n’ai pas encore commencé la gynécologie à la fac, et il va falloir que je prétende connaître, que j’affiche une certaine forme de certitude face aux patientes que je vais être amené à rencontrer tout au long de la nuit. Je n’en mène pas large du tout. Premier objectif, rencontrer les collègues et établir, si possible un bon contact. S’entendre avec les AS, les infirmières, les sages-femmes et les internes, c’est quand même vachement plus agréable. Le temps que l’interne arrive, je me présente, repère un peu les lieux, donne autant que je peux un petit coup de main aux paramédicaux, passe des coups de fils pour elles, etc.

L’interne débarque. Speed, dynamique, directive « ne mets pas tes mains dans le dos, ça m’énerve ! ». Mais sympathique malgré tout. Ce genre de caractère, la nuit, aide quand même à rester éveillé. Et puis, quelque part, moi qui était complètement perdu, une personne qui prend les devants, c’est plutôt bien. Je la suis, lui explique que c’est ma première garde, et nous allons ensemble voir une première patiente.

Déjà, je n’ai pas eu l’audace, le courage et l’opportunité de demander à la dame si elle était d’accord pour que j’assiste à la consultation. J’ai à peine eu le temps de me présenter comme étudiant en médecine. La consultation commence, je prends note des éléments techniques comme l’utilisation du logiciel, la programmation de l’échographe, etc. pour pouvoir le faire par la suite. L’interrogatoire est précis, mais très orienté, voir presque exclusivement composé de questions fermées et si la patiente voulait parler, je ne vois pas comment elle aurait pu s’imposer. L’examen clinique est tout aussi vif. Pas d’endroit pour se déshabiller. Les étriers, une grosse lampe braquée sur le vagin, un spéculum et on y va. L’interne est assez douce dans sa façon de parler, plutôt prévenante globalement, mais énergique, pas complètement dans l’écoute car bien dans l’action, il faut que ça bouge. Elle m’explique tout de même, et je dois reconnaître que j’ai quand même appris pas mal de choses cette nuit. Mais, plus j’en apprenais de cette façon, avec une patiente que je sentais un peu « contrainte » d’être objet d’apprentissage notamment, et plus je me sentais mal.

Deuxième patiente, toujours avec l’interne. Encore cette position, les étriers, et que ça saute. L’interne est bienveillante malgré tout, par exemple, elle précise que dès qu’on commence l’échographie, il faut montrer à la dame ce qu’elle veut voir : le bébé bien vivant si elle est enceinte, l’utérus bien normal si elle ne l’est pas, etc. Et ensuite faire ses mesures et calculs compliqués. Mais il y a cette sorte de rythme stakhanoviste, patientes après patientes, qui me dérange. On a à peine le temps d’établir le contact qu’il faut passer à la suivante.

Je vais voir une première patiente, seul. Je souffle. J’ai peur, mais cette fois, je vais pouvoir y aller à mon rythme, tranquillement, et faire les choses un peu plus « à ma façon ». Je me présente avec mon prénom, ne cache pas que je suis étudiant, demande l’accord avant d’entrer. Je prends contact posément avec la dame. Peut-être est-ce une erreur, mais je ne lui cache pas que c’est ma première garde ici. Je lui précise, bien entendu, que je commence l’interrogatoire et l’examen, mais que ma collègue médecin viendra évidemment poursuivre et vérifier. La jeune femme vient pour des saignements soudains il y a quelques jours. Elle a peur d’avoir fait une fausse couche.  Je l’examine : ventre, cœur, etc. Pas encore à l’aise, je décide d’attendre l’interne pour l’examen proprement gynécologique. Je vais la chercher. L’interne arrive, entre dans le box et me demande de lui présenter les choses face à la patiente. Je déteste faire ça, mais j’y vais, je transforme le discours en langage médical avec de bons mots compliqués qui font peur et en parlant bien à la troisième personne, parce que ça fait bizarre, c’est vrai, d’asséner toute cette tirade docte à une pauvre dame angoissée en lui parlant droit dans les yeux. Ma culpabilité intérieure me ronge les entrailles. Je fais encore quelque chose de mal. L’interne valide, et me dit/m’ordonne de prendre le spéculum et de pratiquer l’examen. J’hésite un instant : je sens que je ne suis pas prêt, je ne peux même pas demander à la patiente si elle est d’accord parce que l’interne fait comme si c’était absolument normal et habituel, comme si c’était une procédure bien rôdée entre nous et qu’on l’avait déjà fait mille fois. J’attrape le sachet du spéculum et une paire de gant. Mon propre ventre me fait mal. L’interne balance qu’il faut qu’on avance.

J’y vais, alors que je ne le sens pas. J’ai tout plein de pensées qui s’affrontent en moi. Qu’est-ce qui m’empêche de demander l’avis de la dame, qu’elle refuse et que l’interne s’y mette ? Qu’est-ce qui me fait si peur de décevoir mon interne, qui m’a bien mis la pression en me disant qu’à sa dernière garde elle avait pourri l’externe faute d’un dynamisme suffisant, à tel point que je passe outre l’un de mes plus grands principes qu’est de respecter la personne humaine ? Qu’est-ce que je risque, comparé à cette pauvre femme dans la position la plus humiliante possible face à moi et dont je vais envahir l’intimité sans même avoir toutes les compétences nécessaires pour tirer toutes les informations de cet ignoble examen ? Qu’est-ce qui m’empêche de refuser d’agir ? J’agis avec cette position d’imposture développée au fur et à mesure des stages et des gardes qui consiste à jouer au docteur qui sait, qui est sûr de lui, qui maîtrise. Je développe une parade inefficace à ma culpabilité en insistant, peut-être lourdement, sur le fait que si l’examen est inconfortable, douloureux, désagréable, il ne faut pas hésiter à le dire et on s’arrêtera. Mon ventre présente une douleur à faire suspecter une péritonite. Je lui dit que je vais commencer, cherchant dans les yeux de la patiente à lui faire comprendre qu’il s’agit d’une question et qu’elle peut interrompre le processus à tout moment. Il me brûle de le lui dire, mais j’entends déjà l’interne qui souffle en attendant que j’agisse. Elle me rejoint pendant que j’introduis le spéculum. Elle corrige mes gestes, et clairement, je suis grillé, la patiente sait très certainement que c’est la première fois que j’examine. Deux pensées paradoxales : la première, une immense culpabilité de ne pas avoir demandé, la seconde, une sorte de délivrance que le secret n’en soit plus un. L’interne reprend la main pour l’échographie.

Et là, sans doute le plus beau moment de cette garde. Dans la pénombre du box des urgences gynécologiques, en pleine nuit, cette femme entre avec ses doutes et ses angoisses quant au devenir de l’enfant qu’elle porte en elle. Elle craignait de l’avoir perdu. L’interne : « qu’est-ce qui vous fait dire que vous avez fait une fausse couche madame ? ». La patiente : « et bien j’ai perdu tellement de sang que je… ». L’interne : « parce que moi votre bébé, je le vois, là ». Et soudain, sur l’écran gris de l’appareil, des battements apparaissent, pointés par le doigt d’une blouse blanche. Un sourire éclaire le visage de la jeune femme, et des larmes viennent embuer ses yeux dorés. Le temps s’arrête, plus rien ne bouge d’autre que ce petit cœur qui palpite au sein de sa mère. C’est incroyablement beau, tout juste incroyable d’ailleurs. Cela a une dimension de réalité alternative, de rêve, c’est magnifique. J’ai juste envie de sauter de joie, de pleurer, de serrer tout le monde dans mes bras, d’hurler que la médecine dans ce genre de situation, c’est juste génial, et que rien que pour ça je suis prêt à faire gynécologue pour annoncer à des femmes qui pensaient avoir perdu leur bébé que non, il est bien là, bien vivant, le cœur battant.

Retour à la réalité avec quelques explications techniques sur l’échographie. Conclusion de la consultation avec l’interne qui me charge d’imprimer le compte rendu et de faire les ordonnances. Elle quitte le box et je refais le point avec la dame. Je ne peux pas m’empêcher de m’excuser pour la façon dont l’examen gynécologique s’est passé, et de ne pas lui avoir clairement demandé son avis, ayant bien senti sa gêne. Nous en parlons un peu, elle me dit (mais le pense-t-elle vraiment ?) que c’est normal, qu’il faut effectivement que j’apprenne. Puis elle ajoute qu’en plus, elle a appris une très bonne nouvelle, alors « ça compense ».

Nouvelle consultation, débutée seul. Je laisse le mari entrer avec la dame puisque celle-ci me dit que ça la rassure. Nous discutons d’abord des généralités, puis vient le moment de passer à l’examen clinique. De nouveau, je demande à la dame et à son mari si ce dernier souhaite rester. C’est lui qui décide d’attendre dehors. Je peux alors demander à la patiente si elle est d’accord pour que je pratique l’examen au spéculum, précisant que ce n’est pas très agréable mais qu’à tout moment, elle est en mesure de me dire qu’elle souhaiterait arrêter l’examen et que dans ce cas, on pourrait recommencer, avec son accord, plus tard avec ma collègue interne. J’y vais doucement, un peu malhabile au départ, et je ne lui fait pas mal. Néanmoins, je manque toujours cruellement de savoirs sur l’interprétation de l’examen, bien qu’il soit, à mon avis, normal. J’ai du mal à dégager le col, mais je n’insiste pas. J’aurais tellement aimé connaître la position gynécologique à l’anglaise, être formé par quelqu’un de doux et non-pressant et considérant le consentement de ses patientes pour créer un climat vraiment propice à l’apprentissage… J’hésite à faire un toucher vaginal, mais ne me sentant pas de le faire, ne connaissant pas bien la technique, je décide de passer la main à l’interne, à nouveau.

L’interne arrive. De nouveau, je lui raconte face à la patiente la situation. Elle refait l’examen au spéculum, confirme ce que j’avais noté, et me dit/ordonne de faire le toucher vaginal. Spontanément, cette fois, je lui dit que je ne le sens pas et que je ne l’ai jamais fait. « Pas devant la patiente ! » me lance-t-elle avec un regard courroucé. J’ai envie de lui répondre : et pourquoi pas, après tout ? De toute façon, tu passeras derrière pour vérifier, alors qu’est-ce que ça peut faire ? C’est d’autant mieux si on peut demander à la dame si elle est d’accord pour contribuer à la formation des étudiants dans le cadre de sa prise en charge non ? Et si elle refuse, n’est-ce pas son droit le plus absolu ? Oui faut bien apprendre, mais le respect des principes éthiques et des libertés fondamentales, ça s’apprend aussi. Le patient doit être considéré comme un partenaire de la formation des étudiants, et non comme un cobaye ! Mais rien ne sort. Finalement, elle le fera. Point positif, on discutera même DIU au cuivre pour les femmes nullipares, et on dégommera cette tendance hyper-machiste à vouloir mettre toutes les femmes sous pilule en 1ère intention et les gaver d’hormones, ainsi que les gynécos qui refusent de les poser aux femmes nullipares en citant les articles qui dénoncent ce comportement.

Après plusieurs patients et situations similaires, un toucher vaginal réalisé dans les mêmes conditions que mon premier examen au spéculum avec cette sensation d’être contraint et forcé, nous prenons un moment pour discuter. Toute la nuit, j’ai fait le bon élève, dynamique, obéissant, désireux d’aider et de bien faire. J’ai fait face, parfois en sacrifiant mes valeurs parce que j’avais peur de passer pour un gros boulet et de très mal commencer ce stage de gynéco en me forgeant une réputation de type casse couille avec des principes à la noix, qui est en plus un gros naze qui ne veut pas se former. J’ai pris des baffes dans mon éthique, et j’en saigne encore. J’avais cette double position extrêmement inconfortable : je ne peux pas faire ça, mais je dois faire ça pour faire ce qu’on attend de moi.

L’interne me dira « les TV ne sont pas toujours indispensables mais faut bien que t’apprenne ». J’arriverai à lui répondre « je veux bien apprendre, tant que la patiente est d’accord et que l’examen est nécessaire  » et elle lèvera les yeux au ciel. Elle me dit que la sphère médicale est un monde un peu à part, et qu’il doit rester un peu à part, et que le monde extérieur essaye de s’y immiscer pour rendre les choses plus « normales » mais que c’est inadmissible, impossible et qu’en tant que médecins, on doit défendre cette bulle et se soutenir. Elle expédie ma petite allusion à l’affaire des touchers pelviens sous anesthésie générale en la qualifiant de « connerie ». Nous n’avons clairement pas les mêmes valeurs, et je n’insiste pas. Mais à la fin de notre discussion (qui est restée cordiale et amicale toutefois)), elle évoquera « mais peut-être que je suis blasée ? » avec un sourire.

Blasée ? Non. Formée, conformée, complètement déshumanisée parfois par un système qui n’encourage plus la pensée ? Probablement. Un cursus universitaire culpabilisant pour ceux qui doutent et rencontrent des difficultés (et qu’il y a-t-il de plus difficile que ces situations humaines où aucune réponse/posture/action ne semble totalement juste quand on les aborde avec des intentions humaines et éthiques ?). Un encadrement hospitalier basé sur la rentabilité, le protocole à la lettre, les procédures à tout va, histoire de bien avoir des pratiques standardisées et codifiées (merci la CIM10 et la T2A). Si bien que même les petites phrases que j’ai pu glisser se sont heurtées à des arguments irréfutables et pourtant sans logique, du dogme médical paternaliste d’un autre âge mais dont les séquelles sont encore extrêmement présentes aujourd’hui. Et alors quoi ? Tu te demandes si c’est de ta faute ? Non. Plus aucun étudiant en médecine n’est encouragé à penser aujourd’hui. Ils cochent des cases, respectent des guidelines, et font ce qu’on attend d’eux en bons petits soldats. Et si jamais ils osent penser et remettre en question des pratiques, on les assène d’un petit lavage de cerveau à coup d’arguments d’autorité. Et si ça ne suffit pas, en deuxième intention, quelques menaces plus ou moins exprimées, plus ou moins directes, plus ou moins assumées d’invalidation de stage feront l’affaire. Pire, toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’éthique, se posent des questions sur le soin, et tentent de les partager avec leurs collègues sans rencontrer d’autres arguments que des soupirs, dénégations, et autres yeux-au-ciel, finalement, c’est peut-être même eux qui souffrent le plus ! Autant en rester aux protocoles déshumanisés. A quoi ça sert de demander aux (apprentis) soignants s’ils sont d’accords  pour apprendre et agir comme ça ? « On est dans un CHU, non ? »…

BioéthiqueBlouse

Futurs médecins : ça se forme ou ça se conforme ?

J’ai tendance à penser que je suis le résultat d’un ensemble de choses très complexes et très intriquées. Je me souviens d’une de mes premières dissertations de philosophie en terminale S : « Suis-je ce que mon passé a fait de moi ? ». Réflexion vraiment fascinante. Sommes-nous définis par ce que nous avons vécu, par ce que nous décidons de vivre, ou n’avons-nous aucune prise sur notre destin ? Doit-on remercier nos parents pour leur éducation, blâmer ceux qui nous ont fait du mal, et se prémunir de toute action néfaste sur autrui ? Sur cette introduction très égo-centrée, je vais simplement présenter un aspect de ce qu’est la formation médicale aujourd’hui, en vous laissant trouver votre réponse à cette merveilleuse dissertation.

C’est le début de la semaine. J’ai beau avoir prévu un peu d’avance, je suis déjà en retard. La faute à ses couloirs multiples auxquels les panneaux font cruellement défaut. Je cherche le service où se déroulent les séances de sismothérapie. D’électro-convulsivo-thérapie. D’électrochocs, pour les intimes. Parce que voilà, chaque semaine, un externe doit s’y coller. De ce qu’on m’a dit, notre rôle consiste simplement à appuyer sur le bouton. Voilà bien toute l’étendue des compétences et des qualifications de l’externe : ne pense donc pas, agit.

Moi, l’électro-convulsivo-thérapie, ça m’évoque la naissance de l’électricité. Vous savez, cette époque où on était convaincu d’avoir trouvé une énergie révolutionnaire qui pouvait tout guérir. La panacée moderne. Un petit coup de jus et hop, terminé les maladies, rhabillez-vous maudits barbiers, rangez vos clystères vils apothicaires, l’électricité va tous nous sauver ! Un peu plus tard, on s’en servira pour « guérir » les opposants politiques, les pédophiles, les pervers, les violents et les homosexuels. Voilà. Autant dire que des a priori, j’en ai beaucoup à ce sujet.

J’ai enfin trouvé l’endroit. Enfin, plus exactement, j’ai rencontré la merveilleuse infirmière qui m’a gentiment guidé à la salle. Je suis entré dans une pièce de taille modeste, ou deux patients étaient allongés sur des lits, branchés à une série de machines, un peu comme en réanimation. Deux infirmières encadraient l’un d’entre eux, l’interne se trouvait à sa tête, une paire de manches posés sur les tempes du malade endormi. L’une des infirmières me lance « Je fais celle-là, car on ne pensait pas que tu viendrais, mais ensuite, je te laisse faire l’autre ». Je ris benoîtement, les salue, m’excuse, et décline gentiment l’invitation à appuyer sur le bouton pour délivrer le choc au prochain patient.

Les réactions sont diverses. La plus évidente est celle-ci « Ah mais si tu n’appuies pas sur le bouton, autant aller chercher quelqu’un pour te remplacer, car c’est le rôle de l’externe. Les infirmières ne veulent pas faire ça en principe, c’est comme ça, alors il va falloir s’y plier ». Elle a malheureusement écrasé le timide « Ah, enfin un externe qui n’est pas un mouton ! » murmuré par une infirmière.

On m’a expliqué la technique de l’électro-convulsivo-thérapie. Le principe, très très vaguement. Quand j’ai demandé les effets éventuels à long terme, l’interne m’a répondu, désolé, qu’il ne savait pas, qu’on lui demandait juste de faire les sismo, et qu’ensuite, il n’avait pas tellement d’avis sur la question. Ni réellement le choix : il fallait bien que quelqu’un s’y colle. Je me voyais mal, déjà en retard, déjà remarqué par mon entrée rebelle, contacter en urgence un de mes collègues pour me faire remplacer parce que je ne me sentais absolument pas d’appuyer sur un bouton.

Pourtant, voilà, tout semblait presque irréel. L’anesthésiste qui, sans dire un mot, sans prévenir, a injecté le produit dans les veines du patient. L’interne qui, machinalement, vérifie les électrodes disposées sur le patient et s’empare de ses manches. Une question part, l’air de rien, à propos d’un autre patient dont le nom est mentionné sans gêne, concernant un examen programmé en fin de semaine. Je suis ailleurs, je ne réalise qu’après ce qui, autrefois, m’aurait choqué. J’ai eu l’impression de ne pas être moi lorsque mon doigt se posé sur l’appareil. Lorsqu’une longue sonnerie retentit. Lorsque le patient commence à convulser et que nous comptons, glacials, les secondes d’agitation et que notre décompte s’achève au bruit du tracé qu’imprime la machine.

Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que je deviens ? Un genre de robot. Un être manipulable qui doit faire ce qui doit être fait, sans chercher à comprendre pourquoi il le fait. Est-ce cela le médecin moderne ? Un technicien qui agit et ne pense plus ? Quelqu’un qui oublie pourquoi il soigne en croyant qu’il soigne mieux ? Un automate apte à poser des diagnostics toujours plus précis, toujours plus pointilleux, mais qui, ne réfléchissant qu’en algorithmes et protocoles, ne sait plus dire bonjour, se présenter, respecter l’autre, lui demander son accord ?

Sommes-nous, étudiants, amenés à suivre aveuglément des ordres, alors même qu’ils vont à l’encontre de nos convictions, fragiles comme des brins d’herbes à peine sortis de terre, que l’on piétine à grand renfort d’autorité, de nécessité, de menaces ? Doit-on se plier, se conformer à cette vision de la médecine comme une prouesse technique, sans la moindre éthique ? Peut-on vraiment s’étonner que 67 à 80% des étudiants en médecine ne demandent pas ou plus le consentement à leur patient.e.s avant d’agir ? Peut-on vraiment s’étonner qu’ils violent le corps et l’âme de gens sans parfois le moindre scrupule ? Peut-on vraiment leur reprocher de devenir des machines, alors même que la plupart de ceux qui leur enseignent la médecine ne rêvent justement que d’une armée de blouses blanches, sages comme tant de soldat bien dociles, que le soucis de l’éthique ne puisse ô grand jamais réveiller le feu de l’humanité qui sommeille en chacun de nous ?

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait Rabelais. Quand j’entends des étudiants se justifier en expliquant qu’il faut bien apprendre, que dans un CHU, le patient accepte de facto de contribuer à la formation des étudiants, que tout ce remue-ménage autour des TV sous AG n’est que l’œuvre de féministes en mal de combat, ou d’autres grands pontes dont les termes de « pudibonderie » ou d’ « histoire ancienne » ne révèlent que la profondeur de leur mépris de l’Autre, alors mon âme est meurtrie, ruinée. On en arrive aujourd’hui à devoir faire intervenir l’Etat, des inspecteurs, et menacer de sanctions des êtres qui, à la base, devraient penser et agir dans le respect le plus total de l’humanité toute entière. Ne nous méprenons pas, je salue cette avancée. Toutefois… On en est là. A une médecine technique qui supplante une médecine humaine. A une médecine où trouver quelqu’un pour appuyer bêtement sur un bouton sans penser aux conséquences est plus important que d’offrir aux personnes de ce monde un soin plus humain.

Edit :

Suite à quelques remarques concernant la vision de l’électro-convulsivo-thérapie (ECT), quelques mots. Est décrit ici l’état d’esprit que j’avais en tant qu’étudiant dont la formation théorique en ECT était quasi-nulle. C’est donc sans le moindre savoir que j’ai du appuyer sur ce bouton. Suite à cela, il m’apparaît nécessaire de faire quelques recherches. L’efficacité de l’ECT a été démontrée pour quelques indications (cf la Revue Prescrire). Un rapport de l’ANAES (datant toutefois de 1997) est jugé assez complet, préconise les bonnes pratiques de l’ECT. Reste à savoir la part de conflit d’intérêt mais c’est un autre combat. J’essayerai de trouver le temps de proposer une note à ce sujet. Je ne veux pas diaboliser l’ECT, ni l’évolution de la technique médicale. Je veux juste ne pas oublier l’humanité dans le soin 😉

A travers le miroir

Quand mon regard s’est posé sur le jeune A., j’aurai pu voir mon reflet d’il y a 10 ans sur le miroir du temps.

La médecine générale est vraiment une spécialité géniale. Comme ça, c’est dit, ça sort du cœur, et très franchement, jamais un stage ne m’avait fait envisager aussi sérieusement une spécialité comme avenir potentiel. Et en tant que stagiaire, c’est surement la meilleure formation possible : seul à seul avec un médecin, on est « pris en charge » à chaque instant. Voir un médecin agir en permanence est une façon, pour moi, formidable d’apprendre. N’apprend-t-on pas, depuis l’enfance, par mimétisme avant tout ? Quel stage hospitalier offre vraiment aux externes la possibilité de voir comment on examine : du détail insolite de la maladie à mord-moi-le-nœud jusqu’à de « simples » vérifications du rachis, de la hanche ou du genou ? Ensuite, amadouer l’otoscope est une autre paire de manches…

Puis l’hôpital… l’hôpital. Relation paradoxale. D’un certain côté, l’ambiance me manque. La masse de soignants qui se croisent et parfois se toisent sympathiquement, échangent, se stimulent… Le côté un peu « travail d’équipe », rassurant, ou presque. D’un autre, son aspect déshumanisé par son abord protocolisé, technicisé, industriel ne me manque pas. La blouse, les rapports hiérarchiques exagérés, les horaires complètement aléatoires… L’hôpital m’a manqué, mais il me suffisait d’une garde aux urgences de temps en temps pour en être largement rassasié.

Le rapport avec le patient est complètement différent. Pour n’en présenter qu’une partie, il suffit de remarquer que ce sont les patients qui viennent au médecin, au cabinet. Rien que ça, c’est bouleversant. Bon, la position de stagiaire est assez inconfortable par moment. Ne serait-ce que quand vous vous tenez dehors, à côté du médecin, et qu’un patient sur 4 ne vous serre ni la main, ni ne vous dit bonjour, ni même ne vous regarde. Ce n’est pas bien grave. Vous avez trouvé la technique : vous vous passez distraitement la main dans les cheveux au cas où elle ne rencontrerait pas de semblable. Tout le monde vous aura grillé, mais qu’importe, le ridicule ne tue pas et ce qui ne tue pas, tralala. Une seule et unique fois seulement, on m’aura demandé de sortir. La plupart du temps, personne ne bronche en regardant le stagiaire se cacher dans un coin du bureau, observateur silencieux. J’ai eu le droit à un lifting via « ah docteur, je ne savais pas que vous preniez les 3èmes pour leur stage ! » ou « Vous êtes en 1ère, 2ème année ? » ; à un intérêt plus simple avec « Vous êtes en quelle année ? » ou « Vous avez déjà choisi une spécialité ? » ; et, conformément à mon habitude de paraître plus vieux, à « Vous êtes le prochain remplaçant ? », « Vous allez travailler ici ? », « Ah c’est bien qu’il y ai des nouveaux qui arrivent, on manque de médecins dans la région ! ». A noter que l’entrée en matière n’était souvent pas si anodine quant au motif de la consultation…

Le jeune A., quinze ans à tout casser, attendait dans la salle d’attente en compagnie de son père. Il n’était pas loin de treize heures, nous avions presque une heure de retard. On commençait même à empiéter sur la maigre petite heure de pause déjeuner et le léger gargouillis récidivant de nos estomacs en disait long sur notre hâte. Nous attendions près de la porte du bureau. Le jeune A. s’avança vers nous, suivi de près par son paternel. Je ne sais pas encore trop ce qui m’a interpellé à cet instant, mais je remarquai qu’il était de ces gens qui, attentifs et un peu craintifs, vous regardent une fraction de seconde, disent bonjour et serrent la main en ayant déjà détourné les yeux. Pourtant, ils ne vous ignorent pas. Bien au contraire.

« Il ne veut plus aller à l’école, après seulement 15 jours » répondit le père après le traditionnel « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » et un regard évasif de A.. Il avait l’air un peu perdu, et curieusement un peu détaché. Ses bras reposaient presque distraitement sur ses cuisses. Il regardait, tour à tour, son père et le médecin. Silencieusement, je l’observais. Quelque chose me titillait. Cette intuition si intuitive qu’elle ne s’explique même pas, ni ne se décrit avec des mots.

Au fil de la discussion, je compris que l’an dernier, l’année de quatrième s’était interrompue rapidement, et avait été suivie essentiellement par correspondance. Bouc émissaire, victime de la « violence ordinaire » des collèges, le jeune A. traversait une mauvaise période. Reconnu comme « surdoué », très sensible, il se dévalorisait à outrance et avait manifestement eu des idées noires. Amaigrissement, asthénie, solitude et jeux vidéos avaient fini par remplir son quotidien. Il avait manifestement le soutien de sa famille, très catholique, et vraisemblablement extrêmement préoccupée par le fait qu’il n’allait plus à l’école.

Quand A. nous expliqua pourquoi il avait arrêté d’aller au collège, il nous raconta son quotidien. De nouveau, railleries, violences gratuites et autres coups bas d’autres garçons. De nouveau, il s’était heurté à l’âge « bête » dans toute sa splendeur et au mépris que cette micro-société réserve aux individus un peu « hors-normes ». Des gens qui expérimentent et interprètent le monde de façon seulement un peu différente que la majorité, et bien souvent, sans la moindre prétention. Pourtant, dans son histoire, quelque chose continuait de faire clignoter je-ne-sais-quel-voyant en arrière-plan. Son ton était peut-être un peu trop détaché, un peu trop fluide, un peu trop récité ? Ses regards peut-être un peu trop fuyants ? Ses doigts peut-être un peu trop crispés ?

Le père, surpris des propos de son fils, se sentait en colère, et l’exhortait à en parler pour pouvoir résoudre les problèmes. La médecin, plus douce, lui accorda raison tout en essayant de le lui expliquer plutôt que de le lui reprocher. On l’examina sommairement. Pas de signes de coups étranges. J’en profitais pour lui parler un peu. Matière préférée, professeur principal, activités extra-scolaires qui lui plaisaient… des banalités, mais juste assez pour appréhender un peu son caractère. Il répondait avec un regard témoignant d’une extraordinaire présence. Et curieusement, comme un genre d’appel à l’aide…

La discussion reprit. Conseils, conseils, conseils. Il était presque assaillit de recommandations. On cherchait à peut-être le placer, peut-être l’hospitaliser en médecine adolescente. Mon machin-indescriptible-intérieur me laisser penser que ce n’était peut-être pas une bonne idée. Son histoire me parlait, probablement qu’elle faisait écho à ma propre scolarité collégienne, ce vécu un peu similaire de rejet et d’incompréhension. Une jolie projection toute belle, tellement dangereuse, surtout vu l’interprétation qui va suivre…

J’interrompis le père, homme imposant et attaché à une certaine droiture, qui encourageait à nouveau vivement son fils à lui parler des choses qui n’allaient pas. « Ce n’est pas si facile » dis-je simplement. Seul, j’aurais peut-être fait sortir le papa. Mais ce n’était pas moi le médecin. Donc je me tournais vers A.. J’ai senti une drôle de sensation. Comme si des morceaux de mon histoire venaient s’articuler dans ma tête pour tenter d’organiser un discours totalement improvisé mais qui tenait à lui dire deux choses : ce n’est pas ta faute & tu ne le sais pas encore mais une formidable beauté existe en toi.

Alors, je lui ai parlé du homard. « Tu sais, ce gros machin noir avec des pinces verrouillées par des élastiques dans les supermarchés car plutôt dangereuses, et couvert d’une solide carapace. Et bien, régulièrement, les homards se sentent à l’étroit dans leur carapace et doivent s’en fabriquer une autre. Et pour cela, ils abandonnent l’ancienne et se retrouvent nus, fragiles, vulnérables à d’autres prédateurs. Toi, on pourrait dire que tu en es là, en train de changer de carapace, et donc sensible, vulnérable. Mais plus tard, quand tu l’auras reconstruite, alors tu verras… tout ce que tu es en train de vivre, de difficile, sera un apport précieux. Toute cette souffrance prendra du sens. Parce que tu es quelqu’un de bien, d’intelligent, et cette sensibilité, c’est très beau. Mais ça, tu ne le verras que plus tard, quand les gens autour de toi auront un peu grandi, seront un peu moins bêtes. Tes proches, tes profs, nous, on veut simplement t’aider, te laisser changer de carapace tranquillement. Pour ça, tu peux juste savoir qu’on est là si tu as besoin d’aide, de parler, ou de te sentir protégé un peu. Car tout ce qui t’arrive en ce moment, ce n’est pas ta faute… Ce qu’on peut essayer ensemble, c’est de trouver les petites astuces qui vont te permettre de changer de carapace sans être trop vulnérable, si tu es d’accord. ». En vérité, je ne sais plus trop comment je l’ai formulé. Je sais juste que le regard puissant qu’il m’a jeté, le sourire qui se dessinait sur ses lèvres, et le fait qu’il s’était avancé vers moi pour m’écouter parler d’une voix presque chevrotante, ça m’a marqué.

Ils sont partis. Le père m’a gratifié d’un merci particulier. A. m’a simplement jeté un autre de ses regards dont il a le secret en me serrant la main. Sur le quart d’heure de pause déjeuner qu’il nous restait, on a débriefé ensemble avec la médecin. Etrangement, nous étions tous les deux d’accords pour dire qu’une probable histoire d’identité sexuelle pouvait être en rapport avec tout ça. Ceci réduit légèrement la possibilité que cela soit seulement moi qui projette, peut-être. Etait-il de ces jeunes qui se découvrent homosexuels et qui se trouvent à un moment de leur histoire où ils ont le plus besoin d’y mettre les mots et le sens, qu’il faut y mettre ? Allait-il se perdre, comme moi, dans une longue, inefficace et terrassante tentative de « normalité », au lieu de parvenir à se trouver, à s’accepter, et à se développer ? Et ce, faute d’un soutien, d’un ou plusieurs interlocuteurs à qui s’ouvrir pour se découvrir ? Comment pouvait-on l’aider ?

La traditionnelle question à l’ouverture d’une consultation « Comment puis-je vous aider ? » n’est finalement pas si anodine. Elle a désormais trouvé, en moi, une sorte de résonnance particulière. Un peu comme cette façon qu’avait le regard du jeune A. à me rappeler un garçon, plus tout à fait garçon, mais pas encore homme, qu’il y a quelques années, j’étais. C’est peut-être ce qui se passe lorsqu’entre le soigné et le soignant, la barrière explose. Et dans le vertigineux miroir du temps, je me suis un peu vu, il y a 10 ans, perdu dans mes doutes désormais résolus que depuis peu. Et lui, pourra-t-il bientôt se voir comme je l’étais, un peu plus serein de l’autre côté du bureau, ou, devrai-je dire, de l’autre côté du miroir ?

Le secret pour bien intuber…

Intuber. Ouvrons un gros ouvrage (l’externe en médecine en ouvre tous les jours certes, mais ça lui fait du bien de changer un peu de « matière » sans être trop dépaysé… ils sont fragiles, un peu, les carabins), j’ai nommé, le Larousse. Deux points, ouvrez les guillemets :

« En réanimation et en anesthésie, introduction dans la trachée d’un gros tube assurant la liberté des voies aériennes supérieures, permettant la ventilation artificielle, la protection du poumon et l’aspiration des sécrétions bronchiques. ».

Pour le bien de la métaphore à venir, supprimons « en réanimation et en anesthésie ». Le but est de viser large. La précision « dans la trachée », ne convient pas à la suite du propos. Je vous propose une version soft où vous supprimez ces mots, et une version plus hard, où vous choisissez un orifice de votre anatomie quel qu’il soit. Je crains pour les futures requêtes de moteurs de recherche qui donneront un lien vers cet article, de fait, je vous laisse imaginer par vous-même. Rayez trois fois en rouge fluo « assurant la liberté ». Puis supprimer le reste. Cela nous donne : « Intuber : introduction [où vous voulez] d’un gros tube ». Nous allons pouvoir commencer.

La formation médicale, ça date. D’aussi loin que l’histoire nous permet d’aller, à l’aube de l’humanité, médecine, religion et magie étaient étroitement liées. La transmission du « savoir » se faisait par tradition orale. Quelques textes référençaient les connaissances, comme le Papyrus Ebers ou le Code d’Hammurabi. Toute la tradition de l’Ayurveda, ancienne médecine chinoise qui trouve encore des applications aujourd’hui se retrouve également il y a 5 mille ans. En Grèce arrive Hippocrate, un asclépiade, c’est-à-dire disciple d’Asclépios, fils d’Apollon. Il suggère que les maladies ont des causes naturelles et, dans la logique grecque de l’époque, le Logo, il diffuse son savoir, il dialogue, il réfléchit. Après lui, deux écoles s’affronteront, les empiristes (adeptes de l’expérience) et les dogmatiques (fanatiques de la théorie pure). Plus tard, Galien, médecin romain des gladiateurs, reprends les idées d’Hippocrate. Dans un contexte où Rome organise l’enseignement médical et la déontologie. D’autres écoles s’opposeront à Galien, notamment les épicuriens, répartis en atomistes et méthodistes (ces derniers déclarant que la médecine s’apprenait en 10 mois et qu’elle se résumait à percevoir les signes des maladies pour installer le traitement adapté : toute recherche d’une étiologie, d’une cause, étant une perte de temps). On arrive à une longue période où la médecine stagne, au cours du Moyen-âge. Sauf dans le monde arabe, où Razi, Avicenne, Al Nafis, Averroès ou Maimonide et bien d’autres redécouvriront Hippocrate entre mille autres choses. En occident, on passe d’une période monastique où les moines pratiquent la médecine à base de la prise du pouls, du mirage des urines et de beaucoup de mysticisme. L’école de Salerne, au XIème siècle est la première à imposer au médecin un diplôme. Au XIIème siècle, le Concile de Tours de 1163 ferait dire ces mots à l’église Ecclesia abhorret a sanguine (l’église a horreur du sang), interdisant aux moines la moindre chirurgie. Une chirurgie qui, à l’époque, est souvent le gagne-pain de charlatans, où reléguée aux barbiers très méprisés. Ces derniers, par le biais de Pitard, fonderont la Confrérie de Saint Côme, première faculté de chirurgie reconnue par Philipe le Bel au XIVème siècle. Du côté de la médecine naissent les facultés de Montpellier (1220) et de Paris (1253) aux enseignements très opposés : l’une est ouverte, laïque, hippocratique là où l’autre est religieuse et dogmatique. A la renaissance, l’imprimerie casse le secret des savoirs médicaux partagés jusqu’alors par le biais des ouvrages recopiés à la main par les moines-scribes. Naissent les écoles d’anatomie, de grands noms trouvent leur renommée : Léonard de Vinci, Vésale, Paré, Paracelse…

Au 17ème, c’est une révolution scientifique avec Galilée, Newton, Harvey (circulation sanguine), Descartes, Jansen (1er microscope), l’essor de la physiologie. Les hôpitaux voient le jour pour enfermer les patients contagieux, incurables et tous les marginaux de la société. Les médecins sont critiqués dans les écris de Molière… Au 18ème : la vaccination (E. Jenner), la chimie (Lavoisier), les chirurgiens deviennent docteurs, Galvani et Volta se foudroient du regard, la percussion trouve sa place dans l’examen clinique. Des sociétés savantes (académies) se développent, l’enseignement au lit du malade également. A la fin du 18ème et durant tout le 19ème, Bichat provoque la révolution anatomo-clinique en encourageant les étudiants à disséquer les cadavres des patients décédés pour comprendre la raison de leur décès. Laennec révolutionne l’auscultation par le stéthoscope. Pasteur révolutionne le monde entier et des instituts se créent en portant son nom.

Et alors ? Alors, l’histoire nous montre qu’on parle beaucoup de l’évolution de la médecine à travers les âges, mais bien peu du cursus médical. On devine bien des débuts expérimentaux, très vites en querelle avec une vision plus théorique de l’art médical. On sent le désir d’encadrement par un diplôme, une formation. Les siècles récents laissent percevoir ce goût des médecins pour la recherche, le progrès. Jusqu’à l’ancien régime, l’enseignement était très scolaire, très théorique. En 1803, une loi met en place des écoles de médecine (devenues facultés en 1808). On a les officiers de santé, ayant appris sur le terrain et les docteurs en médecine ou chirurgie des facultés. Puis lors du 19ème siècle, on met en place deux concours : l’externat et l’internat. Purement théoriques. Seuls les étudiants reçus au concours de l’externat peuvent prétendre au concours de l’internat. C’est l’élitisme. En 1958, le statut de PU-PH est inventé pour éviter la fuite des grands praticiens dans le privé. L’enseignement reprend à l’hôpital. En Mai 1968, on supprime le concours de l’externat, on réconcilie la pratique et la théorie dans une formation où les matins sont occupés par des stages hospitaliers et les après-midi par des cours à la faculté. D’ailleurs, on ne devrait plus dire « externe », les textes les désignant désormais comme « étudiants hospitaliers ». Il n’y a plus qu’un unique cursus universitaire en 1984. Puis on fait une belle bêtise, à savoir qu’en 1971, on met en place le numérus clausus à l’issue de la première année de médecine. Wikipédia cite ces objectifs :

  • Réglementer le nombre de professionnels diplômés donc le nombre de professionnels en activité.
  • Réglementer le nombre de prescripteurs afin d’alléger les dépenses de la sécurité sociale.
  • Limiter le nombre d’étudiants dans des filières avec beaucoup de stages, dont la qualité serait amoindrie par un surnombre.
  • Assurer une capacité de travail et de mémorisation maximales par une sélection drastique, dans l’optique d’études longues et difficiles.

Je ne commenterais pas. Je n’ai ni le recul suffisant, ni les compétences pour, même si mon instinct me dit que tout ça ne tourne pas très rond. Mais ça ne s’arrête pas là. Dans les années 1990, on impose à tous les étudiants en médecine de faire l’internat pour se spécialiser. Jusqu’en 2004, la médecine générale n’est pas considérée comme une spécialité, désormais oui. Puis en 2010, ils créent la première année commune aux études de santé, la PACES, qui réunit les premières années de pharmacie, médecine, maïeutique, odontologie, kinésithérapie et d’autres filières dans un joyeux concours qui, j’en suis certain, contribue à renforcer les liens entre ces corps de métiers qui se sont toujours, de tout temps, fait de gros bisous baveux.

L’une des nouvelles idées en ce moment, c’est de changer un peu ce qui se passe durant l’internat. Actuellement, si on récapitule toute la formation médicale actuelle depuis le commencement, après s’être tapé une année débile de sélection stupide en PACES, l’étudiant passe 2 ans de formation plus « tranquilles » (en terme de pression de sélection puisqu’il suffit de valider ses examens pour être admis dans l’année supérieure). Au bout de 3 ans, l’étudiant valide un Diplôme de Formation Générale en Science Médicale (DFGSM). Puis il entame 3 années d’abrutissement où il enchaine les matinées de stages et les cours à la faculté pour apprendre 300 et quelques items de pathologies, parfois très long (100 belles pages pour le diabète, « par cœur ») : c’est l’ex-externat. Tout ça pour passer un Examen Classant National (ECN) qui, selon son classement, lui donnera le choix de sa future spécialité et de son lieu de formation. L’interne, victorieux à l’ECN, alterne des stages de 6 mois dans un cursus déterminé selon la spécialité qui l’intéresse pour se former à être le médecin de ses rêves…

Et donc bientôt, grâce à une extraordinaire réforme pondue par un gouvernement en crise hémorroïdaire, l’interne pourra voir sa spécialité changer en cours de route parce qu’un administratif dit « coordonnateur » en décidera autrement, car ce type sera jugé compétent pour dire si l’interne a le profil ou non. Il choisira ses stages, sa « sur-spécialisation », et si l’interne n’est pas vraiment d’accord, il aura tout le droit et le plaisir d’aller se faire voir. Au bout de 2 ou 3 ans, l’interne sera nommé « interne sénior ». Il aura les responsabilités d’un chef de clinique assistant (période actuellement réalisée éventuellement après l’externat, à raison de 2 à 4 ans dans un service, souvent tremplin à un titre de praticien hospitalier accessible sur concours), mais sans le tremplin, sans les compétences, et sans le salaire, bien sûr. En clair, même après 6 à 7 ans de parcours et 2 concours, vous ne saurez toujours pas ce que vous allez faire exactement et vous ne serez pas un tant soit peu maître de votre devenir. Tout ça pour répondre à des questions démographiques absurdes par la façon dont on les aborde et surtout dont on propose de les corriger. Et les revendications de #PrivésDeDesert (http://www.atoute.org/n/Medecine-Generale-2-0-Les) ? Et l’intérêt des concours ?

Ah oui, en ce moment aussi, l’ECN cherche à se réformer. Histoire de faire plusieurs conneries d’un coup. L’objectif, c’est de permettre à 8000 candidats qui étaient classés jusqu’alors sur via des dossiers bien plus pertinents car sur tablettes (adieu radio mal imprimées ininterprétables, réponses des premières questions suggérées par la suite du dossier, et écriture illisible…). Ca part d’une excellente chose, élargir le classement devant le pourcentage très élevé d’ex-aequo. L’idée aussi, c’est de virer la rédaction manuscrite par un système de QCM. Oui, de questions à choix multiples. Comme en PACES. On coche des cases et si on a coché les bonnes, on a gagné. Parce que les patients, ils viendront vous voir et termineront leur dialogue par « Vous pensez que j’ai : A. Un rhume ; B. Une bronchiolite ; C. Un cancer des vois aéro-digestives supérieures ; D. … ». Mais s’il n’y avait que ça. On nous avait promis de belles images, quelques questions ouvertes attendant une petite phrase que l’on aurait tapé, sans propositions à cocher. On nous avait vendu un peu de pédagogie autour de cette réforme qui fait surtout économiser pas mal de temps/d’argent de correction. Et bien la pédagogie s’envole et les économies grossissent. Comme souvent…

Voilà, vous savez intuber les gens vous aussi. Faîtes-leur des promesses, mais surtout, ne les tenez pas.