Touche Pas à Mon Humanité

Bon, soyons clairs.

Je désapprouve complètement l’émission du 18.05.2017 « Touche pas à mon Poste » de ce *charmant* monsieur Hanouna. Je pense même qu’il faille s’inquiéter du caractère hautement pathologique du personnage, quand bien même il s’agisse d’une émission de télévision, avec le voile de paillettes, exubérances, faussetés et autres artifices pour rendre plus vraie que vraie la vie palpitante du petit écran. Ce plateau à la réputation difficile est rempli de personnes probablement sous l’effet envoutant et sadique du pervers narcissique en chef à l’Ig-oscar du meilleur acteur pour la caricature la plus mauvaise et malvenue du monde, se jouant même de ses associé.e.s pour le plaisir de mieux les humilier dans l’espoir de faire grimper encore un audimat inexplicable. Cet engouement pour une énième émission dont le niveau intellectuel n’atteint pas même la cheville d’un gamin de Plus Belle La Vie ou autre nanar me laissera toujours songeur sinon inquiet quant à l’avenir de l’humanité. Les Lumières des siècles précédents ont dû tellement tourner et se retourner dans leurs tombes qu’on alimenterait par trois fois les besoins en électricité de la terre entière en y branchant une seule éolienne.

Ce charmant bonhomme qui mériterait une hospitalisation en soin psychiatrique pour péril imminent ou à la demande du représentant de l’état, à discuter, imite certes l’homosexuel stéréotypé volontiers efféminé et concentré sur l’unique objectif de la sodomie pour toute perspective d’histoire sentimentale. Oui, il véhicule une image péjorative, réductrice, dégradante et complètement faussée de l’homosexualité masculine. Oui, son sketch est à gerber, malaisant à souhait, d’un niveau littéraire parfaitement abyssal, d’une originalité inexistante et d’un caractère comique de niveau gros beauf de première catégorie (ce qui, vous l’imaginez, sur une échelle de caractère comique, précède le 1er niveau de la médiocrité, à savoir, le simple sourire au coin des lèvres qu’on fait histoire de soutenir l’acteur).

Les arguments que j’aurais aimé qu’on lui oppose, si possible en direct, outre les « moi aussi, je suis gay, et blessé.e par vos propos » ou bien « blessé.e qu’on puisse penser que vous êtes homophobes » (on a la réputation qu’on mérite parfois quand on est présentateur télé et qu’on n’en est pas à son coup d’essai en matière de séquences foireuses frisant voir surfant carrément sur le registre homophobe), les arguments à opposer, ils sont pourtant nombreux, en voici quelques-uns :

  • Monsieur Hanouna, jugez-vous approprié votre canular connaissant le contexte actuel en matière d’homophobie et notamment de ce qui se passe en Tchéchénie où chaque jour des gay sont chassés, capturés, séquestrés, torturés, menacés de mort et parfois même EXÉCUTES, potentiellement par leurs propres familles qu’on encourage à assassiner, et ce simplement parce qu’ils sont gay ?
  • Monsieur Hanouna, quand bien même ne seriez-vous pas intéressé par l’actualité internationale, jugez-vous approprié votre canular connaissant le contexte sociétal français qui est pourtant le même depuis « quelques » années, avec la récente recrudescence des actes d’homophobie qu’ils soient ou non exposés par la presse, et sachant que le risque SUICIDAIRE chez un jeune homosexuel est 4 fois (au moins, selon les sources) supérieur à celui de la population générale ?
  • Monsieur Hanouna, jugez-vous approprié votre canular alors que la méthodologie utilisée est typiquement celle employée par des individus homophobes « extrémistes », qui tendent ainsi un piège aux hommes gay dont les perspectives de rencontre en dehors des sites de rencontres sont très limitées, afin de mieux les attirer pour les humilier, les frapper, les agresser et parfois même, les tuer ?
  • Monsieur Hanouna, quand bien même la cause homosexuelle ne serait pas sensible à votre esprit qui, malgré sa propension à rivaliser d’imagination pour orchestrer conneries sur conneries à visée d’audimat croissant, et une intelligence certaine qui n’est clairement pas mis au profil d’autrui mais bien à l’auto-satisfaction de vous-même et vous-même uniquement, avez-vous eu vent de la journée de lutte contre l’homophobie qui précédait justement votre numéro minable sur une chaine de grande audience ?
  • Monsieur Hanouna, que penseriez-vous de votre canular si votre fils ou votre fille se découvraient homosexuel.le.s et voyaient ainsi leur père railler ce que la nature a fait d’eux, nier ainsi leur droit à aimer et être respectés, défendus, protégés, compris dans leur diversité, et à être aimés, et en premier lieu, par leur propre père ?

Et tout ça pour quoi ? Pour « rire de camper un personnage » ?

On peut rire de tout, certainement, Monsieur Hanouna. Mais avec tact. C’est ça qui fait la différence entre vous jouant dans la basse-cour de Dieudonné et autres tutti-phobiques qui ternissent l’humanité, et les humoristes. C’est ça qui fait la différence entre l’appel à la haine, et l’appel au respect et à l’amour. C’est ça qui fait la différence entre les bêtes et les êtres humains.

Drapeau Gay

Drapeau Bi

Drapeau Terrien

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Le petit Esprit Critique attend ses parents à l’accueil, merci !

Voilà un billet d’humeur qui risque encore de m’attirer quelques foudres, mais tant pis. Car dans la déferlante émotionnelle de ces derniers jours, ou de ces dernières heures même, l’esprit critique prolonge ses vacances qui ne cessent de s’éterniser.

Le peuple Français a donc choisi, au terme d’élections ayant parfaitement répondu aux textes législatifs et règlementaires que ce même peuple a accepté par le passé par des procédés tout aussi établis, son nouveau Président. Emmanuel Macron a été élu par 43,63% des inscrits sur les listes électorales, devant un bloc abstention + votes blancs + votes nuls concernant 33,98% des inscrits et Marine Le Pen qui n’a été choisie que par 22,39% des inscrits. Point à la ligne, on s’arrête ici, et on va s’activer pour préparer la suite.

Mais non. Immédiatement, les médias, les militants, les réseaux sociaux… nous inondent d’informations facultatives, biaisées, orientées, et mal présentées. Le devoir d’information se heurte à un esprit critique absent, et la collision entretient le tumulte passionné qui anime les (in)consciences. On peut ainsi lire que le nouveau président n’a pas été vraiment choisi, que tant de pourcent ont voté pour lui pour « faire barrage au FN » ou « pour le renouveau politique » et qu’ainsi, sa légitimité à diriger est remise en cause parce que seuls X% des électeurs l’ont désigné dans ce but.

S’il vous plait… un peu, un tout petit peu, de notre si cher esprit critique.

D’abord, on peut tout faire dire aux chiffres. Pour la petite blague, rappelez-vous de cette étude publiée dans le NEJM sur l’augmentation du nombre de prix Nobel d’une population en fonction de sa consommation de chocolat (lien : http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMon1211064). Pour en revenir à notre sujet, entre les sondages, les résultats des élections, les estimations, il y a déjà bon nombre de biais potentiels… et avérés.

En effet, le sondage sur lequel certains chiffres visant à expliciter les raisons animant les électeurs de Macron sont basés provient d’un échantillon (dont on peut déjà interroger la représentativité) et la question sur la motivation du vote Macron n’entendait manifestement qu’une réponse unique. Or, on peut voter Macron pour son projet ET/OU sa personnalité ET/OU le renouveau politique ET/OU faire barrage au FN etc.. De fait, j’ai voté au moins pour toutes ces raisons. Où me rangerait-on dans ces chiffres ? Biais de classement.

Le vote blanc peut-être comptabilisé à partir des données gouvernementales. Macron est choisi avec 43

63% de la population inscrite sur les listes électorales, avec la part regroupant vote blanc + abstention + vote nul. Versus MLP qui arrive en 3e position derrière cette part de vote blanc/nul/abstention. C’est tout ce qu’on peut dire, toute interprétation est nécessairement biaisée. Biais d’interprétation.

Ce qu’il se passe dans l’isoloir, ou avant, relève de multiples facteurs qu’il est quasi-impossible d’interpréter. Pourquoi ne découpe-t-on pas MLP en « adhésion au projet » « vote contestataire » vote xéno/homo/choco/gaucho/etc-phobe » « soutient de NDA » etc. ? Voilà une belle source de biais de confusion. C’est la conjonction de plusieurs influences, de plusieurs objectifs, de plusieurs mécanismes conscients et inconscients qui dictent notre choix. Et je ne crois pas faire de scoop avec une telle affirmation : faîtes-vous toujours dans la vie des choix pour une seule et unique raison en dehors de tout contexte, sans prendre en compte vos aspirations, vos croyances/valeurs/principes/philosophies et votre passé ? Les médias ou spécialistes en marketing sont spécialisés dans ces trucs et astuces pour vous faire conclure vous-même le message qu’ils souhaitent transmettre. Ils flattent l’égo de leur cible, et ils savent à qui ils s’adressent. Ils prennent volontairement une position basse pour vous faire penser que votre esprit est meilleur, et que vous voyez clair en la situation. Tel est pris qui croyait prendre.

De fait, ces affirmations sur la légitimité à gouverner d’Emmanuel Macron sont non seulement anti-démocratiques, mais surtout fausses. Il a été élu, les règles ont été respectées, il est désigné par le peuple français comme nouveau président de la République. Affirmer le contraire, c’est dédaigner notre système, et les 43% de ses électeurs. C’est manquer un peu de respect aux autres, et envers soi-même : vous vous insurgiez peut-être contre ce système auparavant, mais qu’avez-vous tenté pour proposer de le transformer ? Qu’allez-vous proposer désormais ? Mais oui, peut-être, qu’apparaitre protestataire ou opposant au système est un peu à la mode. N’oublions quand même pas que nous sommes toutes et tous responsables du système que nous fabriquons, proposons, votons et appliquons. La critique est aisée, dit-on.  Rappelons aussi la définition du droit, pour le plaisir : ensemble des règles qui régissent les rapports entre les membres d’une même société. Société que nous formons pour éviter de nous entretuer aux moyens de ces droits que nous élaborons (merci Hobbes, merci Locke, merci Rousseau).

Une chose qu’on peut peut-être soulever, c’est cette occasion, cette offre de renouveau du système politique pour apporter sa pierre à l’édifice et ne pas crier dans le vide, mais mettre la main à la pâte. Etre citoyen, ce n’est pas seulement voter. C’est participer activement à la vie sociétale, éventuellement politique et surtout à la vie Française… Ça peut commencer par la protestation, que je ne condamnerais jamais, au contraire, mais ça ne doit pas s’arrêter à ça.

Ce n’est que mon avis, et j’entends que le vôtre soit différent. Cette diversité des points de vue donne toute sa profondeur à notre société humaine. Cette différence nous renforce toutes et tous, tant que le dialogue est possible, à la lumière de nos valeurs (respect, dignité, et tutti quanti), et que nous exerçons avec justesse, humanité et indépendance notre esprit critique.

L’ombre des doutes

Un temps. Tu inspires. Tu souffles. Le monde derrière toi n’est qu’un tas de batailles. Celui devant toi plein de guerres à venir. Certains jours te semblent être d’immenses champs de ruines. L’éclats de quelques victoires peinent à les éclairer. Dans la mi-ombre où tu te trouves, le temps parait aussi court qu’infini. Et tu t’enlises dans de sombres ruminations où les lumières d’espoir sont beaucoup trop rares à ton goût.

Les fantômes du passé ne s’effacent jamais. Ils rôdent, ils hantent avec délectation, guettant ces instants d’étrange conscience, aux heures les plus blanches de la nuit et parfois même du jour, où la vie parait si fragile et l’existence si incertaine. Ils sont là, flottant, sournois, aspirant délicieusement ton énergie, te rappelant combien tu fus si nul, si malhabile, si désemparé.

Tu souffles. Car à mi-chemin sur le flanc pentu d’une montagne aux contours indistincts, la pente grimpante est parfois rude. Surtout ces jours grisâtres, où de noirs nuages d’orages se perdent à l’infini, dissimulant la vue habituellement si belle sur le paysage-monde. Ces jours où ce temps peu clément te brouille la vision, parfois, il serait tentant de s’arrêter un bref instant… ou pour l’éternité. Se plonger dans le vide gris, cotonneux, imprécis. S’abandonner au destin peut-être funeste, à l’Après sans rien, au néant éternel. Cesser de grimper cette pente, qui, on le sait bien, un jour finira par s’aplanir… puis par redescendre, pour arriver au même but insaisissable, flou, éternel. Cette fin inéluctable de tous les êtres vivants.

Pourquoi te battre ? Pourquoi charger ton sac à dos de toutes ces pierres, ruines de batailles précédentes, armes de jet de plus ou moins bonne facture pour les combats à venir, ou pour chasser les fantômes ? Pourquoi certaines blessures font-elles si mal et ne se ferment jamais, quand d’autres te transpercent et s’oublient bien vite, sans séquelle ? Pourquoi ces lendemains te font si peur, ces destinations demeurent-elles imprécises et changeantes, ou ta motivation varie-t-elle comme une flamme vacillante, sujette aux caprices incessants de vents tempétueux, qui tantôt la ravivent et tantôt menacent de l’éteindre ? Pourquoi ces questions ? Pourquoi ces pourquoi ?

Tu inspires. Derrière chaque nuage, chaque tempête, chaque blessure, tu le sais. Le soleil se cache, se mérite, se devine. Derrière nos batailles et nos guerres à venir, nos rêves et nos espoirs le font vivre, cet astre d’or. Et quand la fin sera là, quand le destin se nouera, quand l’instant éternel, peut-être, sonnera le glas de cette randonnée montagnarde, l’important, peut-être, est de se demander ce qui aura compté. Combien de soleils auras-tu esquissé dans les moments obscurs ? Combien de soleils auras-tu allumé dans les esprits embourbés ? Combien de soleils auras tu fais flamber dans les cœurs assombris ?

Il est difficile à voir, parfois, ton Soleil. C’est pour ça que parfois, tu as besoin que quelqu’un te montre le sien. C’est un peu ça, aussi, être humain.

Poisson

Comme un démon sournois qui se pose en silence,
Elle nous met en émoi, excite nos consciences
Cette grande question, même en arrière-plan,
Cette vieille notion, nous hante à chaque instant.

Elle porte bien des noms, s’évoque avec aisance,
Et parmi les soignants, fascine ou désespère.
Les grandes discussions lui donne bien des sens,
Et l’homme qui s’en sert s’offre l’air d’un expert.

Amputée de son sens, plongeant tête en avant,
Ses graines déposées, elle s’abreuve de sang,
Attendant l’éclosion d’une affection chronique.

Elle atteint tout humain, politique ou précaire,
A toute heure elle s’abat, des forêts à la mer,
S’agit-il de l’éthique ?                                           .

                                  Ou du Lyme des tiques ?

Une portée du soin

En médecine, les choses changent. Encore trop doucement, trop lentement, trop discrètement, mais c’est peut-être le début, le vent qui se lève, les prémisses d’un raz-de-marée salvateur. L’océan de la formation est de plus en plus traversé par des voiliers audacieux, proposant à quelques étudiants-navigateurs d’explorer les eaux fascinantes du jeu de rôle. On prend un soignant, en formation ou non, auquel on attribue le rôle de patient, tandis qu’un autre jouera celui du soignant. Et larguez les amarres !

L’expérience est intéressante. Passées les premières minutes un peu gênées, le miroir social se brise et les personnalités ressortent. Il est intéressant de noter la tendance des étudiants en médecine jouant les patients à être relativement « gentils » avec leurs médecins, adoptant une posture compréhensive (parfois même sont-ils un peu trop jargoneux dans leur discours, mais après tout pourquoi pas ?), et sont rarement du genre à manifester leur agacement, leur tristesse ou leur incompréhension. La présence d’un enseignant « superviseur » pouvant éventuellement représenter pour eux un contrôle de leurs connaissances théoriques en médecine peut expliquer cela.

Mais le plus incroyable, c’est qu’après ces quelques minutes, on se rend compte de sa façon d’interagir, puisque l’essentiel de ces jeux de rôle consiste à étudier « la relation soignant-soigné ». L’usage du « on » ou du « nous » dénotant peut-être d’une attitude un peu trop compassionnelle, la tendance à se réfugier dans l’explication physiopathologique d’un phénomène qu’on croit être vulgarisée mais qui consiste peut-être surtout à nous rassurer dans le cadre d’une annonce d’un décès ou d’une maladie grave, et, pour moi, la difficulté de ne pas avoir de « points de repère » utiles sur lesquels essayer de s’appuyer pour personnaliser la discussion : le mode de vie, les passions, le travail, la famille, les peurs, les espoirs, les projets… de mon interlocuteur.

C’est le plongeon, tête la première, depuis le voilier voguant sur une mer d’huile idéale, dans les eaux troubles de la réalité. Le moment où les barrières s’estompent, où la porosité de la blouse apparait toute entière, où seule la lumière de quelques phares valeureux nous aident à avancer dans un brouillard incertain. Ce rapport personnalisé avec l’Autre, dont le visage ne reflète qu’une partie de la vérité, qui nous ordonne et nous supplie, qui nous renvoie à notre propre humanité, au-delà des rôles, au-delà du soin.

Madame P. est arrivée dans le service de transfusion thérapeutique. Elle vient de neurologie pour un échange plasmatique. Son dossier est rempli de mots compliqués, d’explorations qui n’ont rien donné, et de conclusions qui hésitent entre « idiopathique » et « cryptogénique » pour qualifier une « polyneuropathie démyélinisante chronique ». Pour faire simple, depuis une dizaine d’année, madame P. a vu ses jambes, ses chevilles, ses mains, ses bras perdre en force, en précision, en mobilité et en sensibilité. Et ce, au cours de nombreux accès plutôt brutaux, paliers par paliers, répondant de moins en moins bien à des cures de corticoïdes. Et le plongeon opère d’autant plus lorsque madame P, la trentaine à l’époque, deux enfants, musicienne de talent, ne peut plus jouer de piano avec ses mains engourdies…

Elle est arrivée et nous avons discuté. De sa maladie, de sa dépression, de son côté Nietzschéen à dire qu’ayant touché le fond, elle ne pouvait que remonter, de ses enfants qui la voyait parfois terrassée par une nouvelle poussée de sa maladie et lui disant « maman, j’en ai marre que tu sois malade », de son compagnon qui la soutenait mais qui, quand même, n’aimait pas trop parler de sa maladie. Et de musique, des chansons françaises aux baroques indémodables, du conservatoire où elle avait enseigné et où j’avais appris, sans jamais s’être croisés, des partitions à jouer, des partitions injouables, du moral que ça donnait, des envies de balancer le piano à travers la pièce de ne pas arriver à déchiffrer certains passages… et de la tristesse de voir ces mains rigides, en griffe, rétractées en permanence, luttant avec le kinésithérapeute, mais toujours incapables d’appuyer sur une touche de piano.

Madame P. est revenue plusieurs fois pour des échanges. On parlait un peu de sa maladie, et beaucoup d’elle et de musique. Elle me glissait des suggestions de morceaux, des conseils de chansons françaises musicalement intéressantes, me demandait quelques nouvelles du conservatoire, quitté depuis si peu de temps et pourtant si longtemps déjà. Médecine gourmande de temps, ECN phagocytant les plaisirs annexes…

Et un jour, la fin de mon stage approchant, je vois le nom de madame P. sur la liste des patients du jour. Mes collèges infirmières me disent qu’elle dort. Mon coexterne me dit même avoir reçu un regard presque déçu lorsqu’en passant récupérer son dossier, il l’aurait réveillé par mégarde. Inquiet, j’entre dans la chambre où je la trouve endormie. Faisant demi-tour, je l’entends bouger et me retourne. Nos regards se croisent, et un sourire illumine son visage tandis qu’elle me reconnait. Alors, sur le ton de la confidence, elle prend la parole la première : « avant toute chose, avant la maladie, je voulais vous faire écouter ça… ». Elle sort son téléphone, et de sa main dont la maladresse est devenue un compagnon de route, à force de techniques et d’astuces, elle fait résonner un enregistrement. Le toucher du piano est délicat, les nuances fines, le mouvement lent et majestueux, rythmé et caractéristique d’un Bach parfaitement maîtrisé. J’écoute, je ferme les yeux pour éviter aux larmes de s’y mêler.

« C’est magnifique » dis-je.

Elle me répond alors « ça date de la semaine dernière, c’est moi qui joue ».

Et là, comme deux gamins, on crie, on rit, on pleure. Parce qu’avant la double barre, chaque pause et chaque note comptent, y compris celles qui ne sont pas encore écrites.

Un bruit de sabots

Le zèbre galopant fait pâlir l’étalon
Traversant les couloirs aux murs blancs d’hôpital
Les salles d’attentes, cabinets ou maisons.
Le brillant diagnostic qui n’est pas un cheval.

Ces atypiques cas éveillent nos consciences,
Bousculent le cortex las de nos cerveaux lents,
Le myocarde assoupi éjecte un nouveau sang
Portant les souvenirs de cette vieille science.

Reprendre pas à pas histoire et examens,
Une douleur par ici, un symptôme par-là,
Rassembler un faisceau, et tisser tous les liens.

Quand une idée surgit, qu’elle ne nous trompe pas :
Le zèbre camouflé rit d’un air supérieur
Du cheval prétentieux mais piètre imitateur !

Des humain.e.s en blanc – Ne jamais dire jamais.

Cela commençait toujours un peu de la même façon. Dans ce service déjà si particulier, rempli de joie de vivre et de travailler ensemble, reconnaissant les patients d’un simple regard – pathologies chroniques et visites très régulières obligent – avec cette volonté d’intégrer tout le monde jusqu’aux externes quand bien même ils changent tous les trois mois. Il y avait les trois infirmières avenantes et génialissimes, il y avait la cadre présente et bienveillante qui chaque matin vous fait la bise, il y avait cette cheffe prodigieuse et… surprenante.

Alors, un jour, cette cheffe formidable passant dans le service salue ses externes et nous demande de l’accompagner dans les étages. Comme d’habitude, au cours du trajet, traversant le mastodonte CHU par des passages, escaliers et ascenseurs dans tous les sens à se demander parfois s’il n’existe pas de réels passages secrets (une idée pour les codeurs : la carte du maraudeur hospitalier version application avec la formule « je jure solennellement que je suis paumé dans ce CHU » ; ou, plus simples « c’est quoi le foutu code ? »), elle rencontre des collègues : agents de ménage, aide-soignant.e, IDE, kinés, médecins, et autres. Elle s’arrête, les salue avec leur prénom, leur fait parfois la bise, échange quelques mots, et repart en reprenant la discussion sur la physiopathologie de telle maladie, ou l’histoire de tel.le patient.e quand personne ne nous entend. Parce qu’elle les connait bien, ces personnes qu’elle va visiter, parfois simplement pour les saluer, les rassurer sur le fait qu’elle pense à eux, même si elles ne sont pas dans son service.

A chaque fois, elle arrive avec un grand sourire. Elle leur consacre une pleine et entière attention. Elle caresse respectueusement leur main ou leur épaule. Elle les écoute. Elle leur explique. En sortant, elle nous commente les choses. Elle n’est pas dupe. Elle sait que certain.e.s patient.e.s mentent ou plutôt « n’ont pas envie de dire leur vérité ». Elle sait que certaines situations sont plus complexes qu’il n’y parait, ou parfois, plus « simples ». L’empathie ne la rend pas moins « lucide ».

On m’a souvent reproché de n’écrire que les mauvais aspects de l’hôpital. On m’a parfois accusé presque de n’en décrire que ce qu’il y avait de pire, entre ces quatre murs et derrière les blouses trop blanches d’âmes blasées, conformées, ou éteintes de leur humanité. On m’a affecté un peu vite dans l’équipe de la AirMédecine, sans bien savoir quels critères répondent à ce concept. Et si la critique est aisée, c’est vrai, le compliment est un art plus complexe et pas suffisamment mis en avant à notre époque. Pardon pour n’écrire que ce qui me touche, me frappe et me fait réfléchir, et pardon si ces réflexions vous bousculent. Et s’il persiste encore une certaine naïveté de ce jeune garçon découvrant l’hôpital, cette même naïveté qui s’éloigne de plus en plus au fur et à mesure que l’habitude vient recouvrir d’un voile mes yeux désabusés d’agent « perfusé » de l’hôpital public, j’espère entretenir ces reliquats naïfs pour ne pas oublier.

En commençant médecine, j’espérais voir des soignants investis, des liens intègres et forts entre soignants et soignés, toute une équipe animée par un intérêt suprême : prendre soin. J’espérais voir, je ne savais exactement sous quelle forme, des valeurs essentielles animées en actes, postures et réflexions. J’avais peut-être un peu trop d’a priori, ces clichés sociaux qui peuvent motiver les plus jeunes à entreprendre des études de santé. J’avais peut-être trop d’attentes, d’orgueil ou d’égo. Un peu comme, lorsqu’on s’imagine entreprendre un projet, se dire qu’on fera tout avec l’implication (ou l’application) parfaite, le travail nécessaire, l’exacte dévotion. On se retrouve alors très déçu par soi-même, blessé dans son narcissisme, à voir que l’on galère à réussir un partiel, à louper un diagnostic pourtant évident, ou qu’assez régulièrement, on manque de tact, du mot, du geste ou du feeling pour aborder une personne qui sollicite des soins. Je suis très loin d’être une référence, et encore bien plus loin d’être parfait. Comme tout le monde. Comme tout.e patient.e. Comme tout.e soignant.e. Pourtant, au-delà des brutes, qu’elles portent une blouse ou non, il y a, à l’hôpital, des êtres Humains.

Je me souviendrais toujours de ce jour où, nous embarquant pour une virée dans le CHU-land, nous nous dirigeons vers le bâtiment de mon service préféré : les urgences gynécologiques. Nous arrivons devant Mme M., assise sur une chaise roulante, agrippée à son mari, et qui, voyant la cheffe arriver, le lâche soudainement en levant les bras. Elle se met à acclamer, rire et pleurer à la fois en voyant arriver sa « docteur », et elles se prennent dans les bras. Le soulagement efface l’anxiété de son visage en l’illuminant. Je suis bouche bée. Une blouse qui embrasse, au sens littéral, une patiente. Ce geste le plus simple et le plus puissant du monde. Je n’ai jamais vu ça. J’en ai les yeux embués. Elles se disent quelques mots. La cheffe promet de revenir. Je fais mine d’avoir une poussière dans les deux yeux. Et nous partons.

Le lendemain, nous revoilà en direction de la gynécologie pour nous rendre à l’étage de la maternité. Sur le chemin, nous échangeons avec la cheffe sur nos ressentis de nos stages passés en gynécologie. On s’entend bien sur certains aspects (du genre stakhanovisme des urgences, une certaine répugnance pour la chirurgie, la mentalité de CERTAIN.E.S gynécologues…). Nous arrivons en face de la chambre et toquons délicatement. « Oui ? Entrez… ». A nouveau, Mme M. et la cheffe s’aperçoivent, et une seconde plus tard elles se prennent dans les bras. Et nous découvrons le petit M., magnifique crevette à la peau ambrée, qui se retrouve quelques instants plus tard dans les bras de la cheffe, sous l’objectif de Mme M.. La cheffe s’adresse à ma co-externe et moi : « j’espère que vous aimez les bébés. Bon, Litthé, toi qui est un garçon, tu y es peut-être moins sensible, je ne sais pas ». Moi, sous le masque que je porte pour éviter de distribuer mon rhume à tout le monde, j’ai les yeux bien plus humides que la normale tant ce débordement d’humanité à l’hôpital me surprend, me touche, et me réjouis. C’est ma co-externe qui répondra : « Ne vous en faîtes pas, Litthé est assez sensible ».

Merci. A cette cheffe extraordinaire. A ces blouses blanches humaines. A ces rencontres rarement racontées ici, mais qui méritent bien plus que toute ma gratitude. A celles et ceux qui répondent à leur façon à toutes ces questions, et bien d’autres.

*

L’émotion nous rend-t-elle inapte à prendre soin ? Car Mme M., entre autres, est suivie par ma cheffe pour une drépanocytose SS. Il a donc fallu, notamment, adapter le taux d’hémoglobine, prévoir d’éventuelles transfusions, adopter une surveillance particulière pour une étape particulière qu’est l’accouchement, en plus du suivi de la grossesse. Cela nécessite, évidemment, des compétences et une technicité, une expertise, que certain.e.s jugeraient incompatible avec une approche « émotionnelle ». Il ne peut s’agir ici que d’une approche communicationnelle : la présence à l’autre n’implique-t-elle pas nécessairement un investissement émotionnel a minima ? Nos émotions ne nous permettent-elles pas d’accéder à une autre forme de raisonnement, d’intelligence, d’information ? On oppose bien souvent raison et émotion, comme si chacune excluait nécessairement la seconde. Est-ce si simple que cela ? Ne peut-on imaginer une faculté de cumul, des aptitudes (et peu encouragées ou développées par le système actuel) à pouvoir employer l’une et l’autre, comme un continuum ? « Garder la bonne distance », « se blinder », « rester objectif »… Avons-nous peur de l’émotionnel ? Où rangerait-on l’intuition, entre la raison et l’émotion ? Faut-il ne jamais l’écouter ?

*

Pour l’anecdote, en prenant congé, nous prenons l’ascenseur et l’une des cheffes de gynéco (parmi les plus appréciée pour ma part) fait irruption au dernier moment. D’un aplomb extraordinaire, ma cheffe lui rapporte que je n’ai pas trop apprécié mon stage en gynécologie. Petit malaise. La gynécologue me reconnait, sourit, et dit gentiment « Ah mais ça ne m’étonne pas, c’est un futur psychiatre non ? ». Non. Mais ne jamais dire jamais, n’est-ce pas ?