Il faut payer les journalistes !

Il y a des journalistes extraordinaires. D’autres qui visent absolument à faire la une, quitte à écrire des articles navrants de sensationnalisme. Parmi leurs domaines de prédilection, il en est un que ces derniers semblent adorer. Peut-être parce qu’il est assez parlant à la société, et en même temps couvert d’un voile blanc très mystérieux qui attise la curiosité des néophytes. Peut-être aussi parce que les opinions sont très diverses, si bien qu’il est facile d’avancer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire. Bien entendu, la médecine fait couler beaucoup d’encre.

photoCe matin, je découvre la première page du Parisien avec un titre accrocheur concernant les médecins intérimaires à l’hôpital publique. Des médecins qui répondent donc à une demande des directeurs d’hôpitaux pour exercer, parfois à peine une journée, afin d’assurer la continuité des soins. L’article dénotait l’inadaptation des fluctuations du numérus clausus au cours du temps, imputant cette inadéquation à l’omission de la prise en compte du papy-boom et de, je cite, « l’appétence des femmes pour les temps partiels » (et leur augmentation sur les bancs de la faculté de médecine ces dernières années). Dit comme ça, ça paraît logique. N’empêche que les sources n’étaient pas mentionnées et les chiffres n’étaient pas indiqués. On est donc obligé de croire le journaliste sur parole.
Sur la deuxième page, je trouve ça. Un témoignage d’un directeur d’hôpital en Rhône-Alpes au cœur duquel, bien en évidence, trône une citation : « La recherche du profil s’installe chez les médecins hospitaliers ». Le sous-titre du témoignage « J’ai dû payer un pédiatre 3000€ la journée ». L’homme dit que ces abus sont redondants, que certains intérimaires vont jusqu’à réclamer de la viande fraiche pour leur chat et l’hébergement de leur maman. Je songerai à demander aux chefs de services si Félix va bien la prochaine fois que j’irai en stage. Un peu plus loin dans l’article, une petite pique, tellement habituelle qu’elle devient presque aussi haut niveau que « c’est toi qui l’a dit c’est toi qui l’y est » en troisième section de maternelle, concerne la règle dite « du tact et de la mesure » (art. R.4127-53 du code de la santé publique) que les médecins auraient un peu oublié. Enfin, pour une fois, ce n’est pas directement le serment d’Hippocrate qui est ciblé. Là, c’aurait été première section de maternelle.

Vous l’aurez compris, c’est l’heure d’un petit coup de gueule. Rayez « petit ».

Tout d’abord, le profil. Puisque de toute façon, c’est ça qui intéresse les médecins. Et les gens aussi manifestement puisque les 2 premières pages du journal parlent salaires. Alors. Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi les êtres humains dans un pays comme le nôtre travaillent ? Par plaisir ? Je suis sûr que si on réalisait un simple sondage, le plaisir n’arriverait pas en première position, je ne sais pas pourquoi … mais bon, je n’ai pas vraiment de sources alors moi je vais m’abstenir de toute affirmation destinée à persuader plutôt que convaincre mes lecteurs. Bon, mettons que selon Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (voyez l’argument d’autorité que de citer un personnage célèbre et philosophe de surcroit – j’aurai pu dire « selon M. Duchmol, expert », ça aurait peut-être eu le même effet !). En soi, parasité par notre passé, angoissé par notre futur, on ne peut profiter du présent et on se démène à essayer de sauver notre avenir en le préparant au mieux. Que faut-il faire pour acheter une maison, une nouvelle voiture, assurer le devenir de ses enfants et se concocter une belle retraite ? Ou juste pour vivre ? Travailler pardi ! Pourquoi donc ? Et bien pour gagner de l’argent et survivre. Mettons donc comme affirmation simple de base que travailler permet de gagner de l’argent, car selon l’adage « tout travail mérite salaire » (navré de ne pas pouvoir référencer l’auteur, en principe, c’est un boulot de journaliste et je ne le suis pas). Ce serait un peu réducteur de ne travailler que pour l’argent. Pourtant, c’est assez moteur. Bien sûr, pour les chanceux qui ont la possibilité de choisir leur profession, de faire les études adéquates, de décrocher le poste de leur rêve parce que des motivations plus « nobles » les poussent vers une carrière particulière, il existe d’autres motifs. Le gain d’argent est parfois sacrifié. Mais dans l’optique de réussir à survivre, rares sont ceux qui acceptent de travailler gratuitement. Normal me direz-vous, non ?
Il est vrai que certaines professions touchent plus d’argent que d’autres. Alors qu’il est vrai que certains métiers mériteraient une rémunération beaucoup plus élevée vue la pénibilité du travail, sa complexité physique et psychologique, ses expositions en termes de risque, son empreinte sur la vie familiale et personnelle, les responsabilités engagées … Les aides-soignants par exemple remplissent une mission extrêmement importante sans la moindre reconnaissance et avec un salaire de misère. Ils touchent autant qu’une secrétaire lambda de la fonction publique pour des tâches bien différentes (on ne considère pas le travail de la secrétaire comme plus simple : rester derrière un écran toute la journée, le téléphone scotché à l’oreille pour gérer des demandes dans tous les sens n’est pas chose facile, soyons bien d’accords !). Et ils touchent bien moins que le trader qui fait des paris toute la journée (ça c’est pour aller dans le sensationnalisme, soyons fous, combattons le feu par le feu comme on dit !). Quoi qu’il en soit, tous ces métiers travaillent aussi en vue de gagner une certaine somme tous les mois et ainsi leur permettre de vivre.
Voyons un peu le parcours d’un médecin. Après un concours ultra-débile ultra-sélectif (mais qui en soit ne sélectionne pas du tout les plus aptes à faire de bons médecins étant donnés toutes les suggestions de réformes qui continuent à proliférer…) lors de sa première année, l’apprenti docteur passe deux ans en temps qu’étudiant lambda à la faculté, puis il devient externe, c’est-à-dire demi-étudiant, demi-fonctionnaire à mi-temps (tous les matins) à l’hôpital où il doit emmagasiner le maximum de connaissances pour préparer un nouveau concours idiot : l’ECN. Passé cet examen, il devient interne et choisi une spécialité et une région où il sera formé selon ses résultats à l’ECN. Ensuite, pour 4 à 6 ans encore, il restera un demi-étudiant, demi-salarié, travaillant toute la journée (et parfois la nuit) à l’hôpital et se trouvant quelques créneaux pour suivre des cours et accessoirement pondre sa thèse qui lui permettra de devenir docteur en la présentant devant ses pairs. Mettons donc 10 ans d’études pour devenir simple médecin. A cela, vous rajoutez selon vos goûts 2 ans de clinicat pour devenir Chef de Clinique, quelques années à droite à gauche pour passer quelques concours et devenir maître de conférence ou obtenir un doctorat en science ou encore l’habilitation à diriger des recherches etc. Et bien sûr tout en continuant de vous former via la formation continue. Aller, gardons 10 ans d’études, sachant qu’on ne s’arrête pas là (mais moi, j’essaye d’éviter le sensationnalisme journalistique !).
Bon, 10 ans d’études, c’est bien. Ça vous empêche de faire des projets à long terme quand vous êtes jeunes, ça vous sépare de votre copine qui rêve de s’installer et que vous êtes incapables de rassurer parce que vous ne savez pas exactement où vous allez, et ça peut vous casser vos rêves de devenir un jour médecin spécialiste dans telle branche parce que l’ECN en aura décidé autrement, parce qu’il n’y a plus de place pour faire un clinicat dans tel service et parce que vous n’avez pas de bol, tout simplement (un peu de persuasion quand même, on ne se refait pas !). Mais s’il n’y avait que ça, parce qu’à tout ça, on survit. Non, en plus de ça, si on se trompe dans notre métier, on ne va peut-être perdre des millions tout de suite comme notre trader, ni devoir rappeler quelqu’un parce qu’on a oublié de lui faire remplir un papier au secrétariat. Non. Si un soignant se trompe, il peut tuer quelqu’un. Voilà, c’est dit. C’est un peu mélodramatique (je me sens un peu journaliste de première page) mais quelque part, c’est la vérité. Si ça ce n’est pas pénible, complexe, risqué, marquant sur la vie personnelle et familiale (« salut chérie ! » « Coucou ! Qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » « J’ai tué un malade, et toi ? »), et que ça ne constitue pas une responsabilité colossale, alors je vous tire mon chapeau et ravale mon acide. Alors oui, quand on sort d’école de commerce ou d’ingénieur (des parcours pas faciles, on est bien d’accord) avec disons un bac + 5, où l’on peut faire des erreurs sans doute graves mais qui, a priori, ne remettront jamais directement la vie d’un homme en danger, là on peut toucher des sommes coquettes (à la louche via les salaires débutants moyens qu’on trouve sur letudiant.fr environ 3000€/mois) sans que ça ne dérange personne et ne fasse les gros titres. En plus, les ingénieurs ou les commerciaux (par exemple) n’ont pas de serment d’Hippocrate ni de code de déontologie, alors c’est sûr qu’on ne va pas aller leur dire que quand même, le tact et la mesure hein … Qu’on soit bien d’accord, je ne crache pas sur les ingénieurs et les commerciaux (mes proches le prendraient très mal), je crache sur le regard socio-journalistique un peu simpliste qu’on a du monde. Du moins, que les médias semblent vouloir nous faire avoir.
Alors voilà, en tant que médecin, j’imagine qu’on essaye de préserver la vie dans les meilleures conditions possibles. Le respect des enseignants, des politiques et des autres savants se perd, la reconnaissance aussi. La gestion des ressources humaines à l’hôpital est catastrophiques : le numérus clausus est controversé, la formation des professionnels est calamiteuse sur le plan humain, et certains journalistes qui n’y connaissent pas grand-chose rajoutent leur grain de sel et ne font rien de très utile dans ce bazar. Oui, je trouve ça normal qu’un médecin qui a travaillé 10 ans en commençant à vraiment gagner un peu d’argent qu’à partir de la 6ème année (et quel salaire : 1300€ en 1ère année, 1500€ en 2ème, 2100 pour les 3-4-5ème année en moyenne, cf ANEMF) alors qu’à côté de lui, ses amis de lycées sont désormais ingénieurs ou statisticiens à l’INSEE, touchent donc facilement 2000 à 3000€ (auxquels s’ajoute pour l’INSEE par exemple une prime annuelle de 1000€ afin de les motiver à rester dans le public), peuvent commencer à construire leur vie et réaliser leurs projets, fonder une famille, s’installer… je trouve ça normal donc qu’au bout de 10-15 ans d’études, un médecin puisse être payé dignement, connaissant son métier. L’intérim surpayé, c’est un problème, c’est vrai. On en parle de l’intérim dans la fonction publique, à l’INSEE tient par exemple puisqu’on en parle ? Forcément qu’à partir du moment où il y a un besoin, ceux qui peuvent y répondre sont par définition peu nombreux et veulent en tirer profil. Vous n’allez pas vendre à un collectionneur un timbre de 1919 dont vous n’avez  rien à cirer à 3 francs 6 sous quand vous savez que vous pourriez en obtenir un peu plus. Après, on est bien d’accords qu’il faut une limite aux abus. Donc j’approuve la proposition du député qui veut un peu standardiser tout ça.
Ce qui me gêne dans cet article, c’est le côté « ces médecins, tous des nantis » qui empeste les pages du journal. Non, désolé, la recherche du profil, ce n’est pas ce pourquoi j’ai fait médecine, mais on ne va pas se mentir : savoir qu’on se coltine 10 ans d’études pas toujours très drôles pour un métier ultra-prenant bien que passionnant et quand même assez bien payé a priori, c’est intéressant. D’autant que le luxe du choix, beaucoup ne l’ont pas. Après, qu’on ne vienne pas dire que la formation des médecins est payée par le contribuable donc qu’on peut tout leur demander. Toutes les filières universitaires sont payées par le contribuable. Alors ne pointons pas du doigt les blouses blanches comme des profiteurs irrespectueux. Et bien sûr qu’il y en a. Les médecins sont des êtres humains. Et la connerie humaine, avec l’univers, ça fait partie des deux choses infinies selon Einstein, par contre, pour l’univers, il n’en est pas absolument certain. Je vous livre un scoop : il y a autant de cons chez les médecins qu’il y en a partout ailleurs. Ouais, je sais, ça fait beaucoup. Pire, si ça se trouve, c’est un con qui vous écrit !

Dans la peau d’un aide-soignant

Bon, excès d’entrain, il faut que ça sorte ! Il y a quelque temps, ou peut-être était-ce hier, peu importe, j’ai pris une garde en tant qu’aide-soignant dans un service assez particulier qui porte mille-et-un noms, qui s’appellera ici le « lit-porte ». C’est un endroit curieux, le lit-porte. On y entasse des gens qui viennent des urgences, et qui doivent être hospitalisés dans un service, mais en attendant de trouver une place ou de confirmer la nécessité de cette hospitalisation, on les pose là. Souvent sans grande explication, à part la suspicion de diagnostic, par un médecin pressé ou une infirmière qui a autre chose à faire parce que dans le box d’à-côté, y’a un type qui se vide de son sang, voyez-vous ?
Pour toi, la journée commence assez fraichement. Première mission de vacation, tu débarques dans le service des urgences, la fleur au fusil, en sachant parfaitement que :

  1. C’est ta première fois, et ce n’est pas romantique.
  2. Tu ne sais pas faire grand-chose de tes dix doigts même si tu es plein de bonne volonté (cf 1.).
  3. Tu redoutes absolument tout vu que tu ne sais même pas comment fonctionne le service.
  4. Tu es d’emblée mal vu par les aides-soignants car tu es un étudiant de médecine, et c’est bien connu, les étudiants en médecine sont tous des petits merdeux qui pètent plus haut que leur cul.
  5. Tu te répètes tout ça intérieurement en boucle depuis que tu as accepté cette mission.

Comme c’était à prévoir, tu ne te pointes pas au bon endroit. Pourtant, hier, tu as cherché le service, repéré l’accueil, demandé à une infirmière si c’était bien ici le « lit-porte ». On t’a dit « oui oui » et tu es reparti l’esprit presque tranquille (les points 3 et 4 restant quand même assez peu affectés par cette tranquillité spirituelle toute relative). Ainsi, on t’adresse à untel qui te renvoie vers unetelle qui dit que Machintruc ne va pas tarder et qu’il faut l’attendre. Pendant que Machintruc prend son café, une équipe de blouse blanches et vertes te dévisage, goguenarde, et tu sens sur ton front un genre d’éruption soudaine de diodes électro-luminescentes qui clignotent et affichent aléatoirement « Nouveau », « Stupide », « Paumé » ou encore « Gros Boulet ». L’observation des pieds n’a jamais été aussi passionnante, à défaut de n’avoir pas assez étudié les mécanismes de dissimulation du caméléon en milieu hospitalier. Note pour plus tard : commander le livre.
MachinTruc arrive. Il t’emmène dans les boyaux de l’hôpital, découvrant presque des couloirs sous des tapisseries médiévales, façon Harry Potter à l’école des sorciers, mais sans mots-de-passe. Le digicode, c’est plus classe. Il t’explique « à droite, à gauche », histoire que tu ne te sente pas perdu, mais tu te demandes quand même si tu retrouveras la sortie. Cinq étages plus haut, il te laisse en te donnant des indications avec la monotonie de l’habitude. A peine le temps de dire « merci Machintruc » qu’il est déjà parti.
Les aide-soignantes t’accueillent avec tiédeur.

–          Dis Colette, tu veux pas le prendre avec toi, vu que t’as mal au dos ?
–          Ah non Véronique, ça va aller mon dos, prends-le toi !
–          T’es sûre ? Parce que moi ça ne me dérange pas d’être toute seule !
–          Oui oui, ça va aller ne t’en fais pas !
–          Te fais pas mal au dos hein ! Faut bien qu’il serve à quelque chose.
–          Bon aller, je le prends, on va voir ce que ça donne …

Et là, tu te sens super aimé, super en confiance, super utile. Mais ni une, ni deux, tu prends sur toi, et tu anticipes. Tu attrapes les gants de toilettes, les serviettes, les draps. Tu observes une fois, puis tu prévois ce dont elle a besoin pour travailler. Tu entres dans les chambres, malgré tes angoisses, mais tu ne laisses rien paraître. Alors qu’au fond, la question est : quand est-ce qu’il va falloir que tu t’y mettes ? Faire une toilette, laver un bassin, essuyer les fesses. Tant de choses qui ont l’air si simples dites comme ça, mais qui, lorsqu’il faut mettre la main à la pâte, se révèlent d’une complexité humaine sans égale. Quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Les aides-soignants sont des héros. J’insiste. Franchement. Sincèrement.
Le sourire s’affiche progressivement sur le visage de celle qui m’apprend tant de choses sans le savoir. Elle apprécie ma vivacité, je crois. La première toilette est imminente. J’ai déjà préparé le matériel, elle me conseille de l’installer d’une certaine façon. Je vais chercher de l’eau, tiède, mais plutôt chaude, dans une bassine. Elle dénude le patient, intégralement. Mes dents grincent : on aurait pu le faire en plusieurs temps, il y a une autre personne dans la chambre quand même. Mais la pro, c’est elle, pas moi. Alors je la ferme.

–          Je lave, tu sèches, ok ?
–          Ça marche.

Je passe un genre de serviette en papier derrière elle. L’homme semble confus. Il discute pourtant relativement bien, mais peut, d’un coup, réclamer ses parents. Il est troublant, parfois, lorsqu’il dit que la vie s’arrête un jour pour tout le monde. Qu’il faut de bonnes chaussures pour courir l’existence, mais qu’elles s’usent souvent plus vite qu’on ne le croit. Il nous met en garde : la fin arrive rapidement, quoi qu’on y fasse, et bientôt, ça sera notre tour. Après cela, il soupire.

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?
–          Oui madame, c’est bien.

Le torse est couvert d’ecchymoses sanguinolentes. Je ne sais même pas pourquoi il est là. Est-ce que c’est douloureux ? En passant tout près avec le gant de toilette, l’homme ne réagit pas. Je ne connais même pas son nom, ni pourquoi il est là. Je n’aime pas ça. L’aide-soignante me dit de ne pas hésiter, d’appuyer un peu plus quand je sèche. Je m’exécute. Il est vrai que j’ai toujours tendance à être « trop doux » dans mes gestes. Tellement doux qu’au final, on a l’impression que je n’ose pas. Je n’ose pas blesser.
On en vient aux jambes. Je sèche avec application. Puis on remonte, lentement, vers des régions plus intimes. J’appréhende. On est là au point critique : quid du respect, de l’autonomie, de la pudeur ? Pas une fois l’aide-soignante n’a demandé au monsieur ce qu’il pouvait faire seul. Par contre, elle lui demandait sans cesse si ça allait. Elle mouille, lave avec application, décalotte la verge, rince le gland, s’applique sur les testicules. Je pense que ça doit être dur, arrivé à un certain âge, d’en être là. Même pas capable de se laver seul. Livré aux mains d’une aide-soignante peut-être un peu infantilisante, mais pas méchante, et d’un étudiant en médecine peu dégourdi. C’est à mon tour. J’y vais, puisqu’il le faut, mais j’ai l’étrange sensation d’envahir l’autre. Je sèche, comme il faut, sans trembler. La bourse, les poils, je remonte sur la verge, et là …

–          Ça va monsieur ? Ça fait du bien, hein ?

La réponse ne se fait pas attendre.

–          Oh oui, c’est très bon !

« Je n’en peux plus … »

Comme une rivière.

D’après l’infirmière, c’était la troisième fois de la journée. Plutôt de la nuit, puisque c’était lorsque l’astre d’or se perdait de l’autre côté de la Terre que j’étais là. Petit aide-soignant même pas formé, qui écoutait ce qu’on lui disait et faisait ce qu’on lui demandait. Qui courrait quand les patients sonnaient. Qui tremblait, dissimulé dans un coin d’ombre de la pièce, quand un autre souffrait. En murmurant « Le médecin arrive, tenez-bon … ».

La porte s’ouvrit sans mal. La pièce était vide, les couvertures du lit en désordre. Les ténèbres de la nuit derrière la vitre. Pas une étoile. Une immense bâtisse, une vue directe sur une aile de l’hôpital. Mais l’heure n’était pas au silence béat devant un tableau aussi contestable. De l’autre côté d’une autre porte, une voie, demi-brisée, tressautait. Inintelligible.

« Madame, ça ne va pas ? Que se passe-t-il ? »

Pas de réponse. Un sanglot, ou un pleur, à moitié étouffé. Un soupir, long, épuisé, presque honteux. J’attendais. Je comprenais. J’essayais de rassembler les éléments. Patiente caucasienne, d’âge moyen, venait pour suspicion de récidive d’une maladie endocrinienne après une opération. Soumise à un test, consistant, dans les grandes lignes, à affaiblir son organisme pour déterminer à partir de sa réponse hormonale s’il était nécessaire d’opérer à nouveau, la pauvre dame voyait s’éteindre le troisième jour d’un régime inflexible. Deux fois déjà, elle s’était à moitié effondrée, allant au-delà du bord des larmes, tant le stress de passer à nouveau au bloc semblait la démolir.

« Je suis tombée … »

Battement de cœur. Je tentai de savoir si elle s’était blessée dans sa chute. Je n’avais qu’un silence déguisé par quelques hoquets étouffés en guise de réponse. Le loquet étant évidemment clos et accessible que de l’intérieur, je promettai de revenir et me dirigeai vers la cuisine d’appoint. Au passage, j’informai rapidement l’infirmière de la situation qui, le visage soudain tendu, s’en allait essayer de communiquer avec la patiente.

Un couteau à bout rond en main, j’improvisai un tour-de-main d’agent secret. Au bout de quelques minutes de bataille intense, le verrou se plia devant ma lame de fortune et la porte daigna s’ouvrir. Nous découvrîmes la patiente qui pleurait, entre les toilettes et le lavabo, assise à même le sol. Les couleurs fleuries de sa robe de chambre tranchaient avec la pâleur de son visage sous les néons blanchâtres qui se réfléchissaient au creux des gouttes cristallines roulant sur ses joues, les unes après les autres. Comme une rivière.

État des lieux. On l’aida à se relever. On lui fit regagner son lit. Elle s’installa, en parlant à moitié, s’inquiétant de son état, de ses constantes « pas très bonnes », de l’angoisse des glycémies, de son bilan entrées/sorties « pas extraordinaire », et de l’opération qui s’était peut-être mal passée. Elle déborda de questions autant que de larmes mais sans hurler, juste le désespoir qui stagne, perdure, s’installe et annihile jusqu’à la volonté de s’énerver, de s’emporter, d’hurler de peur ou de douleur.

C’est à cet instant qu’une fois de plus je réalisais que je n’avais rien à dire. Rien qui puisse la rassurer. Non pas que son état était alarmant. Mais je ne savais rien. Et je savais que je ne savais rien. Avé Socrate. Et la rage naquit. Un jour, me dis-je, un jour viendra où je pourrai calmer, avec quelques mots, quelques paroles et un rien de savoirs. Un jour viendra où je me sentirai utile pour les souffrants, les inquiets, les perdus et des malades jusqu’à leurs proches. L’infirmière fit ce qu’elle pu, mais je sentais dans les questions pointues de la patiente qu’il aurait fallu un peu plus pour définitivement dissiper ses craintes. Mon rôle à ce moment donné fut d’aller chercher une carafe d’eau.

Quand je revins, la patiente était seule. Tandis qu’elle buvait, je m’installai sur une chaise, un tout petit peu moins haute que le lit. Alors elle me regarda et me parla. De son opération passée. De sa crainte de devoir recommencer. De ses fameuses constantes. De sa maladie. Je ne pouvais qu’écouter et, étrangement, j’éprouvais de moins en moins de colère face à mon ignorance. Et, étrangement encore, je la voyait se détendre. Et, étrangement enfin, nous finîmes par échanger une plaisanterie ou deux.

Puis je pris congé, lui souhaitant la meilleure fin de nuit possible. A l’instant où j’allais franchir, pour la dernière fois avant le crépuscule prochain le seuil de sa porte, elle me dit :

« Vous savez, j’ai vraiment peur et … je n’en peux plus … ».

Elle eut un petit sourire fade, et une dernière larme vint mourir dans ses draps. Puis elle s’allongea et je quittai la pièce. Le lendemain soir, elle m’apprit que ses craintes s’étaient envolées et qu’elle quittait l’hôpital dès le lendemain. Sa joie débordant dans ses paroles. Comme une rivière.

Seule parmi les autres

« – Elles sont là ! Elles me veulent du mal, je le sais ! Je les ai vu je vous dit ! Au secours … »

J’attendais. Dans la pénombre de la petite chambre, Mme Perdue s’évertuait à me raconter des horreurs. Elle venait de crier. Selon elle, sa sonnette était cassée. Et elle criait depuis des heures. L’infirmière a regardé le mécanisme, l’a activé devant elle sans problème et est repartie. Cela faisait un long mois qu’elle était dans ce service. L’équipe soignante avait tout essayé. Ils ne pouvait pas la garder. Elle aurait même giflé une aide-soignante quelques jours plus tôt. Était-ce vraiment de sa faute ? Est-on vraiment soi-même lorsqu’on vient d’un autre pays jusqu’en France, pour subir une chirurgie cérébrale ? Est-ce qu’on reste vraiment soi-même lorsqu’on vit cela, et qu’on stagne, plusieurs semaines, dans la chambre d’un hôpital, désorienté, parlant juste ce qu’il faut de français pour se faire comprendre, cloué au lit car handicapé par sa maladie et ne sachant pas pourquoi on ne peut pas manger quand on le voudrait, ce que veut dire diabétique, ni pourquoi on ne peut pas rentrer chez soi.

J’avais peut-être un peu plus de patience que les autres soignants. Ou alors, et c’est plus probable, cela ne faisait que quelques jours que je m’occupais d’elle. Par conséquent, je n’avais pas encore baissé les bras. Je lui accordais même une attention particulière, bien que chacun des patients que je côtoyais était particulier pour ma part. Avec elle, je veillais à bien choisir mes mots. A me poster, posément, à quelques pas du lit et à la regarder dans les yeux pour y lire la petite étincelle de compréhension quand je lui parlais. A ne pas avoir de gestes brusques, et à répondre à toutes ses questions, toutes ses demandes, en lui expliquant pourquoi, à deux heures du matin, il n’était pas vraiment utile de se brosser les cheveux et qu’elle ferait mieux d’essayer de dormir un peu.

Quelque part, à cause de ses origines peut-être, ou sa coiffure, elle me rappelait ma grand-mère. Bien que cette dernière soit en très bonne santé, je ne pouvais me défaire de cette impression étrange et, chaque fois que Mme Perdue me parlait, je l’imaginais dans une maison, entourée d’enfants et de petit enfants, un sourire aux lèvres, la vie heureuse … Ainsi, ce soir, quand elle s’adressait à moi, je remerciais les ténèbres de dissimuler mon visage pâlissant.

« – Elles sont venues ensembles. Elles étaient en bandes. Je vous jure. Elles me font mal. Elles m’ont fait mal. Des bâtons … elles m’ont mis des bâtons. Et je criais. J’ai mal. Elles sont là, je les ai vu passer ! Mais pourquoi vous ne m’écoutez pas ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Vous les avez vues ? Elles me veulent du mal !
– Qui vous veut du mal ?
– Les filles ! Elles prennent des bâtons, ô j’ai mal …
– Il n’y a personne, à part les infirmières et les aides soignants, je vous assure …
– Mais elles sont là, je les ai vue ! Vous ne me croyez pas ? Pourquoi vous ne me croyez pas ? Je ne suis pas folle, vous savez ! Je ne suis pas folle. Non. J’ai mal. Je crie. Pourquoi personne ne vient quand je crie ?
– …
– Pourquoi vous ne répondez pas ? Vous ne m’écoutez pas ? Pourquoi personne ne m’écoute ?
– Je vous écoute, Mme Perdue.
– Je peux vous raconter ? Elles m’ont fait du mal ! »

J’échangeais avec elle un regard. Ou plutôt, je plongeais mes yeux dans un abîme de détresse. Une sorte d’ « Au secours, j’existe, et j’ai mal ». Elle ne semblait pas pleurer. Mais peut-être que l’obscurité dissimulait ses larmes, comme elle étouffait mes battements de cœurs. Incroyablement puissants. Incroyablement forts. Presque douloureux.

Alors elle me raconta. A grands renforts de gestes explicites pour me faire comprendre que les bâtons, c’était là qu’elle les prenait. C’était là que ces barbares les lui enfonçait. Qu’elle avait mal, ici et là. Qu’elle criait, mais que personne ne l’entendait. Qu’elle ne pouvais rien dire. Que c’était les filles du village. Qu’elle lui en voulait. Que l’une d’elle s’appelait Bienveillance. Bienveillance était aussi le nom d’une aide-soignante du service qui était, je trouve, assez « expéditive » avec Mme Perdue. Violée, humiliée, livrée à elle même, elle me raconta pendant plusieurs minutes. Et je me taisais. J’ouvrais grand mes oreilles et je souffrais avec elle. Je vis une ou deux larmes perler sur son visage. Puis son récit s’acheva et le silence de la nuit prit sa juste place. J’approchais alors, lui tendis un mouchoir et passait quelques temps à lui dire qu’elle était en sécurité ici, que nous allions vérifier qu’il n’y avait personne et que nous ferions le nécessaire pour qu’elle ne risque rien. Et au fond de moi même je me demandais : était-ce un cauchemar, ou était-ce un souvenir ?

Mme Perdue a fini par partir avec sa famille. Mme Perdue a laissé une trace indélébile dans mon esprit. Parfois, on peut répondre aux besoins des patients. Parfois, on peut savoir ce qu’ils veulent. D’autre fois, on ne peut pas. Pour différentes raisons. Mais quand ce que l’on pense être la folie vient prendre le pas sur la raison, et quand l’être humain se retrouve perdu dans sa chambre d’hôpital, sans savoir où il est, sans savoir où il vit, sans même savoir ce qu’il a été, que peut-on faire, nous, soignants, pour qu’ils se retrouvent eux-mêmes ? Peut-on vraiment juger et dire qu’untel est fou car le psy l’a affirmé et renvoyer le patient chez lui ? Comment peut-on distinguer les éclairs de lucidité ? Comment peut-on saisir l’importance d’une demande venant du patient se trouvant dans un tel état ? Écrire « folie » ou toutes les expressions similaires, médicales ou non, sur un dossier, nous autorise-t-il à prendre en charge le patient comme on irait prendre soin du chat du voisin en le nourrissant 2 ou 3 fois par jours, en passant en un coup de vent et « à la prochaine ! » ?

Moi je n’ai pas pu. Et j’espère que je ne serais jamais un courant d’air. Mais peut-être que la réalité du métier viendra toquer à ma porte. Et peut être que je ne lui ouvrirai pas. Toutefois, j’essayerais quand même de fermer la fenêtre. Dès fois que le courant d’air, un instant, s’arrête, et forme un calme tourbillon.

« Ne m’oubliez pas … »

L’aube était encore loin. Un silence s’était imposé depuis quelques temps dans la petite pièce où trois soignants venaient de terminer leur repas. Deux d’entre eux était attachés au service d’Endocrinologie. Ce dernier était toutefois considérablement réduit pendant l’été, faute d’une restriction de lits, et parasitait le service voisin, à savoir, celui de Rhumatologie, lui empruntant l’espace d’un mois ou deux un petit couloir. Cependant, les deux équipes soignantes de nuit chacune composée d’une infirmière et d’un aide-soignant profitaient de cette proximité pour partager leur diner de minuit, et se donner un coup de main de temps à autre. Comme ce soir où l’aide-soignant de Rhumatologie ne s’était pas présenté. Par conséquent, j’endossais la double responsabilité, devant accompagner l’une et l’autre infirmière dans leurs tournées respectives. Ça ne me dérangeait en aucune façon, mais me donnait un peu de stress supplémentaire.

Vers deux heures du matin, l’infirmière de Rhumatologie sortit de sa léthargie et je l’imitais aussitôt pour l’accompagner dans le poste de soin. Jetant un coup d’œil à ma fiche de patients, l’infirmière m’annonça qu’il suffisait simplement de vérifier que vous le monde aille bien, et de prendre la tension et la température de quelques personnes sous surveillance.

Nous entrâmes dans la chambre de Madame Fragile. C’était une vieille dame d’un âge indéfinissable. Elle avait les cheveux gris tirant vers le blanc, légèrement ondulés, témoignant d’une ancienne chevelure sans doute particulièrement jolie. Elle était fine, presque trop maigre. Ses yeux clairs avaient cet air fatigué que même un bon sommeil ne peut effacer. Sa voix était sèche, bien que légèrement chevrotante quand elle nous demanda le bassin. Elle nous accusa de ne pas l’avoir entendu sonner, depuis plus d’une heure, tandis qu’elle se retenait tant bien que mal. Nous lui assurâmes que sa sonnette devait être mal réglée bien que nous en doutions, et lui montrâmes comment l’actionner correctement. Semblant ne pas entendre, elle réclama à nouveau le bassin. L’infirmière le positionna et m’enjoignit à l’aider à remonter la pauvre dame. Elle me conseilla de veiller à ne pas appuyer sur sa clavicule fracturée, raison pour laquelle elle était ici. J’acquiesçais et m’appliquais, quoique j’eus l’impression que, même sans le vouloir, j’aurais pu briser n’importe lequel des os de cette femme rien qu’en y posant le doigt. Tandis que je prenais place à côté d’elle, elle me considéra un moment.

« Qu’est-ce que c’est ? Qui êtes-vous, vous ? Me lança-t-elle.
– Je suis l’aide-soignant d’endocrinologie. Comme il manque du personnel ce soir, je remplace celui de Rhumatologie.
– Pardon ? Parlez plus fort je suis un peu sourde ! Me dit-elle en avançant son oreille valide.
– Je suis l’aide-soignant de Rhumatologie ce soir ! Dis-je en parlant plus fort.
– Ah … faites attention à mon épaule, j’ai mal, me précisa-t-elle bien qu’elle semblait sceptique sur mon rôle à l’hôpital. »

Une fois le bassin en place, elle nous dévisagea un moment. Puis elle perdit patience.

« Je ne vais pas attendre trois heures de plus que vous restiez là à me regarder ! »

Nous quittâmes la pièce sans plus attendre et nous consacrâmes au reste du tour. Nous guettions la sonnette de sa chambre qui, comme toute sonnette, allumerait une petite lumière rouge au-dessus de sa porte (en plus de déclencher un son tonitruant) afin de lui retirer le bassin et la remettre bien allongée dans son lit. Alors que nous avions eu le temps de finir le tour, nous nous inquiétâmes de n’avoir encore rien entendu et entrâmes dans la chambre.

La pauvre dame pleurait à chaudes larmes. Quand nous l’aperçûmes, elle nous accusa de l’avoir laissé là, incapable de bouger tandis qu’elle nous appelait, convaincu que les rires (d’autres soignants à l’étage du dessus et incapables de la voir) qu’elle entendait par la fenêtre entrouverte se moquait d’elle. Elle disait que cela faisait une heure (en réalité pas plus d’un quart d’heure) qu’elle était là, livrée à elle-même dans un bourbier infâme. Elle se sentait humiliée, désemparée, et … profondément seule. Elle ne l’a jamais dit ouvertement, mais pour moi, sa colère était un appel en détresse. Elle était surtout seule, abandonnée et malheureuse … Tandis que nous la réinstallions dans son lit, elle continuait ses lamentations bien que nous l’assurions du contraire. Je ne sais plus comment c’est arrivé mais au bout d’un long moment resté à l’écouter, elle me prit la main, et je l’écoutais encore.

« Vous êtes là jusqu’à quand ?
– Jusqu’au matin madame et si vous voulez, je passerais vous saluer avant de partir puis je reviendrai le soir même, ça vous plairait ?
– Oui, vous êtes gentil … me glisse-t-elle à moitié endormie.
– Alors reposez-vous madame, et à demain matin … dis-je en quittant la pièce. »

C’est ainsi que je repassais le matin, dépassant l’heure à laquelle je devais rentrer chez moi, épuisé. Mais je l’écoutais me parler d’une vie qu’elle aurait vécu en Angleterre, entre autres. J’appris par l’infirmière que c’était vraisemblablement faux et que la pauvre dame perdait ses repères à l’hôpital. Mais pour moi, et comme à chaque fois que je la croisais, cette femme d’un autre temps avait vécu en Angleterre, une vie riche et heureuse, et avait tous les droits du monde de se replonger dans ces souvenirs là quand elle se sentait seule …

Embryologie de la vocation : premiers pas comme aide-soignant à l’hôpital

           A l’aube de l’existence

Je me souviens qu’enfant, alors que j’étais à des années-lumière de m’imaginer faire médecine un jour, les hôpitaux m’effrayaient un peu. Il y avait dans ces grandes bâtisses une sorte d’aura, d’ambiance lourde et pesante. Comme si un être tout puissant, invisible, mais menaçant, y régnait. C’était un peu la même chose dans une église. Une force mystérieuse qui m’obligeait à me tenir à carreaux. Quel que soit la religion par ailleurs. Quoi qu’il en soit, cette présence mystique me rendait presque mal à l’aise. De plus, savoir qu’il arrivait que des gens meurent en ces lieux ne les rendaient en rien plus attrayant. Ceci dit, je dois remercier la série Urgences que j’aime pourtant beaucoup aujourd’hui, qui me faisait particulièrement peur à l’époque. Il faut dire que, comme tout gamin un peu trop curieux, apprendre qu’on ne sait pas vraiment ce qui se passe quand on meurt, ça choque.

Ah … la mort. Elle m’évoque quelques vers de Baudelaire, vers que je trouve magnifiques :

« O douleur ! O douleur ! Le Temps mange la vie,
Et l’obscur ennemi qui nous ronge le cœur
Du sang que nous perdons croit et se fortifie ! »

Tout le problème est là. La vie humaine est éphémère. Et le temps passe.

Mais alors … pourquoi médecine ? Ah … on est lancé sur le terrain des questions existentielles ? L’argumentaire nécessiterait plus qu’un simple article de blog pour être exhaustif. Je ne connais peut-être pas moi-même la réponse complète à cette question. Pour une fois, laissons le temps faire murir la réflexion. Cela étant, c’est une question intéressante : Pourquoi fait-on médecine ?

          Juillet

C’est définitif, je viens d’échouer à ma première tentative pour réussir la PACES ou Première Année Commune des Etudes de Santé. 14 places me séparent du dernier pris en médecine. Je fais le point. Ai-je envie de recommencer ? Ne puis-je pas simplement abandonner cet avenir chimérique pour me consacrer à quelque chose de plus certain, plus proche de mes centres d’intérêts : la philosophie, la psychologie, le droit … n’importe quoi ? J’étais presque sur le point d’arrêter. Et puis … je me suis réinscrit. Qui vivra verra …

En attendant, il fallait bien faire quelque chose de ses vacances. Ayant terminé le concours en Mai, ça me laissait un long moment pour me reposer. Puis, naturellement, l’étudiant en quête de moyens finit par se dire : « Tiens, et si je travaillais ? ». Fastfood ? Inenvisageable. J’avais tout de même envie de faire quelque chose qui me plaisait un minimum. Travailler en librairie par exemple ? Oui mais où ? De fil en aiguille, j’ai postulé à l’hôpital du coin. Accessoirement, l’hôpital où, peut-être, un jour, je pourrais suivre mes cours de médecine … si je réussissais.

Après de multiples batailles avec l’administration que je n’exposerais pas du fait de leur complexité et du faible intérêt de ces histoires, je me suis retrouvé avec un poste d’Aide-soignant de nuit en Endocrinologie (enfin, en tant que remplaçant de fortune). Fier, je l’étais, aux yeux des autres. Inquiet, je l’étais, face à moi-même.

Quand on décroche un poste dans le domaine du social, de la santé, de l’aide à la personne, je trouve qu’on ressent soudain le poids de la responsabilité. « Et si je le faisais mal ? », « Et si je blessais quelqu’un ? », « Et si je n’en étais pas capable ? » … C’est donc en essayant vainement de me renseigner un peu sur le rôle et les protocoles de l’aide-soignant que je vis défiler mon mois de Juillet …

          Quand tout ne fait que commencer

Au bout d’une semaine, je savais à peu de chose près ce qu’on attendait de moi. J’étais quelqu’un de volontaire, dans le sens où je ne cessais de dire « Surtout n’hésitez pas à me dire ce que je dois faire : c’est la première fois que je bosse ici ». Je suis tombé sur une équipe particulièrement sympathique. Mon seul regret fut de n’avoir jamais vraiment eut un check-up complet de ce que je devais faire, faute de quoi, une dizaine de jours avant la fin de mon poste, une aide-soignante du matin est venue me trouver pour me reprocher de ne pas préparer quelque chose pour l’équipe du matin, et ce systématiquement, toutes les nuits où je travaillais. Sitôt dit, sitôt fait, après une multitude d’excuses, j’ai fait mes dix derniers jours en prenant sa demande en compte. Mais j’ai culpabilisé pour les vingt jours précédents où je ne l’avais pas fait …

Parlons maintenant de ce qui vous intéresse : les cas. Très souvent des contrôles de diabètes avec éducation thérapeutique : apprendre au malade le fonctionnement de sa maladie, le familiariser avec les procédés de lecture de sa glycémie, l’aider à maintenir cette dernière dans les normes … C’est parfois malheureux de voir des jeunes d’une vingtaine d’année atteint de cette pathologie et semblant parfois même ne pas avoir conscience de sa potentielle gravité. Certes, le diabète ne « s’attrape » pas, néanmoins, on sait tous comment certains types peuvent se déclencher … Plus originaux, la maladie et le syndrome de Cushing (hypersécrétion des surrénales pour faire simple), une acromégalie (grosso modo : hypersécrétion de l’hormone de croissance se caractérisant par une atteinte physique que je vous laisse imaginer), un cas multi-pathologique complexe, un cas de chirurgie autour de l’hypophyse, et d’autres. Je reste volontairement vague sur les pathologies et les symptômes pour l’instant, faute d’avoir des connaissances solides et sûres à vous transmettre … pour l’instant.