Premiers pas

J’inspire, j’expire, je respire. L’externat est fini. Le temps de la référence systématique à l’interne est révolu. Désormais, c’est à mon tour de décider, d’estimer, d’évaluer, d’agir ou de m’abstenir. Bien sûr, les séniors sont présents, ici. Très présents, très encadrants. Chacun à sa manière, évidemment. Mais incontestablement mieux qu’ailleurs

J’inspire, j’ouvre la porte derrière laquelle un jeune homme afghan attend. Il a reçu une sorte d’échafaudage sur l’arrière du crâne. Il semble avoir perdu connaissance quelques instants, et devant l’affolement généré par son accident de travail, s’est pourtant opposé à ce que ses collègues n’appellent les secours. C’est son médecin généraliste, vu le lendemain, qui l’encourage à aller aux urgences, devant la violence du choc, les vomissements, les douleurs, les vertiges… Lui, il me dira en partant au scanner : « vous savez, d’où je viens, j’ai vu la mort, le sang, les crimes et la guerre… alors bon, un coup sur la tête, c’est pas grave ».

J’expire, un peu bruyamment, lorsque j’entends les soignants s’adresser avec une voix forte et exaspérée à un vieil homme qui revient du scanner. Il a pourtant été retrouvé errant dans le hall d’un immeuble qui n’était pas le sien, une coupure à l’oreille, confus. Il répétait « oui » à toutes les questions de mon entretien, y compris « quel est votre nom ? ». Il voulait tellement se relever de son brancard que j’avais proposé un peu d’hydroxyzine pour le détendre avant le scanner cérébral motivé par son aphasie, sa confusion, et un babinski bilatéral. Je retourne le voir, guidé par les voix des soignants qui semblent batailler avec lui. Je le retrouve contentionné, et ce n’est plus « oui » qu’il répète, mais « merde ! ». Ce me semble relativement et tristement approprié. Mes collègues tentent tant bien que mal de le maintenir pour lui faire un ECG. Je réfléchis quelques secondes, et j’ai à peine le temps de sentir si ce que je vais faire est acceptable que je me lance dans une hypnose un peu brusque, mais efficace puisque pendant une bonne minute, le vieil homme restera parfaitement immobile. Je lui suggère un peu de calme, puis retourne dans le poste de soin pour contacter les neurologues…

J’inspire, et je toque à la porte derrière laquelle elle et son amoureux se tiennent la main. Sa minerve souple maintient son cou douloureux du fait d’un accident de voiture, et son autre main se porte sur son ventre où le cœur d’un petit être de cellules doit à peine commencer de battre. Rien de grave aux cervicales. Mais un décollement trophoblastique léger imposant du repos d’après le gynécologue. L’inconvénient, c’est qu’elle souhaiterait éviter de révéler, par l’intermédiaire du certificat d’arrêt de travail, sa grossesse, parce qu’elle achevait ce jour sa période d’essai. Je bidouillerais le logiciel qui m’est encore peu familier, pour que le diagnostic de grossesse porté par le gynécologue disparaisse au profil d’un accident de voiture. Le secret à tout prix.

J’expire, avec un petit sourire, quand je vois partir cet homme et sa femme, après un simple point de suture. L’analgésie n’était pas optimale, y compris parce que mon hypnose conversationnelle était de mauvaise qualité, parasitée par ma méconnaissance des lieux et mes recherches de matériel. Parce que plusieurs interruptions. Parce qu’il faut aller vite, chaque temps pris avec un patient est un temps en moins pour les autres, balance entre rapidité et efficacité. Parce que faire un point avec un doigt encore raide d’un accident récent est plutôt délicat. Parce qu’un peu de stress, aussi. Mais leur sourire, leur merci, leur « au revoir », est un petit cadeau dont ils ne mesurent peut être pas la portée pour l’interne néophyte des urgences.

J’inspire. Sa fille m’aperçoit et se lève. Elle vient à ma rencontre et je lui demande comment s’est passée la nuit. Elle me raconte, l’angoisse devant la détresse respiratoire, alors même que cela faisait à peine une semaine qu’enfin, sa mère avait pu être hospitalisée chez elle. Accident de voiture il y a dix ans, elle était tétraplégique, trachéotomisée et dans un état pauci-relationnel. « Non réanimatoire » était écrit partout dans le dossier médical. Et pourtant, je suis entré, j’ai dit bonjour à la mère et à la fille, mon regard alternait entre les deux en utilisant des formulations suffisamment inclusives comme « comment s’est passée la nuit ? ». On a parlé ensemble. A un moment, les yeux de la vieille dame se sont agités derrière ses paupières, et sa fille s’est penchée vers elle, tout simplement en disant : « Oui maman, je sais que tu n’aimes pas que je parle de toi à ta place, mais pour l’instant, puisque tu ne peux pas, il faut bien que j’essaye de le faire pour toi ». J’expire. Je suis touché. On organise ensemble un retour à domicile le plus rapide possible, avec un réel partenariat entre l’équipe de soin et la famille, en lien avec l’hospitalisation à domicile.

J’inspire, j’expire, je respire. Toutes ces situations, on ne nous les apprend pas vraiment dans les livres et les 6 premières années de médecine. Les « cas » sont découpés, préconçus, idéalisés. La panade, l’incertitude, et tout l’épi-médico-technique pur sont éludés. Trop difficile à évaluer. Peut-être même à enseigner ? Et pourtant, pourtant, si je n’en menais pas large en termes de compétences médico-techniques, ces moments de relations, de questionnement, de positionnement, d’humanité finalement étaient comme des repères dans mes débuts nébuleux et balbutiants. Des petits moments où je sentais, malgré l’incertitude irréductible qui les constitue fondamentalement, une « zone de confort », où le fait de ne pas savoir était peut-être mieux toléré, mieux vécu, mieux tout court. Comment enseigner cela à des étudiants endoctrinés par un concours idiot, où chaque case est soit une bonne, soit une mauvaise réponse ?

Comment s’inspirer de l’incertitude, de ces moments de globalité, où médecine, science, technique et relation s’entremêlent sans s’exclure ? Comment profiter de ces expirations, ces temps d’humanité pure où il n’y a rien d’autre à faire que de prêter une oreille attentive à l’autre, et apprendre ce qu’aucun livre, peut-être, ne saurait transmettre ? Comment ne pas avoir le souffle coupé par la complexité de l’humain, de l’art de prendre soin, et des situations de vie qu’il nous est permis de vivre, d’observer, et parfois, d’accompagner ?

J’inspire. J’expire. J’ai peur, je suis un néo-interne, un parfait néophyte de l’art du soin. J’inspire, j’expire. J’essaie d’être patient, perfectionniste sans auto-flagellation (même si je m’auto-flagelle à la perfection), d’accepter mes énormes limites, et de compenser mes lacunes médicales ou techniques. J’inspire, j’expire. Parce que l’air que nous échangeons circule entre les êtres humains, tissant comme un lien invisible et précieux. Je respire, car ce lien me fascine et m’oblige, à toujours y rester attentif, à tenir mes engagements et à respecter ces valeurs.

Interne de premier semestre aux urgences ayant besoin de l’aide de son sénior.

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Le premier jour du reste de ta vie

Après la dernière garde, c’est le dernier jour de stage de ma vie d’externe. L’externe. Cet étudiant hospitalier qu’on désigne souvent de cette façon : « l’externe » (le « l’ » est important). Pour le héler ou proposer un candidat pour une tâche généralement peu enviable mais nécessaire. Du genre « bon, il faudrait reprendre un peu l’histoire rénale de ces 20 dernières années-là, on va demander à l’externe d’éplucher le dossier » ou encore « bon, ils font chier la radio là à ne pas répondre… dis l’externe, tu peux descendre/traverser tout l’hôpital pour aller demander (ndlr : à tout prix) un scan pour madame machine ? ». Pas toujours. Parfois, c’est dans un réel désir de formation : « il va falloir faire une PL à monsieur bidule, l’externe, t’es prêt.e ? ».

L’externe. Son nom n’existe juridiquement même plus. « Etudiant hospitalier » c’est un peu long, certes. Allant de services en services où il mène une vie aux rôles variés, l’externe peut tout aussi bien être l’invisible non remarqué, l’élément indispensable (pas forcément qu’au rangement des examens complémentaires mais souvent quand même), secrétaire-brancardier-standardiste téléphonique de substitution (comme tout un chacun à l’hôpital), souffre-douleur ou bouc-émissaire (ne sous-estimez pas sa capacité à aligner les planètes), et parfois soignant, membre de l’équipe, pair, voire encadrant de néophytes.

L’externe est sensé développer plusieurs compétences au cours de son cursus. C’est sans doute le résultat d’une réflexion méta-pédagogique qui, à force de conceptualisation à outrance, s’est lentement élevée du sol pour planer dans les hautes sphères et aboutir à un extrait du texte législatif régissant les études médicales en quelques formulations pédagogologiques. Ces compétences sont : « communicateur, clinicien, coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle, acteur de santé publique, scientifique, responsable au plan éthique et déontologique, réflexivité ». Jusque-là, pourquoi pas. Mais dans le détail, on s’embourbe un peu. Notamment parce que dans la logique académique actuelle, formation va de pair avec évaluation, et je vous demande bien comment juger du niveau d’acquisition d’une compétence telle que « membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle » ou « acteur de santé publique » chez un externe. Certains s’y essayent, proposant des objectifs tels que, pour « acteur de santé publique » : « utilise le système de santé aux échelons local, régional et national et connaît les principaux systèmes de santé dans le monde ». Moui, on va dire que cela dépend un peu (beaucoup) de qui nous encadre et dans quel service. Ou encore, dans la catégorie « réflexivité », ce problématique objectif à mon sens : « prend conscience de ses limites personnelles et matérielles et tend à les repousser ». Vas-y mon grand, tu vas être dôôôôcteur, tes limites on s’en moque.

Etonnamment, les bonnes choses font peu de bruit. Typiquement, sous la rubrique « scientifique » : « démontre sa capacité d’acquérir des concepts relatifs à la médecine factuelle et à les  utiliser dans diverses situations cliniques » (certains, manifestement, l’oublient en grandissant) ou encore, sous la rubrique « responsable au plan éthique et déontologique » : « est sensibilisé à l’éthique de la santé et de la recherche en matière de divulgation, conflits d’intérêts, protection des personnes et relation avec l’industrie » (vous le sentiez venir non ?). Et encore, je pourrais vous citer toute cette dernière rubrique, mais ce n’est pas pleinement le sujet ici.

Revenons à ce dernier jour d’externat. Dans un service de pneumologie quelconque, le vendredi, c’est le jour de la grande visite. Cette fameuse procession de docteurs et leurs étudiants sur les talons qui passent de chambre en chambre. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le dernier jour du stage des étudiants hospitaliers de 6e année qui vont bientôt passer leur concours. C’est aussi le dernier jour du stage des internes. Et enfin, c’est aussi le dernier jour du stage des jeunes 2e année de médecine qui font leur 1er stage de sémiologie (science des signes cliniques des maladies) à l’hôpital. Sauf que la chef est seule. L’interne a pris sa semaine de congé. Et l’étudiant de 2e année attend d’être évalué. Ni une, ni deux, elle se tourne vers votre serviteur pour lui demander d’accompagner le « P2 » (Marc) faire l’observation d’une patiente entrée dans la nuit dans le service, de le regarder faire sans rien dire et de débriefer après. « Participe à l’acquisition des savoirs par les plus jeunes au sein de l’équipe soignante pluriprofessionnelle », rubrique « coopérateur, membre d’une équipe soignante pluriprofessionnelle ».

Nous y allons. Nous entrons dans la chambre. Nous nous présentons. Je le laisse faire, je m’assoie dans un coin et me fait oublier. Murielle, 75 ans, autonome, adressée des urgences pour une pneumopathie d’allure infectieuse sur un terrain asthmatique allergique. Je l’observe. Marc s’embourbe un peu dans un schéma standardisé d’interrogatoire, il oublie notamment de demander le nom du médecin traitant et autres spécialistes éventuels, ou le mode de vie. Il tombe dans le « piège » classique de demander le « motif d’hospitalisation » d’emblée et se laisse embarquer dans l’anamnèse (histoire de la maladie). Il tente de revenir aux antécédents. Nous apprenons que Murielle a été traitée d’un cancer du sein et a une hypertension. Murielle est si bien organisée que lorsque Marc pense enfin à demander ses traitements, elle lui donne une petite fiche plastifiée qu’elle a écrite elle-même pour « rassembler toutes les ordonnances ». Marc me regarde avec un désespoir proportionnel aux nombres de spécialités écrites en nom commercial : « il faut vraiment que je recopie tout ça ? ». J’y jette un œil, j’y vois quelques médicaments qui pourrait lui faire évoquer d’autres antécédents, je lui réponds « à toi de voir, fais comme si je n’étais pas là ». Il recopie, scrupuleusement, mais ne pose pas de question supplémentaire. « Démontre sa capacité d’explorer les antécédents du patient et de les consigner de façon exacte, concise et organisée dans divers contextes cliniques », rubrique « clinicien ».

Je reconnais l’interrogatoire policier que les enseignants martèlent aux tout jeunes étudiants pour leur faire comprendre qu’ils doivent poser toute une série de questions et « cadrer » la discussion. Marc semble vaciller entre deux postures : celle de l’écoute, dont je perçois l’envie, et celle d’appliquer strictement les consignes quitte à couper la parole à Murielle, qui, il faut le reconnaître, pourrait disserter sur une question fermée. Si je me rends bien compte que certains éléments importants de l’interrogatoire pour la pneumopathie infectieuse ne sont pas demandés, je constate que je fais d’autant plus attention à sa manière de communiquer, d’être présent, de l’écouter. J’admets ne jamais avoir respecté ce schéma d’interrogatoire au cours du dit interrogatoire, ayant l’habitude de questions ouvertes et d’ainsi « remplir les cases » au fur et à mesure de la discussion, même si les informations ne viennent pas « dans l’ordre ». Je ne suis ni policier, ni juge, juste apprenti soignant. Je note, sur mon petit papier, les mots et tournures qu’il utilise comme « donc vous venez juste parce que vous toussez ? », prononcé sans animosité mais peut-être plus pour lui-même afin de tenter de trouver les questions spécifiques à poser face à une toux. Il se montre peut-être un peu dirige lorsqu’il souhaite passer à l’examen clinique proprement dit : « Bon, je vais vous examiner ». « Respecte la confidentialité des patients et fait preuve de sensibilité et de respect par rapport aux droits, aux opinions et à la diversité des patients », rubrique « responsable au plan éthique et déontologique ».

Alors qu’il me semblait déjà pas très à l’aise, lorsque la patiente s’est installée sur le lit, ravivant une dyspnée modérée mais potentiellement impressionnante pour un 2e année qui n’aurait pas l’habitude de voir des personnes ayant du mal à respirer, je le sens hésiter davantage. Il ausculte très rapidement les poumons (« Respirez… lentement et tranquillement… mais pas trop… Et en gonflant les poumons et, heu, sans parler »), s’interrompt, manipule son stéthoscope, me regarde, écoute le cœur avec les embouts du stéthoscope à l’envers dans les oreilles. Puis, manifestement perturbé par la dyspnée, m’explique qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Pour essayer de l’aider à poursuivre son examen clinique, je lui demande ce qu’il aimerait faire et de quoi il aurait besoin comme informations pour cela (pensant à la fréquence respiratoire, le caractère habituel/supportable ou non de la dyspnée etc.). Avec la plus belle candeur du monde, il me répond : « Je ne sais pas, mais je voudrais faire quelque chose pour la soigner ». « Est capable de solliciter autrui si nécessaire », rubrique « réflexif ».

Envoyant l’exercice au diable (« apprend à gérer son stress et celui des autres acteurs », rubrique « communicateur »), je décide de reprendre la main en lui montrant l’examen clinique, rassuré par une fréquence respiratoire très acceptable d’une dyspnée très bien supportée, habituelle et résolue en quelques minutes en position assise. Je lui fais écouter les crépitants de l’insuffisance cardiaque, les vibrations vocales, la technique de percussion thoracique, l’appréciation d’une fréquence respiratoire… Puis, je reprends quelques questions de l’interrogatoire, « à ma façon ». J’apprends alors qu’elle est mariée à un homme qui a fait un AVC, dont les séquelles seraient essentiellement thymiques avec un caractère soudain renfrogné et irritable. Depuis 4-5 ans, finis les voyages à l’étranger, la garde des arrières-petits-enfants, les visites aux amis, les sorties au cinéma. Réticent aux soins et à la médecine toute entière, il lui reproche ses visites chez le généraliste ou même sa venue actuelle à l’hôpital. « Vous vous rendez compte ? Il a fait un AVC et il ne va même pas à ses consultations de suivi… » dit-elle avec un regard humide. « J’ai l’impression que ça vous inquiète beaucoup ». Les larmes coulent tandis qu’elle raconte ce qu’elle avait à dire, ce qu’elle voulait peut-être dire à quelqu’un, deux inconnus en blouse blanche qui n’ont jusqu’alors prêté attention qu’à ses poumons. A cet instant, c’en est fini des guide-lines, des schémas bien appris. On a une patiente qui pleure et qui a besoin de parler. Alors on écoute, activement, entièrement. Et on fait avec ce qu’on a appris sur le tas… ou pas.

Après quelques minutes, je ne sais plus exactement comment nous sommes passés des larmes au rire. Marc s’éclipse chercher une balance à la constatation d’œdèmes sur les jambes de Murielle. Pendant ce temps, je lui demande ce qu’elle a pensé de lui. Elle me répond qu’il lui a paru gentil, à l’écoute et motivé et qu’elle pense qu’il sera un bon médecin s’il garde tout ceci. Je le lui transmettrais. « Obtient les renseignements pertinents et les points de vue du patient, de son entourage, des collègues et des soignants, et sait en faire la synthèse », rubrique « communicateur ».

Lors du débrief avec Marc, on a, il faut l’avouer, beaucoup plus discuté de la posture soignante/étudiante en santé que des aspects techniques de l’interrogatoire et de l’examen clinique d’un patient atteint d’une pneumopathie infectieuse ou d’insuffisance cardiaque. Il trouvera ces détails cliniques dans les livres, outre les grandes lignes que nous avons rapidement évoquées. Nous avons échangé, plutôt que d’être dans une évaluation unilatérale, sur sa perception du stage, de la situation, des facilités et des difficultés qu’il lui semblait avoir rencontré. Il m’a même fait un retour inattendu mais bienvenu sur mes petites capacités d’encadrant. Puis, à la toute fin, il ajoute : « Ah et heureusement que quand la dame s’est mise à pleurer, tu étais là. J’ai bien senti, quand elle a parlé de son mari qu’il y avait un truc mais j’ai pas osé lui demander. Parce que j’ai pas encore eu les cours pour apprendre à gérer ce genre de situation donc je n’aurais pas su réagir. J’ai bien aimé ta façon de faire, on apprend ça quand à la fac ? »

Silence. « Heum… jamais ». Litthérapeute, briseur de rêves (et de gonades selon certains) depuis 2012.

PS : « établit une communication axée sur le patient, par le biais de la prise de décisions partagées et d’interactions efficaces fondées sur l’éthique et l’empathie », rubrique « communicateur ». http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid20536/bulletin-officiel.html?cid_bo=71544&cbo=1

Des erreurs et des fautes

Des erreurs et des fautes

22h. Une demi-douzaine de dossiers viennent rehausser la pile déjà colossales des patient.e.s qui attendent de voir un médecin, aux urgences. L’ambiance est typique, livresque, cinématographique : des blouses blanches esseulées courent dans les couloirs de la fourmilière, des portes s’ouvrent et se ferment, des tonalités sonnent en une cacophonie particulière à laquelle viennent se greffer les gémissements plaintifs, les soupirs exaspérés, les apostrophes agacées déclinant en de multiples variantes le même refrain « Ca fait X heures que j’attends ! (On peut mourir !) ».

Je traverse un couloir en esquivant une infirmière pressée, m’arrêtant deux ou trois fois pour répondre aux apostrophes (« Comment ? Cela fait X heures ? Et vous êtes toujours là ? – selon les cas, à ce stade de la réponse, on peut obtenir un rire, un apaisement ou, et c’est le risque, un sursaut d’agressivité si le ton était trop moqueur et non sincèrement impressionné – c’est terrible, croyez bien que je suis désolé, et en même temps, comme vous le voyez, il y a du monde et on met tout en œuvre pour pouvoir vous voir le plus vite possible, dans l’ordre des priorités notamment en termes d’urgence… »). Oui, ça met bien 2 minutes, et paradoxalement, ça fait peut-être 2 minutes (quand on les a) où les patient.e.s se sentent entendu.e.s voire considéré.e.s. C’est pas magique non plus, certes.

Au bout du couloir, j’attrape le dossier suivant. La patiente est installée dans la petite pièce de consultation à l’extrémité du couloir que je viens de traverser. A nouveau, il faudra répondre aux questions, apporter un verre d’eau, transmettre une information à un.e collègue, esquiver une flaque d’eau (dans le meilleur des cas), donner un coup de main à un.e soignant.e pour déplacer un brancard, réinstaller un.e patient.e ou apporter du matériel, et peut-être que j’arriverai au bout du couloir de 20 mètres en moins de 10 minutes.

Avant d’entrer, je toque, et regarde le nom de cette patiente. Madame D. Consulte ce soir pour « asthénie, ne parvient pas à se débarrasser de puces de lit chez elle ». Hummm… je ne suis pas sûr d’avoir révisé cet item des ECNi dernièrement… Je suis définitivement un cancre. Et mes collègues ont probablement levé les yeux au ciel devant un tel motif. Il faut dire, même juste une heure de travail dans nos conditions, pour un néophyte, et lui aussi découvrira le sens du mot asthénie.

Je fais alors face à une femme d’une cinquantaine d’année qui m’accueille en souriant, allongée sur son brancard. Je me présente, m’annonce comme étudiant en médecine parce que ce n’est pas écrit sur le dos de ma blouse, et que sur mon badge, c’est tout petit. J’ai fait ainsi toute la nuit, depuis la cinquantaine de garde que j’ai dû faire jusque-là, et jamais personne ne m’a mis dehors pour ça. Je me demande si ce qui compte, ce ne serait pas simplement la présence. Car même en répétant que je suis étudiant, en disant que je vais solliciter l’avis de mes médecins/chefs/superviseurs, beaucoup de patient.e.s m’appellent docteur (et je n’aime pas ça, mais c’est un autre débat).

Madame D me parle de ses soucis de puces de lit, apportées par son ex-mari, père de ses deux enfants, qu’elle a accepté d’héberger une nuit pour le dépanner, et qui lui a déposé ces charmantes bestioles en récompense. Qu’elle a tout essayé, dépensé la totalité de son maigre budget pour tenter de s’en débarrer, mais que depuis 3 semaines, elle en retrouve toujours, partout, et ne sait plus quoi faire. J’ajoute quelques « hum » « oui ? » « et ? » à mon écoute silencieuse, assis à côté du brancard. Je pose quelques questions parfois, qui n’ont rien de vraiment médical. Peut-être écrirais-je l’item n°363 « infestation de l’habitat par les puces de lits » avec lequel tous les dossiers de l’internat commenceront plus tard, mais pour l’instant, ce qui m’intéresse, c’est où elle est allée chercher des conseils pour lutter contre les puces, si son ex-mari l’a aidé un peu, si ses enfants lui prêtent main forte, et comment va le moral dans tout ça…

Et soudain, les larmes. Toujours aussi surprenantes, toujours aussi émouvantes. Je lui propose quelques mouchoirs. Elle m’explique alors être assez anxieuse, d’autant qu’en ce moment, avec l’un de ses fils, ça ne va pas fort. Autrefois très bon élève et charmant, il est devenu autre du jour au lendemain, vivant la nuit, dormant le jour, fumant et vendant du cannabis, étant régulièrement arrêté au commissariat qui appelait alors madame D pour qu’elle vienne le chercher. A côté de ça, elle a renoué, une nouvelle fois, avec son premier amour, le genre d’amour parfait où tout vous pousse l’un.e vers l’autre, avec cette connivence spirituelle qui résiste au temps et aux évènements. Premier amour interrompu pour des raisons de mariages arrangés et de timing raté, mais premier amour revenu par épisodes, au fur et à mesure de la vie qui avançait, et désormais chacun divorcés, prêt à trouver enfin le temps d’être ensemble. Et pourtant, depuis 6 mois, plus de nouvelles, une balafre sur le cœur déjà bien lourd de madame D. Aucune idée suicidaire, dit-elle en avouant avoir « perdu son sourire », elle qui était autrefois très dynamique, ou encore ne plus dormir de la nuit, l’esprit rongé par d’angoissantes ruminations qu’elle aimerait tant faire cesser. Elle a du mal à sortir avec ses amies sans « gâcher la soirée », elle ne se reconnait plus.

« Je suis désolée, je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça » me dit-elle.

« Je ne sais pas non plus, peut-être que vous en avez besoin ? » dis-je.

Nous échangeons encore un moment, et je lui propose, si elle le souhaite, de rencontrer le psychiatre de garde s’il est disponible afin qu’ils fassent le point et puissent éventuellement trouver les solutions pour un suivi à long terme, ce qu’elle accepte.

De retour dans le bureau médical, j’appelle le psychiatre. Je commence à lui présenter les choses lorsqu’il me coupe après 3 phrases : « et c’est quoi l’urgence ? ». Traduisons-le par « il y a-t-il un risque suicidaire dans l’immédiat ? ». Je fais peut-être l’erreur de lui dire qu’elle n’en verbalise pas, ni ne semble y avoir pensé dans l’immédiat. Il m’interrompt à nouveau « bon, ben pour l’instant je ne vais pas pouvoir la voir avant un bon moment, peut-être demain matin, parce que… parce que je suis indisponible, donc je te propose de lui prescrire une benzo, de lui donner les coordonnées du CMP et elle verra en ville. A plus ! ». Et derrière ses paroles, le bruit d’un microonde qui sonne et d’une émission de télévision.

L’interne hausse les épaules et valide sa prise en charge. On se retrouve devant la patiente, et l’interne l’interroge rapidement. « Bon, on ne va pas pouvoir faire grand-chose pour ces puces de lits, ici, aux urgences ». Soupir intérieur. Il me laisse les ordonnances à donner et s’échappe. On reprend les choses avec madame D. J’explique la raison de l’ordonnance, communique les coordonnés des CMP proches, et lui conseille de prendre RDV avec son médecin traitant si elle le souhaite. Elle sortira avec un sourire fatigué et un « merci docteur ».

Rage. Colère. Désespoir. J’écoute d’une oreille distraite ma co-externe raconter l’histoire d’une patiente, cinquante ans, asthénie avec des troubles cognitifs depuis quelques mois de type ralentissement psychomoteurs et difficultés de lecture, de calcul, de concentration… Etiquetée « dépressive » par un médecin il y a trois mois. Ma co-externe vive d’esprit insiste pour appeler un neurologue. Elle ose devant l’interne vaguement dubitatif. Un scanner plus tard :

Ainsi, pour madame D, a-t-on fait une faute ou des erreurs ?

Une portée du soin

En médecine, les choses changent. Encore trop doucement, trop lentement, trop discrètement, mais c’est peut-être le début, le vent qui se lève, les prémisses d’un raz-de-marée salvateur. L’océan de la formation est de plus en plus traversé par des voiliers audacieux, proposant à quelques étudiants-navigateurs d’explorer les eaux fascinantes du jeu de rôle. On prend un soignant, en formation ou non, auquel on attribue le rôle de patient, tandis qu’un autre jouera celui du soignant. Et larguez les amarres !

L’expérience est intéressante. Passées les premières minutes un peu gênées, le miroir social se brise et les personnalités ressortent. Il est intéressant de noter la tendance des étudiants en médecine jouant les patients à être relativement « gentils » avec leurs médecins, adoptant une posture compréhensive (parfois même sont-ils un peu trop jargoneux dans leur discours, mais après tout pourquoi pas ?), et sont rarement du genre à manifester leur agacement, leur tristesse ou leur incompréhension. La présence d’un enseignant « superviseur » pouvant éventuellement représenter pour eux un contrôle de leurs connaissances théoriques en médecine peut expliquer cela.

Mais le plus incroyable, c’est qu’après ces quelques minutes, on se rend compte de sa façon d’interagir, puisque l’essentiel de ces jeux de rôle consiste à étudier « la relation soignant-soigné ». L’usage du « on » ou du « nous » dénotant peut-être d’une attitude un peu trop compassionnelle, la tendance à se réfugier dans l’explication physiopathologique d’un phénomène qu’on croit être vulgarisée mais qui consiste peut-être surtout à nous rassurer dans le cadre d’une annonce d’un décès ou d’une maladie grave, et, pour moi, la difficulté de ne pas avoir de « points de repère » utiles sur lesquels essayer de s’appuyer pour personnaliser la discussion : le mode de vie, les passions, le travail, la famille, les peurs, les espoirs, les projets… de mon interlocuteur.

C’est le plongeon, tête la première, depuis le voilier voguant sur une mer d’huile idéale, dans les eaux troubles de la réalité. Le moment où les barrières s’estompent, où la porosité de la blouse apparait toute entière, où seule la lumière de quelques phares valeureux nous aident à avancer dans un brouillard incertain. Ce rapport personnalisé avec l’Autre, dont le visage ne reflète qu’une partie de la vérité, qui nous ordonne et nous supplie, qui nous renvoie à notre propre humanité, au-delà des rôles, au-delà du soin.

Madame P. est arrivée dans le service de transfusion thérapeutique. Elle vient de neurologie pour un échange plasmatique. Son dossier est rempli de mots compliqués, d’explorations qui n’ont rien donné, et de conclusions qui hésitent entre « idiopathique » et « cryptogénique » pour qualifier une « polyneuropathie démyélinisante chronique ». Pour faire simple, depuis une dizaine d’année, madame P. a vu ses jambes, ses chevilles, ses mains, ses bras perdre en force, en précision, en mobilité et en sensibilité. Et ce, au cours de nombreux accès plutôt brutaux, paliers par paliers, répondant de moins en moins bien à des cures de corticoïdes. Et le plongeon opère d’autant plus lorsque madame P, la trentaine à l’époque, deux enfants, musicienne de talent, ne peut plus jouer de piano avec ses mains engourdies…

Elle est arrivée et nous avons discuté. De sa maladie, de sa dépression, de son côté Nietzschéen à dire qu’ayant touché le fond, elle ne pouvait que remonter, de ses enfants qui la voyait parfois terrassée par une nouvelle poussée de sa maladie et lui disant « maman, j’en ai marre que tu sois malade », de son compagnon qui la soutenait mais qui, quand même, n’aimait pas trop parler de sa maladie. Et de musique, des chansons françaises aux baroques indémodables, du conservatoire où elle avait enseigné et où j’avais appris, sans jamais s’être croisés, des partitions à jouer, des partitions injouables, du moral que ça donnait, des envies de balancer le piano à travers la pièce de ne pas arriver à déchiffrer certains passages… et de la tristesse de voir ces mains rigides, en griffe, rétractées en permanence, luttant avec le kinésithérapeute, mais toujours incapables d’appuyer sur une touche de piano.

Madame P. est revenue plusieurs fois pour des échanges. On parlait un peu de sa maladie, et beaucoup d’elle et de musique. Elle me glissait des suggestions de morceaux, des conseils de chansons françaises musicalement intéressantes, me demandait quelques nouvelles du conservatoire, quitté depuis si peu de temps et pourtant si longtemps déjà. Médecine gourmande de temps, ECN phagocytant les plaisirs annexes…

Et un jour, la fin de mon stage approchant, je vois le nom de madame P. sur la liste des patients du jour. Mes collèges infirmières me disent qu’elle dort. Mon coexterne me dit même avoir reçu un regard presque déçu lorsqu’en passant récupérer son dossier, il l’aurait réveillé par mégarde. Inquiet, j’entre dans la chambre où je la trouve endormie. Faisant demi-tour, je l’entends bouger et me retourne. Nos regards se croisent, et un sourire illumine son visage tandis qu’elle me reconnait. Alors, sur le ton de la confidence, elle prend la parole la première : « avant toute chose, avant la maladie, je voulais vous faire écouter ça… ». Elle sort son téléphone, et de sa main dont la maladresse est devenue un compagnon de route, à force de techniques et d’astuces, elle fait résonner un enregistrement. Le toucher du piano est délicat, les nuances fines, le mouvement lent et majestueux, rythmé et caractéristique d’un Bach parfaitement maîtrisé. J’écoute, je ferme les yeux pour éviter aux larmes de s’y mêler.

« C’est magnifique » dis-je.

Elle me répond alors « ça date de la semaine dernière, c’est moi qui joue ».

Et là, comme deux gamins, on crie, on rit, on pleure. Parce qu’avant la double barre, chaque pause et chaque note comptent, y compris celles qui ne sont pas encore écrites.

Des humain.e.s en blanc – Ne jamais dire jamais.

Cela commençait toujours un peu de la même façon. Dans ce service déjà si particulier, rempli de joie de vivre et de travailler ensemble, reconnaissant les patients d’un simple regard – pathologies chroniques et visites très régulières obligent – avec cette volonté d’intégrer tout le monde jusqu’aux externes quand bien même ils changent tous les trois mois. Il y avait les trois infirmières avenantes et génialissimes, il y avait la cadre présente et bienveillante qui chaque matin vous fait la bise, il y avait cette cheffe prodigieuse et… surprenante.

Alors, un jour, cette cheffe formidable passant dans le service salue ses externes et nous demande de l’accompagner dans les étages. Comme d’habitude, au cours du trajet, traversant le mastodonte CHU par des passages, escaliers et ascenseurs dans tous les sens à se demander parfois s’il n’existe pas de réels passages secrets (une idée pour les codeurs : la carte du maraudeur hospitalier version application avec la formule « je jure solennellement que je suis paumé dans ce CHU » ; ou, plus simples « c’est quoi le foutu code ? »), elle rencontre des collègues : agents de ménage, aide-soignant.e, IDE, kinés, médecins, et autres. Elle s’arrête, les salue avec leur prénom, leur fait parfois la bise, échange quelques mots, et repart en reprenant la discussion sur la physiopathologie de telle maladie, ou l’histoire de tel.le patient.e quand personne ne nous entend. Parce qu’elle les connait bien, ces personnes qu’elle va visiter, parfois simplement pour les saluer, les rassurer sur le fait qu’elle pense à eux, même si elles ne sont pas dans son service.

A chaque fois, elle arrive avec un grand sourire. Elle leur consacre une pleine et entière attention. Elle caresse respectueusement leur main ou leur épaule. Elle les écoute. Elle leur explique. En sortant, elle nous commente les choses. Elle n’est pas dupe. Elle sait que certain.e.s patient.e.s mentent ou plutôt « n’ont pas envie de dire leur vérité ». Elle sait que certaines situations sont plus complexes qu’il n’y parait, ou parfois, plus « simples ». L’empathie ne la rend pas moins « lucide ».

On m’a souvent reproché de n’écrire que les mauvais aspects de l’hôpital. On m’a parfois accusé presque de n’en décrire que ce qu’il y avait de pire, entre ces quatre murs et derrière les blouses trop blanches d’âmes blasées, conformées, ou éteintes de leur humanité. On m’a affecté un peu vite dans l’équipe de la AirMédecine, sans bien savoir quels critères répondent à ce concept. Et si la critique est aisée, c’est vrai, le compliment est un art plus complexe et pas suffisamment mis en avant à notre époque. Pardon pour n’écrire que ce qui me touche, me frappe et me fait réfléchir, et pardon si ces réflexions vous bousculent. Et s’il persiste encore une certaine naïveté de ce jeune garçon découvrant l’hôpital, cette même naïveté qui s’éloigne de plus en plus au fur et à mesure que l’habitude vient recouvrir d’un voile mes yeux désabusés d’agent « perfusé » de l’hôpital public, j’espère entretenir ces reliquats naïfs pour ne pas oublier.

En commençant médecine, j’espérais voir des soignants investis, des liens intègres et forts entre soignants et soignés, toute une équipe animée par un intérêt suprême : prendre soin. J’espérais voir, je ne savais exactement sous quelle forme, des valeurs essentielles animées en actes, postures et réflexions. J’avais peut-être un peu trop d’a priori, ces clichés sociaux qui peuvent motiver les plus jeunes à entreprendre des études de santé. J’avais peut-être trop d’attentes, d’orgueil ou d’égo. Un peu comme, lorsqu’on s’imagine entreprendre un projet, se dire qu’on fera tout avec l’implication (ou l’application) parfaite, le travail nécessaire, l’exacte dévotion. On se retrouve alors très déçu par soi-même, blessé dans son narcissisme, à voir que l’on galère à réussir un partiel, à louper un diagnostic pourtant évident, ou qu’assez régulièrement, on manque de tact, du mot, du geste ou du feeling pour aborder une personne qui sollicite des soins. Je suis très loin d’être une référence, et encore bien plus loin d’être parfait. Comme tout le monde. Comme tout.e patient.e. Comme tout.e soignant.e. Pourtant, au-delà des brutes, qu’elles portent une blouse ou non, il y a, à l’hôpital, des êtres Humains.

Je me souviendrais toujours de ce jour où, nous embarquant pour une virée dans le CHU-land, nous nous dirigeons vers le bâtiment de mon service préféré : les urgences gynécologiques. Nous arrivons devant Mme M., assise sur une chaise roulante, agrippée à son mari, et qui, voyant la cheffe arriver, le lâche soudainement en levant les bras. Elle se met à acclamer, rire et pleurer à la fois en voyant arriver sa « docteur », et elles se prennent dans les bras. Le soulagement efface l’anxiété de son visage en l’illuminant. Je suis bouche bée. Une blouse qui embrasse, au sens littéral, une patiente. Ce geste le plus simple et le plus puissant du monde. Je n’ai jamais vu ça. J’en ai les yeux embués. Elles se disent quelques mots. La cheffe promet de revenir. Je fais mine d’avoir une poussière dans les deux yeux. Et nous partons.

Le lendemain, nous revoilà en direction de la gynécologie pour nous rendre à l’étage de la maternité. Sur le chemin, nous échangeons avec la cheffe sur nos ressentis de nos stages passés en gynécologie. On s’entend bien sur certains aspects (du genre stakhanovisme des urgences, une certaine répugnance pour la chirurgie, la mentalité de CERTAIN.E.S gynécologues…). Nous arrivons en face de la chambre et toquons délicatement. « Oui ? Entrez… ». A nouveau, Mme M. et la cheffe s’aperçoivent, et une seconde plus tard elles se prennent dans les bras. Et nous découvrons le petit M., magnifique crevette à la peau ambrée, qui se retrouve quelques instants plus tard dans les bras de la cheffe, sous l’objectif de Mme M.. La cheffe s’adresse à ma co-externe et moi : « j’espère que vous aimez les bébés. Bon, Litthé, toi qui est un garçon, tu y es peut-être moins sensible, je ne sais pas ». Moi, sous le masque que je porte pour éviter de distribuer mon rhume à tout le monde, j’ai les yeux bien plus humides que la normale tant ce débordement d’humanité à l’hôpital me surprend, me touche, et me réjouis. C’est ma co-externe qui répondra : « Ne vous en faîtes pas, Litthé est assez sensible ».

Merci. A cette cheffe extraordinaire. A ces blouses blanches humaines. A ces rencontres rarement racontées ici, mais qui méritent bien plus que toute ma gratitude. A celles et ceux qui répondent à leur façon à toutes ces questions, et bien d’autres.

*

L’émotion nous rend-t-elle inapte à prendre soin ? Car Mme M., entre autres, est suivie par ma cheffe pour une drépanocytose SS. Il a donc fallu, notamment, adapter le taux d’hémoglobine, prévoir d’éventuelles transfusions, adopter une surveillance particulière pour une étape particulière qu’est l’accouchement, en plus du suivi de la grossesse. Cela nécessite, évidemment, des compétences et une technicité, une expertise, que certain.e.s jugeraient incompatible avec une approche « émotionnelle ». Il ne peut s’agir ici que d’une approche communicationnelle : la présence à l’autre n’implique-t-elle pas nécessairement un investissement émotionnel a minima ? Nos émotions ne nous permettent-elles pas d’accéder à une autre forme de raisonnement, d’intelligence, d’information ? On oppose bien souvent raison et émotion, comme si chacune excluait nécessairement la seconde. Est-ce si simple que cela ? Ne peut-on imaginer une faculté de cumul, des aptitudes (et peu encouragées ou développées par le système actuel) à pouvoir employer l’une et l’autre, comme un continuum ? « Garder la bonne distance », « se blinder », « rester objectif »… Avons-nous peur de l’émotionnel ? Où rangerait-on l’intuition, entre la raison et l’émotion ? Faut-il ne jamais l’écouter ?

*

Pour l’anecdote, en prenant congé, nous prenons l’ascenseur et l’une des cheffes de gynéco (parmi les plus appréciée pour ma part) fait irruption au dernier moment. D’un aplomb extraordinaire, ma cheffe lui rapporte que je n’ai pas trop apprécié mon stage en gynécologie. Petit malaise. La gynécologue me reconnait, sourit, et dit gentiment « Ah mais ça ne m’étonne pas, c’est un futur psychiatre non ? ». Non. Mais ne jamais dire jamais, n’est-ce pas ?

Est-ce que l’humain meurt ?

Quand on s’engage dans des études de santé, notamment de médecine, il y a des choses que l’on ne nous dit pas. En même temps, comment dire l’indicible ? Quels mots poser sur ces choses dont les histoires, les romans et les films sont si friands ? Ces mêmes choses qui nous captivent lorsqu’on dévore les pages d’un livre ou qu’on découvre avec attention le dernier épisode de notre série préférée. Ces choses qui, pourtant, ancrées dans la réalité de la vie, sont bien plus complexes à évoquer.

*

Quand monsieur T. entre dans la zone de surveillance rapprochée (ZSR pour les intimes urgentistes), son motif d’admission ressemble pourtant à beaucoup d’autres. Il fait chaud, cet été, et quand les jours de chaleur durent, il n’est pas rare que beaucoup de personnes âgées soient adressées aux urgences. Les variations de températures saupoudrées de quelques facteurs de fragilité constituent des attaques efficaces sur ces organismes fatigués des dizaines d’années qu’ils ont déjà vécu. Quand monsieur T entre dans la ZSR donc, il vient de sa maison de retraite, déshydraté, mais, quand même, gêné pour respirer.

Parce qu’il faut chiffrer (restons objectifs surtout n’est-ce pas ?), il est plutôt polypnéique avec une fréquence respiratoire à 25 cycles par minute, une saturation en dioxygène en air ambiant à 80% et pas franchement tachycarde malgré une tension plutôt basse à 80 mmHg de systolique et 60 mmHg de diastolique. Effectivement, en état de choc, il se présente assez pâle, et confus. On peut aisément comprendre sa place en ZSR. Dans le courrier qui l’accompagne, la notion d’une suspicion d’infection urinaire du fait une bandelette urinaire positive est vaguement évoquée. Le brancard transportant monsieur T n’est pas encore immobilisé à l’une des places de la ZSR que le grand manitou des urgences fait son apparition.

Il existe une blague, que jusqu’il y a peu je trouvais doucement drôle, et que vous connaissez surement : Quelle est la différence entre Dieu et un chirurgien ? La réponse : Dieu ne se prend pas pour un chirurgien. Je crois maintenant qu’il faut élargir la blague. Remplaçons le chirurgien par médecin et voyons ce que ça donne. Oh ! Mais ça marche encore…

Le grand chef jette un œil à monsieur T qui halète sur son brancard tandis que deux infirmières s’agitent autour de lui et que l’interne et moi achevons de pousser le brancard jusqu’à sa juste place. S’adressant un peu à tout le monde, le grand patron des urgences lance : « Mmm, à mon avis, celui-là, il ne passera pas la nuit. ». Et paf ! Voilà du diagnostic dans les règles de l’art, sous les yeux et les oreilles du monsieur suffocant, avec autant d’affect que s’il raccrochait à un énième démarchage téléphonique. « Bon, tu le sondes, qu’on quantifie un peu ce qu’il pisse, puis antibio, mais surtout appelle la famille. On le passera au lit-porte quand ça sera l’heure »… Bah tiens, évidemment, selon votre logique, s’il meurt aux urgences dans la ZSR, ça ferait mauvais genre, et ça serait pas terrible pour vos sacro-saintes statistiques surtout non ?

Je réalise en écrivant – difficilement – ces lignes que je suis – extrêmement – en colère mais que vous ne saisissez peut-être pas pleinement pourquoi. Voilà : le diagnostic était posé. L’ambiance, en deux secondes, avait radicalement changé sitôt la phrase du chef prononcée. D’emblée, l’urgence n’était plus, c’était déjà « perdu d’avance », ça ne valait plus la peine de « se battre » ni même, manifestement, d’accompagner. On rangea le brancard du vieil homme dans un coin de la ZSR, et commença une longue série d’évènements dépourvue du moindre sens – et d’humanité.

Tout d’abord, l’interne dont le dernier sondage urinaire remontait à quelques temps, voulu procéder. Etait-ce bien nécessaire d’embêter ce pauvre monsieur avec une sonde s’il allait effectivement mourir dans les heures à venir, comme tout le monde semblait le penser ? Etait-il pertinent de sonder un monsieur avec une infection urinaire (donc à priori une prostatite, donc à priori contrindiquant le sondage sans antibiothérapie active au préalable pour éviter une décharge septique) juste pour le plaisir de constater son oligo-anurie liée à son état de choc ? Etait-il vraiment nécessaire que l’interne ne s’acharne et pose sa sonde de manière traumatique si tant est que l’urine était, à l’issue du sondage, rouge d’un sang qui ne cessait pas de couler, du fait des anticoagulants que prenait ce monsieur ? Etait-il vraiment nécessaire que les infirmiers prennent cela à la rigolade tandis que l’homme allongé sur le brancard répétait, confus, les dents serrées, « ça y est ? », à plusieurs reprises même encore après la pose de la sonde ? Etait-il absolument nécessaire qu’un soignant ne s’amuse alors, à chaque « ça y est ? », à répondre « pas encore ! » en ricanant ?

Après le sondage, je m’approche du pauvre homme et je prends sa main, froide. Je croise ses yeux, grands ouverts, mais assombris, qui semblent me regarder tout en voyant quelque chose d’autre, plus loin derrière moi. Je ne sais pas quoi lui dire, je n’ose pas briser les conversations tranquilles et désinvoltes des blouses blanches autour de moi. Alors, bêtement peut-être, je pense, comme si je lui parlais. Peut-être est-ce un genre de prière pour entrer en contact, pour le calmer, pour l’apaiser un peu.

Je vais voir l’interne : « on n’appelle pas l’équipe de soins palliatifs ? ». Elle me répond que les chefs des urgences ne veulent pas, car ils ne souhaitent pas passer l’hypnovel et la morphine alors que le patient pourrait partir sans. « Ils n’aiment pas droguer les gens ». Ouais, très bien, mais l’homme en question, qu’en pense-t-il, juste comme ça, les yeux perdus, la bouche béante, recroquevillé dans son brancard où il ne peut s’allonger complètement du fait de son dos camptocormique ? Et même sans aller jusqu’au cocktail lytique, n’y a-t-il pas quelques mesures qu’on pourrait prendre pour que la situation soit un peu plus confortable pour lui ? Certes, je ne suis pas non plus à la bonne place pour savoir ce que cet homme voudrait, alors même qu’on ne parvient pas à engager une conversation avec lui. Doucement toutefois, j’initie un travail subtil auprès de l’interne et je parviens à la convaincre d’appeler l’équipe mobile de soins palliatifs, « pas forcément pour qu’ils viennent si les chefs ne veulent pas, mais peut-être juste pour un avis, non ? Qu’est-ce que t’en pense ? ».

L’interne appelle, mais manifestement, elle est troublée, ne sachant trop sur quel pied danser. Elle vient de prescrire des antibiotiques pour l’infection urinaire de monsieur T mais elle le présente comme mourant au palliétologue. Elle s’embourbe dans ses antécédents, évoque un cancer dont on ne connaît pas grand-chose en termes de traitements administrés, et finit par raccrocher en disant qu’elle rappellera. Je lui demande soudain si elle a contacté la famille. Mortifiée, elle avait oublié, et s’y attelle. « Oui, vous êtes sa femme ?… Oui, son état est… inquiétant, donc effectivement, ça serait bien de venir. Non, pas demain, aujourd’hui si vous pouvez… Je comprends, vous n’avez plus la possibilité de conduire mais est-ce que vous pourriez demander à quelqu’un de vous accompagner ou prendre un taxi ? C’est-à-dire qu’il n’est pas très stable donc si vous avez la possibilité de venir aujourd’hui… ».

Monsieur T est maintenant perfusé aux deux bras, mais toujours aucun antibiotique n’a été administré. Du sérum physiologique remplit ses veines et sa tension remonte à peine. Sa fréquence cardiaque flirte avec la bradycardie. 60, 55, 50, 54, 49, 57… Le tracé ECG du moniteur affiche un rythme pas très très régulier, mais les ondes sont globalement correctes. La saturation en oxygène est remontée, quand le capteur tantôt au doigt, tantôt sur l’oreille, veut bien nous communiquer un chiffre. Ah ça les chiffres, on les soigne. Mais le qualitatif, le non-quantitatif, le subjectif de ce visage pâle, tendu à mi-chemin entre le plafond blafard et les âmes qui passent sans le regarder, personne ne l’observe, personne ne le voit.

Je lui prends la main. Elle est glacée. Je regarde encore ses yeux clairs obscurs. Pitié tenez bon. Vous ne pouvez pas partir comme ça, dans cette indifférence quasi-totale, entouré de quelques soignants qui se racontent des blagues salaces pendant que vous êtes là, peut-être en panique, peut-être souffrant, peut-être épuisé. Votre femme va arriver. Ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus merveilleux de voir mourir les gens qu’on aime, mais cela vaut peut-être mieux que de partir sans un soupçon d’humanité ? Je n’en sais rien. Je projette sans doute. Tenez bon…

« Excusez-moi… ». Je désigne le moniteur qui affiche une pulsation cardiaque en dessous de 30 battements par minute. La main congelée et rigide du vieil homme m’échappe tandis que les paramédicaux s’affairent autour de lui.  On appuie vaguement sur les poches des perfusions, mais c’est tout. Un chef aura bien pris soin d’écrire « le blabla » dans le dossier, quelque chose comme « pas de mesure de réanimation » quelques heures auparavant. L’air de rien, une infirmière branche une poche. L’infirmier qui lui fait face, qui d’ordinaire ne dit pas grand-chose, cette fois murmure « tu lui passe les antibio ? ». L’infirmière répond « ben oui, c’était prescrit ».

C’était ? Pourquoi « c’était » ? Il n’est pas mort ! Regardez sa carotide, elle frétille encore, comme une flammèche contre un courant d’air. L’ECG n’affiche rien, puis, disons toutes les trente secondes, un complexe QRS vient illuminer l’écran. Il n’est pas mort. Autour de nous, rien n’a changé, une autre blague fuse, certains rigolent. L’infirmier d’habitude silencieux affiche un sourire que je sens un peu forcé. Je regarde les yeux vitreux de monsieur T, encore grands ouverts. Il n’est pas mort ?

Alors c’est comme ça. Loin des livres et des grands films avec la musique symphonique, les grands discours, les proches qui arrivent juste à temps et les soignants émus. Le dernier soupir qui résonne, inratable, les yeux qui se ferment et le corps qui s’allonge. Ici, le doute persiste, on frotte son sternum pour voir que les seules ondes qui s’affichent sur l’écran sont celles des électrodes ainsi mobilisées. On regarde sa carotide qui palpite ou qui ne palpite plus. L’homme courbé a ainsi la tête figée à quelques centimètres au-dessus du matelas. Sa sonde urinaire sanguinolente continue doucement de se remplir de sang. Et la mauvaise odeur, à nouveau, envahit nos narines. « Oh merde, je viens juste de le changer ! » se lamente un soignant.

Alors le grand chef réapparaitra. Il demandera à ce que l’annonce du décès puisse avoir lieu dans 3 minutes le temps de faire passer le patient au « lit-porte » pour y être admis « de son vivant ». Les statistiques, toujours. On mettra un masque au patient et un oreiller pour combler le vide entre la tête et le matelas, afin de le brancarder sans alarmer les autres patients. A peine sera-t-il sorti de la ZSR qu’une infirmière arrivera : « Oh, monsieur T est mort ? Parce que sa femme vient d’arriver à l’accueil… ». L’interne sera envoyée au casse-pipe. Je la suivrais. On marchera en échangeant des banalités avec la dame dans le couloir qui mène au lit-porte. La conversation commencera à s’orienter vers le mari. J’appréhenderais un truc, je foncerais chercher une chaise. Entre la salle de nettoyage des urinoirs et un box où reposera son mari décédé 5 minutes plus tôt, la vieille dame s’effondrera sur la chaise que j’apporterais au dernier moment. Elle finira par vouloir entrer dans le box. Tout le monde sortira. Je reviendrais avec un verre d’eau. Entre deux sanglots, elle me dira qu’ils se sont rencontrés tard, mais que ça fait 50 ans qu’ils sont ensemble.

Et puis, elle demandera : « est-ce qu’il a souffert ? ».

Où sont les étudiants qui défendent les valeurs du soin ?

Dans le dernier forum de l’initiative « Valeurs de la république, du soin et de l’accompagnement », une phrase a été prononcée. Une phrase dite l’air de rien, en passant, mais au sens véritablement profond. « Soigner, c’est s’engager ». S’engager peut-être sur une voie difficile que celle du soignant, en première ligne face à la finitude de la vie et la détresse humaine. S’engager comme prendre et assurer ses responsabilités, loin d’être anodines, dans l’exercice de son métier. S’engager envers l’autre, qu’on rencontre, dont on prend soin, au nom de valeurs fortes que l’on défend contre cet abyme d’indifférence, ces pressions économiques, l’individualisme croissant, et tant d’autres démons, dans une lutte éternelle pour l’humanité.

Voilà pour les belles phrases. La réalité, en voici une partie. Je suis représentant étudiant à la faculté. Nous sommes une vingtaine à assurer ce rôle d’intermédiaire entre les enseignants, l’administration et les étudiants. Nous relevons les manquements et les améliorations souhaitées en termes de pédagogie, de stage, de vie étudiante. Nous tâchons de faire circuler la parole, d’installer un dialogue productif, et surtout de défendre l’intérêt des étudiants que nous représentons. Et tout ça, bénévolement, et souvent dans l’ombre au point que malgré nos communications, certains étudiants ne savent toujours pas comment cela fonctionne.

Il existe durant l’externat (actuellement nommé « DFASM » et composé des 4e, 5e et 6e années de médecine) un quota de gardes à assurer. Ce quota, fixé au minimum à 25 gardes sur les 3 ans de l’externat, est variable selon les facultés. Ces gardes se déroulent essentiellement au service des urgences où l’externe peut ainsi aiguiser ses compétences en allant voir un patient, l’interroger, l’examiner, et rapporter son observation à un interne ou un chef qui retourne avec lui pour vérifier si besoin et mettre en place un traitement, et la suite de la prise en charge. C’est alors très formateur. Parfois, certains services jouent moins le jeu et profitent des externes pour pallier au manque de brancardiers par exemple et l’intérêt devient moindre (même si je pense qu’il y a des choses à apprendre là aussi… mais qu’il ne faut pas que la garde se résume à brancarder pour autant). Ce n’est pas le cas dans ma faculté.

Dans l’externat, on change de stage en général tous les 3 mois. Tous les 3 mois donc, un planning de garde est fait, les étudiants choisissant les jours où ils seront de garde. Le planning est remis à la faculté qui vérifie qu’il n’en manque pas et envoie cela à l’hôpital. Une garde, actuellement, est payée une trentaine d’euro depuis Septembre 2015. Auparavant, elle valait une vingtaine. Dès Septembre 2016, elles seront indemnisées un peu moins de 50€.

Un étudiant est tombé malade, entrant donc en congé maladie. Deux jours plus tard, il devait assurer une garde. Un message a été transmis à l’ensemble des étudiants pour demander qui pouvait l’assurer à sa place. Personne ne s’est manifesté. L’administration a donc prévenu que faute de volontaire, elle devrait procéder à un tirage au sort. Voici la réaction, adressée par mail direct à l’administration de la faculté et mise sur un groupe facebook restreint aux externes de la faculté, qui m’a profondément choqué de la part d’un étudiant :

« A l’intention de l’administration,

J’ai accusé réception de votre mail du XX/XX/20XX demandant aux étudiants de pourvoir la garde du XX/XX/20XX. La cause en était l’arrêt maladie d’un de mes camarades et co-étudiant-salarié par nature imprévisible.

Vous conviendrez bien qu’en médecine les emplois du temps sont lourds, les vacances courtes et programmées de longue date et qu’une garde imposée à la dernière minute pose un réel problème.

Il est donc difficile pour moi en tant qu’étudiant-salarié de la faculté de médecine et de l’APHP de me soumettre au principe d’un tirage au sort sans que ces règles n’aient été clairement explicitées en début de scolarité par notre employeur que nous connaissons et rencontrons si peu.

Ne serait il pas plus juste de retenir le volontariat et que ces gardes non pourvues soient financièrement valorisées pour en augmenter l’attrait au lieu de devenir des épées de Damoclès au-dessus de la tête des étudiants ? Ou toute autre solution acceptable que vous proposeriez ?

Merci de ce que vous ferez et de l’intérêt que vous portez au bien être des étudiants de votre faculté/Hôpital.

Machin, étudiant.e en DFASM »

Voici ce que je me suis permis de lui répondre.

« Salut Machin,

Tout d’abord, je te remercie d’avoir mis les représentants étudiants en copie de ton mail pour nous tenir informés de ce genre d’échanges que vous pourriez avoir avec la faculté. D’autant que je comprenne que le problème que tu soulèves soit important et assez énervant par certains aspects.

Ma réponse va ici, toutefois et initialement, être à titre personnel. Je trouve en effet que ce message est désolant (sans connotation péjorative mais plutôt au sens d’une situation de triste constatation) dans ce qu’il contient. En effet, un arrêt maladie est imprévisible, mais quand il s’étend sur quelques jours, on peut imaginer une forme de réactivité qui justifie de prévoir le remplacement provisoire des jours manqués par des collègues. D’autant que nous sommes des étudiants et salariés en médecine, donc des soignants en formation, et que nous devons être sensibilisés au principe de la continuité des soins. Et c’est peut-être dans cette phrase que le caractère désolant de ce message est mis en lumière…

Si nous sommes des soignants (en formation, j’insiste) de l’Assistance (ce mot me semble aussi très important) Publique des Hôpitaux de Paris, nous devrions être sensibles au concept de la continuité des soins. Il est bien sûr évident que notre rôle n’apparaisse pas indispensable, notamment en garde (quoi qu’il me semble qu’on puisse bien les arranger sur certaines périodes d’affluence… mais souhaitons que ça n’arrive pas tous les soirs), néanmoins, c’est une forme d’apprentissage que d’être sensibilisé à l’exigence d’assurer les gardes, non pas ses propres gardes seulement, mais d’être certains que le système tourne, pour le bien des patients (aussi grandiloquente que cette considération puisse paraître).

Dans le cas d’une garde à remplacer, il est évident que le volontariat est toujours priorisé. Untel Grandami, en 1er, représentant étudiant responsable à la commission des stages et des gardes vous le montre bien par ses messages sur ce groupe afin de paliers aux éventuels oublis dans les plannings. Il vous propose, par le volontariat en premier, à chaque fois, de nous aider à finaliser ces plannings. Est-ce un rôle que les étudiants devraient tenir dans une faculté de médecine ? C’est une autre question. Et probablement qu’un embryon de réponse consisterait à dire que cela se passerait surement moins sur le schéma du volontariat en 1ère intention si ça n’était plus le cas…

Mais il arrive que le volontariat n’aboutisse pas que ce soit pour l’oubli éventuel dans le planning ou pour une garde qui ne peut être assurée pour cause d’arrêt maladie annoncé à l’avance (2 jours semblent quand même un délai raisonnable quand on s’adresse à 2 promotions de 130-140 étudiants). Dans ces cas-là, au nom de la continuité des soins, un tirage au sort est organisé. C’est effectivement terrible, comme une épée de Damoclès écris-tu avec raison, mais une question intelligente serait : quelle autre solution proposer ?

Tu suggères des avantages financiers pour encourager le volontariat. J’ai ris. Cela marche tellement bien, pour le CESP par exemple… Puis j’ai pleuré. Alors voilà, les étudiants-salariés en médecine de l’AP-HP ne sont donc motivés à apprendre et exercer leur futur métier qu’à la promesse d’avantages financiers supplémentaires (tout travail mérite salaire certes, je ne plaide pas non plus la dévotion gratuite des soignants). Quelle image cette solution avancée donne-t-elle de nos promotions, de notre engagement dans le futur métier de soignant, et des futurs soignants dans la société ? Ca peut paraître, là encore, une question grandiloquente, mais c’est aussi à ce genre de problématiques que nous sommes et que nous serons confronté.e.s : on regarde la médecine et ses praticiens avec attention, car nous avons, qu’on le veuille ou non une certaine forme de visibilité sociale par nos actes et nos revendications qu’il faut aussi prendre en considération (exemples : la loi santé bien sûr, mais également l’impact des revendications de réévaluation du tarif de consultation en médecine générale, ou à l’inverse l’interprétation que les médias peuvent faire des vitres brisées à Necker, etc.). Enfin… j’ai considéré que c’était une gentille blague, un clin d’œil à nos arrangements « entre-nous » ;).

Je pense qu’en travaillant à l’Assistance Publique, nous devons aussi faire preuve d’assistance les uns envers les autres. Celui ou celle qui nécessite un arrêt maladie et ne peut assurer sa garde ne doit pas en plus se sentir coupable des effets qu’une garde non désirée au volontariat puisse provoquer en terme de tension dans les promotions d’externes de notre faculté. Je reconnais que ça agace tout le monde, moi le premier, et à juste titre, de devoir en si peu de temps se taper une garde qui n’était pas prévue, surtout si on a effectivement prévu des vacances par exemple. Dans ce cas, c’est en faisant preuve s’assistance les uns envers les autres, de solidarité, dans la phase de volontariat pour trouver une âme courageuse et généreuse, et non en faisant bloc contre l’administration de la fac (qui n’y peut pas grand-chose en vérité, soumise à l’obligation – discutable mais pas dans l’immédiat – de rendre des plannings qui soient tenus à l’hôpital) que l’on fera preuve d’un comportement honorable de futurs soignants, et d’humanité.

Par contre, effectivement, l’intérêt de ses gardes, dont le salaire vient quand même d’être valorisé ces derniers temps, est et doit être de nous former. Là où on peut se soulever, c’est si l’externe sert exclusivement à brancarder des patients ou ranger des examens (ce qui est, semble-t-il des retours, peu le cas dans nos pools de gardes). Oui, il apparaitrait nettement plus cruel et injustifié qu’une garde ne remplisse pas a minima son objectif de formation.

Maintenant, je précise qu’il s’agit seulement de mon point de vue, et qu’en tant que membre de l’équipe de vos représentants étudiants, bien évidemment, j’appuierais vos revendications auprès de la faculté. Je te remercie également, Machin, pour ton mail qui, même s’il dénonce une pratique que tu trouves peu correcte et déloyale, d’avoir pris soin de l’écrire joliment, avec des tournures adaptées et pas trop agressives (bien que se dessine une certaine ironie amère-acide qui est toute justifiée encore une fois ;)).

On espère une réponse, et si nous en avons de notre côté, nous vous tiendrons au courant. Bonne soirée à toi (et sans animosité hein ? On discute, je ne juge absolument pas, ok ? ;)). »

Vous voulez savoir la toute première réponse que j’ai reçue ? Le bel esprit carabin français, attention mesdames et messieurs, c’est du lourd :

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