Observer

« Bonjour, je vous présente Litthé, qui est interne en médecine générale… »

Regards entendus, consentement implicite. Parfois, un sourcil se fronce, et on précise « est-ce que vous êtes d’accord pour qu’il assiste à la consultation ? ». Un oui, un non. Parfois un oui qui veut dire non, alors, on insiste : « vous êtes sûr ? Il peut sortir, ça ne pose aucun problème, c’est vous qui décidez ».

*

« Bonjour, voici Litthé, interne en médecine générale, nous sommes deux docteurs rien que pour vous aujourd’hui ! »

Je suis les pas du médecin. Avec ce dernier, l’accord est tacite. Parfois, je sens un malaise, et je demande si ma présence entraine un inconfort, comme pour rappeler la possibilité de me faire sortir.

*

Avec lui, c’est moi qui vais chercher le patient dans la salle d’attente. J’appelle, je me présente rapidement. Le regard est souvent étonné, cachant un « tiens, c’est un remplaçant ? ». Parfois, l’inquiétude est verbalisée sans détour. Et souvent, elle s’apaise lorsque la personne rentre dans le bureau où le médecin l’attend, assis. « Bonjour ! Voici un jeune collègue, Litthé, on est deux docteurs aujourd’hui ! ».

*

Assis sur la chaise ou le tabouret prêt du bureau, j’observe. Comment fait-iel ? Comment communique-t-iel ? Comment gère-t-iel sa consultation, ses relations, ses habitudes, son cabinet. Comment s’inscrit-iel dans son milieu professionnel ? Comment perçoit-iel sa mission, son rôle, son soin ? Quels mécanismes de pensée, quels algorithmes, quelle démarche suit-iel ?

Celui-ci aime briser la glace avec ses patients qu’il connait depuis des années. Puis il questionne sur le motif de consultation. Puis il examine, ou me laisse examiner. Puis il demande la carte vitale. Il clique ici et là sur son logiciel, distribue les éventuelles ordonnances qu’il aime remplir, et fait payer. Lui garde les tickets du terminal de carte bleue, annote le nom du patient, les entasse sous la descente de son imprimante de secours. Il ne se lève que rarement, laissant au patient le soin de sortir du bureau en refermant la porte. Il débrief après chaque consultation, rapidement. Il met beaucoup son exercice en perspective avec le fonctionnement (ou dysfonctionnement) du système de santé. La prise de tension artérielle n’est pas systématique, il préfère nettement l’auto-mesure à domicile, mais il sait en user pour sa valeur symbolique, avec certaines personnes pour lesquelles il sait que c’est important, symboliquement. Il a des consultations spécifiques, plus longue, pour de la psychothérapie.

Celle-ci aime que les patients restent confortablement et tranquillement assis pendant qu’ils discutent, avant de leur prendre la tension artérielle, conformément aux recommandations qui préconisent une position assise ou allongée pendant plusieurs minutes, et ainsi, éviter de faire se lever la personne jusqu’à la table d’examen. Parfois, certaines personnes se relèvent pour retirer manteau, pulls, et ils échangent alors un sourire entendu, l’air de dire, « oups, j’avais oublié – ce n’est pas grave ». Elle demande la carte vitale rapidement pour ouvrir le dossier informatique. Les consultations durent légèrement plus longtemps. On a le temps d’effleurer respectueusement cette mystérieuse et fascinante dimension psychique, si indispensable, et je crois qu’on partage cet intérêt. Comme celui pour les dénomination communes internationales des médicaments, sur lesquels elle m’interroge systématiquement (classe, rôle, voir intérêt en pratique) en parcourant les ordonnances. Les consultations sont deux fois plus longues avec les enfants. Elle ne prend pas la carte bleue, et apprécie d’observer ses patients, notamment âgés, écrire le chèque. Cela peut être si informatif parfois. Sur un coin du bureau, plus d’une dizaine de figurines offertes par ses patients, attirent les regards des petits et des grands. Des couleurs, des animaux, des fleurs, de la vie.

Celle-ci aime que les choses avancent. Elle aime également se former à différentes techniques qui viennent colorer son exercice : frottis, échographie ou encore télémédecine. Elle prend la carte vitale plutôt vers la fin. Elle ne garde pas le deuxième ticket du terminal de carte bleue. Les consultations sont peut-être un peu plus courtes, plus centrées sur la problématique présentée par la personne au début de la consultation. Elle évoque souvent les réseaux de professionnels avec lesquels elle travaille et s’implique. Le désordre sur son bureau est peut-être un peu plus étalé que celui des autres. Et encore, qui suis-je pour juger ? S’iels voyaient l’état de mon propre bureau…

*

Assis sur le côté, je regarde. Les échanges, les mots, les attitudes, les habitudes. Je repère les consultations qui plaisent, celles qui plaisent moins, celles qui déplaisent. Les patients habitués, les patients nouveaux, les patients qui font fi de ces habitudes tacites, les patients qui s’accordent, dissonent ou s’opposent à cette mystérieuse fonction apostolique de leur généraliste. Je vois les compétences spécifiques que le généraliste peut parfois mettre en avant, parfois déployer consciemment, parfois presque malgré lui, où que les patients sollicitent chez lui : vous êtes hypnothérapeute ? Tabacologue ? Echographiste ?

Ce sont les premiers jours, alors j’apprends aussi à entrer en contact avec les généralistes, tous si particuliers, qui me supervise. Chacune de leur personnalité est, bien entendue, unique. Aussi unique que les patients qui les consultent. Et en même temps, avec chacun leur singularité que, comme pour respecter une sorte d’écologie d’un système généraliste-patient-contexte, je crois devoir appréhender, au moins dans les contours, afin de ne pas trop déséquilibrer l’ensemble. Afin d’en honorer la subtile harmonie, si belle, si intéressante, à observer.

Certains débriefent après chaque consultation. D’autres attendent la fin de la journée. Iels vous soulignent certains aspects, souvent en regard de leur appétence pour le système de santé, l’organisation des soins, la relation thérapeutique, l’organicité, une technique particulière, une recherche récente, une lecture… Parfois, dans l’échange, un moment de leur vie personnelle transparait, un coup de téléphone, parfois même la consultation d’un proche qui s’immisce entre deux. La femme, ou l’homme, derrière le médecin surgit, et rassure autant qu’inquiète : s’iels accomplissent leur mission, bien que choisie, que d’accueillir dans leur quotidien de médecin un jeune interne à former, qu’en est-il de cette relation humaine qui opère entre deux personnes amenées à passer 6 mois, quelques jours chaque semaine, l’une avec l’autre ?

Puis, progressivement, avec l’invitation de mes maîtres de stage, je m’invite dans ce « colloque singulier », qui se transforme alors en une sorte de trinome. Au début, les regards jaugent le « nouveau », sorte d’intru dans une relation de confiance et de confidence. Puis ils l’oublient, même quand il intervient, se concentrant sur le généraliste comme pour attendre une validation des propos tenus, de l’examen pratiqué, des résultats annoncés. C’est un peu variable selon les personnalités. Lorsqu’on se revoit, l’évaluation initiale est moindre, la recherche de validation également. On repère aussi ses difficultés avec certaines catégories de patients : les bébés, par exemple, faute, le plus souvent, de formation…

Certaines personnes vous feront clairement sentir que si elles tolèrent votre présence, elles ne veulent entendre et interagir qu’avec leur médecin. C’est le cas, par exemple, de Mme F. qui, à mon « Que peut-on faire pour vous ? » laisse planer un silence, les bras croisés, et répond : « Je suis vraiment désolé, mais je voudrais parler à mon docteur, ce n’est pas contre vous hein… ». Ou de M. A. qui sera plus direct « Alors non, j’ai pas fait tant de kilomètres pour vous parler à vous » mais tout aussi légitime. Alors on s’efface, et on reprend la place d’observateur, et on cultive l’humilité. Mais ceci, ce n’est plus simplement « observer », alors ce sera pour le prochain billet…

Observer, découvrir, apprendre. Comme le premier temps de l’examen clinique. Comme un genre de sociologue, soucieux de ne pas perturber le milieu qu’il vise à étudier. Et notamment parce qu’on va y prendre part, respectueusement, délicatement. Pas pour imposer notre présence, mais, idéalement, pour la proposer, conscient que nous ne sommes que de passage. Mais quel passage. Quel bouleversement dans nos esprits si habitués au monde hospitalier, qu’on perd de vue l’avant, la vie des gens, leur capacité aussi à traverser la maladie et les épreuves de la vie en choisissant ou non, par eux-mêmes, d’entrer par la porte dans le cabinet du médecin, et d’y repartir. Et tout ce qui se joue dans ces quelques minutes, qui bien qu’anodines de loin, recèlent de mystères, de merveilles et d’importance pour certains, quand on les observe d’un peu plus près.

Commencer

Je ne sais pas par où commencer. Je veux simplement l’écrire, coucher ces impressions multiples en un simple récit, pour ne pas oublier. Pour relire un jour, à tête reposée, à cœur écœuré ou l’humeur triste et blasée, ces premiers pas. Ce saut dans le grand bain. Pas si inconnu, car déjà effleuré, il y a quelques années, trois mois à peine. J’étais alors externe, en fin de 4e année, parfait novice en médecine, balbutiant sur la différence entre l’arthrite et l’arthrose, la rigidité spastique ou plastique, sans parler de la catatonie ou de la catalepsie. Aujourd’hui interne de médecine générale (7e année), si je suis à peu près sûr pour le premier, un peu moins hésitant sur le bon mot qui correspond à l’idée se cachant derrière les deux autres, je sais que le fait d’être un peu plus savant ne me rend pas le moins du monde plus compétent. C’est avec cette crainte vaguement irrationnelle d’être détecté comme un immense imposteur, et mille autres angoisses que je commençais mon stage chez le médecin généraliste.

La visite prend un tout autre sens. Fini les couloirs blanc-gris des hôpitaux. Bonjour les routes verdoyantes de la campagne printanière. Les couloirs étroits de maisons plus ou moins anciennes. Les secrets des foyers confiés dans l’entrée. Les documents médicaux en pagaille rangés sur la table en bois massif. Et le chien, la queue battante, qui se frotte à vos jambes. L’inquiétude du conjoint pour le patient visité, conjoint qui souffre aussi, en silence appuyé. L’ordonnance est rédigée, et il arrive qu’un mot soit lancé l’air de rien, tombant dans des oreilles attentives, même si, parfois, la meilleure réponse, c’est de ne rien dire et de ne rien faire. Enfin, il y a, la fameuse carte vitale, étrangeté comptable, qui, encore, me dérange un peu.

Le travail en équipe change du tout au tout. Fini les embouteillages sur les trois ordinateurs de l’ère paléozoïque sur lesquels les quarante-deux soignants tentent en vain de noter leurs mots les uns après les autres. C’est au détour d’une visite qu’on croise une infirmière libérale. C’est à l’EHPAD qu’on croise aide-soignants et infirmières en sous-nombre, psychologue éreinté, cadre désabusé, kinésithérapeute débordé, et d’autres médecins pressés. Mais surtout, ces vieux humains, errants dans des locaux neufs, éteints parfois, attendant la mort, ralentis, parfois figés, la bouche entrouverte devant le plateau repas, quelques tubulures à oxygène branchées ci et là. Et, parmi ces zombies, une soignante qui, d’un sourire étincelant, le regard plongé dans celui d’un presque mort le ramène à la vie, avec des rires et des mots, qu’ils s’échangent soudain, comme une parenthèse de magie qui ferait voler en éclat les poids lourds et raides du temps qui passe sur le corps.

La médecine, peut-être, est restée la même. Le corps fonctionne toujours pareil, dans ses grands systèmes que décrivent scrupuleusement les livres de physiologie. Les maladies, les signes cliniques, les examens, et beaucoup d’autres choses encore ont les mêmes noms. Et en même temps, les maux ne sont pas les mêmes. Pas les mêmes fréquences. Pas les mêmes présentations. Pas les mêmes histoires. Pas le même sens, pour la personne qui vient consulter son médecin, entre dans son bureau, y déverse (ou pas) un peu d’elle, se rhabille et s’en va comme elle est venue. Avec, peut-être, tout autant de questions, un peu plus d’assurance, un peu moins de tristesse, ou rien de tout cela, ou tout autre chose. Elle ne demandera pas où aller, elle ne demandera pas quand elle pourra sortir, elle viendra même d’elle-même après être sorti de l’hôpital, comme pour faire la transition avec la vie qui est la sienne.

La relation semble tellement plus riche. Chaque patient, chaque nom sur l’agenda ou dans les souvenirs, est un contexte, une histoire de vie, un destin funeste ou merveilleux, une parenté ou une descendance, une rencontre particulière, avant d’être, éventuellement, une pathologie. En face à face, c’est un échange : « vous avez l’air mieux que la dernière fois non ? » « Oui, vous aussi vous semblez avoir pris des couleurs, docteur ! ».

C’est une blouse en moins. Un peu plus exposé. Une vieille dame en deuil de la mort brutale inattendue de son mari, qui s’assoit sans rien dire, soupire un peu, esquisse un sourire, et murmure « on fait avec, la vie continue ». Une jeune mère d’une fillette au cœur malade qu’il faut encore envoyer aux urgences, et qui n’en peut plus des hospitalisations qui s’enchaînent. Une grand-mère bouleversée par le divorce difficile de son fils. Un homme qui sort de ses idées noires, et veut tourner la page sur son passé, l’alcool et la cigarette.

Ce sont des combats, beaucoup de bâtons dans les roues, et de petites victoires. De petits coups de pouce, ici et là, sur une histoire qui se passe. Des mains tendues, des mains qui palpent, des mains qui écrivent. Des yeux qui scrutent attentivement, respectueusement, doucement. Des oreilles qui écoutent les mots, les maux et les silences. Un être qui sent, qui ressent, et qui inspire. Une voix qui touche, qui se tait ou qui répond. C’est quelque chose comme ça, faire de la médecine générale. Une rencontre et des retrouvailles entre des êtres humains.

Des certificats, des rhumes et des gastros pour certains. Infiniment plus pour d’autres.

Il y a urgence aux urgences !

La garde commence à être longue. Elle a commencé par un bloc. Une césarienne. C’est impressionnant, une césarienne, quand on se trouve de l’autre côté du champ, ce drap bleu qui découpe en deux la jeune mère, isolant sa tête auprès du papa et de l’anesthésiste tandis que de l’autre côté, deux chirurgiens et un pauvre externe (parfois) s’activent mystérieusement autour de son ventre. Avis à celles et ceux qui ne voudraient pas gâcher le mystère, rendez-vous au prochain paragraphe. Un petit coup de scalpel, et ensuite, on y va à la main, et on tire, on ouvre, on déchire. Un utérus sauvage apparait ! Une nouvelle incision, et une main s’y engouffre. Progressivement, une masse fripée s’extirpe presque (pas) délicatement. Deux pinces sur le cordon, un coup de ciseau (parfois, papa a le courage de passer du côté sanglant) et soudain, le cri. Et voilà, bébé est né. Bébé s’en va se refaire une beauté, et pendant ce temps commence un long travail de vérification, de nettoyage, de fermeture précautionneuse, plan par plan, de couture pointilleuse. Si bien qu’à la fin, on recouvre d’un pansement une trace presque invisible, et seul un morceau de fil peut dépasser d’un côté.

Le chef de garde arrive aux urgences gynécologiques. Quelques dossiers représentant les patientes qui attendent d’être vues s’entassent déjà. Il les regarde, soupire, souffle bruyamment et balance « encore des chieuses qui viennent pour rien ! ». Non, tu as raison. Elles sont parfois enceintes et saignent, ont mal, ne sentent plus le bébé bouger, ont de terribles contractions, et j’en passe. Tu diagnostiqueras des fausses couches, des infections, des grossesses extra-utérines mais oui, tu as raison, elles viennent pour rien voyons.

Mais là, je me dis que déjà, une cohorte de blouses blanches se lève, et d’un air gentil mais convaincu, chacun me dira quelque chose qui ressemblera à « mais tu comprends, ce sont les urgences : c’est très embêtant de recevoir des dames dont le motif n’est pas urgent, justement, et qui relèvent plutôt d’une consultation chez leur gynécologue ou leur médecin généraliste. Les urgences, ça doit être réservé aux urgences justement. On n’a pas le temps pour autre chose ».

Parce que c’est sûr qu’à deux heures du matin, lorsque vous êtes enceinte depuis plusieurs semaines et que vous vous mettez soudainement à saigner, que vous avez déjà fait une fausse couche par le passé, que dans tous les films, les romans et les conversations entre copines on ne vous parle jamais des saignements qui surviennent pendant la grossesse de façon « normale » mais seulement de « la fois où ça s’est mis à saigner et que c’était une fausse couche », oui, c’est exactement dans ce genre de situation que vous pouvez paisiblement vous rendormir sur vos deux oreilles en vous promettant que si ça ne s’arrête pas demain, vous irez prendre rendez-vous avec votre gynéco qui saura évidemment se rendre disponible dans la minute pour vous recevoir et vous rassurer. Evidemment ! Je dirais même que « ça coule de source ».

Par extension, aux urgences générales, ce genre de choses arrive tout autant. Je me souviendrais surement toute ma vie d’une femme d’une cinquantaine d’année, assez forte, qui est arrivée pour, d’après le motif recueilli à l’accueil « angoisse et peur de faire un AVC car plusieurs AVC dans sa famille » : triée 3 (c’est-à-dire que son pronostic vital ne serait pas en jeu et qu’il semble acceptable de laisser passer jusqu’à 90 min avant de la voir), en période de forte affluence. Je vais la voir, elle me décrit des fourmillements sur l’hémi-corps gauche et l’hémi-face droite. Elle présente un déficit moteur discret mais indiscutable des membres à gauche, entre autre. Elle ne cesse, tout au long de l’examen, de s’inquiéter de savoir si ce n’est pas un AVC. Au secours l’interne, allo le neurologue, appelez-moi le scanner, direction neuro-chirurgie. Verdict : AVC.

Certains soignants sont peut-être tellement persuadés que les gens viennent aux urgences « pour rien » qu’on en arrive presque à louper les urgences. Et quand bien même le pronostic vital n’est pas immédiatement engagé, qui sommes-nous pour juger de la pertinence des patients à venir aux urgences ? Alors oui, j’entends bien, me direz-vous, les motifs remarquables. J’ai bien été voir une dame de soixante ans qui consultait pour « constipation depuis 2 ans, majoration ce jour ». J’ai rencontré des gens qui se présentent pour « avoir un arrêt de travail » ou « a un rhume depuis 3 jours et ça ne passe pas ». Oui, parfois, c’est frustrant, il y a du monde qui attend, et un motif qui parait anodin demande compte-rendu, paperasse, et « perte de temps » sur les patients qui en nécessitent « vraiment ». Mais peut-on reprocher aux patients le manque de personnel, de moyens, de structures comme SOS Médecins par exemple ?

De plus, à l’instar d’une maladie qui se cache derrière un symptôme, qu’est-ce qui se cache derrière un prétexte ? On est parfois tenté de demander à notre patient qui vient pour son rhume qui ne passe pas pourquoi n’a-t-il pas pris rendez-vous chez son médecin généraliste plutôt que de passer 3h à attendre à 2h du matin aux urgences un samedi soir. Beaucoup le font et il convient peut-être effectivement de rappeler que les urgences sont, comme leur nom l’indique, réservées aux urgences. Néanmoins… peut-on reprocher à ce patient d’être allé sur internet, taper ses symptômes, voir apparaitre une liste de maladies inquiétantes, des forums pas plus rassurant avec ces gens qui recommandent notamment d’aller consulter/d’aller aux urgences « parce que l’oncle machin il a cru que c’était un rhume mais en fait c’était un cancer du poumon » ? Peut-on vraiment être dans une posture suffisamment attentive pour comprendre que ce rhume est très gênant car dès lundi, il a des examens importants à passer, que ça l’empêche de dormir, et qu’il angoisse beaucoup à ce sujet ? Peut-on même prendre le temps de savoir ce qui se cache derrière ce prétexte, cet arrêt de travail « parce que là, franchement en ce moment c’est difficile » d’une femme qui, quand on prend cinq minutes pour discuter, vous glisse parfois entre deux phrases anodines que son mari l’a encore frappée ? Quand on entend des sabots, on pense peut-être tout de suite au cheval, mais ça pourrait aussi être un poney ? Et puis, peut-être qu’aller voir son médecin généraliste, ce n’était pas possible. Pour mille et une raison. Pas forcément le coup des vacances, mais parce que le motif en question n’était pas abordable par le patient devant son médecin habituel (par exemple, prise de risque sexuel chez un patient homosexuel qui ne souhaite pas en parler à son généraliste qui connait ses parents).

Je sais qu’aux urgences, « on n’a pas le temps pour ça ». Je sais que beaucoup de mes collègues étudiants ne comprennent pas que ça me rend furieux, parfois, qu’on considère que certains motifs valent plus que d’autres et que les gens sont vraiment bêtes d’aller aux urgences pour si peu. Je sais qu’on s’engueule parfois, parce que je campe un peu mes positions, même si je reconnais certains de leurs arguments comme très pertinent : « mais si on reçoit tout le monde sans rien dire, après les gens ne feront plus l’effort d’aller chez leur médecin généraliste, ils iront directement aux urgences puisque de toute façon ils sont soignés, société de consommation dans l’immédiateté, etc. »…  Parfois, et notamment quand on parle CHU et consentement, on n’est pas d’accord. Alors on se fâche un peu, gentiment, comme des gens qui n’ont pas les mêmes points de vue sur la question mais qui iront quand même manger une pizza dans la soirée et rire de bon cœur. Parfois, avec certains, on ne s’entend pas, du tout, sur toute la ligne, et il m’arrive de me sentir un peu seul, en minorité, étranger, bizarre. Et puis, parfois, en cours, l’un.e de mes ami.e.s demande « mais on pourrait peut-être d’abord savoir si le patient est d’accord ». Et là, je suis content que parfois, on s’engueule.

Médecine, études, avenir …

Spécialités

 

En ce moment, j’ai l’impression d’être obnubilé par l’avenir. Quoi de plus normal me dira-ton, quand on sait que bientôt, je ne répondrai plus de la sécurité sociale étudiante, que tous les matins, j’arpenterai le dédale de l’hôpital, et qu’on me désignera surement comme « l’externe ». Surtout en ce moment avec les réformes de l’externat et des ECN.

Face à ces chiffres, face à mes idées d’avenir complètement folles, face à moi-même en quelque sorte, des mots ont jailli du clavier. C’est pas extraordinaire, c’est juste venu comme ça. Je n’aime pas la répétition du « intérêt ». Mais j’ai pas voulu changer. L’écriture automatique, ça se respecte ! Je n’ai pas vraiment de titre non plus … des idées ? Je pensais à « Projets, Chemin et Vocation » mais sans conviction …

Tel un « pile ou face », pour choisir son chemin,
On regarde en face les jouets du destin :
Nulle place au hasard, il faut se prendre en main,
Entrer dans cette bagarre et décrocher son pain.

Plonger dans les livres, n’en sortir qu’à minuit,
Quand il ne faudrait pas y rester toute la nuit.
Errer dans les couloirs, très avide d’apprendre,
L’Art médical, parfois, sans vraiment le comprendre.

Cours, cours à tes rêves ! Mais, mon esprit, jamais
Ne te laisse tenter par tout ce qui ferait
Du respect du patient ton dernier intérêt.

Laisse l’expérience faire grandir tes idées.
Laisse la sagesse des anciens te guider,
Garde tes sens pour mon humain intérêt…

Litthérapeute.

Spécialités médicales : choisir c’est renoncer …

ChoixPostECNCe weekend, c’est un article acheté, le deuxième offert ! C’est surement à cause d’un virus à la noix. Vous ne saviez pas que les virus se cachaient dans les noix et qu’un coup de pince mal placé et BAM ils vous sautaient au nez pour des jours et des jours de toux, de morve et de fièvre ? Une fièvre handicapante par ailleurs. Et lorsque l’hyperactif que je suis en est atteint, les manifestations sont multiples et … inattendues ! Aussi, je m’excuse pour la blogorhée, surement l’un des nombreux symptômes de cette montée de température … ou d’un autre virus. Ou les deux.

En plus, je voulais partager une idée sérieuse et cette introduction n’est peut-être pas la meilleure. Toutefois, cela relativise un peu les choses et permet de: 1/ montrer que je ne suis qu’un étudiant en médecine qui essaie de réfléchir, 2/ alléger un peu mon style que beaucoup jugent assez lourd et alambiqué, et 3/ faire passer le message de façon plus digeste pour les défenseurs du « 2/ ». Alors allons-y.

A la faculté de médecine, il existe beaucoup d’étudiants (enfin, beaucoup, autant que le numérus clausus et sa politique le permettent). Des étudiants de tout type, de tous les horizons, aux multiples idées. Quand on est jeune, un « bébé docteur », que l’hôpital n’a pas encore posé sa marque sur les esprits, on a parfois une vision assez naïve et simpliste de la médecine. Quelle est la conversation classique entre deux étudiants qui se connaissent plus ou moins (ils se sont croisés, au choix : 1/ à la dernière soirée, complètement bourrés, 2/ dans l’une des nombreuses associations étudiantes qui existent à la faculté, 3/ dans l’amphithéâtre, parmi les 5% de la promo qui y vont régulièrement, soit parce qu’ils étaient « de ronéo » c’est-à-dire que c’était à leur tour de prendre le cours et de le mettre à disposition de toute la promo, soit parce qu’ils faisaient partie du fan club des amphithéâtres, 4/ à la BU où ils passent une bonne partie de leur temps parce que « les cours ça ne sert à rien en P2-D1 vu qu’il y a la ronéo » ; notons que 1/ n’empêche ni 2/, ni 3/, ni 4/ bien que souvent 1/ et 3/ soient peu observés simultanément) ?

Selon les cas, la conversation démarre par :
1/ « Tiens, t’étais pas à la dernière soirée ? »
2/ « Ah salut ! Dis-moi, c’est quand la prochaine séance de Théâtre/Fanfare/association humanitaire/etc. ? »
3/ « Salut ! Le cours était nul/bien/intéressant/plutôt moyen je trouve, non ? »
4/ « Salut ! T’as trouvé où le livre « Neuro-anatomie » ? Il n’est plus édité depuis 2008 ! »

Après quelques banalités, il arrive un moment ou l’autre la fameuse question. Dès que l’ECN pointe le bout de son nez dans la discussion. Le « plus tard », l’avenir. Votre future identité presque. « Tu veux faire quoi comme spécialité, toi ? ». Les réponses sont très diverses. Autant certains savent déjà que la chirurgie est exclue, autant d’autres ne jureraient que par elle. Les mitigés sont également de la partie, ne renonçant pas à son côté attrayant, mais ayant tout de même envie d’un patient avec « du répondant ». On entend malheureusement rarement un tonitruant « Santé publique ! » ou « Médecine du travail ! ». Force est de constater que ces disciplines ne sont pas toujours présentées de manière très alléchante en cours. Enfin, quoi qu’on en dise, beaucoup considèrent la médecine générale comme une possibilité d’avenir sérieuse.

Mais, car il y a toujours un « mais », il s’agit souvent d’une option. En effet, il existe pas mal de mes camarades (encore une fois, aucune de ces affirmations n’a fait l’objet d’étude, je ne vous parle que d’un ressenti global donc forcément un peu biaisé, mais, je l’espère, pas pour autant complètement faux), pas mal de mes camarades donc qui envisagent une spécialité quelconque « ou médecine générale ». Moi-même, refusant la chirurgie pour un besoin de réponse de la part du patient, et me plaisant (sottement ?) à ne pas me restreindre à une spécialité d’organe, j’ai tendance à répondre : « j’aimerais bien faire de la médecine interne, si j’y arrive (ce qui, entre nous, me semble très peu probable … l’espoir fait vivre !) ou bien médecine générale ». En disant cela, j’ai toujours l’impression de déprécier la médecine générale, d’en faire une « sous-spécialité », un « choix par défaut ». Pourtant, ce n’est pas tout à fait le cas : j’hésite vraiment à m’engager dans cette spécialité pour de multiples raisons (suivre « mes » patients, l’importance du dialogue, la transversalité, etc.). Néanmoins, la médecine interne m’attire également, et l’expérience, au travers les stages que j’ai effectué (infirmier, sémiologie) et surtout que j’effectuerais, m’amènera peut-être à préférer l’oncologie, la médecine palliative, la réanimation, la néphrologie ou encore définitivement la médecine générale, qu’en sais-je ?

Toutefois, je me pose la question suivante :

Pourquoi ne peut-on pas envisager une double spécialité ?

Avec, par exemple, la médecine générale (moyennant bien sûr une formation dans sa spécialité ET dans la médecine générale sachant qu’en principe, la formation de la seconde empiète nécessairement un peu sur la formation de la première) ! Est-il si dérangeant qu’un cardiologue puisse se former à la médecine générale et pratiquer 3 jours par semaine à l’hôpital en tant que cardiologue, puis 3 jours par semaine au cabinet en tant que médecin généraliste ? Ou tous les matins à l’hôpital, tous les après-midi au cabinet ? Surtout dans les zones où on manque de médecins (et de beaucoup d’autres choses aussi …).

Certains diront que c’est un coup à faire perdre à la médecine générale son état de spécialité médicale. Que les médecins généralistes qui ne sont pas « double spécialistes » seront dépréciés. Qu’on ne peut pas bien faire plusieurs choses à la fois. Qu’administrativement, c’est d’une complexité incommensurable ! Et que la fièvre a dû faire de sacrés ravages dans mon petit poids de cerveau pour faire naître une idée pareille. Je comprends ces arguments (et pour la fièvre, je confirme). Mais la médecine, quelque soit sa spécialité, reste de la médecine. Pour certaines spécialités comme la médecine interne, la réanimation, ou même la médecine du travail, le savoir se recoupe beaucoup (théoriquement) avec celui du médecin généraliste, non ? Il y a bien des médecins qui, forts de leur DESC, inscrivent sur leur plaque : Dr X. spécialiste en médecine générale, maladies infectieuses, acuponcture et pharmacologie. En quoi « cardiologie » ou « médecine du travail » juxtaposé dans la liste, rendrait le Dr X. plus ou moins intéressant ?

Sur ce, je m’en retourne à mon paracétamol pour tâcher d’étouffer la fièvre et ses productions farfelues …

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Merci – ces généralistes de « campagne »

J’ai réussi ma deuxième année de médecine. Les résultats des examens sont tombés. Plutôt corrects dans l’ensemble. Dans les 20 premiers de ma promo. Fierté ? Pas vraiment. Ce qui compte, à mon sens, c’est plutôt ce que j’en ai retenu. Et ça m’agace de l’avouer mais ce n’est pas grandiose …Si je trouvais le courage, je relirai sans doute quelques-uns des cours les plus utiles et les plus intéressants pour ne pas arriver comme une fleur, dans 2 ans, lors de la 1ère année d’externat, avec un grand vide absolu dans le champ de la cardiologie, de la pneumologie ou de la néphrologie. Parce que bachoter pour tout connaître le jour de l’examen c’est bien. Apprendre correctement pour savoir quoi chercher en face d’un malade, c’est surement mieux.

Rabat-joie ? Oh non, je suis content de ne pas avoir à me replonger dans mes bouquins dans un énième bachotage stupide, inutile et inefficace et de pouvoir profiter de mes vacances. En plus, j’ai validé mon UE optionnelle de master, autant dire que c’est plutôt apaisant. Je n’ai pas travaillé autant qu’en première année (encore heureux) et je m’en sors vraiment pas si mal. Mais voilà, une année de validée c’est rien d’autre qu’une année de plus. Bientôt, je dirai que je suis en 3ème année de médecine. Toujours un « tout bébé docteur », rien de significatif. Un petit pas de fourmis sur le long chemin qu’il reste à parcourir.

Mais cependant … cependant … la responsabilité, encore à des kilomètres, ne va pas tarder à pointer le bout de son nez ! Sournoise, elle approche, dans l’ombre. Un jour, elle m’attrapera, et ça sera terminé. Et ce jour se rapproche, inéluctablement. Et la pression monte, indubitablement. Mais s’agit-il vraiment du revers de la médaille ? N’est-ce pas là également la promesse de voir ses compétences grandissantes enfin mises à l’œuvre, pour le bien de la personne malade ? Pour ces hommes et ces femmes qui peut-être un jour auront l’audace ou la folle idée de mettre leur santé entre mes mains.

Devenir médecin. La pensée de l’accomplir ne franchit pas encore les barrières de mon esprit, comme s’il était trop pragmatique, trop réaliste pour ne serait-ce que tolérer l’idée. Les entrelacs de mes neurones sont comme des couloirs froids et austères où paradent des légions de GABA* à la manière des militaires, réprimant les groupuscules de Glutamate** manifestant contre la censure. On évitera désormais les métaphores neuro-physio-poético-burlesques, promis …

Ce jour-là, je redevins le patient. Un cabinet sympathique, cinq médecins généraliste, une secrétaire. Le téléphone sonnait régulièrement. Ayant pris rendez-vous le matin même, je m’y rendais pour la première fois, étant loin de ma grosse ville de résidence, profitant du début de mes vacances à la campagne. Enfin, profitant, jusqu’à ses cinq derniers jours où, écouter avec mon oreille gauche devenait de plus en plus délicat. Otite ? Bouchon de cérumen ? Autre ? Faites vos jeux.

Dans la salle d’attente, mes yeux se perdent sur les affiches, les décors, les autres. Je m’interroge : pourrais-je devenir généraliste ? Ce n’est pas une spécialité d’organe, ce qui me plait bien. Oui, mais la médecine interne, rêve de fou furieux qui n’a encore jamais vraiment vu ce qu’était la médecine, m’attire encore. Je me perds dans mes pensées. 15 minutes après l’heure de mon rendez-vous, on m’appelle.

Le médecin est un jeune homme, pas beaucoup plus grand que moi ce qui me soulage d’une peur irrationnelle : qui ferait confiance à un « petit médecin » ? Etant peu gâté par la nature à ce niveau, j’avoue avoir ressenti comme une sorte d’encouragement devant celui que je considérais comme une sorte de « futur pair ». Poignée de main ferme mais chaleureuse, j’entre. Il se présente et précise qu’il est remplaçant. Comme c’est la première fois que je viens, ça m’est égal. Il commence à m’interroger. Un collègue l’interrompt, il sort discuter. Je pense : quand même, il aurait pu s’excuser. Mais au fond, ça ne me gêne pas. C’est si facile d’oublier, et puis, si ça se trouve, il vient de commencer son remplacement. Ça peut stresser et faire oublier ces petites choses sans grande importance. Je repense à la façon de décrire ma plainte, le plus clairement possible, sans rien omettre. Faudrait que je décroche de la sémiologie, parfois. Il revient. Il me demande mon métier. Etudiant en médecine. « Ah ? Quelle année ? ». « J’ai terminé ma 2ème année ». « C’est bien ça ! Profites-en. Surtout la 2ème et la 3ème … tant que tu auras le temps ». On rit. On discute. Il m’examine. Il teste un appareil, m’explique. Me demande la sémiologie ORL. Mais c’est l’année prochaine. Vous avez fait votre pari ? Alors attention, rien ne va plus. Gagné, c’est un bouchon. Il nettoie tout ça, me déconseille le coton-tige à l’avenir. On discute. C’est le moment de régler. Mais il a déjà commencé à me faire sortir. Je demande : « Je règle à l’accueil ? ». Il sourit, me serre la main : « Non, on ne me l’a jamais fait à moi, mais tu ne règles rien ! ». Je le remercie, du fond du cœur, vraiment.

Parce que là, il ne s’en rend peut-être pas compte, mais il vient de pulvériser une barrière dans ma tête. Une légion de GABA vient d’être décimée en un instant. Le glutamate pète la forme, la manifestation prend de l’ampleur. On avait dit qu’on arrêtait les métaphores comme ça … Je repense à cette sorte de mythe, de tradition, inspirée du serment de l’ordre des médecins, où le confrère médecin ne fait pas payer sa consultation à son confrère malade. Je me sens tout à coup comme sur le pallier, porte entrouverte, de la grande maison des médecins. En face de quelqu’un qui vient de m’appeler à y entrer.

Ce médecin m’a rendu l’ouïe, mais pas seulement. Il m’a rappelé mon engagement sur un chemin interminable mais surement fantastique. Il a réveillé l’envie de faire ce voyage. Il a brisé une des barrières, et bien qu’il en reste d’autres, le GABA n’a qu’à bien se tenir … (on a dit STOP bon sang !).

* GABA : neuromédiateur « inhibiteur ».** Glutamate : neuromédiateur « excitateur ».