Blouses blanches – Idées noires

Dans l’amphithéâtre, il règne une ambiance indescriptible. Une tension discrète, mais palpable. Des sourires timides, forcés ou gênés. Comme s’ils n’avaient pas vraiment le droit d’être là. Comme s’il y avait eu une erreur. Comme s’ils étaient en train de rêver.

Ils ont à peine vingt ans, pour la plupart. Ils viennent de vivre une ou deux années infernales à travailler compulsivement des heures de cours sur des notions dont ils ne garderont l’usage que d’une infime partie : électromagnétisme, thermodynamique, botanique, biochimie des acides aminés, chimie organique, etc.. Et, après une série de concours à cocher des cases, alignés comme des oignons dans des salles immenses où chaque cliquetis de stylos résonnait religieusement, ils sont arrivés là, sagement, encore candides, en deuxième année de médecine.

Et, pendant quelques longues minutes (voir heures parfois), le défilé des administratifs, doyens, enseignants, leur présentera avec moult éloges leur faculté, les études médicales, chaque intervention suivant globalement le même plan : « bravo, vous êtes désormais en 2e année de médecine, vous serez bientôt dôôôcteur – présentation plus ou moins longue et incompréhensible – encore une fois, félicitations, et à bientôt, futurs collègues ». Comme si, le plus dur était passé. Comme si, désormais sacrés « dôôôcteur en devenir », ils ne pouvaient connaître que grandes joies et épanouissement infini. Comme s’ils avaient retenu un traître mot de l’organigramme de l’université, des sigles obscurs de DFGSM-truc, CFVU-machin, élus-BDE-BDA-bidule, BIPE-like-s’il-existe-pour-les-étudiants-« en difficulté », ECNi-R2C-tout-va-changer-de-toute-façon. On leur dit, en substance, que la vie est belle et qu’ils vont devenir dôôôcteur. Pourtant, selon le CNOM (bien qu’aucune référence officielle ne soit facile à obtenir sur internet), environ 20% des étudiants en médecine ne terminent pas leur cursus médical.

Justine mènera son premier cycle brillamment. Elle a réussi la PACES en une fois, et travaille assidûment ses cours. Elle va commencer son deuxième cycle par un stage en chirurgie, où elle passera ses journées à supporter les remarques les plus déplacées de ses collègues chirurgiens : « Je peux te bouffer la chatte en entrée », lui dira le PU-PH en se rendant au self. Un autre lui dira : « Pour le moment tu me détestes, mais bientôt ce ne sera plus le cas. Aujourd’hui tu me hais mais demain tu voudras faire l’amour avec moi. » en lui caressant la cuisse entre deux patients en consultation. En cours, elle entendra des enseignants plus ou moins jeunes leur dire : « Toute femme jeune en âge de procréer est une salope jusqu’à preuve du contraire. » ou encore « Le phéochromocytome c’est comme les femmes… Ça ment tout le temps ! » sous couvert de vouloir donner des moyens mnémotechniques… Entre le frotteurisme au bloc opératoire et autres violences sexuelles, Justine devra aussi faire face à la « banalisation » en raison du « folklore médical » qui justifierait ces délits.

Luc est un étudiant curieux. La biophysique et les statistiques n’ont aucun secret pour lui. Il est du genre à toujours poser une question qui dépasse du sujet du cours, pour le mettre en perspective avec d’autres notions, à lancer des hypothèses de fonctionnement ou de dysfonctionnements physiopathologiques, avec un goût certain pour la recherche. Il fatiguera les camarades qui vivent les cours, notamment « obligatoires », comme une corvée, ou qui ne supportent pas que les cours de préparation au concours se permettent de sortir de « ce qui est à savoir ». Il se trouvera confronté aux patients, à leur souffrance, à l’impuissance de la médecine sur bien des domaines, à l’incertitude qui déstabilise, surtout quand elle n’est pas réfléchie, à distance et en amont. Il connaîtra la descente dans les abîmes de l’humeur, vivant les gardes avec une angoisse toujours plus décuplée, lorgnant sur les flacons de médicaments en réanimation, voyant son esprit se remplir d’idées plus noires que les autres. Sonnant l’alerte auprès d’un camarade-ami, il sera hospitalisé un temps en psychiatrie, mûrira son projet professionnel, bénéficiera d’un accompagnement exceptionnel à la faculté, passera son examen national classant, et décrochera un poste en santé publique avec fierté. Il exercera désormais libre, heureux, et épanoui dans un univers de médecine, de chiffres, et de gens par milliers.

Amir est un garçon intelligent. Et c’est bien son problème. Tout l’intéresse. Ne sachant trop que faire après un bac « avec félicitations du jury », ses parents lui ont proposé de faire médecine, et il a décroché le concours sans grande difficulté. Mais voilà, le cursus allant, les cours de sémiologie le laissent indifférent. La physiologie l’ennuie. Oh, il réussit très bien ses examens. C’est d’ailleurs pour cela que les quelques personnes bienveillantes et investies en matière de pédagogie sont « passées à côté ». En fin de deuxième cycle, il a le sentiment d’errer entre les services hospitaliers, ne trouvant sa place nulle part. Il déprime, commence à s’enfermer chez lui, broie du noir. Et si quelqu’un était venu lui dire tout ce que la médecine offre comme diversité d’exercice ? Et si quelqu’un était venu lui dire que ce n’était pas grave d’interrompre ses études quand on s’aperçoit qu’elles ne nous conviennent pas, et qu’il était parfaitement entendable de faire autre chose ? Et si quelqu’un était venu lui dire qu’on pouvait prendre une année de pause, réfléchir à d’autres projets, cultiver son jardin, renouer avec sa passion grandissante bien que de découverte tardive pour l’architecture ?

Laura a mis deux ans pour décrocher la PACES. Elle est toujours un peu solitaire, jamais très bavarde, pas forcément timide mais souvent les sourcils froncés. Elle a des notes correctes, elle fréquente peu les associations étudiantes, les soirées, ou les sorties de façon générale. Elle gribouille souvent des symboles récurrents dans les marges de ses notes et se laisse facilement absorber, « la tête dans la lune », y compris face aux patients qu’elle rencontre pendant ses stages. Les encadrants la trouvent parfois « un peu bizarre », mais n’ont pas envie de s’embêter avec les signalements ou les invalidations pour un motif comme celui-là. Ils signent le carnet de stage et passent à autre chose, de toutes façons, les externes changent tous les 3 mois. Et c’est en plein milieu de son internat d’oncologie qu’elle fera son premier épisode psychotique bref, qu’elle récidivera plusieurs fois plusieurs mois plus tard. Arrêtée, diagnostiquée schizophrène, elle souhaitera poursuivre ses études, sera « réorientée » (plus ou moins contre son gré) vers une « spécialité de garage » entre biologie médicale et médecine du travail, enchaînera les décompensations psychotiques et, donc, les invalidations de stage, commencera à subir les effets de la dégradation cognitive, si bien que personne n’osera lui dire que son aptitude à devenir médecin sera clairement remise en question.

Ema a traversé la PACES avec un équilibre de vie parfait. Toujours attentive à son bien-être psychologique et physique, elle travaille bien, mais sans jamais se mettre de pression, et traverse ses études médicales dans cette dynamique. Elle choisit la meilleure spécialité (médecine générale), et traverse les stages avec cet état d’esprit qui lui réussit bien et que quiconque lui envierait. Jusqu’à ce que, petit à petit, la pression qu’on lui impose fasse pencher la balance. Ses semaines sont longues, 60h de travail en moyenne, avec parfois des semaines à 90 voir 100h lorsqu’elle doit réaliser plusieurs gardes et rester un peu plus tard le lendemain matin pour assurer une continuité des soins dans un centre hospitalier de périphérie, et que ses chefs lui font comprendre que, sans cet effort de sa part, ils ne pourront pas assurer leurs consultations et auront donc plus de travail. L’hôpital public connaissant un politiquement correct « temps de réaménagement des effectifs, des organisations du travail et le développement d’une politique managériale bientraitante », en d’autres termes, un grand manque de moyens et de personnel, elle doit assurer des missions chronophages habituellement dévolues à un poste de secrétaire médicale qui a été supprimé, et est sommée de demander moins d’examens complémentaires et de réduire la durée moyenne de séjour des patients qu’elle prend en charge pour « faire plus d’entrées ». Ses journées terminent de plus en plus tard, elle ne trouve plus le temps de se détendre en allant au yoga, rencontrer des amis, au musée et avec ses amoureux, et se retrouve un jour confrontée à son miroir lui renvoyant son image, amaigrie, abattue, et lorgnant du coin des yeux sur la boite entière d’antidépresseurs et d’anxiolytiques.

Alex est un jeune homme tranquille, qui traversera son cursus médical en même temps qu’il fera une découverte identitaire longue et progressive. S’assumant enfin homosexuel, il aura lui aussi à subir des quolibets aux violences les plus crasses. Il serrera les dents sur d’autres moyens mnémotechniques et représentations véhiculés par la profession, sur l’homosexuel VIH+ polyconsommateurs de substances et toujours à suspecter d’IST. Il devra se cacher de son orientation auprès de ses chefs de service par crainte des représailles et des moqueries. Et je ne vous parle même pas du parcours du combattant des personnes trans…

Et il y en a tant d’autres dont je n’ai pas parlé. L’associatif hyper-investi qui disparaît sans crier gare, et sans qui bien des choses à la faculté ne seraient pas. Le brillant silencieux qui mettra fin à ses jours en « surprenant tout le monde ». La personne originaire d’un autre cursus, qui après une passerelle se retrouve en médecine, et commence une longue dégringolade sans trouver d’accroche. La personne qui vivra des événements difficiles dans sa vie privée et qui ne trouvera aucun espace pour en parler. La personne harcelée. La personne en grande précarité. La personne souffrant d’une maladie chronique ou d’un handicap. La personne d’origine étrangère, ou qui vient de loin et se retrouve en métropole, coupée de sa famille et de ses racines. Tant d’autres, tant de situations, tant de chemins possibles vers la souffrance.

D’après une étude nationale que vous connaissez bien, sur un échantillon de 21.000 et quelques personnes allant de la 2e années de médecine aux dernières années du clinicat, les étudiants en médecine présentent pour deux tiers d’entre eux des signes d’anxiété PATHOLOGIQUE (je précise pour Jean-Michel N’en-manque-pas-une qui nous dira que soigner ça peut être angoissant), un tiers présente des signes de dépression, et un quart des idées suicidaires. Ce constat est multiple à l’échelle nationale, fait état d’un sur-risque manifeste quand on le compare à la population française de même âge, et est cohérent avec la littérature internationale sur la souffrance des étudiants/soignants.

Que cette même littérature expose des corrélations préoccupantes sur l’association entre l’augmentation du temps de travail et l’augmentation du taux de syndrome d’épuisement professionnel. Qu’on retrouve, dans les mécanismes avancés, de bonnes corrélations avec le manque de soutien des pairs, la pression administrative, le manque de moyens financiers institutionnels, le manque de reconnaissance… Et que cet état de mal-être, voir d’authentique souffrance, se solde par des arrêts, des suicides et des maltraitances que subissent les patients. L’omerta a été brisée, les ministères ont été saisis, un rapport du Dr Marra a été établi, le CNA s’est monté.

Mais les pouvoirs publics préfèrent distribuer des subventions à des associations SPSYXZ, dont les objectifs sont de soulager (les portefeuilles) des soignants en les appâtant avec un numéro gratuit pour être mis en contact avec un écoutant, qui pourra, selon une classification mystérieuse, les adresser à des consultations physiques dont les tarifs appartiennent aux professionnels (allègrement secteur 2). Ces subventions financent une communication audacieuse et grandiloquente : qui oserait s’en prendre à une association qui voudrait soigner les soignants voyons ? Le lobbying est efficace, la com’ aussi, et de grands noms disent oui en fermant les yeux sur cette mascarade vénale. Le site de ces structures est pourtant clair : l’objectif est d’ouvrir des cliniques privées spécialisées dans la prise en charge des soignants, quelle aubaine ! On peut donc d’emblée les orienter vers ce réseau privé, et leur promettre monts et merveilles et que grâce à leurs bons soins, tout va s’arranger. Depuis une première apostrophe sur twitter, une structure bien connue a fait mystérieusement disparaître ce projet de création de cliniques privées de leur site internet…

Donc, le curatif à tout prix, parce que c’est rentable, et qu’en plus, l’état ne paye pas. Enfin, si, la communication du privé, mais c’est semble-t-il acceptable. Par contre, investir dans le CNA, dans les facultés pour qu’elles mettent en place des structures d’accompagnement efficaces, non stigmatisantes, non psychopathologisantes, portées sur le développement professionnel et personnel de tous les étudiants en santé (pas seulement les étiquetés « difficiles »), sur la prévention, sur l’orientation, sur la réflexion pédagogique et la formation des formateurs, pour permettre aux Justine, aux Luc, aux Amir, aux Laura, aux Ema, et à tous les autres inconnus des bancs de l’amphithéâtre dès le début de leur formation de soignant, de faire ce chemin avec tout le soutien qu’iels dispenseront au centuple à leurs patient.es : non ? La logique capitaliste court-termiste a ses limites. En attendant, des gens meurent, faute d’accompagnement, faute de respect des conditions de travail, faute d’un investissement dans le champ de la santé et de l’éducation, faute d’une gestion appropriée des ressources publiques, et faute d’annonces qui ne sont jamais suivies d’actions réfléchies.

Quand les soignants s’effondrent, ce sont les patients qui sombrent. Nous sommes tous dans le même bateau. Et nous coulons.

PS – en cas de difficulté, quelle qu’elle soit :

  • Numéro vert gratuit et à but non lucratif du conseil national de l’ordre des médecins en cas de besoin pour tout interne/médecin : 0800 288 038.
  • Rapprochez-vous de votre structure facultaire locale si elle existe en cas de besoin.
  • Les professionnels de santé peuvent vous aider : médecin généraliste, psychiatre, psychologue…
  • Les proches, amis, collègues sont autant de ressources pour vous accompagner.
  • Un site d’informations sur le bien être, l’orientation, les structures d’accompagnement… officiel et institutionnel, sans objectifs mercantiles, j’ai nommé le CNA (Centre National d’Appui à la qualité de vie des étudiants en santé) : https://cna-sante.fr. A visualiser sans modération.

Sources (non exhaustives) :

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  • Auslender V. Omerta à l’hôpital. Le livre noir des maltraitances faites aux étudiants en santé. Paris: Michalon; 2017.
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  • Rotenstein LS, Ramos MA, Torre M, Segal JB, Peluso MJ, Guille C, et al. Prevalence of Depression, Depressive Symptoms, and Suicidal Ideation Among Medical Students: A Systematic Review and Meta-Analysis. JAMA 2016;316:2214–36. https://doi.org/10.1001/jama.2016.17324.
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  • https://payetablouse.fr/ 

Le secret pour bien intuber…

Intuber. Ouvrons un gros ouvrage (l’externe en médecine en ouvre tous les jours certes, mais ça lui fait du bien de changer un peu de « matière » sans être trop dépaysé… ils sont fragiles, un peu, les carabins), j’ai nommé, le Larousse. Deux points, ouvrez les guillemets :

« En réanimation et en anesthésie, introduction dans la trachée d’un gros tube assurant la liberté des voies aériennes supérieures, permettant la ventilation artificielle, la protection du poumon et l’aspiration des sécrétions bronchiques. ».

Pour le bien de la métaphore à venir, supprimons « en réanimation et en anesthésie ». Le but est de viser large. La précision « dans la trachée », ne convient pas à la suite du propos. Je vous propose une version soft où vous supprimez ces mots, et une version plus hard, où vous choisissez un orifice de votre anatomie quel qu’il soit. Je crains pour les futures requêtes de moteurs de recherche qui donneront un lien vers cet article, de fait, je vous laisse imaginer par vous-même. Rayez trois fois en rouge fluo « assurant la liberté ». Puis supprimer le reste. Cela nous donne : « Intuber : introduction [où vous voulez] d’un gros tube ». Nous allons pouvoir commencer.

La formation médicale, ça date. D’aussi loin que l’histoire nous permet d’aller, à l’aube de l’humanité, médecine, religion et magie étaient étroitement liées. La transmission du « savoir » se faisait par tradition orale. Quelques textes référençaient les connaissances, comme le Papyrus Ebers ou le Code d’Hammurabi. Toute la tradition de l’Ayurveda, ancienne médecine chinoise qui trouve encore des applications aujourd’hui se retrouve également il y a 5 mille ans. En Grèce arrive Hippocrate, un asclépiade, c’est-à-dire disciple d’Asclépios, fils d’Apollon. Il suggère que les maladies ont des causes naturelles et, dans la logique grecque de l’époque, le Logo, il diffuse son savoir, il dialogue, il réfléchit. Après lui, deux écoles s’affronteront, les empiristes (adeptes de l’expérience) et les dogmatiques (fanatiques de la théorie pure). Plus tard, Galien, médecin romain des gladiateurs, reprends les idées d’Hippocrate. Dans un contexte où Rome organise l’enseignement médical et la déontologie. D’autres écoles s’opposeront à Galien, notamment les épicuriens, répartis en atomistes et méthodistes (ces derniers déclarant que la médecine s’apprenait en 10 mois et qu’elle se résumait à percevoir les signes des maladies pour installer le traitement adapté : toute recherche d’une étiologie, d’une cause, étant une perte de temps). On arrive à une longue période où la médecine stagne, au cours du Moyen-âge. Sauf dans le monde arabe, où Razi, Avicenne, Al Nafis, Averroès ou Maimonide et bien d’autres redécouvriront Hippocrate entre mille autres choses. En occident, on passe d’une période monastique où les moines pratiquent la médecine à base de la prise du pouls, du mirage des urines et de beaucoup de mysticisme. L’école de Salerne, au XIème siècle est la première à imposer au médecin un diplôme. Au XIIème siècle, le Concile de Tours de 1163 ferait dire ces mots à l’église Ecclesia abhorret a sanguine (l’église a horreur du sang), interdisant aux moines la moindre chirurgie. Une chirurgie qui, à l’époque, est souvent le gagne-pain de charlatans, où reléguée aux barbiers très méprisés. Ces derniers, par le biais de Pitard, fonderont la Confrérie de Saint Côme, première faculté de chirurgie reconnue par Philipe le Bel au XIVème siècle. Du côté de la médecine naissent les facultés de Montpellier (1220) et de Paris (1253) aux enseignements très opposés : l’une est ouverte, laïque, hippocratique là où l’autre est religieuse et dogmatique. A la renaissance, l’imprimerie casse le secret des savoirs médicaux partagés jusqu’alors par le biais des ouvrages recopiés à la main par les moines-scribes. Naissent les écoles d’anatomie, de grands noms trouvent leur renommée : Léonard de Vinci, Vésale, Paré, Paracelse…

Au 17ème, c’est une révolution scientifique avec Galilée, Newton, Harvey (circulation sanguine), Descartes, Jansen (1er microscope), l’essor de la physiologie. Les hôpitaux voient le jour pour enfermer les patients contagieux, incurables et tous les marginaux de la société. Les médecins sont critiqués dans les écris de Molière… Au 18ème : la vaccination (E. Jenner), la chimie (Lavoisier), les chirurgiens deviennent docteurs, Galvani et Volta se foudroient du regard, la percussion trouve sa place dans l’examen clinique. Des sociétés savantes (académies) se développent, l’enseignement au lit du malade également. A la fin du 18ème et durant tout le 19ème, Bichat provoque la révolution anatomo-clinique en encourageant les étudiants à disséquer les cadavres des patients décédés pour comprendre la raison de leur décès. Laennec révolutionne l’auscultation par le stéthoscope. Pasteur révolutionne le monde entier et des instituts se créent en portant son nom.

Et alors ? Alors, l’histoire nous montre qu’on parle beaucoup de l’évolution de la médecine à travers les âges, mais bien peu du cursus médical. On devine bien des débuts expérimentaux, très vites en querelle avec une vision plus théorique de l’art médical. On sent le désir d’encadrement par un diplôme, une formation. Les siècles récents laissent percevoir ce goût des médecins pour la recherche, le progrès. Jusqu’à l’ancien régime, l’enseignement était très scolaire, très théorique. En 1803, une loi met en place des écoles de médecine (devenues facultés en 1808). On a les officiers de santé, ayant appris sur le terrain et les docteurs en médecine ou chirurgie des facultés. Puis lors du 19ème siècle, on met en place deux concours : l’externat et l’internat. Purement théoriques. Seuls les étudiants reçus au concours de l’externat peuvent prétendre au concours de l’internat. C’est l’élitisme. En 1958, le statut de PU-PH est inventé pour éviter la fuite des grands praticiens dans le privé. L’enseignement reprend à l’hôpital. En Mai 1968, on supprime le concours de l’externat, on réconcilie la pratique et la théorie dans une formation où les matins sont occupés par des stages hospitaliers et les après-midi par des cours à la faculté. D’ailleurs, on ne devrait plus dire « externe », les textes les désignant désormais comme « étudiants hospitaliers ». Il n’y a plus qu’un unique cursus universitaire en 1984. Puis on fait une belle bêtise, à savoir qu’en 1971, on met en place le numérus clausus à l’issue de la première année de médecine. Wikipédia cite ces objectifs :

  • Réglementer le nombre de professionnels diplômés donc le nombre de professionnels en activité.
  • Réglementer le nombre de prescripteurs afin d’alléger les dépenses de la sécurité sociale.
  • Limiter le nombre d’étudiants dans des filières avec beaucoup de stages, dont la qualité serait amoindrie par un surnombre.
  • Assurer une capacité de travail et de mémorisation maximales par une sélection drastique, dans l’optique d’études longues et difficiles.

Je ne commenterais pas. Je n’ai ni le recul suffisant, ni les compétences pour, même si mon instinct me dit que tout ça ne tourne pas très rond. Mais ça ne s’arrête pas là. Dans les années 1990, on impose à tous les étudiants en médecine de faire l’internat pour se spécialiser. Jusqu’en 2004, la médecine générale n’est pas considérée comme une spécialité, désormais oui. Puis en 2010, ils créent la première année commune aux études de santé, la PACES, qui réunit les premières années de pharmacie, médecine, maïeutique, odontologie, kinésithérapie et d’autres filières dans un joyeux concours qui, j’en suis certain, contribue à renforcer les liens entre ces corps de métiers qui se sont toujours, de tout temps, fait de gros bisous baveux.

L’une des nouvelles idées en ce moment, c’est de changer un peu ce qui se passe durant l’internat. Actuellement, si on récapitule toute la formation médicale actuelle depuis le commencement, après s’être tapé une année débile de sélection stupide en PACES, l’étudiant passe 2 ans de formation plus « tranquilles » (en terme de pression de sélection puisqu’il suffit de valider ses examens pour être admis dans l’année supérieure). Au bout de 3 ans, l’étudiant valide un Diplôme de Formation Générale en Science Médicale (DFGSM). Puis il entame 3 années d’abrutissement où il enchaine les matinées de stages et les cours à la faculté pour apprendre 300 et quelques items de pathologies, parfois très long (100 belles pages pour le diabète, « par cœur ») : c’est l’ex-externat. Tout ça pour passer un Examen Classant National (ECN) qui, selon son classement, lui donnera le choix de sa future spécialité et de son lieu de formation. L’interne, victorieux à l’ECN, alterne des stages de 6 mois dans un cursus déterminé selon la spécialité qui l’intéresse pour se former à être le médecin de ses rêves…

Et donc bientôt, grâce à une extraordinaire réforme pondue par un gouvernement en crise hémorroïdaire, l’interne pourra voir sa spécialité changer en cours de route parce qu’un administratif dit « coordonnateur » en décidera autrement, car ce type sera jugé compétent pour dire si l’interne a le profil ou non. Il choisira ses stages, sa « sur-spécialisation », et si l’interne n’est pas vraiment d’accord, il aura tout le droit et le plaisir d’aller se faire voir. Au bout de 2 ou 3 ans, l’interne sera nommé « interne sénior ». Il aura les responsabilités d’un chef de clinique assistant (période actuellement réalisée éventuellement après l’externat, à raison de 2 à 4 ans dans un service, souvent tremplin à un titre de praticien hospitalier accessible sur concours), mais sans le tremplin, sans les compétences, et sans le salaire, bien sûr. En clair, même après 6 à 7 ans de parcours et 2 concours, vous ne saurez toujours pas ce que vous allez faire exactement et vous ne serez pas un tant soit peu maître de votre devenir. Tout ça pour répondre à des questions démographiques absurdes par la façon dont on les aborde et surtout dont on propose de les corriger. Et les revendications de #PrivésDeDesert (http://www.atoute.org/n/Medecine-Generale-2-0-Les) ? Et l’intérêt des concours ?

Ah oui, en ce moment aussi, l’ECN cherche à se réformer. Histoire de faire plusieurs conneries d’un coup. L’objectif, c’est de permettre à 8000 candidats qui étaient classés jusqu’alors sur via des dossiers bien plus pertinents car sur tablettes (adieu radio mal imprimées ininterprétables, réponses des premières questions suggérées par la suite du dossier, et écriture illisible…). Ca part d’une excellente chose, élargir le classement devant le pourcentage très élevé d’ex-aequo. L’idée aussi, c’est de virer la rédaction manuscrite par un système de QCM. Oui, de questions à choix multiples. Comme en PACES. On coche des cases et si on a coché les bonnes, on a gagné. Parce que les patients, ils viendront vous voir et termineront leur dialogue par « Vous pensez que j’ai : A. Un rhume ; B. Une bronchiolite ; C. Un cancer des vois aéro-digestives supérieures ; D. … ». Mais s’il n’y avait que ça. On nous avait promis de belles images, quelques questions ouvertes attendant une petite phrase que l’on aurait tapé, sans propositions à cocher. On nous avait vendu un peu de pédagogie autour de cette réforme qui fait surtout économiser pas mal de temps/d’argent de correction. Et bien la pédagogie s’envole et les économies grossissent. Comme souvent…

Voilà, vous savez intuber les gens vous aussi. Faîtes-leur des promesses, mais surtout, ne les tenez pas.

Soign-enragé

Parfois, je me retourne, et sur le court chemin que j’ai à peine tracé, je les vois. Ce jeune homme recroquevillé dans son lit de réanimation chirurgicale, battu à la batte de base-ball, littéralement décérébré. Cette dame épuisée, déprimée, vidée par son épreuve de jeune pour l’exploration de je-ne-sais quelle maladie. Cette mère en devenir qui apprenait devoir renoncer à son futur enfant alors atteint d’une anomalie de formation du corps calleux (sorte de connexion entre les deux hémisphères cérébraux). Cette autre femme que le désir d’être mère poussait jusqu’à lui faire mettre sa propre vie en danger, mais qui, devant la flambée de son insuffisance rénale, n’a pu mener sa grossesse à terme. Cet homme ficelé à son lit, étiqueté « dément », qui me tenait un discours des plus cohérents me suppliant de le détacher. Ce vieil homme qui paniquait à l’idée de sa propre fin en nous lançant de glacials « vous verrez, quand vous serrez à ma place, cela vous arrivera un jour… ». Les noms, les maladies, et parfois même, les visages s’échappent de ma mémoire. Mais leurs détresses, leurs souffrances, elles restent là, bien vivantes, plantées dans ma chair.

Je me souviens de cette PACES, première année absurde où sur des notions mathématiques, physiques et biochimiques, on « sélectionne » les « plus aptes » à s’engager sur le chemin des professions de santé. Je me souviens de cet ami, aux qualités humaines incomparables, recalé pour quelques places quand bien d’autres têtes-à-claques sont passées. Je me souviens de ces premières années d’anatomie, de physiologie, de sémiologie, où l’on se forge des croyances sur ce qu’est la médecine qui se brisent dès nos premiers pas dans l’hôpital…

Je me rappelle amèrement mon incompréhension : moi qui, des maigres cours d’histoire de la médecine et des textes d’éthiques à apprendre par cœur pour le concours de la PACES, pensait que la médecine n’existait pas (ou plus) sans la fameuse relation humaine entre le soignant et le soigné, pourquoi personne ne nous en parlait ? Je me rappelle décidément bien avoir constaté que les mots-clés valaient plus que les notions en elles-mêmes, que le reste viendrait « après, avec le temps, sur le tas ». Je me rappelle tristement, et chaque jour, ce sentiment étrange qu’on est bien peu, dans l’amphithéâtre, à ce demander ce qu’on fout là, à ne pas comprendre que les gens rient de ce qui nous choquent, à ne pas savoir pourquoi ce qui les intéresse le plus nous intéresse le moins…

Alors on se démène. On va chercher où l’on peut ces notions abstraites qui nous paraissent pourtant si cruciales. On s’enguirlande plus ou moins gentiment dans les chemins obscures et abscons de l’administration française et universitaire pour sortir une association qui n’intéresse pas un seizième de sa promotion afin d’encourager le dialogue sur ce qui est trop tut. On fait des pieds et des mains pour jongler entre ses cours, ses stages, son travail d’étudiant et le reste, le crucial : la lecture d’ouvrages qui ouvrent les yeux (Le Chœur des Femmes, pour ne citer que lui), des médecins qui parlent de ce qu’on aimerait entendre entre les murs de la fac (médecins blogueurs, Borée, Jaddo, Gécé, Gélule, les SF, les paramédicaux et tant d’autres…), on se dégote un master de philosophie-éthique qu’on essaye tant bien que mal d’articuler avec son externat…

Mais plus on avance, plus on écoute ces enseignants qui disent nous « apprendre », et plus on se rend compte qu’en réalité, on ne sait rien. Savoir, savoir-faire, et surtout savoir-être. C’est quoi, fichtre, être médecin et, de surcroît, être un médecin le moins mauvais possible ? Je ne sais pas.

Quand je vois ce genre d’idole, ces Dr. Sachs, ces profs rarissimes à la fac mais qui donnent envie… comme ceux qui vous prennent 2h au minimum pour vous parler du pourquoi c’est important de se présenter à son patient et du comment faire pour que ça soit le moins mal possible. Du genre de ceux qui vous disent que « Noblesse oblige » en vous listant une tripotée de vertus. De ceux qui vous filent la boule au ventre qui remonte jusque dans la gorge et qu’alors vous vous dîtes : « Tu n’y arriveras jamais. Comment veux-tu prétendre à la moindre de ces vertus, toi qui ne connais rien, toi qui crois tout pouvoir apprendre, toi qui ne te connais même pas… ». Comment même leur arriver à la cheville, perdu dans tout nos doutes ?

Et alors vous remettez la blouse trop grande de laquelle dépasse un stéthoscope et un marteau-réflexe d’une de vos poches, une échelle d’évaluation de la douleur d’une autre, et des fiches dans celles qui restent. Et vous arpentez les couloirs de l’hôpital universitaire. Et vous les voyez, les autres.

Les médecins qui, sans faire attention, utilisent des mots savants pour expliquer des maladies aux patients, des « artères calcifiées » aux abréviations, et qui ne comprennent pas que les gens ne suivent pas correctement le traitement qu’ils ont passé tant de temps à leur expliquer. Les médecins qui passent moins de cinq minutes dans une chambre, posent leur stéthoscope, demandent à l’interne, aux externes, aux stagiaires d’écouter et s’en vont sans rien dire. Les médecins qui commentent une échographie aux étudiants, sans prendre la peine de rassurer le patient au préalable, pendant et après l’examen qui le concerne pourtant bien davantage. Les médecins qui demandent un MMS dès que le patient, âgé, ne répond pas assez vite et clairement à leurs demandes. Les médecins qui parlent de leur patient à peine sorti de leur chambre avec l’infirmière alors que la porte est toujours ouverte. Les médecins qui ne savent pas parler, qui ne savent pas gérer un refus qu’ils considèrent comme un affront personnel, une remise en cause de leur compétences si durement acquises. Les médecins qui n’écoutent pas, où seulement quinze mots avant de placer leur science. Les médecins pour qui, l’important c’est le protocole, et le reste, du détail.

Plus je vis dans cet univers, moins je suis choqué. A l’aube de ma deuxième année de médecine, tout me révoltait. En plein milieu de ma troisième année de médecine, cela m’énervait. Aujourd’hui, je serre les poings et les mâchoires. Mais qui suis-je pour juger ainsi de l’exercice des autres ?

J’enrage. Beaucoup de ce que je fais, c’est une bataille. Contre moi-même, le potentiel « mauvais médecin » (selon mon propre jugement) que je suis capable de devenir, contre les autres potentiels « mauvais médecin » parmi mes camarades qui avancent dans cette direction que je n’aime pas tant je la crains, contre les médecins qui agissent « mal ». Mes hauts faits d’armes, et tant pis si j’ai l’air prétentieux, c’est d’accepter de me faire engueuler parce que j’ai passé 1h à faire mon observation, à discuter avec le malade. C’est d’accepter de me faire regarder comme si j’étais un extra-terrestre parce que je vais parfois revoir des patients que j’ai vu dans d’autres services. C’est d’accepter d’être réprimandé parce que je pose des questions futiles sur la pratique idéale de la médecine. C’est d’encourager mes collègues à discuter de leurs expériences, des souffrances qu’ils encaissent eux aussi et qu’ils cachent en riant en amphithéâtre sur les blagues qui m’énervent. C’est d’essayer de pardonner aux soignants qui n’agissent pas comme je trouverais plus humain qu’ils agissent. C’est de m’évertuer à toujours rechercher l’humilité par la remise en question. Et ça, c’est particulièrement difficile.

Car j’ai peur… j’ai incroyablement peur de perdre.

Il faut payer les journalistes !

Il y a des journalistes extraordinaires. D’autres qui visent absolument à faire la une, quitte à écrire des articles navrants de sensationnalisme. Parmi leurs domaines de prédilection, il en est un que ces derniers semblent adorer. Peut-être parce qu’il est assez parlant à la société, et en même temps couvert d’un voile blanc très mystérieux qui attise la curiosité des néophytes. Peut-être aussi parce que les opinions sont très diverses, si bien qu’il est facile d’avancer tout et n’importe quoi, ainsi que son contraire. Bien entendu, la médecine fait couler beaucoup d’encre.

photoCe matin, je découvre la première page du Parisien avec un titre accrocheur concernant les médecins intérimaires à l’hôpital publique. Des médecins qui répondent donc à une demande des directeurs d’hôpitaux pour exercer, parfois à peine une journée, afin d’assurer la continuité des soins. L’article dénotait l’inadaptation des fluctuations du numérus clausus au cours du temps, imputant cette inadéquation à l’omission de la prise en compte du papy-boom et de, je cite, « l’appétence des femmes pour les temps partiels » (et leur augmentation sur les bancs de la faculté de médecine ces dernières années). Dit comme ça, ça paraît logique. N’empêche que les sources n’étaient pas mentionnées et les chiffres n’étaient pas indiqués. On est donc obligé de croire le journaliste sur parole.
Sur la deuxième page, je trouve ça. Un témoignage d’un directeur d’hôpital en Rhône-Alpes au cœur duquel, bien en évidence, trône une citation : « La recherche du profil s’installe chez les médecins hospitaliers ». Le sous-titre du témoignage « J’ai dû payer un pédiatre 3000€ la journée ». L’homme dit que ces abus sont redondants, que certains intérimaires vont jusqu’à réclamer de la viande fraiche pour leur chat et l’hébergement de leur maman. Je songerai à demander aux chefs de services si Félix va bien la prochaine fois que j’irai en stage. Un peu plus loin dans l’article, une petite pique, tellement habituelle qu’elle devient presque aussi haut niveau que « c’est toi qui l’a dit c’est toi qui l’y est » en troisième section de maternelle, concerne la règle dite « du tact et de la mesure » (art. R.4127-53 du code de la santé publique) que les médecins auraient un peu oublié. Enfin, pour une fois, ce n’est pas directement le serment d’Hippocrate qui est ciblé. Là, c’aurait été première section de maternelle.

Vous l’aurez compris, c’est l’heure d’un petit coup de gueule. Rayez « petit ».

Tout d’abord, le profil. Puisque de toute façon, c’est ça qui intéresse les médecins. Et les gens aussi manifestement puisque les 2 premières pages du journal parlent salaires. Alors. Quelqu’un peut-il me rappeler pourquoi les êtres humains dans un pays comme le nôtre travaillent ? Par plaisir ? Je suis sûr que si on réalisait un simple sondage, le plaisir n’arriverait pas en première position, je ne sais pas pourquoi … mais bon, je n’ai pas vraiment de sources alors moi je vais m’abstenir de toute affirmation destinée à persuader plutôt que convaincre mes lecteurs. Bon, mettons que selon Pascal « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer au repos dans une chambre » (voyez l’argument d’autorité que de citer un personnage célèbre et philosophe de surcroit – j’aurai pu dire « selon M. Duchmol, expert », ça aurait peut-être eu le même effet !). En soi, parasité par notre passé, angoissé par notre futur, on ne peut profiter du présent et on se démène à essayer de sauver notre avenir en le préparant au mieux. Que faut-il faire pour acheter une maison, une nouvelle voiture, assurer le devenir de ses enfants et se concocter une belle retraite ? Ou juste pour vivre ? Travailler pardi ! Pourquoi donc ? Et bien pour gagner de l’argent et survivre. Mettons donc comme affirmation simple de base que travailler permet de gagner de l’argent, car selon l’adage « tout travail mérite salaire » (navré de ne pas pouvoir référencer l’auteur, en principe, c’est un boulot de journaliste et je ne le suis pas). Ce serait un peu réducteur de ne travailler que pour l’argent. Pourtant, c’est assez moteur. Bien sûr, pour les chanceux qui ont la possibilité de choisir leur profession, de faire les études adéquates, de décrocher le poste de leur rêve parce que des motivations plus « nobles » les poussent vers une carrière particulière, il existe d’autres motifs. Le gain d’argent est parfois sacrifié. Mais dans l’optique de réussir à survivre, rares sont ceux qui acceptent de travailler gratuitement. Normal me direz-vous, non ?
Il est vrai que certaines professions touchent plus d’argent que d’autres. Alors qu’il est vrai que certains métiers mériteraient une rémunération beaucoup plus élevée vue la pénibilité du travail, sa complexité physique et psychologique, ses expositions en termes de risque, son empreinte sur la vie familiale et personnelle, les responsabilités engagées … Les aides-soignants par exemple remplissent une mission extrêmement importante sans la moindre reconnaissance et avec un salaire de misère. Ils touchent autant qu’une secrétaire lambda de la fonction publique pour des tâches bien différentes (on ne considère pas le travail de la secrétaire comme plus simple : rester derrière un écran toute la journée, le téléphone scotché à l’oreille pour gérer des demandes dans tous les sens n’est pas chose facile, soyons bien d’accords !). Et ils touchent bien moins que le trader qui fait des paris toute la journée (ça c’est pour aller dans le sensationnalisme, soyons fous, combattons le feu par le feu comme on dit !). Quoi qu’il en soit, tous ces métiers travaillent aussi en vue de gagner une certaine somme tous les mois et ainsi leur permettre de vivre.
Voyons un peu le parcours d’un médecin. Après un concours ultra-débile ultra-sélectif (mais qui en soit ne sélectionne pas du tout les plus aptes à faire de bons médecins étant donnés toutes les suggestions de réformes qui continuent à proliférer…) lors de sa première année, l’apprenti docteur passe deux ans en temps qu’étudiant lambda à la faculté, puis il devient externe, c’est-à-dire demi-étudiant, demi-fonctionnaire à mi-temps (tous les matins) à l’hôpital où il doit emmagasiner le maximum de connaissances pour préparer un nouveau concours idiot : l’ECN. Passé cet examen, il devient interne et choisi une spécialité et une région où il sera formé selon ses résultats à l’ECN. Ensuite, pour 4 à 6 ans encore, il restera un demi-étudiant, demi-salarié, travaillant toute la journée (et parfois la nuit) à l’hôpital et se trouvant quelques créneaux pour suivre des cours et accessoirement pondre sa thèse qui lui permettra de devenir docteur en la présentant devant ses pairs. Mettons donc 10 ans d’études pour devenir simple médecin. A cela, vous rajoutez selon vos goûts 2 ans de clinicat pour devenir Chef de Clinique, quelques années à droite à gauche pour passer quelques concours et devenir maître de conférence ou obtenir un doctorat en science ou encore l’habilitation à diriger des recherches etc. Et bien sûr tout en continuant de vous former via la formation continue. Aller, gardons 10 ans d’études, sachant qu’on ne s’arrête pas là (mais moi, j’essaye d’éviter le sensationnalisme journalistique !).
Bon, 10 ans d’études, c’est bien. Ça vous empêche de faire des projets à long terme quand vous êtes jeunes, ça vous sépare de votre copine qui rêve de s’installer et que vous êtes incapables de rassurer parce que vous ne savez pas exactement où vous allez, et ça peut vous casser vos rêves de devenir un jour médecin spécialiste dans telle branche parce que l’ECN en aura décidé autrement, parce qu’il n’y a plus de place pour faire un clinicat dans tel service et parce que vous n’avez pas de bol, tout simplement (un peu de persuasion quand même, on ne se refait pas !). Mais s’il n’y avait que ça, parce qu’à tout ça, on survit. Non, en plus de ça, si on se trompe dans notre métier, on ne va peut-être perdre des millions tout de suite comme notre trader, ni devoir rappeler quelqu’un parce qu’on a oublié de lui faire remplir un papier au secrétariat. Non. Si un soignant se trompe, il peut tuer quelqu’un. Voilà, c’est dit. C’est un peu mélodramatique (je me sens un peu journaliste de première page) mais quelque part, c’est la vérité. Si ça ce n’est pas pénible, complexe, risqué, marquant sur la vie personnelle et familiale (« salut chérie ! » « Coucou ! Qu’est-ce que tu as fait de beau aujourd’hui ? » « J’ai tué un malade, et toi ? »), et que ça ne constitue pas une responsabilité colossale, alors je vous tire mon chapeau et ravale mon acide. Alors oui, quand on sort d’école de commerce ou d’ingénieur (des parcours pas faciles, on est bien d’accord) avec disons un bac + 5, où l’on peut faire des erreurs sans doute graves mais qui, a priori, ne remettront jamais directement la vie d’un homme en danger, là on peut toucher des sommes coquettes (à la louche via les salaires débutants moyens qu’on trouve sur letudiant.fr environ 3000€/mois) sans que ça ne dérange personne et ne fasse les gros titres. En plus, les ingénieurs ou les commerciaux (par exemple) n’ont pas de serment d’Hippocrate ni de code de déontologie, alors c’est sûr qu’on ne va pas aller leur dire que quand même, le tact et la mesure hein … Qu’on soit bien d’accord, je ne crache pas sur les ingénieurs et les commerciaux (mes proches le prendraient très mal), je crache sur le regard socio-journalistique un peu simpliste qu’on a du monde. Du moins, que les médias semblent vouloir nous faire avoir.
Alors voilà, en tant que médecin, j’imagine qu’on essaye de préserver la vie dans les meilleures conditions possibles. Le respect des enseignants, des politiques et des autres savants se perd, la reconnaissance aussi. La gestion des ressources humaines à l’hôpital est catastrophiques : le numérus clausus est controversé, la formation des professionnels est calamiteuse sur le plan humain, et certains journalistes qui n’y connaissent pas grand-chose rajoutent leur grain de sel et ne font rien de très utile dans ce bazar. Oui, je trouve ça normal qu’un médecin qui a travaillé 10 ans en commençant à vraiment gagner un peu d’argent qu’à partir de la 6ème année (et quel salaire : 1300€ en 1ère année, 1500€ en 2ème, 2100 pour les 3-4-5ème année en moyenne, cf ANEMF) alors qu’à côté de lui, ses amis de lycées sont désormais ingénieurs ou statisticiens à l’INSEE, touchent donc facilement 2000 à 3000€ (auxquels s’ajoute pour l’INSEE par exemple une prime annuelle de 1000€ afin de les motiver à rester dans le public), peuvent commencer à construire leur vie et réaliser leurs projets, fonder une famille, s’installer… je trouve ça normal donc qu’au bout de 10-15 ans d’études, un médecin puisse être payé dignement, connaissant son métier. L’intérim surpayé, c’est un problème, c’est vrai. On en parle de l’intérim dans la fonction publique, à l’INSEE tient par exemple puisqu’on en parle ? Forcément qu’à partir du moment où il y a un besoin, ceux qui peuvent y répondre sont par définition peu nombreux et veulent en tirer profil. Vous n’allez pas vendre à un collectionneur un timbre de 1919 dont vous n’avez  rien à cirer à 3 francs 6 sous quand vous savez que vous pourriez en obtenir un peu plus. Après, on est bien d’accords qu’il faut une limite aux abus. Donc j’approuve la proposition du député qui veut un peu standardiser tout ça.
Ce qui me gêne dans cet article, c’est le côté « ces médecins, tous des nantis » qui empeste les pages du journal. Non, désolé, la recherche du profil, ce n’est pas ce pourquoi j’ai fait médecine, mais on ne va pas se mentir : savoir qu’on se coltine 10 ans d’études pas toujours très drôles pour un métier ultra-prenant bien que passionnant et quand même assez bien payé a priori, c’est intéressant. D’autant que le luxe du choix, beaucoup ne l’ont pas. Après, qu’on ne vienne pas dire que la formation des médecins est payée par le contribuable donc qu’on peut tout leur demander. Toutes les filières universitaires sont payées par le contribuable. Alors ne pointons pas du doigt les blouses blanches comme des profiteurs irrespectueux. Et bien sûr qu’il y en a. Les médecins sont des êtres humains. Et la connerie humaine, avec l’univers, ça fait partie des deux choses infinies selon Einstein, par contre, pour l’univers, il n’en est pas absolument certain. Je vous livre un scoop : il y a autant de cons chez les médecins qu’il y en a partout ailleurs. Ouais, je sais, ça fait beaucoup. Pire, si ça se trouve, c’est un con qui vous écrit !

Spécialités médicales : choisir c’est renoncer …

ChoixPostECNCe weekend, c’est un article acheté, le deuxième offert ! C’est surement à cause d’un virus à la noix. Vous ne saviez pas que les virus se cachaient dans les noix et qu’un coup de pince mal placé et BAM ils vous sautaient au nez pour des jours et des jours de toux, de morve et de fièvre ? Une fièvre handicapante par ailleurs. Et lorsque l’hyperactif que je suis en est atteint, les manifestations sont multiples et … inattendues ! Aussi, je m’excuse pour la blogorhée, surement l’un des nombreux symptômes de cette montée de température … ou d’un autre virus. Ou les deux.

En plus, je voulais partager une idée sérieuse et cette introduction n’est peut-être pas la meilleure. Toutefois, cela relativise un peu les choses et permet de: 1/ montrer que je ne suis qu’un étudiant en médecine qui essaie de réfléchir, 2/ alléger un peu mon style que beaucoup jugent assez lourd et alambiqué, et 3/ faire passer le message de façon plus digeste pour les défenseurs du « 2/ ». Alors allons-y.

A la faculté de médecine, il existe beaucoup d’étudiants (enfin, beaucoup, autant que le numérus clausus et sa politique le permettent). Des étudiants de tout type, de tous les horizons, aux multiples idées. Quand on est jeune, un « bébé docteur », que l’hôpital n’a pas encore posé sa marque sur les esprits, on a parfois une vision assez naïve et simpliste de la médecine. Quelle est la conversation classique entre deux étudiants qui se connaissent plus ou moins (ils se sont croisés, au choix : 1/ à la dernière soirée, complètement bourrés, 2/ dans l’une des nombreuses associations étudiantes qui existent à la faculté, 3/ dans l’amphithéâtre, parmi les 5% de la promo qui y vont régulièrement, soit parce qu’ils étaient « de ronéo » c’est-à-dire que c’était à leur tour de prendre le cours et de le mettre à disposition de toute la promo, soit parce qu’ils faisaient partie du fan club des amphithéâtres, 4/ à la BU où ils passent une bonne partie de leur temps parce que « les cours ça ne sert à rien en P2-D1 vu qu’il y a la ronéo » ; notons que 1/ n’empêche ni 2/, ni 3/, ni 4/ bien que souvent 1/ et 3/ soient peu observés simultanément) ?

Selon les cas, la conversation démarre par :
1/ « Tiens, t’étais pas à la dernière soirée ? »
2/ « Ah salut ! Dis-moi, c’est quand la prochaine séance de Théâtre/Fanfare/association humanitaire/etc. ? »
3/ « Salut ! Le cours était nul/bien/intéressant/plutôt moyen je trouve, non ? »
4/ « Salut ! T’as trouvé où le livre « Neuro-anatomie » ? Il n’est plus édité depuis 2008 ! »

Après quelques banalités, il arrive un moment ou l’autre la fameuse question. Dès que l’ECN pointe le bout de son nez dans la discussion. Le « plus tard », l’avenir. Votre future identité presque. « Tu veux faire quoi comme spécialité, toi ? ». Les réponses sont très diverses. Autant certains savent déjà que la chirurgie est exclue, autant d’autres ne jureraient que par elle. Les mitigés sont également de la partie, ne renonçant pas à son côté attrayant, mais ayant tout de même envie d’un patient avec « du répondant ». On entend malheureusement rarement un tonitruant « Santé publique ! » ou « Médecine du travail ! ». Force est de constater que ces disciplines ne sont pas toujours présentées de manière très alléchante en cours. Enfin, quoi qu’on en dise, beaucoup considèrent la médecine générale comme une possibilité d’avenir sérieuse.

Mais, car il y a toujours un « mais », il s’agit souvent d’une option. En effet, il existe pas mal de mes camarades (encore une fois, aucune de ces affirmations n’a fait l’objet d’étude, je ne vous parle que d’un ressenti global donc forcément un peu biaisé, mais, je l’espère, pas pour autant complètement faux), pas mal de mes camarades donc qui envisagent une spécialité quelconque « ou médecine générale ». Moi-même, refusant la chirurgie pour un besoin de réponse de la part du patient, et me plaisant (sottement ?) à ne pas me restreindre à une spécialité d’organe, j’ai tendance à répondre : « j’aimerais bien faire de la médecine interne, si j’y arrive (ce qui, entre nous, me semble très peu probable … l’espoir fait vivre !) ou bien médecine générale ». En disant cela, j’ai toujours l’impression de déprécier la médecine générale, d’en faire une « sous-spécialité », un « choix par défaut ». Pourtant, ce n’est pas tout à fait le cas : j’hésite vraiment à m’engager dans cette spécialité pour de multiples raisons (suivre « mes » patients, l’importance du dialogue, la transversalité, etc.). Néanmoins, la médecine interne m’attire également, et l’expérience, au travers les stages que j’ai effectué (infirmier, sémiologie) et surtout que j’effectuerais, m’amènera peut-être à préférer l’oncologie, la médecine palliative, la réanimation, la néphrologie ou encore définitivement la médecine générale, qu’en sais-je ?

Toutefois, je me pose la question suivante :

Pourquoi ne peut-on pas envisager une double spécialité ?

Avec, par exemple, la médecine générale (moyennant bien sûr une formation dans sa spécialité ET dans la médecine générale sachant qu’en principe, la formation de la seconde empiète nécessairement un peu sur la formation de la première) ! Est-il si dérangeant qu’un cardiologue puisse se former à la médecine générale et pratiquer 3 jours par semaine à l’hôpital en tant que cardiologue, puis 3 jours par semaine au cabinet en tant que médecin généraliste ? Ou tous les matins à l’hôpital, tous les après-midi au cabinet ? Surtout dans les zones où on manque de médecins (et de beaucoup d’autres choses aussi …).

Certains diront que c’est un coup à faire perdre à la médecine générale son état de spécialité médicale. Que les médecins généralistes qui ne sont pas « double spécialistes » seront dépréciés. Qu’on ne peut pas bien faire plusieurs choses à la fois. Qu’administrativement, c’est d’une complexité incommensurable ! Et que la fièvre a dû faire de sacrés ravages dans mon petit poids de cerveau pour faire naître une idée pareille. Je comprends ces arguments (et pour la fièvre, je confirme). Mais la médecine, quelque soit sa spécialité, reste de la médecine. Pour certaines spécialités comme la médecine interne, la réanimation, ou même la médecine du travail, le savoir se recoupe beaucoup (théoriquement) avec celui du médecin généraliste, non ? Il y a bien des médecins qui, forts de leur DESC, inscrivent sur leur plaque : Dr X. spécialiste en médecine générale, maladies infectieuses, acuponcture et pharmacologie. En quoi « cardiologie » ou « médecine du travail » juxtaposé dans la liste, rendrait le Dr X. plus ou moins intéressant ?

Sur ce, je m’en retourne à mon paracétamol pour tâcher d’étouffer la fièvre et ses productions farfelues …

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I had a dream …

Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine !

« Apprenez ça par cœur, et vous aurez peut-être une chance de réussir médecine ! »            Professeur de Physique, PACES. 

Pris dans les rouages implacables de la première année de médecine, désormais PACES, il peut vous arriver de vous arrêter un instant pour vous prêter à la rêverie. Vous vous dîtes que si la chance vous sourit, si le destin/Dieu/une force cosmique (rayez la mention inutile) agit en votre faveur, l’an prochain, vous serez en deuxième année de médecine/pharmacie/maïeutique/odontologie/kinésithérapie/autre (précisez laquelle). Vous imaginez alors que les cours sur lesquels vous vous échinez depuis quelques mois, à apprendre par cœur des formules telles que la valeur du champ électromagnétique exercé par une charge q en mouvement autour d’un solénoïde considérée comme infini en appliquant la loi de Biot et Savart, ou le mécanisme réactionnel de chimie organique d’une réaction de crotonisation dans le cadre d’une aldolisation, et je pourrais vous citer d’autres exemples d’une utilité absolument incontestable dans l’exercice des professions sus-citées … bref, vous espérerez avec toute la force du désespoir (force assez impressionnante au fur et à mesure que l’année avance, étrangement) que vos cours de deuxième année soient remarquablement plus intéressant. Vous voyez déjà des enseignants formidables, plein d’amour pour leur métier qu’ils ont dû si difficilement arracher à ce foutu concours, et aux dix milles autres derrière, vous enseigner avec passion les subtilités d’une médecine humaine, enrichie des apports de la science et de l’éthique, s’extirpant du traditionalisme obscur dans lequel elle s’est plongée pendant quelques années avant de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Du moins, ce que vos cours de première année en éthique vous laisse apercevoir du métier. Du moins, pour ceux qui s’orienteraient bien vers la médecine. J’ai succombé aux promesses de ces fantasmes élogieux.

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Deuxième année. Fin du second semestre. Le cours avait déjà été reporté, déchainant la colère des étudiants qui estimaient que mettre 4h de cours 3 jours avant les examens, c’était peut-être un peu exagéré sachant que nous avions donc 3 journées pour réviser près de 300h de cours qui s’étaient enchaînées non-stop depuis le début du semestre. 4h donc, dont l’intitulé était « physiopathologie des organes reproducteurs féminin ». Plus vague tu meurs, d’autant plus qu’une demi-douzaine d’enseignants étaient inscrits sur le planning pour assurer cette leçon. Deux jours avant la date reportée, l’intitulé se précise. 3 parties : l’examen gynécologique et la sémiologie du sein, la physiopathologie de la grossesse (tiens, la grossesse est une maladie ?), et les troubles de la fertilité. Je dois avouer que la première partie s’avérait intéressante, de vieux rêves de première année refaisant surface, je m’empressai de consulter l’excellent blog du docteur Borée qui avait consacré quelques articles à ce sujet. Mes intentions étaient un peu imprécises, ne sachant trop à quoi m’attendre. J’espérai, sans doute naïvement, que les mentalités changeaient peu à peu, et que de plus en plus, on essayait de faire une médecine plus ouverte aux propositions innovantes comme la position gynécologique « à l’anglaise » (cf : blog de Borée, Le Chœur des Femmes) pour ne citer que cela. Borée lui-même me disait ne pouvoir s’attendre qu’à une bonne surprise.

Le prof, gynécologue, semblait jeune, dynamique et assez fier de pouvoir faire son show devant un amphithéâtre plutôt rempli sans doute du fait de l’imminence des examens (traduction : 25% de la promotion de 100 et quelques élèves que nous sommes). S’il passa complètement outre la réalisation « pratique » de l’examen gynécologique, se contentant simplement de citer la nécessité du toucher vaginal systématique sauf si la patiente était vierge (quand même), il passa l’essentiel de son cours à nous présenter les différents symptômes gynécologiques. Autant les aménorrhées, spanioménorrhées, oligoménorrhées, métrorragies, ménorragies et troubles sexuels furent passées (très) rapidement, autant il s’attarda tout particulièrement sur le chapitre des anomalies physiques, en ponctuant de commentaires qui, à son grand plaisir sans doute, déchainèrent quelques rires chez certains auditeurs.

« Voici donc des condylomes génitaux … c’est moche hein ? Diapo suivante … ah, encore des condylomes ! Attendez, regarder bien la suivante, c’est encore pire … voilà, beurk hein ? Je crois que j’en ai mis une encore pire sur la suivante … voilà ! »

Et voilà. La belle médecine tant rêvée qui s’écroule comme un château de cartes dans un courant d’air. Avec ce médecin, enseignant sensé transmettre connaissances et valeurs de la médecine aux générations suivantes qui exposait sa collection de condylomes comme un gosse fier de ses cartes pokémon légendaires, qui donnait du « c’est sûr que l’hypertrophie des grandes lèvres, c’est un peu disgracieux, surtout quand ça dépasse de la culotte l’été sur la plage » en s’esclaffant tout content de son effet, montrant un cas d’agénésie du méat vaginal et devant la flopée de questions de quelques camarades, lâchait un « ah ça, j’étais sûr que ça allait vous intéresser ! ». En deux mots : du voyeurisme. Infections vaginales, mycoses, et autres eurent le droit à quelques images accompagnées de commentaires à l’humour lourd et douteux. Voilà mesdames, voilà messieurs ce qui vient former les médecins de demain. Voilà mesdames, voilà messieurs parmi les quelques bébés docteurs qui viennent en cours, une partie de ceux que la pathologie intéressent plus que l’intérêt du patient. Voilà mesdames, voilà messieurs, le côté « tableau du chasse » du praticien hospitalier qui collectionne les photos « chocs » pour épater la galerie des prochaines blouses blanches en les encourageant à chasser les pathologies rares et à se foutre royalement du « accompagner le patient, lui expliquer, le respecter, même pour une bête histoire de règles trop abondantes ou de problèmes érectiles ». C’est ici que je citerai le tweet du docteur Borée, en réponse à mes jérémiades : « Pas de surprise, pas de déception ».

Deuxième cours, et voilà qu’une gynécologue continue sur la lancée de son collègue, en imitant la femme enceinte et inquiète à l’aide d’une voix criarde et niaise tout en soutenant un ventre imaginaire, en l’introduisant par « et voilà la bonne femme enceinte qui vient vous voir parce que … ». Après quelques imitations, on aborde la question de la dépression post-partum, et nous avons le droit au commentaire suivant « et là, c’est tout pour le bébé, le bébé, rien que le bébé, et vos bonnes femmes deviennent toutes de grosses dondons ». J’ai hésité à lui demander pourquoi elle faisait se métier, puis j’ai vu le sac Chanel, les bijoux et le rouges à lèvres et j’ai peut-être compris. D’aucuns diront que j’ai le jugement facile, à cela je répondrais que vous avez peut-être raison, mais j’ai tendance à croire que lorsqu’on s’exprime face à un public, on essaye plus ou moins de se construire une image de soi qui nous corresponde un minimum en théorie … Mais je me trompe surement.

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Il y a bien des cours qui désillusionnent, entre ceux qui nous rassurent. Avec des enseignants qui ont à moitié envie d’être là. D’autres qui sont passionnant et passionnés. Parfois, certains ont le sens du contact humain. D’autres vous affirmeront que le toucher rectal se fait à tous les patients dans le cadre d’un examen complet, à quatre pattes avec les fesses en l’air et la joue contre le sol « et vous vous mettez à droite, comme ça, s’ils pètent, vous n’êtes pas dans l’axe » avant de s’esclaffer bruyamment. Parce que vous voyez, c’est quand même nettement plus pratique pour le médecin dans cette position. Par contre, demander le consentement de l’intéressé, lui expliquer l’acte et l’intérêt de cet examen, s’en abstenir lorsqu’il s’avère un peu obsolète étant donné les différentes techniques que la science met à la disposition de la médecine … ça, on peut toujours courir. Et ça, on ne le dit pas dans les premières années de la formation. Comment voulez-vous former des médecins compétents sur le plan technique mais surtout relationnel si d’une, vous ne sélectionnez que les plus grosses mémoires d’entre eux, et de deux, si vous ne leur enseignez que la technique ?

Il est grand temps que les professeurs de médecine ne soit plus que des praticiens hospitaliers. Il est grand temps que les générations évoluent. Il est grand temps que la médecine se concentre vraiment non pas autour du patient exclusivement, mais autour du soin, dans tout ce qu’il implique, sa technique, son contexte, son sens. Et le soin, c’est au moins deux personnes : un soignant compétent, et un patient en confiance. Du moins, c’est ce à quoi je veux croire.

Le jour où la médecine vous attrape …

Vous réalisez que vous êtes en médecine le jour où les vérités clamées en amphithéâtre deviennent tangibles. Il y a plusieurs façons avec laquelle la conscience vous attrape fermement et, en vous glaçant le sang, elle vous déclare que vous avez embrassé cette destinée si subtile qu’elle ne vous laissera pas indemne. J’écrivais il y a quelques temps que je n’avais toujours pas l’impression d’avoir réussi la première épreuve, le rite initiatique de la première année. Les claques de la réalité s’enchainent peu à peu.

Un matin, huit heures sonnant à peine, j’entrai en avance, comme à l’accoutumée, dans le service. Ne manquant pas de saluer l’infirmière qui, quelques jours auparavant, m’avait sciemment laissé entendre qu’il était agréable qu’un étudiant de médecine daigne leur adresser la parole ne serait-ce que pour dire « bonjour », je croisai monsieur Gris qui revenait de promenade sur son fauteuil. Drame : monsieur Gris s’était éclipsé en catimini pour fumer « juste une demie » cigarette alors qu’il devait être strictement à jeun pour son examen ce matin-là. Cris, hurlement, soupir et porte qui claque. Journée mouvementée en perspective.

Une demi-heure plus tard, les externes, internes, médecins et mes collègues DFGSM 2 arrivèrent. Le service se réveillait, si les éclats de voix précédents ne l’eurent pas déjà fait, et s’ensuivirent les activités habituelles. Avec Super-externe, on visitait nos patients, qu’on commençait à bien connaître. Monsieur Noir, toujours « comme d’habitude », le moral dans les chaussettes. Monsieur Beige, inquiet quant à son examen à venir, lequel personne ne lui avait dit qu’il visait à « traiter » son cancer duodénal qui l’empêchait de manger depuis si longtemps. Je réalisai qu’il n’était pas si facile que ça de dire « tout va bien se passer ». Alors que tout ne se passe pas bien. Si tel avait été le cas, monsieur Beige serait déjà au courant. On ne le laisserait pas s’inquiéter comme ça. C’est quelqu’un qui tiendrait le coup, et qui avancerait mieux s’il savait. Puis il y eu madame Rose, plutôt en forme ce matin. Madame Jaune qui n’en revenait pas d’avoir eu une pyélonéphrite (vulgarisation grossière : infection rénale) suite à une infection urinaire et qui pensait que ces diarrhées sanglantes, c’était forcément le cancer du côlon. Forcément. Vu le passif dans la famille …

Et monsieur Bleu. La première fois qu’il se manifesta, ce fut aux environs de huit heure quinze, quand le service était encore plus ou moins sous le règne de Morphée. Avec quelque chose à mi-chemin entre le cri et le grognement. Le cauchemar dura quelques minutes. Puis ce fut le calme salvateur d’un repos mérité. Plus tard, Super-externe voulu lui rendre visite. En entrouvrant la chambre, nouvelle claque dans un flash-back : un enseignant, une diapositive intitulée « quand interroger ? », la cartouche vide du stylo-plume à changer, une phrase « si le patient dort, laissez-le dormir, c’est suffisamment difficile de trouver le sommeil à l’hôpital ». Super-externe acquiesça.

Quelques dossiers dûment rangés et une plainte vociférante de Monsieur Gris plus tard, il sembla que Monsieur Bleu était réveillé. Et sacrément réveillé même. Ses muscles abdominaux et sus-claviculaires s’écharnaient à compenser le liquide qui s’accumulait à la base de son poumon droit. Il avait la bouche grande ouverte. Une fréquence respiratoire à 40 par minute. Des sueurs. Les extrémités des doigts cyanosées (violacées). Il était pourtant sous 5L d’oxygène. Une pompe distribuait de la morphine dans les veines de son avant-bras. Détresse respiratoire aiguë. Dire qu’il y a une semaine, il répondait encore à nos questions, difficilement, mais il y arrivait. La tristesse se lisait pourtant sur son visage fatigué. Un peu confus, il semblait sur le point, à tout moment, de lâcher prise. De se laisser définitivement aller. Quand on devait lui faire un toucher rectal, il se tournait de lui-même, sans un mot, et serrait les dents.

Ce jour-là, dans le dossier, le dernier message affichait en lettres majuscules « En cas d’aggravation, ne pas réanimer ». J’ai demandé à l’interne « c’est une décision du patient ? De sa famille ? ». Elle m’a regardé d’un air grave et m’a dit « Non, ce sont les médecins en concertation avec la famille : son cancer métastatique est inopérable, son état trop délabré pour toute chimio, il n’y a rien à faire ». « On a essayé de savoir ce qu’il en pensait, lui ? ». « Il est très difficile de communiquer avec lui … ». « Mais alors, on n’attend simplement qu’il … ? ». « Oui, on va lui donner des antalgiques pour qu’il ne souffre pas trop en attendant la fin … c’est aussi ça la médecine ». Claque.

J’appréhende la mort d’un patient. C’est presque étrange cette façon dont la vie semble vouloir me préparer. L’autre jour, avec un chef de service, les DFGSM 2 sont allés palper le foie d’un homme. Il ne nous a pas été présenté. Ni qui il était, ni de quoi il souffrait. On nous a appris sa mort à l’occasion d’un autre cours. De lui, je ne me souviens ni de son nom, ni de son visage. Je me rappelle simplement la consistance « balle de tennis » de son foie. Quand j’y pense, je me dégoute un peu. Quelques jours après, un patient est menacé d’une mort imminente. Cette fois, je le connais. C’est pour bientôt, à l’heure où j’écris ces lignes (pas forcément la même date que la publication de ce message). Un jour, la Faucheuse ne préviendra pas et aura un malin plaisir à agir devant moi.

Le sort de monsieur Bleu me hante. Les directives anticipées. Est-ce que quelqu’un, autre qu’un médecin en soins palliatifs, sait que ça existe ? La notion d’assentiment pour les personnes ne pouvant plus consentir … est-ce que ce n’est qu’un discours de bioéthique ? Cette homme qui va mourir, et pour qui on ne va rien faire de plus que d’abréger ses souffrances (ce qui est déjà bien, hors d’un service de médecine palliative), peut-être au prix de raccourcir son existence, a-t-il seulement eu son mot à dire ?

Ce genre de situation dramatique que des millions de films aiment reprendre avec les violons, le piano et les personnages en pleurs, elles sont nettement différentes lorsque la réalité gomme ces ornements futile, et qu’elle présente crue et cruelle les faits et les évènements. La réalité nous attrape fermement, nous glace parfois le sang, et elle nous colle une claque. Elle peut nous laisser béat, désorienté, livré à nous-même. Et quand nous nous remettons debout, elle ressurgit du néant pour nous en coller une autre. La morale ? Tendez l’autre joue, et relevez-vous. De toute façon, il paraît que c’est la plus grande force de l’homme ça, de se relever.

Comment réussir la PACES (Première Année Commune aux Etudes de Santé, dite aussi PAES) ?

Dernier cours de physique-chimie, Terminale Scientifique, quelques semaines avant le BAC.

L’enseignant approchait tandis que les élèves rangeaient leurs affaires en vitesse. C’était la dernière fois qu’ils mettaient les pieds dans cette salle où, notamment, ils avaient passé de longues matinées, le Vendredi, à essayer de finir leur nuit sans trop se faire remarquer, entre 8h et 10h. Je n’étais pas des plus lents à fourrer pêle-mêle cahiers et stylos au fond de mon sac pour quitter les lieux. C’était cependant sans compter l’arrivée du professeur qui s’installa à ma gauche.
« J’ai appris, au conseil de classe du troisième trimestre, que tu voulais faire médecine ? »
Comment dire … ? Oui, ça posait problème ?
« En effet … »
Il cilla, et un petit sourire un brin moqueur vint tordre ses lèvres.
« Tu sais qu’il y a des maths en médecine ? »
Ah ah … Comment ça, moi, le pauvre étudiant soi-disant destiné à faire de la littérature et qui détestait les mathématiques au plus haut point (celles-ci d’ailleurs le lui rendait très bien en l’envoyant
illico presto chez l’infirmière pour cause de spasmophilie) faire médecine ? Non mais dans quel monde vivions-nous ? Depuis l’an dernier, on me répétait que si je le voulais, je pouvais toujours retourner en première, mais en première littéraire cette fois. Que ce n’était pas grave, qu’il valait mieux avoir un très bon bac L qu’un mauvais bac S. Et que pour faire comédien, psychologue, professeur de lettres ou écrivain, c’était quand même plus approprié. Oui mais … pour devenir médecin ?
« Il y en a, il faudra que je fasse avec … »
Le professeur eut un petit rire.
« Moi, je veux te parler franchement. Le conseil de classe dit que tu es un élève sérieux pour lequel on n’a pas trop de crainte concernant l’avenir. Tu auras peut-être ton bac sans trop de problèmes. Mais honnêtement, je ne pense pas que la médecine ça soit pour toi. C’est scientifique. Non, je pense que c’est pas très intelligent de te lancer là-dedans … Tu n’y arrivera pas ».

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Comment détruire un projet, un rêve, une motivation voir une vocation en deux minutes. Je pense à celui ou celle qui, étant peut-être un(e) allergique aux mathématiques, à la physique ou à toute autre forme de calculs abstraits mais qui rêve de faire un métier comme celui de médecin, aurait pris pour saintes paroles le discours d’un enseignant avec si peu de tact. J’enrage quand je constate cette suprématie de la science, du « bac S qui ouvre toutes les portes », sur la littérature. Pythagore avant d’être mathématicien était philosophe. Descartes s’est essayé avec un certain succès à quelques écrits de même nature. Je cite Leibniz comme je pourrais en citer pendant des heures ou on s’arrête là ? Et puis, sans art, sans littérature pour servir de bases à de très bons films, d’excellentes séries ou même de jeux-vidéos, avouez quand même que la vie serait un peu morne …
« Cher professeur, pour votre gouverne : je ne saurais vous suggérer de bien vouloir garder vos commentaires sur le choix d’orientation d’un étudiant pour vous à l’avenir. Car loin de moi l’idée de remettre en questions vos talents divinatoires, prédictifs, quand bien même ils seraient basés sur quelques calculs mais … j’ai eu mon bac S avec mention « Bien ». Oui j’ai eu 7 en maths, et oui j’ai eu 19 en histoire. Et pire encore, j’ai eu médecine. Bien à vous, CQFD ».


PACES ou PAES pour Première Année Commune aux Études de Santé.

Une année redoutable, épuisante et difficile à tout point de vue. Néanmoins, j’aimerais profiter de cet article pour en dire deux ou trois mots. Casser des mythes. Briser des idées reçues qui continuent de faire rage parmi les lycéens. Cet article donne mon avis, très personnel, sur ces études. Il ne s’agit là que d’une des quasis sept milliard de vérités potentielles. Mais par pitié, considérez-là dans vos argumentaires, même pour la réfuter, si vous penser à la médecine comme une éventualité pour votre devenir …

  1. La médecine est réservée à une élite intellectuelle.
    Je ferais une sacré tâche dans leur rang. Non, non et non, il n’est pas nécessaire de dépasser Einstein en QI pour avoir une chance de réussir médecine et faire un bon médecin. Ce qu’il faut en priorité c’est une bonne dose d’humanisme, suffisamment pour pouvoir se dire « J’ai envie d’aider les hommes, de les guérir le plus possible, de les soulager au moins le plus souvent, et de les écouter toujours … Même si pour cela, je dois engranger une quantité de cours parfois tous plus inutiles les uns que les autres et dénués de la moindre humanité pendant toute une année, voire plus. ». Car la motivation sera votre plus grande arme, mais également l’alliée la plus difficile à convaincre de rester avec vous. Ne la perdez jamais.
  2. Seuls les bacs S mention « Très bien » peuvent espérer avoir médecine.
    Ce n’est pas pour le plaisir de me citer mais je suis un parfait contre-exemple. Je pourrais même vous parler d’un camarade qui, fort de sa mention très bien, est actuellement occupé à essayer une troisième fois de réussir le concours de la première année. Le bac n’a strictement rien à voir avec votre compétence dans l’enseignement supérieur. L’organisation, la motivation et, il faut l’avouer, la chance, sont les seules choses qui vous permettront ou non de réussir. Oubliez le lycée, retrouvez-vous. Sachez comment vous fonctionnez. Si vous êtes plutôt bon pour retenir ce que vous voyez, ce que vous entendez, ce que vous sentez. Si les maths vous filent des boutons, qu’à cela ne tienne ! Vous démultiplierez vos efforts pour faire la différence sur les sciences humaines, la biologie, la chimie et l’anatomie ! Il est vrai que dans les statistiques, beaucoup de gens ayant eu leur bac avec mention sont retenus. Après, sont-ils entrés en médecine parce qu’ils n’avaient pas peur, du coup, d’y aller ? Les bacs aux mentions inférieures ne sont-ils pas sous-représentés dans le lot d’étudiants qui préparent le concours ? Parlons chiffres, puisque dans ce bas monde, on ne demande que ça. Et bien sur l’ensemble des bacheliers généraux, près de la moitié est en filière scientifique. Parmi ces derniers, en 2011, 57,5% d’entre eux ont reçu une mention et notamment 10,5% le fameux « Très bien » (ici). Voilà qui fait un sacré nombre de mentions aptes à se retrouver dans l’amphi … D’un point de vue plus psychologique, du fait de ce genre de rumeurs, l’étudiant avec un bac mention passable aurait peut-être moins confiance en sa capacité à réussir. Et serait peut-être même moins tenté de s’inscrire.
  3. On ne peut réussir médecine qu’en redoublant au moins une fois.
    Tout dépend, encore une fois, de la triade organisation, motivation et chance. Mais quoi qu’il en soit, il ne faut surtout pas entrer en PACES et se dire que « de toute façon, je ne l’aurais jamais dès la première année ». Il faut profiter de la première tentative pour essayer de s’affranchir de la nécessité de recommencer. Et au pire, il sera toujours bon de profiter de cette première année pour (ré) apprendre à se connaître, acquérir une méthode de travail efficace et s’adapter à l’enseignement supérieur.
  4. Pour réussir médecine, il faut être bon en maths.
    Si vous avez bien lu le début de l’article, vous aurez compris pourquoi cette idée figure dans les mythes à démolir. Je pourrais pousser la blague (et la prétention) et vous dire qu’il faut être bon tout court. Je préfère vous avouer qu’une fois de plus, organisation, motivation et chance seront vos maîtres mots (je pars du principe que le travail est le produit de l’opération « Organisation x Motivation » et que la réussite répond à la loi « Réussite = (Organisation² x Motivation4) x Chance »). J’ajoute qu’il est quand même plus intéressant (si si !) de travailler de la physique quand on voit l’utilité qu’elle peut avoir dans notre pratique de futur médecin (même si parfois, certains chapitres sont effectivement là pour que les professeurs puissent se faire mousser un peu avec leurs magnifiques équations – C’est vrai, esthétiquement, c’est pas toujours moche, une équation !). Si je puis me permettre de vous renvoyer aux livres d’un certain Martin Winckler
  5. La pire de toute : Pour réussir médecine, il est indispensable de prendre une prépa. Alors là, j’enrage. NON NON ET NON ! C’EST FAUX, ARCHI-FAUX, STUPIDEMENT FAUX ! Le principal intérêt de ce système dont sont victimes pas loin de 75% des étudiants inscrits en première année de médecine est de vous voler votre argent. Ils vous vendent du rêve. Leur argument fort est de dire que plus de 75% des étudiants reçus avaient bénéficié de leurs services. Statistiques un peu faciles quand on part du principe que 75% de la promotion y était inscrite. Que donc, par la loi des échantillonnages, on retrouve une proportion semblable dans les reçus ! Mais ça, ils oublient un tout petit peu de vous le dire. Ensuite, il faut savoir que ces entreprises ont quand même un avantage : elles vous font connaître un peu vos camarades. Néanmoins, vous savez déjà que vous n’êtes pas en médecine pour vous faire des amis cette année, par conséquent, ce n’est pas indispensable, surtout si vous avez un ami ou deux qui tentent également le concours cette année. Travaillez en groupe, à deux ou trois, pas plus sinon ça se transforme en discussions infinies et la productivité est faible. Ça, c’est vraiment important, pour le moral entre autre. Certes, les boites privées vous encadrent, vous offre une reprise des cours avec des explications ce qui n’est pas trop mal pour les gens un peu dissipés (qui manquent donc d’organisation) ou qui ont besoin d’aide pour la transition lycée – fac. Cependant, la fac, au travers des séances de travaux dirigés qu’elle vous propose, vous permet aussi des rappels de cours par un autre enseignant, un certain encadrement (les travaux dirigés sont obligatoires en théorie) ainsi que la possibilité de poser vos questions. Il existe par ailleurs une alternative merveilleuse qu’on appelle souvent le TUTORAT. Comment décrire en quelques mots cette perle dans les études de santé ? Pour une somme modique (inférieure à 20€ l’année versus 3000€ pour les prépas privées) vous souscrivez à une association d’anciens élèves de PACES (souvent en deuxième ou troisième année) qui ont réussi leur concours et vous propose des séances de concours blancs, un soutien moral tout au long de l’année, parfois même une pré-rentrée pour vous remettre doucement dans le bain du travail, et surtout, il faut savoir que cette organisation travaille en étroite collaboration avec les enseignants de votre faculté. Oui, ceux qui vous donnent des cours et, plus important encore, ceux qui poseront les questions le jour du concours. Personnellement, quand on m’a donné le choix entre 3000€ et 20€, je ne suis pas du genre près de mes sous, mais je n’ai pas hésité très longtemps. Après, gardez à l’esprit que cela reste votre choix et que vous lisez la critique d’un étudiant complètement « anti-prépa-pour-la-PACES » qui les considère comme des « sales boites pompeuses d’argent qui creusent les inégalités d’accès à la profession médicale en abusant honteusement des inégalités pré-existantes entre les classes sociales et des revenus financiers des familles des étudiants qui tentent leur chance en PACES ». Entres autres.

Voilà. Je vous invite, futurs étudiants en PACES, actuels étudiants en PACES, parents ou proches d’étudiants en PACES, ou toute autre personne, à venir me faire part de vos éventuelles questions/remarques/suggestions concernant cette fameuse PACES en me laissant un petit commentaire sur ce post. N’ayez crainte d’exprimer votre désaccord, je sais que j’ai des avis très tranchés sur la question, mais ma réflexion ne demande qu’à évoluer. Enfin, voyez là les 5 grandes idées auxquelles je tenais à briser le cou sans plus attendre. Il y en a d’autre, faites m’en part, et j’actualiserai sans doute ce message. Je ne donne ici que mon avis, encore une fois. Je n’exposerais pas ma méthode de travail, car cela ne sert strictement à rien, chacun vivant à sa façon la PACES. Les grandes lignes ont été clairement dites : Organisation, Motivation et Chance. La vie, le hasard et le destin feront le reste.

N’oubliez pas : « Qui vivra verra ! ».