Le retard à tout prix !

Le bras en écharpe, il s’est levé depuis la salle d’attente avec un léger sourire. Il a traversé la pièce, a attrapé avec son bras droit la main tendue du médecin généraliste, puis la mienne.

« Je vous présente Litthé, mon interne. C’est lui qui va diriger la consultation : vous êtes d’accord ? »

Il acquiesce en souriant, et entre dans la pièce de consultation. Je le suis. Son regard fait le tour de la salle, il marque un arrêt de quelques secondes avant de se diriger vers le fauteuil qui fait face au bureau. Je m’installe sur l’imposante chaise, de l’autre côté, et le médecin généraliste prend place sur une autre, plus petite, plus en retrait. Pendant quelques secondes, qu’il me semble toujours intéressantes à laisser, un silence s’invite.

Les regards vont et viennent. Les murs, le bureau, l’ordinateur, le médecin, son interne. Le bras drapé, le visage, l’allure, le positionnement, les affaires. Chacun s’évalue silencieusement. On dit souvent que les 20 premières secondes sont assez prédictives de la qualité de la relation qui va opérer. Autant leur laisser le champ libre pour être, sans autre influence que tout ce qu’on ne pourra peut-être pas changer : les âges, les sexes, et tous les indices qui suggèrent les personnalités qui vont se rencontrer.

Parfois, un sourcil interrogateur du patient se lève, et une question du type « que pouvons-nous faire pour vous ? » ou un plus simple « nous vous écoutons » est prononcé(e). D’autres fois, comme ce jour-là, c’est le patient lui-même qui prend l’initiative d’expliquer ce qui l’amène à consulter. Ou qui s’inquiète, en disant, par exemple : « vous voulez la carte vitale ? ».

Monsieur L. a une quarantaine d’années. Il consulte habituellement un autre médecin généraliste, actuellement en vacances. Il y a une dizaine de jours, il est venu nous consulter pour une vilaine blessure à l’occasion de la reprise du sport en musculation. Le diagnostic de déchirure musculaire a été posé, et un arrêt de travail, se terminant bientôt, a été prescrit. Outre un arrêt récent de tabac et la résolution d’un trouble de l’usage de l’alcool, il ne présente pas d’antécédents particuliers. Il nous explique que malgré les antalgiques et l’immobilisation douce, son biceps lui fait encore très mal. Nous savons qu’il travaille comme préparateur de commande dans une société qui expédie des produits lourds, mais il ne parle pas de son arrêt.

Nous discutons un peu. Je reprends l’histoire de la blessure. Je l’examine : le biceps est douloureux en pleine masse musculaire, à l’écart de toute articulation ou tendon, et les mouvements sont encore très douloureux. La consultation se présente simplement. Nous discutons de la gestion de la douleur et de l’introduction d’autres antalgiques. Monsieur L. parle poliment. Il a l’air presque détendu. Et c’est presque l’air de rien qu’après un moment de silence, il ajoute quelque chose.

« Au fait docteur, je ne sais pas s’il faut que je vous le dise, mais je viens de me séparer de ma femme ».

Et là, la consultation devint tout autre. Nous étions probablement entrés dans « le vif du sujet ». Je ne nie pas l’existence de la déchirure musculaire, ni de la douleur, bien réelles. Mais il y a des douleurs invisibles, impalpables, et que seule la confidence révèle. Nous avons alors pris le temps de l’écouter nous raconter ce passage de sa vie, la rupture de moins d’un jour ou deux, les répercussions qu’il rumine, pour son fils, sa femme, sa vie. Nous n’avons rien fait, rien proposé, rien médicalisé. Il voulait « quelque chose pour se sentir mieux », tout en acceptant l’idée que c’était peut-être normal de ne pas se sentir bien en ce moment, et que peut-être que quelques jours de plus à laisser évoluer les choses seraient justes

On lui a proposé de prolonger son arrêt de travail, notamment parce que son bras était peu compatible avec son métier pour le moment. Il a eu l’air surpris. Il a accepté, bien que ce n’était pas ce qu’il était venu chercher. Il est reparti avec son léger sourire, conscient qu’en cas de besoin, même s’il s’agissait simplement de nous dire comment la situation se transformait, il était le bienvenu. Il a répété, en sortant : « merci, je prendrais rendez-vous ».

Nous sommes bien restés presque 45 minutes avec cet homme qui en avait besoin. Dans la même journée, nous avons passé 1h avec un patient subissant une addiction à l’alcool et voyant sa famille exploser tout récemment. Nous avions écouté une bonne demi-heure une femme à qui nous avions simplement dit « vous avez l’air fatiguée », et qui s’est mise à pleurer. Nous avons pris encore une heure avec la dernière consultation de la journée, une femme percluse de douleurs, à qui d’autres avaient probablement dit « c’est dans la tête, ma bonne dame », et qui venait entendre qu’un être humain, c’est un corps et une tête qui ne font qu’un, et que l’un(e) ne peut exister sans l’autre.

Ce sont probablement les consultations qui me fascinent le plus. Elles sont particulièrement difficiles. De temps en temps, elles nous mettent à genoux, patients comme soignants (et alors peut-être sommes-nous au même niveau ?). Elles nous renvoient à notre impuissance, parfois. A notre condition humaine, si vulnérable, si subtile, et pourtant toujours écartelée entre nos désirs, les contraintes et la contingence.

Lorsqu’il faut lier le corps et la tête : palper le muscle d’un bras, entendre le couple qui se déchire (lui aussi…). Gérer les traitements de douleurs diffuses, et d’un moral en souffrance. Accompagner un homme brisé par l’alcool à tenter de se reconstruire avec (et contre) sa propre ambivalence. Dépasser les pauvres 15 à 20 minutes de consultation, pour une somme proprement dérisoire, pour ne pas faire d’abattage, mais rassembler les morceaux, tenter de comprendre le puzzle, encourager les pièces à se retrouver, accompagner vers l’unité, le tout, le global. Quand on y parvient.

Je ne sais pas si nos décideurs en santé et nos politiques connaissent cet exercice si subtil de la médecine générale. Je ne sais pas ce qu’ils imaginent en proposant un forfait « consultation longue », une ROSP aux objectifs parfois bien étranges, et quelques gratifications ridicules au regard de la réalité du métier. Car notre journée de consultation, avec tout ce retard, c’est le généraliste qui m’encadre, très investi dans la prise en charge de ses patients (puisqu’il prend du retard sans se poser de question) qui m’a affirmé d’un air triste : « ce n’est pas rentable ».

Comment voulez-vous être global et rentable à la fois ?

Bien sûr que la santé se pratique à perte. C’est un investissement sans fin. On ne rentabilise pas la santé. On limite les dépenses, en éduquant les gens, en les rendant plus puissants face à la maladie, en prévenant intelligemment la maladie avant qu’elle ne s’installe, en accompagnant réellement les troubles de la santé mentale qui toucheront 1 personne sur 4 sur toute la vie (selon l’OMS). Bien sûr que la santé n’est pas le seul secteur à perte : l’éducation, la justice, la sécurité… ne sauraient être rentables non plus.

Mais la rentabilité, mot clé du XXIe siècle, s’est retrouvée déifiée, laissant la raison dans son ombre. Comme on détache la tête du corps pour l’accabler, comme on dépiaute le corps de chaque organe qu’on scrute à la loupe sans s’occuper du reste, comme on demande aux généralistes d’enchainer les consultations toutes les 10 minutes sous prétexte d’un assistant médical, de 8h à 20h, sans se rendre compte qu’on leur demande simplement de ne plus pratiquer ni de médecine, ni de médecine générale. Mais qu’on leur impose d’être politiquement rentable : tout le monde aura un médecin, même s’il ne le croise que 3 minutes chaque trimestre, et qu’il ne pourra pas, en cas de besoin, compter sur un soignant qui saura dépasser la contrainte du temps pour prendre soin.

On ne prend pas soin quand on a l’impression de ne pas pouvoir pratiquer son métier à la hauteur de sa complexité, de son exigence, et de sa part d’humanité. On ne prend pas soin quand on pense à rentabiliser un système ou son activité avant de penser à soigner correctement. On ne prend pas soin quand on voudrait forcer les soignants à dépasser les limites de ce qu’ils sont capables de faire correctement, avec passion, mais sans soumission à une autorité prescriptrice qui ne regarde que les chiffres, le budget et sa notoriété.

Alors je m’interroge. L’évolution « rentabiliste » du système m’interdira-t-elle de pratiquer une médecine générale comme celle-ci ? Une médecine générale indépendante, libre et humaine. Une médecine générale où chaque décision ne se fait pas parasitée par des objectifs ROSP questionnants, des contraintes de prescriptions motivées par des influences étonnantes, ou des aberrations d’un système trop rigide qu’on apprend malgré nous à tenter de contourner. Une médecine générale où chaque chose prend son temps, de l’entrée dans le cabinet, à la prise de parole, à l’examen, à l’exposé des autres « vrais motifs », à leur écoute, à l’accompagnement, à la « consultation de pallier », et à la poignée de main avant de se dire au revoir.

Et dans l’état actuel des choses, pas sûr qu’en psychiatrie ce soit plus idyllique…

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Commencer

Je ne sais pas par où commencer. Je veux simplement l’écrire, coucher ces impressions multiples en un simple récit, pour ne pas oublier. Pour relire un jour, à tête reposée, à cœur écœuré ou l’humeur triste et blasée, ces premiers pas. Ce saut dans le grand bain. Pas si inconnu, car déjà effleuré, il y a quelques années, trois mois à peine. J’étais alors externe, en fin de 4e année, parfait novice en médecine, balbutiant sur la différence entre l’arthrite et l’arthrose, la rigidité spastique ou plastique, sans parler de la catatonie ou de la catalepsie. Aujourd’hui interne de médecine générale (7e année), si je suis à peu près sûr pour le premier, un peu moins hésitant sur le bon mot qui correspond à l’idée se cachant derrière les deux autres, je sais que le fait d’être un peu plus savant ne me rend pas le moins du monde plus compétent. C’est avec cette crainte vaguement irrationnelle d’être détecté comme un immense imposteur, et mille autres angoisses que je commençais mon stage chez le médecin généraliste.

La visite prend un tout autre sens. Fini les couloirs blanc-gris des hôpitaux. Bonjour les routes verdoyantes de la campagne printanière. Les couloirs étroits de maisons plus ou moins anciennes. Les secrets des foyers confiés dans l’entrée. Les documents médicaux en pagaille rangés sur la table en bois massif. Et le chien, la queue battante, qui se frotte à vos jambes. L’inquiétude du conjoint pour le patient visité, conjoint qui souffre aussi, en silence appuyé. L’ordonnance est rédigée, et il arrive qu’un mot soit lancé l’air de rien, tombant dans des oreilles attentives, même si, parfois, la meilleure réponse, c’est de ne rien dire et de ne rien faire. Enfin, il y a, la fameuse carte vitale, étrangeté comptable, qui, encore, me dérange un peu.

Le travail en équipe change du tout au tout. Fini les embouteillages sur les trois ordinateurs de l’ère paléozoïque sur lesquels les quarante-deux soignants tentent en vain de noter leurs mots les uns après les autres. C’est au détour d’une visite qu’on croise une infirmière libérale. C’est à l’EHPAD qu’on croise aide-soignants et infirmières en sous-nombre, psychologue éreinté, cadre désabusé, kinésithérapeute débordé, et d’autres médecins pressés. Mais surtout, ces vieux humains, errants dans des locaux neufs, éteints parfois, attendant la mort, ralentis, parfois figés, la bouche entrouverte devant le plateau repas, quelques tubulures à oxygène branchées ci et là. Et, parmi ces zombies, une soignante qui, d’un sourire étincelant, le regard plongé dans celui d’un presque mort le ramène à la vie, avec des rires et des mots, qu’ils s’échangent soudain, comme une parenthèse de magie qui ferait voler en éclat les poids lourds et raides du temps qui passe sur le corps.

La médecine, peut-être, est restée la même. Le corps fonctionne toujours pareil, dans ses grands systèmes que décrivent scrupuleusement les livres de physiologie. Les maladies, les signes cliniques, les examens, et beaucoup d’autres choses encore ont les mêmes noms. Et en même temps, les maux ne sont pas les mêmes. Pas les mêmes fréquences. Pas les mêmes présentations. Pas les mêmes histoires. Pas le même sens, pour la personne qui vient consulter son médecin, entre dans son bureau, y déverse (ou pas) un peu d’elle, se rhabille et s’en va comme elle est venue. Avec, peut-être, tout autant de questions, un peu plus d’assurance, un peu moins de tristesse, ou rien de tout cela, ou tout autre chose. Elle ne demandera pas où aller, elle ne demandera pas quand elle pourra sortir, elle viendra même d’elle-même après être sorti de l’hôpital, comme pour faire la transition avec la vie qui est la sienne.

La relation semble tellement plus riche. Chaque patient, chaque nom sur l’agenda ou dans les souvenirs, est un contexte, une histoire de vie, un destin funeste ou merveilleux, une parenté ou une descendance, une rencontre particulière, avant d’être, éventuellement, une pathologie. En face à face, c’est un échange : « vous avez l’air mieux que la dernière fois non ? » « Oui, vous aussi vous semblez avoir pris des couleurs, docteur ! ».

C’est une blouse en moins. Un peu plus exposé. Une vieille dame en deuil de la mort brutale inattendue de son mari, qui s’assoit sans rien dire, soupire un peu, esquisse un sourire, et murmure « on fait avec, la vie continue ». Une jeune mère d’une fillette au cœur malade qu’il faut encore envoyer aux urgences, et qui n’en peut plus des hospitalisations qui s’enchaînent. Une grand-mère bouleversée par le divorce difficile de son fils. Un homme qui sort de ses idées noires, et veut tourner la page sur son passé, l’alcool et la cigarette.

Ce sont des combats, beaucoup de bâtons dans les roues, et de petites victoires. De petits coups de pouce, ici et là, sur une histoire qui se passe. Des mains tendues, des mains qui palpent, des mains qui écrivent. Des yeux qui scrutent attentivement, respectueusement, doucement. Des oreilles qui écoutent les mots, les maux et les silences. Un être qui sent, qui ressent, et qui inspire. Une voix qui touche, qui se tait ou qui répond. C’est quelque chose comme ça, faire de la médecine générale. Une rencontre et des retrouvailles entre des êtres humains.

Des certificats, des rhumes et des gastros pour certains. Infiniment plus pour d’autres.

Briser les préjugés

« Vous allez découvrir le patient et son image : l’un ne va pas sans l’autre. Derrière un scanner sur un écran, il y a une personne qui attend dans la salle d’attente, qui a une histoire, une attente, un parcours au moins médical. »

Premier jour de radiologie générale. Après le moment d’accueil privilégié avec le chef de service, les externes se sont dispersés entre plusieurs postes plus ou moins réels pour suivre un radiologue plus ou moins réel. Le service pullule de « bonjour » bienheureux du matin et de gobelets de café fumants.

Je regarde au travers la vitre les manipulateurs radios qui installent une patiente d’une quarantaine d’années au scanner. La cadre débarque, ouvre la porte qui sépare la salle du scanner de celle de l’ordinateur, salue ses collèges. Une porte entre le monde des blouses, et celles des patients.

« Bon, on a un souci ce matin ? »

Pendant plusieurs minutes, les blouses blanches parleront de problème, gênant, embêtant, de « croiser les doigts pour que ça marche », et d’autres termes négatifs pour une histoire de maintenance non effectuée. Sans l’évoquer en tant que tel. Devant une patiente silencieuse, au regard un peu effrayé, et qui a un peu mal au ventre.

« Où est-ce que je mets mes mains ? » demande-t-elle entre deux acquisitions.

Je regrette de ne pouvoir aider, ni d’avoir pu lui expliquer de A à Z ce qui allait se passer. Les temps d’acquisition où elle serait seule dans la pièce, les temps de pauses, l’injection… Je regarde sans rien dire les manipulateurs radio qui savent ce qu’ils font, professionnels, et ne sont pas désagréables avec elle, mais je m’étonne discrètement du peu d’explications.

Puis, l’image apparait. Les manipulateurs s’étonnent dans la salle à la porte close. Ils qualifient d’énorme, de pas normal, d’inquiétant une masse pelvienne. Je me demande si la vitre est teintée, et je pense que non. Allongée dans le scanner, un regard vers ses pieds sans même avoir à bouger la tête pourrait suffire à voir deux blouses blanches en apostropher une qui « ne sait pas, n’est qu’externe et ne connait pas le motif du scanner ».

Retour du chef. Il attrape le bon de radio, charmante petite feuille qui fait le bonheur des externes de médecine à l’heure des visites et des fax au fonctionnement incertain. Il m’entraine à sa suite, et dans une autre pièce à l’ambiance tamisée, nous observons sans la moindre sensualité les entrailles pixelisées en nuances de gris de notre patiente. Elle est sous chimiothérapie pour un adénocarcinome de l’estomac. Le chef soupire.

« Et bien sa chimio ne marche pas. C’est un syndrome de Krukenberg. Une métastase ovarienne. 10 cm sur 10 cm. Effectivement, elle a le droit d’avoir mal. »

Silence. Soupir.

« Ah la la… »

Silence. Soupir du chef, du manipulateur radio, et de l’externe mais sans bruit.

« Bon, je crois qu’elle va bientôt dire au revoir à la vie… »

Il serait faux de penser qu’il disait cela avec désinvolture et froideur. D’autant après son accueil des externes emprunt d’humanité, très attaché au patient, paradoxalement pourrait-on dire, pour un radiologue.

Il passe un coup de téléphone au médecin en charge de la pauvre femme.

« On va aller lui dire un mot. » me dit-il.

Une tempête d’émotions m’agite. Depuis tout à l’heure, j’ai les yeux fixés sur l’image. J’essaye de ne pas penser à ma grand-mère qui bataille avec une carcinose péritonéale sur tumeur de l’ovaire. Je tente de ne pas projeter, de rester stoïque, « objectif ». D’un côté, je suis curieux à l’idée d’assister à une telle consultation, étonnante selon ma maigre (et probablement inexacte) représentation du radiologue. D’un autre, je m’inquiète : quelle souffrance allons-nous libérer ? Vais-je pleurer face à la détresse de cette femme ? Je m’imagine, sans doute à tort, une scène dramatique inspirée des grandes séries médicales où le monde s’effondre sur une personne condamnée.

« Vous pourriez installer la dame dans la salle de confidentialité ? »

« Elle est pleine de cartons… »

« Tant pis, ça sera toujours mieux que dans le couloir… »

Le chef signe une demande de scanner. Il reçoit un coup de téléphone pour un avis. Un réanimateur surgit en radiologie, pyjama bleu au milieu des blouses blanches, demandant une relecture d’un autre cliché. De fil en aiguille, les minutes s’écoulent, et si une partie de mon esprit essaye de suivre, une autre semble s’assoir dans une pièce, seule, avec ses angoisses. Pourquoi est-ce si long ? Qu’ont-ils encore trouvé ? Est-ce que c’est grave ?

« On y va ? »

Je me lève et je le suis, étonné, presque dégouté par cette espèce de curiosité morbide à l’idée de découvrir une telle consultation, son intensité dramatique, et d’apprendre peut-être comment, en tant que médecin et/ou en tant qu’humain, on apprend à gérer ces situations si particulières. Nous entrons dans une pièce aux peintures blanches, des dizaines de cartons sont empilés, laissant tout juste la place à trois petites chaises pliables, deux en face d’une. Le chef se présente, je me présente, nous nous asseyons.

Je ne me souviens plus exactement des mots. C’est assez simple et court. Peu de choses sont dites. Il commence par demander l’état de la douleur. Elle la décrit. Il vérifie avec elle son traitement antalgique qu’elle ne supporte pas et trouve peu efficace. Il appelle le médecin référent avec lequel il se met d’accord. Ce dernier verra la patiente immédiatement entre deux consultations pour ajuster le traitement. Et c’est fini. A la fin, nous nous levons, et elle demande :

« Ça a grossi, n’est-ce pas ? »

« Oui, et c’est probablement ça qui explique vos douleurs » répond le chef, simplement, délicatement.

Puis il la dirige vers l’étage des consultations. Et nous repartons.

« Je ne lui en ai pas trop dit. C’est peut-être mieux qu’elle puisse voir ça avec le médecin qui s’occupe d’elle. Plutôt que d’attendre une semaine pour sa consultation… »

Je ne sais pas. Je n’en sais rien. Est-ce au radiologue, « médecin de passage » (sans connaissance approfondie de l’histoire médicale de cette femme), de lui dire ? Fallait-il s’appesantir dans la salle des cartons, au milieu du néant, sans pouvoir lui proposer de solutions concrètes ? Sans même savoir s’il existait une solution concrète ? Etait-ce au contraire pertinent d’ainsi la diriger vers son médecin référent plutôt que de la laisser attendre plusieurs jours dans l’ignorance avant sa prochaine consultation ? Son médecin aura-t-il le temps de lui proposer quelque chose ? Aurait-il mieux fallu ne rien dire et attendre ? Ou la vérité s’exige-t-elle à tout prix sans délai ?

« On ne sait jamais vraiment faire ça, je crois… » dit-il.

Étrange quand les représentations se brisent. On découvre un radiologue qui rencontre ses patients, une annonce qui n’en est pas une, et des patients qui en savent bien souvent beaucoup plus qu’on ne le croit.

Tumeur de Krukenberg (image tirée de radiopaedia.org)

A travers le miroir

Quand mon regard s’est posé sur le jeune A., j’aurai pu voir mon reflet d’il y a 10 ans sur le miroir du temps.

La médecine générale est vraiment une spécialité géniale. Comme ça, c’est dit, ça sort du cœur, et très franchement, jamais un stage ne m’avait fait envisager aussi sérieusement une spécialité comme avenir potentiel. Et en tant que stagiaire, c’est surement la meilleure formation possible : seul à seul avec un médecin, on est « pris en charge » à chaque instant. Voir un médecin agir en permanence est une façon, pour moi, formidable d’apprendre. N’apprend-t-on pas, depuis l’enfance, par mimétisme avant tout ? Quel stage hospitalier offre vraiment aux externes la possibilité de voir comment on examine : du détail insolite de la maladie à mord-moi-le-nœud jusqu’à de « simples » vérifications du rachis, de la hanche ou du genou ? Ensuite, amadouer l’otoscope est une autre paire de manches…

Puis l’hôpital… l’hôpital. Relation paradoxale. D’un certain côté, l’ambiance me manque. La masse de soignants qui se croisent et parfois se toisent sympathiquement, échangent, se stimulent… Le côté un peu « travail d’équipe », rassurant, ou presque. D’un autre, son aspect déshumanisé par son abord protocolisé, technicisé, industriel ne me manque pas. La blouse, les rapports hiérarchiques exagérés, les horaires complètement aléatoires… L’hôpital m’a manqué, mais il me suffisait d’une garde aux urgences de temps en temps pour en être largement rassasié.

Le rapport avec le patient est complètement différent. Pour n’en présenter qu’une partie, il suffit de remarquer que ce sont les patients qui viennent au médecin, au cabinet. Rien que ça, c’est bouleversant. Bon, la position de stagiaire est assez inconfortable par moment. Ne serait-ce que quand vous vous tenez dehors, à côté du médecin, et qu’un patient sur 4 ne vous serre ni la main, ni ne vous dit bonjour, ni même ne vous regarde. Ce n’est pas bien grave. Vous avez trouvé la technique : vous vous passez distraitement la main dans les cheveux au cas où elle ne rencontrerait pas de semblable. Tout le monde vous aura grillé, mais qu’importe, le ridicule ne tue pas et ce qui ne tue pas, tralala. Une seule et unique fois seulement, on m’aura demandé de sortir. La plupart du temps, personne ne bronche en regardant le stagiaire se cacher dans un coin du bureau, observateur silencieux. J’ai eu le droit à un lifting via « ah docteur, je ne savais pas que vous preniez les 3èmes pour leur stage ! » ou « Vous êtes en 1ère, 2ème année ? » ; à un intérêt plus simple avec « Vous êtes en quelle année ? » ou « Vous avez déjà choisi une spécialité ? » ; et, conformément à mon habitude de paraître plus vieux, à « Vous êtes le prochain remplaçant ? », « Vous allez travailler ici ? », « Ah c’est bien qu’il y ai des nouveaux qui arrivent, on manque de médecins dans la région ! ». A noter que l’entrée en matière n’était souvent pas si anodine quant au motif de la consultation…

Le jeune A., quinze ans à tout casser, attendait dans la salle d’attente en compagnie de son père. Il n’était pas loin de treize heures, nous avions presque une heure de retard. On commençait même à empiéter sur la maigre petite heure de pause déjeuner et le léger gargouillis récidivant de nos estomacs en disait long sur notre hâte. Nous attendions près de la porte du bureau. Le jeune A. s’avança vers nous, suivi de près par son paternel. Je ne sais pas encore trop ce qui m’a interpellé à cet instant, mais je remarquai qu’il était de ces gens qui, attentifs et un peu craintifs, vous regardent une fraction de seconde, disent bonjour et serrent la main en ayant déjà détourné les yeux. Pourtant, ils ne vous ignorent pas. Bien au contraire.

« Il ne veut plus aller à l’école, après seulement 15 jours » répondit le père après le traditionnel « Qu’est-ce que je peux faire pour vous ? » et un regard évasif de A.. Il avait l’air un peu perdu, et curieusement un peu détaché. Ses bras reposaient presque distraitement sur ses cuisses. Il regardait, tour à tour, son père et le médecin. Silencieusement, je l’observais. Quelque chose me titillait. Cette intuition si intuitive qu’elle ne s’explique même pas, ni ne se décrit avec des mots.

Au fil de la discussion, je compris que l’an dernier, l’année de quatrième s’était interrompue rapidement, et avait été suivie essentiellement par correspondance. Bouc émissaire, victime de la « violence ordinaire » des collèges, le jeune A. traversait une mauvaise période. Reconnu comme « surdoué », très sensible, il se dévalorisait à outrance et avait manifestement eu des idées noires. Amaigrissement, asthénie, solitude et jeux vidéos avaient fini par remplir son quotidien. Il avait manifestement le soutien de sa famille, très catholique, et vraisemblablement extrêmement préoccupée par le fait qu’il n’allait plus à l’école.

Quand A. nous expliqua pourquoi il avait arrêté d’aller au collège, il nous raconta son quotidien. De nouveau, railleries, violences gratuites et autres coups bas d’autres garçons. De nouveau, il s’était heurté à l’âge « bête » dans toute sa splendeur et au mépris que cette micro-société réserve aux individus un peu « hors-normes ». Des gens qui expérimentent et interprètent le monde de façon seulement un peu différente que la majorité, et bien souvent, sans la moindre prétention. Pourtant, dans son histoire, quelque chose continuait de faire clignoter je-ne-sais-quel-voyant en arrière-plan. Son ton était peut-être un peu trop détaché, un peu trop fluide, un peu trop récité ? Ses regards peut-être un peu trop fuyants ? Ses doigts peut-être un peu trop crispés ?

Le père, surpris des propos de son fils, se sentait en colère, et l’exhortait à en parler pour pouvoir résoudre les problèmes. La médecin, plus douce, lui accorda raison tout en essayant de le lui expliquer plutôt que de le lui reprocher. On l’examina sommairement. Pas de signes de coups étranges. J’en profitais pour lui parler un peu. Matière préférée, professeur principal, activités extra-scolaires qui lui plaisaient… des banalités, mais juste assez pour appréhender un peu son caractère. Il répondait avec un regard témoignant d’une extraordinaire présence. Et curieusement, comme un genre d’appel à l’aide…

La discussion reprit. Conseils, conseils, conseils. Il était presque assaillit de recommandations. On cherchait à peut-être le placer, peut-être l’hospitaliser en médecine adolescente. Mon machin-indescriptible-intérieur me laisser penser que ce n’était peut-être pas une bonne idée. Son histoire me parlait, probablement qu’elle faisait écho à ma propre scolarité collégienne, ce vécu un peu similaire de rejet et d’incompréhension. Une jolie projection toute belle, tellement dangereuse, surtout vu l’interprétation qui va suivre…

J’interrompis le père, homme imposant et attaché à une certaine droiture, qui encourageait à nouveau vivement son fils à lui parler des choses qui n’allaient pas. « Ce n’est pas si facile » dis-je simplement. Seul, j’aurais peut-être fait sortir le papa. Mais ce n’était pas moi le médecin. Donc je me tournais vers A.. J’ai senti une drôle de sensation. Comme si des morceaux de mon histoire venaient s’articuler dans ma tête pour tenter d’organiser un discours totalement improvisé mais qui tenait à lui dire deux choses : ce n’est pas ta faute & tu ne le sais pas encore mais une formidable beauté existe en toi.

Alors, je lui ai parlé du homard. « Tu sais, ce gros machin noir avec des pinces verrouillées par des élastiques dans les supermarchés car plutôt dangereuses, et couvert d’une solide carapace. Et bien, régulièrement, les homards se sentent à l’étroit dans leur carapace et doivent s’en fabriquer une autre. Et pour cela, ils abandonnent l’ancienne et se retrouvent nus, fragiles, vulnérables à d’autres prédateurs. Toi, on pourrait dire que tu en es là, en train de changer de carapace, et donc sensible, vulnérable. Mais plus tard, quand tu l’auras reconstruite, alors tu verras… tout ce que tu es en train de vivre, de difficile, sera un apport précieux. Toute cette souffrance prendra du sens. Parce que tu es quelqu’un de bien, d’intelligent, et cette sensibilité, c’est très beau. Mais ça, tu ne le verras que plus tard, quand les gens autour de toi auront un peu grandi, seront un peu moins bêtes. Tes proches, tes profs, nous, on veut simplement t’aider, te laisser changer de carapace tranquillement. Pour ça, tu peux juste savoir qu’on est là si tu as besoin d’aide, de parler, ou de te sentir protégé un peu. Car tout ce qui t’arrive en ce moment, ce n’est pas ta faute… Ce qu’on peut essayer ensemble, c’est de trouver les petites astuces qui vont te permettre de changer de carapace sans être trop vulnérable, si tu es d’accord. ». En vérité, je ne sais plus trop comment je l’ai formulé. Je sais juste que le regard puissant qu’il m’a jeté, le sourire qui se dessinait sur ses lèvres, et le fait qu’il s’était avancé vers moi pour m’écouter parler d’une voix presque chevrotante, ça m’a marqué.

Ils sont partis. Le père m’a gratifié d’un merci particulier. A. m’a simplement jeté un autre de ses regards dont il a le secret en me serrant la main. Sur le quart d’heure de pause déjeuner qu’il nous restait, on a débriefé ensemble avec la médecin. Etrangement, nous étions tous les deux d’accords pour dire qu’une probable histoire d’identité sexuelle pouvait être en rapport avec tout ça. Ceci réduit légèrement la possibilité que cela soit seulement moi qui projette, peut-être. Etait-il de ces jeunes qui se découvrent homosexuels et qui se trouvent à un moment de leur histoire où ils ont le plus besoin d’y mettre les mots et le sens, qu’il faut y mettre ? Allait-il se perdre, comme moi, dans une longue, inefficace et terrassante tentative de « normalité », au lieu de parvenir à se trouver, à s’accepter, et à se développer ? Et ce, faute d’un soutien, d’un ou plusieurs interlocuteurs à qui s’ouvrir pour se découvrir ? Comment pouvait-on l’aider ?

La traditionnelle question à l’ouverture d’une consultation « Comment puis-je vous aider ? » n’est finalement pas si anodine. Elle a désormais trouvé, en moi, une sorte de résonnance particulière. Un peu comme cette façon qu’avait le regard du jeune A. à me rappeler un garçon, plus tout à fait garçon, mais pas encore homme, qu’il y a quelques années, j’étais. C’est peut-être ce qui se passe lorsqu’entre le soigné et le soignant, la barrière explose. Et dans le vertigineux miroir du temps, je me suis un peu vu, il y a 10 ans, perdu dans mes doutes désormais résolus que depuis peu. Et lui, pourra-t-il bientôt se voir comme je l’étais, un peu plus serein de l’autre côté du bureau, ou, devrai-je dire, de l’autre côté du miroir ?